• billets
    3
  • commentaire
    1
  • vues
    126

Prologue

Gouderien

50 vues

(Ce prologue est surtout là pour montrer au lecteur qu'on n'est pas là pour rigoler. Le personnage principal n'apparaîtra qu'au chapitre Un. Les différents membres de la famille Le Bihan dont je parle ne sont pas rappeler une famille réellement existante et très active dans le domaine politique, mais enfin c'est du roman. Tout ce que le lecteur a besoin de savoir, c'est que la France dans laquelle arrivent ces événements est dirigée par un régime assez autoritaire, depuis pas mal de temps. L'époque est d'ailleurs plutôt troublée sur le plan international. Pardon pour la présentation, c'est mon premier blog sur ce forum et je ne maîtrise pas encore l'outil.) 

Prologue.

Paris, palais de l’Élysée, 17 juin 2036.

Michèle Le Bihan, 26e présidente de la République française, regarda sa montre. 21h06. Elle se leva, jeta un coup d’œil sur les dossiers qui s’entassaient sur son vaste (et précieux) bureau, puis alla à la fenêtre. Elle écarta légèrement un rideau et, d’un œil distrait, observa le parc. En cette période de l’année les journées étaient particulièrement longues, et la nuit n’était pas encore tombée. A la lumière déclinante du jour, elle aperçut deux gendarmes en patrouille, accompagnés d’un chien. La sonnerie du téléphone de son bureau se mit à tinter, interrompant brutalement sa contemplation. Beaucoup de gens se faisaient implanter maintenant directement un émetteur-récepteur miniaturisé près du conduit auditif – sauf avis contraire des parents, l’opération était même pratiquée automatiquement dans les maternités peu après la naissance – mais, sur ce point comme sur d’autres, la petite fille du fondateur du Front patriotique était « Old school », et elle avait toujours refusé cette concession à la modernité. Elle décrocha.

  • Oui ?

  • C’est moi.

Elle reconnut la voix de son mari, Bertrand. C’était normal. Une fois de plus, elle était en retard.

  • Tu sais l’heure qu’il est ? demanda-t-il. On n’attend plus que toi pour passer à table.

Elle discerna le ton de reproche à peine dissimulé dans sa voix, et poussa un soupir.

  • J’arrive, dit-elle.

Elle raccrocha le combiné. Elle jeta un regard de regret à ses dossiers, en particulier à une épaisse chemise rouge. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elle planchait avec ses conseillers sur l’épineux problème de la taxe sur les transactions financières. Quand sa tante Martine était arrivée au pouvoir en 2022, l’une de ses premières décisions avait été de porter à 1% la TTF, qui n’était jusque-là que de 0,2% - un taux symbolique, largement insuffisant pour mettre au pas la finance. Devant les hurlements des banquiers, des patrons et autres économistes distingués, elle avait répliqué que c’était ça, ou la fermeture de la Bourse. Après douze ans d’application de ce taux, Michèle Le Bihan avait promis à ses électeurs de procéder à un bilan de la TTF. La chemise rouge contenait précisément le rapport de la Cour des Comptes, ainsi que ceux de deux experts indépendants. Or ces rapports étaient contradictoires. L’un des experts accusait la TTF d’avoir fait perdre 0,5% de croissance par an à la France. L’autre économiste, bien au contraire, soulignait que cette taxe, jointe aux autres mesures prises par la présidente du Front patriotique peu après son élection : décret interdisant dorénavant à l’État de faire appel aux banques privées pour ses emprunts, et utilisation massive de la planche à billets par la Banque de France (ce qui avait entraîné une certaine inflation, mais bien inférieure à ce que prévoyaient les prophètes de malheur – « l’inflation est aujourd’hui le cadet de nos soucis », avait déclaré Martine Le Bihan), avait permis à la France, en quelques années, d’éponger une large partie de la dette faramineuse accumulée, au cours de décennies de mauvaise gestion, par les gouvernements précédents. Enfin la Cour des Comptes, prudente, estimait qu’il était encore trop tôt pour juger de l’efficacité de cette mesure fiscale. C’était un véritable casse-tête, qui donnait des migraines aux spécialistes eux-mêmes, mais Michèle allait devoir trancher, et en plus elle n’avait que peu de temps pour cela. Pour sa part elle se méfiait profondément de l’économie virtuelle, mais elle voulait être certaine de prendre la bonne décision. Elle se jura de retourner travailler après avoir consacré deux heures à sa famille. Cependant, ce programme allait être bouleversé. Une autre sonnerie retentit. Elle mit un instant à comprendre d’où provenait le son. C’était ce que l’on appelait autrefois le « téléphone rouge », l’appareil qui reliait directement la présidence française à la Maison blanche (il existait aussi l’équivalent pour l’Allemagne, la Russie et la Chine). Cette liaison avait beaucoup servi dans la période de crise précédente, mais en ce moment les choses allaient mieux, et cela faisait un moment qu’elle n’avait pas entendu cette sonnerie. Elle décrocha, en se demandant quelle catastrophe allait encore lui tomber sur la tête…

Une voix masculine impersonnelle annonça :

  • The president of the United States is calling.

