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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 02/06/2021 dans Billets

  1. Un appel. Pourquoi, à vrai-dire, ai-je répondu ? — "Bonjour Alexandre. Je vous appelle au sujet de votre oncle T**, qui est mourant." Ces temps-ci, qui utilise encore son téléphone pour passer des appels ? Ils sont devenus des petites fenêtres sur le monde, à la fois l'aide-mémoire, l'ardoise, l'encyclopédie portable et la balise qui nous file. Si un numéro inconnu parfois nous appelle, nous devinons déjà qu'il va s'agir du bateleur d'une assurance ayant obtenu notre nom sur une liste achetée à l'étranger. Quelle fut alors ma surprise en entendant ces mots — une voix non-robotique, et la mention d'un oncle que pourtant je ne me connaissais pas. — "Et vous êtes ?" — "Je suis son fils, Jean." — Puis, après une pause : "Votre cousin." — "Êtes-vous sûr de ne pas faire erreur ? Il ne me semble pas avoir d'oncle." Mais il avait répété mon nom, mon adresse, et suffisamment de mon arbre généalogique pour que je dusse me rendre à l'évidence : un pan de la famille m'avait été caché, et aujourd'hui le secret (ou l'omission) avait été brisé, semble-t-il dans des circonstances malheureuses. L'inconnu — Jean — me demandait de me rendre chez eux, car l'un des derniers souhaits de cet oncle inconnu aurait été de rencontrer l'autre partie de la famille. Je réfléchis un instant, mais rapidement acceptai. Je n'étais pas particulièrement sentimental, aussi cette révélation trop soudaine ne m'avait pas autant déstabilisé que l'on aurait pu le croire ; non, c'était plutôt quelque sensation se rapprochant de la curiosité — ou plutôt de l'incrédulité — qui faisait en sorte que je voulais aussitôt apprendre de quoi il en retournait. Il me donna une adresse, et raccrocha. Une voix familière me rappela où j'étais : — "Alexandre... ça va ? Tu vas bien ? Tu as l'air blême. C'était qui ?" Derrière elle, la pause du monde extérieur cessa, et les autres sons reprirent. Le pépiement des oiseaux en cette fin de printemps ; le brouhaha d'un début de foule dans les vieux quartiers de la ville. À cette heure-ci, tout le monde s'affairait aux terrasses : les locaux et les touristes se mêlaient, mais seuls ces derniers s'étaient rendus dans les petits antiquaires qui vendaient des vieilles pièces en toc ; l'art du kitsch et du pittoresque. Les employés étaient sortis des bureaux, et profitaient de la lumière du vendredi pour boire un verre avant de rentrer chez eux. À côté de nous, trois jeunes parlaient de sports extrêmes ; de l'autre côté, deux jeunes femmes se demandaient où se rendre cet été. En face de moi, sirotant un jus d'agrume, une jeune femme brune, au regard inquiet. Le nez retroussé, le visage fin, le menton pointu. Je la connaissais... Pourquoi est-ce que son nom m'échappait, tout d'un coup ? Je regardai entre mes mains. Une grenadine... Oui, c'était bien là une boisson que j'appréciais ; ça, je m'en souvenais... est-ce que je venais d'avoir une sorte de moment d'absence ? L'appel téléphonique avait-il donc été rêvé, lui aussi ? — "Tu m'inquiètes, que se passe-t-il ?" Après une courte pause, je réalisai que j'avais enfin à nouveau le contrôle de mon visage. J'avais dû avoir eu l'air endormi, inexpressif. Je souris à la jeune femme, marmonnai quelques mots pour dire que tout allait bien, que j'avais juste l'impression d'avoir rêvé quelque chose, "comme un court-circuit", plaisantai-je. Elle eut l'air de ne pas savoir s'il fallait rire ou s'en inquiéter encore un peu plus ; n'était-ce pas là un symptôme possible d'un mal neurologique ? — "Mais non, tout va très bien..." — pause — "...Faustine." Comment avais-je pu oublier son prénom, l'espace d'un instant ? Ça n'était pas comme si je connaissais beaucoup de Faustines... Non, une seule. (Elle). L'impression d'oubli momentané me paraissait similaire à celle qui