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Chapitre I. DO (5)


Don Juan

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— Si tout cela est vrai… alors qu’y a-t-il de sincère dans les sentiments humains ?

Le maître eut un petit rire discret.

— Voilà enfin une vraie question.

Le vent traversa le jardin plus fortement cette fois. De nombreux pétales blancs et roses tombèrent dans le bassin. Le vieil homme regarda les cercles qui se formaient à la surface.

— Les hommes croient souvent que sincérité signifie pureté, reprit Takuan. Ils imaginent qu’un sentiment sincère devrait être débarrassé du besoin, de la peur, du désir, de l’attachement, ou de l’instinct.

Il fit « non » lentement de la tête.

— Mais un sentiment peut être sincère tout en étant profondément traversé par les nécessités du vivant.

Musashi hésita et tenta une protestation timide.

— Cela ressemble à une contradiction.

— Non. C’est seulement une blessure pour l’orgueil humain, dit-il en riant sans retenue.

Le maître posa enfin son couteau près du bol en bois.

— Vous autres guerriers, aimez croire que la maîtrise rend l’homme supérieur à sa nature. Les amoureux croient que leurs émotions les élèvent au-dessus de l’animal. Les religieux pensent que l’âme les sépare du corps. Et les philosophes imaginent parfois que leurs idées les libèrent de leurs instincts.

Il se retourna vers Musashi.

— Mais presque tous continuent simplement à jouer des formes plus raffinées de la même comédie.

Musashi sentit cette phrase entrer en lui avec une violence étrange. Parce qu’une part de lui la reconnaissait déjà. Et une autre refusait encore de l’accepter. Il tourna la tête vers les arbres pour dissimuler la colère que ces derniers mots avaient fait surgir de sa poitrine.

— Ah, vous voyez, vous parlez de comédie. Alors quelle place reste t-il pour la sincérité ? Si je vous entends correctement, dit-il finalement, les hommes ne seraient que des créatures animées par des besoins qu’ils dissimulent avec de grands mots.

Le jour commençait lentement à décliner derrière les murs du jardin, et les ombres des branches s’allongeaient maintenant sur les pierres. Takuan dissimulait mal son plaisir en écoutant son élève. Comme s’il avait attendu cette conversation depuis longtemps.

— Beaucoup passent leur vie à faire cela, oui. Mais je ne remets pas en question la sincérité des hommes. Celle-ci dépend toujours de la réelle conscience que l’on est en mesure d’atteindre en chaque situation.

— Alors pourquoi écrire des poèmes ? Pourquoi parler d’honneur ? Pourquoi jurer fidélité ? Pourquoi même chercher la vérité ?

Le maître ne répondit pas immédiatement. Il observait un papillon de nuit qui se débattait dans une toile d’araignée au bord du bassin avec l’énergie de celui qui refuse son dernier instant.

— Parce que les hommes ne supportent pas de se voir entièrement tels qu’ils sont. Ils fuient la vérité de leur âme comme on évite parfois un miroir après une mauvaise nuit. Voilà le point qui me semble le plus important. La question qu’il ne faut pas oublier de poser tient en un seul mot : « pourquoi ? ».

Musashi eut un léger mouvement d’impatience.

— Voilà précisément ce que je refuse dans votre pensée ! Vous réduisez tout à sa plus simple expression. Comme s’il n’y avait rien de difficile à comprendre dans les fonctionnements de nos esprits.

Takuan leva enfin les yeux vers lui et le regarda profondément. Pour la première fois depuis le début de l’entretien, quelque chose comme un intérêt plus vif traversa son regard.

— Ah.

Musashi poursuivit.

— Vous parlez des sentiments comme s’ils n’étaient que des déguisements. Des attachements comme de chaînes. Des idéaux comme de simples raffinements de l’instinct.

Il hésita un instant.

— Mais lorsque quelqu’un accepte de mourir pour un autre… où voyez-vous encore un simple calcul du vivant ? Vous suivre jusque-là… ce serait un terrible désenchantement...

Aucun des deux ne parla immédiatement. Le maître ne semblait ni surpris ni contrarié. Au contraire, il souriait généreusement.

— Ai-je dit que le vivant ne peut produire que des comportements médiocres ou égoïstes ?

— N’est-ce pas ce que vous suggérez depuis le début ?

Le vieil homme secoua doucement la tête.

— Non. Je dis quelque chose de plus difficile. De plus subtil.

Il prit entre ses doigts une feuille tombée près de lui.

 

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