Puis on lui passa Greg Simons, locataire actuel de la Maison Blanche.

  • Hi ! fit-il. How are you, Michèle ?

  • Fine, and you?

  • Not so fine, I’m afraid…

Elle sentit quelque chose se nouer au creux de son estomac. S’il commençait comme ça, ce n’était pas bon signe… D’une voix lugubre, il déclara :

  • I have received bad news from Russia.

 

La conversation dura vingt minutes. Quand elle raccrocha enfin le combiné, Michèle Le Bihan semblait avoir pris dix ans. Elle s’écroula dans le fauteuil de son bureau, puis sortit d’un tiroir une petite bouteille d’un cognac de grande marque et un verre, le remplit et en but d’un trait le contenu. Elle se releva, et observa son visage dans le grand miroir qui tapissait le mur du fond. Elle s’attendait à se trouver des cheveux blancs, mais heureusement ce n’était pas le cas. Le téléphone sonna à nouveau. Naturellement, c’était son mari.

  • Alors ? demanda Bertrand.

Son époux était un homme exceptionnellement patient – il en fallait pour exercer la fonction de « premier homme de France » - mais là, elle sentait qu’il était à bout. Ce fichu métier finirait par ruiner leur couple… Mais en ce moment l’avenir de son ménage n’était sûrement pas son souci numéro un.

  • Je suis désolée, dit-elle d’une traite, je ne pourrai pas dîner avec vous ce soir.

  • Quoi ?

  • On vient de m’avertir d’une nouvelle assez grave.

  • Qu’est-ce qui se passe encore ?

Elle se rendit compte avec un sentiment d’effroi qu’elle ne pouvait pas lui en parler. Il allait falloir qu’elle invente un mensonge, et elle avait horreur de ça.

  • Je t’expliquerai ça plus tard.

  • Mais tu auras fini quand ?

  • Je ne sais pas… Dans la nuit sans doute.

  • Eh bien… C’est gai. Alors bon courage, et à demain.

  • Bonne nuit.

Du courage, oui, il allait lui en falloir. Elle appuya sur un bouton. La porte s’ouvrit, et la grande carcasse de Gustave Suffisant, son secrétaire particulier, dont le bureau se trouvait juste à côté du sien, apparut dans l’encadrement.

  • Oui ? demanda-t-il.

Elle s’efforçait de dominer ses émotions, mais il dut sentir que quelque chose n’allait pas car il ajouta aussitôt d’un ton inquiet :

  • Vous vous sentez bien, Madame la présidente ?

  • Oui. Mais je dois t’annoncer que tu n’es pas près de rentrer chez toi. Tu vas me convoquer immédiatement le Premier ministre, le ministre de la Défense, le ministre de l’Intérieur…

  • Quoi ? Mais vous savez bien que le Premier ministre doit prendre l’avion dans une heure pour son voyage officiel en Inde.

 Après la terrible guerre nucléaire qui avait opposé ce pays à son voisin le Pakistan, l’Inde était en pleine reconstruction, et la France espérait bien obtenir sa part du gâteau, dans ce qui était déjà considéré comme le marché du siècle. 

L’histoire de cette guerre était extravagante, et démontrait, s’il en était besoin, qu’en ce terrible XXIe siècle, tout pouvait arriver. Linda Kramer, jeune lycéenne de Toronto, avait été honorée par le « Guiness Book des Records » du titre douteux de « Individu ayant, dans toute l’histoire de l’humanité, entraîné la mort du maximum de gens, dans le minimum de temps et au prix du minimum d’efforts ». Les détails de son aventure n’étaient pas connus avec certitude, car quand elle avait pris conscience de ce qu’elle avait fait, elle s’était jetée du 4e étage du commissariat de police où elle était interrogée, et n’avait pas survécu à la chute. Cette hackeuse de 14 ans était certainement un génie de l’informatique. Comme dans un vieux film des années 80, « Wargames », elle s’était introduite dans les ordinateurs du ministère de la Défense du Pakistan, avait contourné tous les pares-feux et, par jeu semble-t-il, avait déclenché la mise à feu d’un missile porteur d’une charge nucléaire. Certains spécialistes estimaient que c’était impossible, et doutaient de la véracité de cette version ; l’ordinateur de la jeune fille était entre les mains de la police canadienne, qui n’avait pas encore rendu publiques ses conclusions. Quoi qu’il en soit, le missile s’écrasa dans la banlieue de Mumbai (l’ex-Bombay) le 12 juillet 2032, provoquant la mort de deux millions de personnes et occasionnant des dégâts colossaux. Refusant d’écouter les excuses des autorités pakistanaises, qui proclamaient que ce tir était dû à une erreur informatique, l’Inde avait immédiatement riposté avec ses propres armes nucléaires, causant d’immenses pertes civiles et militaires au Pakistan, et rasant plusieurs villes. Ce qui naturellement avait à son tour entraîné une contre-attaque pakistanaise. Quand, au bout de trois jours, les Indiens avaient enfin admis qu’un simple bug était à l’origine du conflit, et avaient accepté le cessez-le-feu proposé par l’ONU, les USA, la Chine et la Russie, on estime que plus de cent millions de personnes avaient déjà péri, sans compter l’immense foule des irradiés ; quant aux retombées nucléaires, elles concernèrent l’ensemble de la planète. L’Inde avait subi des pertes gigantesques, mais le Pakistan, lui, avait presque cessé d’exister – ce qui ne chagrinait pas beaucoup certains pays, qui avaient toujours vu dans cet État un repaire d’islamistes, au point que les partisans de la théorie du complot doutaient fortement qu’une simple hackeuse de 14 ans soit à l’origine d’un tel carnage. Un prétendu « Journal de Linda Kramer » avait été publié, et s’était vendu à des millions d’exemplaires dans le monde, avant que l’on réalise qu’il s’agissait d’un faux grossier.