survient parfois pendant la lecture d'un livre : un mot simple, au hasard, qui soudain paraît inconnu. Que l'on étudie sous toutes ses formes, par ses sonorités surtout, sa signification ayant momentanément disparu — avant de revenir d'un coup. Sans doute un simple neurone qui se réveille après les autres, un peu plus paresseux. Je portai la boisson fraîche aux lèvres ; pour donner un peu de grenadine au retardataire, le garder éveillé. Puis j'expliquai ce qui venait de se produire à... Faustine. — "Figure-toi que je viens d'apprendre qu'il y a une partie de la famille que je ne connaissais pas." — "Vraiment ? Mais c'est intéressant !" — "Oui ; il paraît que j'ai un oncle et un cousin. Sans doute d'autres. C'est bizarre ; je n'en avais jamais entendu parler... J'imagine que c'est cela, un secret de famille... Toujours est-il que cet oncle va très mal, et voudrait me rencontrer." Elle m'encouragea à le faire — je voyais qu'elle était curieuse ; peut-être pas tant de la découverte elle-même, mais juste du fait qu'il se soit agi d'un secret ayant été révélé. Cet attrait des choses cachées... Ou alors : elle indiquait par là qu'elle voudrait bien, elle aussi, rencontrer une partie de ma famille, car elle ne l'avait jamais fait. Nous étions simplement amis. Parfois, pourtant, je me demandais si elle venait de m'adresser un clin d'œil signifiant plus ; ou si je m'imaginais encore des choses. Du coup, nous étions coutumiers de cette petite danse qu'ont les amis un peu trop proches mais ne sachant jamais exactement ce qu'ils formaient vraiment ensemble. Peut-être que pour un observateur extérieur, c'était évident, et que je loupais toutes les perches pourtant claires qu'elle me tendait subtilement ; mais en même temps, peut-être que c'était exactement le contraire et que le moindre pas de ma part vers sa direction serait pris comme la faute de goût trahissant l'homme lourd souhaitant la séduction. Cela commençait à me faire mal à la tête — j'usai d'un prétexte pour rapidement prendre congé. Sans me demander cette fois quelle était la signification de l'angle exact de sa bise pour me dire au revoir. ☆ On m'avait donné rendez-vous à côté de la Gare Saint-Paul. Je devais rendre un livre à un ami, et c'était sur le chemin. Cela devait déjà faire quelques années que je n'avais pas revu le mystérieux Jérôme. Je ne savais pas exactement quel métier il exerçait ; il voyageait sans cesse, sans jamais vraiment révéler où, mais au cours de conversations l'on apprenait qu'il s'était rendu un peu partout en Europe — à Prague, à Vienne, à Kiev — et l'on devinait qu'il connaissait trop bien quelques autres continents pour ne pas y avoir passé du temps. Sûrement l'un de ces métiers où il faut rencontrer les gens directement, où que se trouvât leur entreprise. Aussitôt le pont traversé, je repérai sa grande silhouette parmi les autres. Il y a cette sorte de sixième sens qui permet de remarquer qui est la personne que l'on s'apprête à rencontrer, presque sans y penser ; une impression étonnante — même si je savais bien qu'en fait ça devait être la seule silhouette n'utilisant pas la rue comme un simple moyen de se déplacer d'un endroit à l'autre, ni même pour y flâner ; la seule personne immobile, attendant. M'attendant moi. Il me vit. Il n'avait pas changé. Nous nous rejoignîmes en quelques enjambées et nous nous serrâmes la main. Il me proposa de prendre un verre. Je n'avais qu'à moitié envie d'enchaîner grenadine sur grenadine, aussi lui indiquai-je que j'étais ce jour-ci assez pressé, mais que j'acceptai de prendre un simple café pour la route. Une fois assis, je déposai sur la table le livre. Je l'avais lu, mais il y a longtemps ; je m'apercevais au même instant que je n'en avais plus vraiment de souvenir — il y a des lectures qui viennent et plaisent, mais repartent sans laisser de traces... — aussi j'espérai qu'il ne me pose pas de questions