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Chapitre I. DO (6)


Don Juan

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Il prit entre ses doigts une feuille tombée près de lui.

— Même le sacrifice peut naître d’attachements profondément enracinés dans le vivant. Une mère protège parfois son enfant jusqu’à la mort. Certains animaux se laissent dépérir après la perte de leur compagnon. D’autres affrontent des prédateurs pour défendre leur groupe.

Il laissa la feuille s’envoler doucement.

— Le vivant est capable de produire la tendresse, la fidélité, le courage, et même le sacrifice. Ce qui blesse l’orgueil humain, ce n’est pas que ces choses soient fausses. C’est qu’elles puissent exister sans avoir besoin d’être surnaturelles.

Musashi resta immobile. Cette fois, il ne trouva pas immédiatement quoi répondre. Car le piège commençait à lui apparaître. Soit il refusait complètement les paroles du maître ; soit il devait accepter que certaines des plus grandes émotions humaines plongent leurs racines dans des nécessités beaucoup plus anciennes que les récits glorieux des hommes.

Le vent fit frémir les bambous derrière eux. Musashi avait soif, il pensa à se lever et à marcher vers la fontaine, mais une question excitait sa langue.

Il se tourna vers son maître et lui dit :

— Et vous… cela ne vous attriste jamais ?

Takuan lui répondit tout d’abord par un sourire empli de compréhension.

— Tous les jours.

Le jour baissait encore. La lumière qui traversait les branches avait pris cette couleur pâle et poussiéreuse des fins d’après-midi d’automne. Dans le bassin, les reflets du ciel commençaient déjà à se troubler. Musashi observait le maître avec une attention nouvelle.

Jusqu’ici, il avait surtout entendu dans ses paroles de la lucidité, du détachement, parfois même une forme de cruauté calme. Mais cette dernière réponse avait laissé apparaître autre chose. Une fatigue plus ancienne.

— Alors pourquoi continuer ? demanda-t-il.

— Continuer quoi ?

— À observer les hommes. À leur parler. À transmettre tout cela.

Le vieux guerrier resta silencieux un moment. Puis il désigna doucement le jardin autour d’eux.

— Regarde attentivement ce lieu, dit-il.

Musashi obéit sans comprendre. Les pierres. Les mousses. Les branches tordues. Le bruit discret du vent dans les bambous. Un chat gris traversant lentement le fond du jardin

avant de disparaître derrière un muret.

— Rien ici n’ignore ce qu’est la lutte, reprit le maître. Pas même les arbres.

Il prit une poignée de terre sèche entre ses doigts.

— Le vivant dévore, concurrence, craint, désire, protège, s’attache et disparaît sans cesse.

La terre s’échappa lentement entre ses mains.

— Pourtant... malgré cela, certaines choses demeurent étonnamment belles.

Musashi sentit cette phrase le troubler davantage que les précédentes. Parce qu’elle ne ressemblait pas à une conclusion philosophique, mais plutôt à un aveu.

— Ce qui m’a longtemps trompé, poursuivit Takuan, lorsque j’étais plus jeune, c’était que je croyais devoir choisir entre deux erreurs.

Il leva deux doigts devant lui.

— La première erreur consiste à idéaliser l’homme et fermer les yeux sur ce qu’il est.

Puis il abaissa un doigt.

— La seconde, revient à voir clairement les mécanismes du vivant... et finir par mépriser toute existence.

Il baissa lentement la main.

— Beaucoup d’hommes lucides tombent dans ce second piège.

Musashi resta attentif. Le vieil homme parlait maintenant moins comme un maître et davantage comme quelqu’un revenant sur sa propre vie.

— Pendant des années, continua-t-il, j’ai cru que comprendre les ressorts cachés des êtres allait me rendre libre.

Il eut un petit sourire sans joie.

— En réalité, cela m’a d’abord rendu sec.

— Sec ? demanda Musashi.

— Oui. Je regardais les hommes comme on regarde des événements prévisibles. Leurs ambitions, leurs peurs, leurs séductions, leurs serments, tout me paraissait appartenir à la même grande agitation animale. Et le plus dangereux, c’est qu’une telle vision contient une part de vérité.

Musashi était satisfait. Le maître venait enfin de nommer clairement le risque qu’il percevait depuis le début sans parvenir à le formuler.

— Qu’est-ce qui vous en a empêché de tomber dans ce piège ? demanda-t-il plus bas.

Le vieil homme observa longtemps les nuages.

Puis, presque dans un souffle :

— La souffrance des êtres.

Musashi ne bougea pas.

— Même lorsque les hommes jouent, leur douleur reste réelle. Même lorsque leurs attachements naissent de vieilles habitudes, leur perte les déchire réellement. Même lorsque l’ego déforme l’amour, l’abandon peut briser une vie.

Il se tourna vers Musashi et il ajouta :

— Écoute bien ceci, voir comment ces processus se déroulent ne donne aucun droit au mépris.

Longtemps, aucun des deux ne parla.

— La plupart des hommes ne mentent pas consciemment, reprit-il. Ils habitent simplement des illusions que le vivant a lentement bâties en eux.

Musashi baissa les yeux vers ses propres mains. Des mains faites pour tenir un sabre, frapper, survivre, imposer une présence. Et pourtant, depuis plusieurs semaines, aucune victoire ne lui avait rendu cette stabilité intérieure qu’il croyait autrefois trouver dans le combat.

— Si ce que vous dites est vrai, commença-t-il lentement, alors la plupart des hommes ne vivent jamais réellement libres.

Les mots de Musashi semblèrent amuser Takuan. Il le considéra un instant, comme pour mesurer toute la naïveté qu’il sentait en lui.

— Libres de quoi ?

Musashi releva la tête aussitôt.

— De leurs peurs. De leurs besoins. Du regard des autres. De cette dépendance constante aux êtres, aux désirs, aux blessures…

Le vieil homme hocha doucement la tête.

— Oui. Tu as raison, très peu d’hommes sont capables d’observer leurs propres mouvements intérieurs sans immédiatement leur obéir. Mais ne fais pas l’erreur de croire que la liberté consiste à devenir insensible.

Le maître reprit son couteau, mais sans recommencer à couper les branches.

— Beaucoup de jeunes hommes blessés rêvent secrètement de cela après une rupture, ne plus avoir besoin de personne. Ne plus être atteints. Ne plus dépendre d’aucun regard.

Il tourna avec précaution la lame entre ses doigts.

— Ils appellent cela la force.

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