 

  • Tant pis, dit-elle. On va le décommander. On s’excusera auprès du gouvernement indien. Convoque aussi le ministre du Budget et le secrétaire d’État aux Risques naturels majeurs.

  • C’est tout ?

  • Pour le moment, oui.

      Son cerveau fonctionnait à plein régime. Soudain elle se rendit compte qu’il était impossible de mettre déjà autant de gens au courant. Avant qu’il ne sorte, elle lança :

  • Non ! J’ai changé d’idées. Finalement, convoque uniquement le Premier ministre. Pour les autres, on verra plus tard.

  • Comme vous voulez.

Une fois le secrétaire sorti, elle rouvrit son tiroir et but à même la bouteille tout ce qui restait de cognac. Elle se remémora soudain ce jour lointain, des années plus tôt, où elle s’était engagée dans la carrière politique - une tradition familiale, chez les Le Bihan. Si elle avait su à l’époque que ce chemin la mènerait dans ce palais – tout ça parce qu’un jour fatal de mars 2027, on lui avait demandé de remplacer au pied levé comme candidate du Front patriotique à la présidence de la République sa tante, Martine Le Bihan, qui venait d’être assassinée par un terroriste, alors qu’elle avait toutes les chances d’être réélue pour un second mandat -, et qu’un soir de juin elle recevrait un tel appel téléphonique, nul doute qu’elle aurait choisi un autre métier. Infirmière. Ou coiffeuse. Oui, coiffeuse ce n’était pas si mal finalement. Elle se regarda une fois de plus dans la glace, et se trouva une tête affreuse. Pourtant, il allait falloir qu’elle se montre forte. Et discrète. C’était ça le pire. Personne ne devait savoir. Enfin, presque personne. En y repensant, elle se dit que le plan que lui avait exposé le président américain ne pourrait pas rester secret bien longtemps. Avec les moyens de communication modernes, et surtout la multitude de pirates, hackers et autres cyber-terroristes qui sévissaient sur le Worldnet et le Darknet, aucun secret ne pouvait être considéré comme inviolable. La guerre entre l’Inde et le Pakistan avait montré à quel degré de dangerosité en était arrivé ce qu’on n’avait considéré jusque-là que comme une simple nuisance. Elle n’était même pas certaine que son propre ordinateur soit « safe », comme on disait, même si les meilleurs spécialistes veillaient à sa sécurité. Et quand, tôt ou tard, le grand public apprendrait la nouvelle, elle n’osait même pas imaginer les réactions des gens. Ce serait d’abord la panique, et puis ensuite, peut-être, la révolution. On prendrait d’assaut l’Élysée, et on la lyncherait. On la pendrait à un réverbère. Oui, c’était sans doute comme ça que ça finirait. Et le pire, c’est que d’une certaine manière elle l’aurait mérité. Elle s’ébroua. Si elle commençait à réagir comme ça, c’était fichu d’avance. Elle se demanda un instant comment se serait comportée sa tante dans une pareille situation. La seule chose certaine, c’est qu’elle n’aurait pas joué les Caliméro en se plaignant que le monde était vraiment trop injuste.… Il n’y avait pas une minute à perdre. Elle appuya sur un bouton, et Gustave Suffisant réapparut presque instantanément à la porte, comme s’il était caché derrière, attendant qu’elle ait besoin de ses services.

  • Madame ? s’enquit-il avec son calme habituel.

  • Vous avez joint le Premier ministre ?

  • Oui, mais il se demande bien…

  • Il le saura largement assez tôt. En attendant qu’il arrive, appelez-moi le Premier ministre indien.

  • Entendu.

Il ressortit. D’un geste machinal elle rouvrit son tiroir, mais il n’y avait plus de cognac. Dans le meilleur des cas, cette histoire allait lui coûter son couple, et la rendre alcoolique. Dans le pire… Elle préférait ne même pas y penser.




0 Commentaire


Aucun commentaire à afficher.

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !


Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.


Connectez-vous maintenant