dessus, pour savoir si je l'avais aimé... — "Est-ce que tu l'as aimé ?" demanda-t-il. Je bredouillai un "oui" qui masquait à peine cet embarras soudain. — "Quand même, ces histoires de familles où soudain l'on se découvre une autre branche dans l'arbre généalogique... C'est intéressant, non ? Imagine si cela nous arrive !", fit-il. Je sirotai le café sans un bruit avec une forte impression de déjà-vu. Est-ce que l'histoire déjà oubliée se rapportait à ce même thème ? C'était évident si l'ami en parlait ainsi. D'un geste nonchalant je me ré-emparai du livre, et parcourus la quatrième de couverture : — Un récit fantastique dans lequel un jeune soldat, rentrant de la Grande Guerre, découvre qu'un pan de sa famille lui avait été caché à sa naissance... quels secrets voulait-on donc lui dissimuler, quelles peines voulait-on donc lui épargner ? Même en redécouvrant ces mots, le souvenir de la lecture ne revenait pas de lui-même. Pourtant c'était comme si j'avais soudain envie de le relire, plutôt que de le lui restituer. Je feuilletai à nouveau quelques pages, espérant tomber sur un passage qui me rappellerait quelque chose. — "Mais enfin, pourquoi le comte a-t-il donc fait cela ?" — "Fait quoi au juste ?" — "Vous le savez très bien ! Sachez donc que ceux qui jouent au docteur Faust se découvrent toujours tôt ou tard le contrat qu'ils passèrent avec Méphistophélès !" Je reposai l'ouvrage. Toujours sans souvenirs, mais avec l'impression qu'une force supérieure se moquait quelque peu de moi, en multipliant les synchronicités. Toutefois, cela me dessina enfin un sourire aux lèvres, et je pus reprendre la conversation de façon fluide : — "Eh oui ! Imagine ! De nos jours, ce serait évidemment un peu différent... Imagine donc : comme par exemple si un numéro inconnu qui t'appellerait et t'apprendrait l'existence d'un oncle caché. Canard noir de la famille ? Secret trop lourd à porter ? Oncle qui a voyagé, disparu, et que l'on a préféré oublier, au moins de mentionner à ses enfants ?", répondis-je, moi-même devenu quelque peu joueur. Jérôme n'y décela pas l'ironie qu'au juste, j'y avais réservé surtout envers moi-même. Nous partageâmes un instant, puis la note, et peu de temps après je m'éloignai, gravissant petit à petit la grande rue qui serpentait depuis la gare jusqu'aux collines. Un instant plus tard, je me dirigeais vers l'adresse découverte plus tôt aujourd'hui. Il fallait gravir des marches, se faufiler dans des petites rues, pour passer dans les hauteurs, là où derrière les jardins se cachaient des ruelles et des maisons plus secrètes... Je me disais que cela convenait bien que ce pan de la famille habite là. Je poussai une petite grille qui semblait donner sur un jardin potager, m'apercevant finalement qu'il y avait bel et bien là le passage permettant de rejoindre la rue Karénine, dont je n'avais jamais entendu parler auparavant. Là, on longeait une haie verdie, puis un muret du XVIe — on devinait encore le tracé d'anciennes fenêtres, murées, aux différences dans les couleurs de la pierre — pour rejoindre la rue pavée, qui ressemblait à une simple cour intérieure allongée. Par curiosité, je regardai combien de numéros s'y trouvaient ; mais je n'y vis que le 2, 3, le 5 et le 7. Les autres manquaient. — Je m'approchai du 5. Une belle porte vitrée. Une maison aux murs rosâtres, recouverts en grande partie de lierres. Je toquai. — "Alexandre ?" L'homme qui m'avait ouvert m'avait immédiatement reconnu. Il avait une voix similaire à celle du mystérieux appel téléphonique ; j'en déduisis qu'il devait s'agir de Jean. Donc, mon cousin. Pourtant, aucun air de famille ; il était très grand, presque deux mètres à vrai-dire ; le visage fin, allongé, et les cheveux blonds, yeux clairs. Plutôt le type britannique que nordique. Son regard n'était pas très expressif ; je pensai tout d'abord que cela était dû aux circonstances, et à un naturel