Chapitre II. RÉ (12)
Le maître l’observait calmement. Sans dureté. Sans triomphe. Comme quelqu’un regardant un homme découvrir progressivement ses propres chaînes. Après un court silence, il poursuivit.
— C’est pourquoi tant de relations finissent par devenir des négociations invisibles entre deux fragilités qui cherchent mutuellement à se stabiliser.
Musashi ferma lentement les yeux. Le thé avait refroidi entre ses mains, mais il ne s’en était même pas aperçu. Depuis le début de l’entretien, le maître semblait retirer une à une certaines protections invisibles auxquelles il n’avait jamais réellement réfléchi auparavant.
Et ce qui le troublait le plus n’était pas seulement la logique des paroles du vieil homme. C’était la quantité de souvenirs qui commençaient à leur répondre silencieusement en lui. Des regards. Des attentes. Des blessures anciennes. Même certaines ambitions de jeunesse lui apparaissaient soudain sous une lumière différente.
— Si les hommes sont aussi dépendants les uns des autres, dit-il finalement, pourquoi cherchent-ils sans cesse à paraître forts et autonomes ?
Le maître cligna des yeux.
— Parce que la dépendance effraie profondément l’ego.
Il ajouta quelques morceaux de bois dans le petit brasero près du mur. Une lueur plus chaude monta doucement dans le jardin.
Il observa un instant les flammes.
— Certains deviennent alors soumis pour conserver ces choses. D’autres cherchent au contraire à devenir dominants afin de ne plus jamais ressentir cette vulnérabilité.
Musashi pensa immédiatement à plusieurs hommes qu’il avait connus. Des guerriers surtout. Certains brutalement arrogants. D’autres incapables de supporter la moindre humiliation.
Le maître poursuivit :
— Beaucoup de comportements humains apparemment opposés naissent parfois de la même blessure.
Son regard revint vers Musashi.
— Le besoin de séduire et le désir de puissance peuvent provenir du même vide intérieur. La générosité excessive et la domination également. Même certaines formes de sagesse peuvent parfois devenir des refuges pour un ego fatigué.
Musashi n’était pas sûr de tout comprendre. Il était à la fois sceptique et rempli de curiosité à propos de ce que Takuan ne lui disait peut-être pas entièrement.
— Vous voulez dire que même la quête spirituelle peut être une fuite ?
Le vieil homme acquiesça d’un mouvement de la tête. Il prit le temps de choisir ses mots et répliqua ainsi :
— Bien sûr... certains hommes ne cherchent pas l’éveil. Ils cherchent une manière plus élégante de ne plus souffrir.
Le feu crépitait doucement désormais. La lumière mouvante donnait au visage du maître une expression presque irréelle.
— Et vous, avez-vous fui ainsi ? demanda le jeune disciple.
Takuan regarda les flammes sans bouger. Puis il répondit avec une honnêteté presque désarmée :
— Oui.
Musashi resta immobile.
— Pendant longtemps, je croyais rechercher la vérité. Mais une partie de moi voulait surtout ne plus être blessée, ne plus dépendre, ne plus craindre la perte.
Il eut un faible sourire, presque un pincement de lèvres.
— J’appelais cela sagesse.
Le jardin demeura silencieux autour d’eux.
— L’esprit humain est capable de transformer presque toutes ses peurs en idéaux respectables, ajouta t-il.
Le feu s’était affaissé lentement dans le brasero. Quelques braises rougeoyaient encore sous les morceaux de bois consumés, projetant par instants une lumière brève sur les pierres du jardin.
Musashi observait le maître en silence. Depuis plusieurs heures maintenant, Takuan semblait démonter une à une les illusions humaines avec une précision presque implacable.
Et pourtant, plus le vieil homme parlait, plus quelque chose d’inattendu apparaissait derrière cette lucidité, une forme de tristesse sans amertume. Comme si comprendre les hommes ne l’avait pas conduit au mépris, mais à une compassion difficile à porter.

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