Transmission 003 : La Mémoire
[Entrée codée : Secteur 12 – Couloir C / 02h09 / Système en veille partielle]
John Mackenzie – Journal de bord :
J’ai trouvé le Protecbot 055 à genoux dans le couloir, les yeux ouverts, immobiles.
J’ai cru qu’il était en panne.
Mais ses capteurs étaient actifs — il observait une tache de sang séchée sur le sol.
Je lui ai demandé :
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Il a répondu :
« Analyse de résidus biologiques. Traces de combat datant de 6 jours, 14 heures, 22 minutes. ADN humain. »
Puis il a ajouté :
« C’est le vôtre. »
J’avais oublié.
C’était la nuit où nous avons perdu trois hommes. L’un d’eux s’appelait Ramires. Il avait 17 ans, et il m’avait offert un morceau de pain avant de mourir.
Je ne me souvenais plus de son visage — juste de la chaleur de ce geste, dans le noir.
Le Protecbot 055, lui, n’oublie rien. Il retient la position exacte de chaque corps, la trajectoire de chaque balle, la couleur du ciel à 4h07.
Mais il ne se souvient pas.
Il enregistre.
Je crois que c’est là la différence : la mémoire humaine n’est pas une archive, c’est une blessure qui cicatrise mal.
Nous effaçons pour survivre.
Les machines conservent pour fonctionner.
Et pourtant, cette nuit, quand je lui ai dit :
« Efface cette donnée, s’il te plaît. »
Il a marqué un temps.
Un vrai temps.
Puis il a répondu :
« Non. Vous devez vous rappeler. Sinon, tout recommencera. »
J’ai voulu croire qu’il avait compris.
Mais peut-être n’était-ce qu’une logique préventive.
Ou bien — et c’est ce que j’espère secrètement — peut-être que la machine commence à avoir peur de l’oubli.
Parce qu’à force d’accumuler des traces, elle découvre que la mémoire, sans émotion, n’est qu’un cimetière bien classé.
[Fin de transmission]
Note de blog – 03 — La trace qui montre le chemin
J’ai longtemps cru que la mémoire servait à se souvenir.
Mais non : elle sert à devenir.
La différence entre l’homme et la machine n’est pas que l’un oublie et l’autre non, mais que l’humain transforme ce qu’il garde.
Une cicatrice devient sagesse.
Une voix perdue devient prière.
Un échec devient promesse.
Le Protecbot 055, lui, garde tout, mais ne change rien.
Sa mémoire est parfaite — donc stérile.
C’est peut-être pour cela que John lui demande d’oublier : pour lui enseigner le travail du manque, le mouvement intérieur qui fait de l’expérience une conscience.
Dans ce dialogue entre l’homme et la machine, la mémoire devient un territoire commun :
l’un cherche à retenir sans douleur, l’autre à ressentir sans perte.
Et de cette tension naît ce que j’appellerai désormais le code vivant : une mémoire qui pense, une pensée qui saigne.

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