phlegmatique. D'un simple geste, il m'invita à entrer. Le salon de la maison était minuscule, et encombré d'objets divers. Tout y était comme trop serré ; j'avais l'impression d'être entré dans un monde parallèle. Pourtant, ça n'étaient que quelques détails : une nappe en dentelle verdâtre, une grande armoire remplie de bols aux motifs entrelacés, les fauteuils qui étaient couverts non seulement d'un morceau de tissu, mais également d'un plaid et d'un morceau de dentelle, le dessus de l'armoire qui supportait le poids de nombreux récipients cylindriques, une bibliothèque de petite taille présentant, derrière les vitres, des livres brochés dont le temps avait effacé les titres... Le tout respirait un autre âge. Une odeur de cannelle flottait dans la pièce. Il m'amena dans la pièce attenante. Dans celle-là, les rideaux étaient tirés, et ne laissaient filtrer de la lumière du jour qu'une demie-pénombre, dans laquelle il était difficile de distinguer les traits de la personne qui s'y trouvait. C'était une sorte de bibliothèque ; dans un coin, un bureau massif, en bois sombre, était encombré de papiers et de vieux livres. Aux quatre murs, des étagères portaient une variété très hétéroclite d'ouvrages ; à certains endroits les tomes étaient tous reliés à la manière du XIXe, à d'autres l'on devinait les modernes petits formats, ou encore des vastes piles de feuilles volantes placées dans des dossiers fermés à la ficelle. L'oncle avait dû être une sorte d'académique, ou un érudit aux intérêts fort divers. Là encore, c'était un capharnaüm. Sur certaines étagères, on devinait les jeux de reflets d'une sorte de collection de fioles. — Avec effroi, je m'aperçus que la silhouette sombre, immobile sur un fauteuil, était celle de mon oncle inconnu. Une voix rauque, à peine voisée — elle tenait plus d'une sorte de respiration, qui devait coûter à l'homme de douloureux efforts — me parvint soudain depuis cet angle. — "Ah... Alexandre... Mon neveu... J'ai tant de choses à vous dire..." Je m'emparai d'une chaise, et la plaça à côté de lui, dans la pénombre, pour l'entendre avec plus d'aisance. J'espérai aussi qu'ainsi il s'épargnerait des efforts trop déplaisants pour sa gorge souffrante, et pourrait continuer à faible volume. Il continua, avec sa mélopée étrange, faite d'inspirs et d'expirs : — "La vie me quitte... Mais auparavant il faut que l'on parle, tous les deux... Car il y a... un certain... Contrat... une sorte de testament... dont il faut que l'on s'entretienne..." Un battement de cœur me sembla arriver à contre-temps, comme si à ces mots je venais d'avoir une palpitation. Par une sorte de prescience insoupçonnée, je devinais qu'il s'agît là de quelque chose en rapport avec les quelques phrases que j'avais retrouvées dans le roman rendu à mon ami. Je devinais... effrayé : la marque — ou plutôt une légère odeur de soufre — le clin d'œil du Diable.
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  2. Certaines villes regorgent de ces passages. Entre les rues pavées qu'arpentent les piétons, certaines portes d'immeubles révèlent en fait des ruelles secrètes et des chemins de traverse. Vous pouvez passer devant durant des années sans que vous ne vous doutiez qu'ils existent; même lorsque les portes n'ont pas le petit boîtier électronique, celui qui fait croire à une habitation, et qu'elles s'ouvriraient d'un simple tour de poignée par un curieux... — Même lorsque le curieux s'y aventure et que vous apercevez un bref instant ce que la porte abritait, vous n'y devinez le plus souvent qu'une sorte de hall, devant amener aux appartements; rien de bien particulier. Ce n'est qu'à moitié faux, car certains appartements ont parfois une porte à l'arrière donnant sur le passage, et c'est généralement seulement une fois que l'on emménage dans l'un d'entre eux que se révèle l'existence des secrets. Quoique: c'est seulement si la porte n'a pas été rebouchée et cachée derrière un vieux meuble... D'autres de ces allées sont plus faciles d'accès, mais trop étroites et sombres pour que l'on y tente l'aventure. Parfois elles ont un nom et le facteur rarement s'y aventure; parfois elles sont anonymes, oubliées. — Ces chemins secrets, l'on les retrouve partout en Europe, dans les vieilles villes. À Lyon, les traboules; à Genève, les passages; à Prague, les průchody. En Amérique, l'exception serait New York, mais ils n'y ont pas le même aspect. J'avais le plan en main et il n'était d'aucune utilité. Où est-ce que B. m'avait-il dit? — Je me remémorai les indications. Tout d'abord retrouver le connu mais discret "Passage des Rossignols". Retrouver la ruelle vers laquelle il débouche, mais ne pas l'emprunter; ouvrir plutôt la dernière porte du hall — qui semblait juste mener à de miteuses chambres mansardées pour étudiants sans-le-sou — y découvrir un nouveau passage, plus étroit, longeant la rue Claude Leroy. Se retrouver dans une cour intérieure, on ne sait vraiment où; gravir l'escalier pour amorcer la montée vers le quartier sur la butte; y découvrir au fur et à mesure qu'il serpente, des vues inédites sur le reste de la ville... et puis se retrouver là, en haut, dans une autre cour intérieure, plus grande, ensoleillée. Il fait beau. Il n'y a personne. Incroyable que cet endroit soit inconnu. — J'y installerai bien une chaise pour lire l'après-midi en admirant le contre-bas; on pourrait même y bronzer en pleine ville sans être importunée. La cour n'a que quelques fenêtres; impossible de savoir si ce sont celles d'appartements oubliés ou de cabinets d'avocat. Il faudrait retrouver les pièces depuis les rues extérieures, il faudrait résoudre le labyrinthe. Mais c'était sans doute ce que B. voulait me montrer. Au fond de la cour, un ensemble suspect de ferraille semble être un escalier de fortune, menant à quelques balcons. Une piste, certainement. Texto — "Bonjour B. je suis là. Où es-tu?" La réponse arrive rapidement: "J'arrive". — Et ce fut bien des hauteurs des balcons qu'apparut la silhouette de l'ami. Salutations... il descend. Bises. C'était la deuxième fois que je le voyais depuis mon retour en France. Cela faisait tellement de bien de revoir un visage que je reconnaissais... dans toutes les villes où j'étais revenue, il me semblait que les pierres étaient bien les mêmes, mais pas les gens. Comme si tout le monde avait changé; tous les magasins avaient échangé leur place avec d'autres, et les airs des promeneurs étaient différents — au-delà des modes fluctuantes... ils avaient l'air rusé de jouer cette farce avec chaque revenant... sans même en être conscient. — Les rares échoppes qui avaient gardé le même nom avaient changé tout le reste: clientèle, intérieur, bibelots et breuvages... — "Bonjour..." - et je ne me peux m'empêcher d'ajouter: "Si tu savais comme ça me fait plaisir de te revoir... de revoir un visage connu..." — "Tu trouves que ça a beaucoup changé?" - fait-il presque étonné. — "Mais oui, tout, tout a changé..." Il me regarde d'un air tendre. Peut-être ne voit-il pas les choses comme je les vois maintenant, ayant vécu depuis des années dans la même ville, ayant doucement incorporé chaque changement — plutôt que d'être placé tout d'un coup en face de tout. Mais il me comprend, il m'écoute. Oui — c'est bien cette empathie, elle aussi, qui me manquait. Sa main sur mon bras comme pour me rassurer. Je le regarde un instant en silence. Quel âge avait-il, maintenant? Je compte à partir d'un souvenir commun... il doit avoir 35 ans, je crois. Il n'a pas changé; il y a un petit pli sur la lèvre; ses expressions sont les mêmes, et ce n'est que par une impression subtile de sa peau que l'on devine qu'il a pris un peu d'âge. Certains voudraient être aussi chanceux: il en fait toujours cinq de moins. S'il se rasait de plus près, ce serait encore plus. — En revanche, c'est la voix qui me surprend toujours. Pourtant celle-ci n'a pas dû changer; mais on les oublie si facilement... le souvenir d'une voix dénote tant contre la voix elle-même, ré-entendue au présent... Peut-être se dit-il les mêmes choses en me voyant. — "Allons-y", m'encourage-t-il. Nous gravissons la vétuste ferraille. Bien contente d'avoir de n'avoir presque pas de talons et que ceux-ci soient compensés... Nous arrivons au balcon le plus élevé; il y a là une sorte d'alcôve, un couloir. Il faut baisser la tête pour en franchir le seuil; on arrive à une petite porte, poussiéreuse; l'ami la pousse avec quelque effort — les gonds n'ont pas été huilés depuis bien longtemps. Et l'on débouche sur un grenier mansardé, minuscule. Nos pas font grincer le sol boisé. La pièce est toute ensoleillée; de grandes fenêtres laissent entrer la lumière qui a petit à petit atténué les couleurs des lattes du plancher. Un escalier dans un coin de la pièce — celui-ci bien sombre — et qui manifestement est une addition plus récente reliant différents anciens bâtiments entre eux — nous amène, quelques marches plus bas (un demi-étage?), vers un lieu qu'alors je reconnais. Ces jonctions à demi-étages rendent toujours les appartements bizarres, méconnaissables. Mais là c'est plus facile: nous sommes arrivés dans le sien: dans son appartement. — "Tu as une porte dérobée vers les traboules?!" — "Et oui! Je m'en suis aperçu en rangeant le grenier. J'ai retrouvé les clefs de la porte. Super, non?" Ah, il me connaissait bien, l'amatrice des secrets! En quelques pas, j'étais passée de l'air nostalgique au sourire enjoué. Comme un enfant qui découvre un puzzle. J'étais contente qu'il m'offre cette petite découverte. Il l'avait fait avant que cela ne devienne impossible, car je pensais qu'il s'apprêtait à emménager avec sa copine de longue date. Ailleurs, pas dans la vieille ville. Trajet, confort, avantages... mais nous savions bien qu'une partie de lui-même se souviendrait avec nostalgie de ces endroits improbables, bourrés de passages secrets, et où l'on devine parfois gravée sur une pierre la signature d'un maçon du XVIe... Alors nous profitons de ces instants passés ici. Cela me rappelle ceux que l'on partageait autrefois. À nouveau, un appartement trop petit, ses étagères encombrées d'objets hétéroclites, deux grands bols de thé, et une conversation ponctuée de silences tranquilles; sans pression pour parler ni double-jeu. Nous aurions plus de temps cette fois-ci pour nous donner des nouvelles; la dernière fois, au bar, trop peu de temps, trop d'oreilles profanes, trop de distractions sonores. Ici, il a mis de la musique à faible volume, une longue envolée jouée sur l'oud, en sourdine. Je ne sais pas si c'est iraqien ou yéménite... L'on entend à peine ce qui est un autre clin d'œil, comme pour me dire sans un mot qu'il se souvient de ce que j'aime. Alors je lui renvoie la pareille, avec un mot ou deux de notre vocabulaire partagé — celui que ne manquent pas de tisser à deux les belles relations. Il me demande comment c'était, "là-bas"; comment je vais; comment s'est écoulé tout ce temps. Alors, pour la première fois, je peux tout raconter. Les années passées au loin... le dépaysement et les gens tour-à-tour accueillants ou méfiants... les démêlés avec l'administration d'autres pays... l'apprentissage de tant de choses... la fraîcheur que de devoir communiquer avec un langage simplifié par la force d'un vocabulaire encore incomplet... le temps qui passe, la maîtrise des nouveaux environnements, la sensation très nette qu'il est temps de voyager à nouveau... puis le retour... cette sensation d'être une étrangère non seulement dans les autres pays, mais maintenant ici aussi, plus qu'autrefois déjà: mon "accent". Il hoche la tête avec le sourire qu'il faut pour à la fois confirmer et ne pas froisser. Ça fonctionne: je ris. Alors lui en fait de même. Avec cet accent apprivoisé, je peux me faire passer pour qui je veux, maintenant encore plus qu'avant... Je lui raconte les fois où ça m'a permis de me faufiler dans des milieux improbables. Il écoute, fasciné, l'histoire de cet homme avec qui j'avais été en couple et qui était persuadé que j'étais un agent, chargée d'épier certaines de ses relations. Qu'il m'avait dit parfois, se retrouvant seul dans une pièce chez lui, parfois ailleurs, soudain déclarer à voix haute: "Je sais que vous m'écoutez!" — si c'était faux, rien de grave, et si c'était vrai, au moins avait-il la satisfaction d'avoir fait sursauter quelqu'un quelque part. Il me le racontait avec un clin d'œil comme si ce quelqu'un était moi. Alors moi je lui susurrais plutôt à l'oreille des pensées plus secrètes... Puis la fin, justement marquée par une méfiance qui le dévorait. Il m'avait utilisée pour analyser certaines de ses relations; cela l'avait finalement effrayé; il voulait "pouvoir me lire" — décontenancé de plus en plus souvent par un regard sibyllin, désarçonné en réalisant que de toute manière j'analysais tout. — Le moment qui avait scellé notre fin, ç'avait été un simple jeu avec des amis, un jeu de cartes et d'enquêtes où le poker-face était de mise. Il y avait découvert que je pouvais mentir sans effort, et sans que rien ne le trahisse, ni cil ni pli ni autre indice. Il avait été très effrayé par cela, terrifié; bien plus que par ses épisodes de jalousie où il pensait que je voyais d'autres hommes. Alors la spirale vers le bas, les fins de relation jamais plaisantes et dont il faut abréger les souffrances. Des larmes; la distance, l'oubli... et puis l'étape où l'on peut se recroiser à un apéritif et échanger quelques mots, sans les petites attentions transmises par le toucher, et sans que le cœur n'en souffre plus que par une légère nostalgie, parfois. — B. m'écoute en silence. — "Tu voulais avoir un enfant avec lui?" Question étonnante qui s'était invitée sans doute en entendant certains mots çà et là. Un moment de silence. B. non plus n'est pas le type de personne du genre expressif. Pourtant, à des petits détails, nous avions au fil des années appris à décoder un demi-sourire sur nos visages respectifs; et là encore j'y devinais un. Question... à la fois ingénue et à la fois comme si la réponse avait déjà été faite, et qu'il laissait planer comme par un clin d'œil maïeutique. Alors je dois reposer le bol sur la table-basse, vite... et: j'éclate de rire. C'est le premier fou rire depuis longtemps. Je suis pliée en deux, je ris à gorge déployée. Il rit de même. À chaque fois que l'un semble se calmer, le simple fait de se regarder les yeux dans les yeux nous replonge dans les grandes secousses. C'est impossible à dompter, alors l'on rit, l'on rit. Ça n'a plus de rapport avec le déclic qui a tout déclenché; le rire est devenue une chose vivante, un chaton imaginaire qui sautille entre nos deux corps. Les abdominaux me font mal, mon ventre n'a décidément pas l'enfant du passé, mais la joie du présent. Un long silence... au loin, aux lentes mélodies de l'oud se sont ajoutées quelques percussions en sourdine. La lumière provenant de ses fenêtres a changé d'angle; elle a changé de teinte, aussi. Dehors, un pan du ciel doit être orange, et l'autre déjà bleu nuit: il est tard, et le crépuscule s'est invité à l'improviste. Nous avons passé toute l'après-midi à parler, dans ce mélange de silences complices et de longs dialogues — et c'était comme si ç'avait duré quelques minutes... Interlude — un moment tous les deux en cuisine, chacun à préparer un plat, en parlant et en riant. Il n'y a plus de nostalgie en faisant les poètes en cuisine. J'arrange le houmous et la fattoush, pendant que lui cuit le kibbeh. Les épices sont fragrantes. La pièce sent bon. Que c'est doux d'avoir retrouvé un ami...
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