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L'histoire d'une montre qui a perdu une seconde

Marioons

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"Mais où est donc passée cette fichue seconde ?"

La pauvre montre retardataire, n'y tenant plus, saute du poignet de son propriétaire, un jeune cadre dynamique trop occupé à préparer sa prochaine réunion pour s'en apercevoir. "Chting!", elle fait sauter deux de ses ressorts inutiles (et oui, il y en a, toute cette complexité du mécanisme, c'est du superflu inventé par les montres pour nous impressionner...) et se déplace dès lors en rebondissant.

- "N'auriez-vous pas trouvé une seconde perdue ?" demande-t-elle, soucieuse, à chaque passant qu'elle croise dans la rue.

La plupart ne s'arrêtent même pas, trop occupés à courir contre leur propre montre. D'autres lui répondent à la va vite, ralentissant à peine leurs précieux pas :

- "Si je l'avais trouvée, vous pensez bien que je ne vous en aurait pas fait cadeau !" s'exclame un cynique.

- "Une seconde ? Le temps, c'est de l'argent, vous devriez le savoir. Vous n'avez qu'à l'acheter, au lieu d'en voler aux autres en les interrompant avec vos demandes insensées !" rétorque un autre.

- "Mmmh.. Donnez-moi juste une seconde et je vous répond !" ose même un petit malin.

-"Une seconde ? Ne m'en parlez-pas... Chaque seconde qui passe me rapproche de ce satané examen que je n'ai même pas révisé"...

La pauvre montre continue son chemin. Décidément, les gens qu'elle croise semblent bien trop paniqués et absorbés par leurs propres soucis pour pouvoir lui venir en aide. Les secondes passent, les minutes même, et toujours rien.

"C'est la catastrophe !" s'écrit la montre. "J'ai une fuite de temps, et ça s'aggrave de seconde en seconde !".

Désespérée, elle entre à tout hasard par la première porte entrouverte qu'elle aperçoit. Chtong, chtong, elle rebondit jusqu'à ce qui lui semble être un regroupement d'individus à roulettes.

- " N'avez-vous pas quelques secondes en trop ?" répète-t-elle, affolée.

- "Si j'ai des secondes en trop ? Mais j'en ai des milliers, ma pauvre dame !" lui répond d'un air las un vieil homme avachi dans son fauteuil roulant.

- " Vous savez, ici en maison de retraite, une seconde semble être une minute, et si nous pouvions les offrir à quelqu'un, ces secondes à tuer, nous serions les plus heureux du monde..."

Enfin la petite montre retrouve le sourire. Ses aiguilles frétillent d'espoir.

- "Mais c'est parfait ! Vous détenez en quantité ce dont je manque ! Que pourrais-je vous donner en échange, cher monsieur ? Oh, je suis si impatiente d'enfin résoudre ce fichu problème de secondes.... Mais... et si ça ne marchait pas ?!".

Elle se met à paniquer. Et Tchik ! Elle perd une nouvelle flopée de secondes.

- "Oh non, j'en suis à plus de 360 secondes de retard maintenant... Que m'arrive-t-il ?! C'est si injuste... Si ça continue, je n'aurai bientôt plus une seconde à moi !"

Alors le vieillard, attendri, lui répond :

- "Je ne peux malheureusement pas te donner mes secondes en trop. Mais, si tu veux bien me donner un peu de ton attention, je peux te confier mon expérience. Peut-être sauras-tu la faire tienne et la transformer en sagesse ?".

La montre se calme, intriguée et toute ouïe. Le vieil homme reprend :

- " Tu as perdu une nouvelle seconde, parce qu'à trop t'impatienter, à trop courir après le temps, passé ou futur, tu en as oublié le présent. Alors, cette seconde qui se présente à toi, cette seconde présente ne se sentant pas utile, pas accueillie, s'en est allée.

J'ai passé ma vie à courir après mes rêves, mes désirs, à fuir mes peurs, à regarder au loin, imaginant que l'horizon était plus bleu, ou chez le voisin, me figurant que l'herbe y était plus verte.

J'ai ainsi laissé filer la plupart des secondes de ma vie. Envolées à jamais ! Me suis-je dit un jour que la nostalgie s'emparait de moi.

Et puis, arrivé ici, les jours passants, j'ai compris que toutes ces secondes n'avaient pas vraiment disparues. Toutes ces secondes délaissées, laissées pour compte, m'attendaient patiemment, dans le futur. Car aujourd'hui, tous ces instants non vécus pleinement me reviennent, et les secondes défilent une à une, lentement, lourdement parfois. Comme pour me faire sentir qu'elles existent, et qu'elles veulent être considérées. Parfois elles me font revivre de très vieux souvenirs, ceux que je n'ai sûrement pas assez vécus sur le moment, par peur, impatience ou simple inattention.

Aujourd'hui pour moi le temps est un poids, qui se fait sentir alors que je ne l'ai pas demandé. Avant, il me semblait comme une plume sans cesse soufflée par le vent, impossible à rattraper."

La montre, un peu attristée, reste songeuse un instant. Mais sa panique reprend le dessus. Si ce bon monsieur ne veut pas lui donner ce qu'elle cherche et préfère noyer le poisson avec ses beaux discours, alors elle n'a plus qu'à repartir en quête. C'est que le temps presse et qu'elle a d'autres chats à fouetter que d'écouter les regrets de vieillards moralisateurs.

Les secondes... Entre ceux qui n'en ont pas assez et ceux qui en ont trop mais ne peuvent pas l'aider, la voilà bien avancée...

La petite montre reprend son chemin, bondissant dans la ville jusqu'à trouver une fenêtre entrouverte, assez basse pour y sauter et se faufiler à l'intérieur. A côté d'un tableau noir couvert de gribouillis incompréhensibles, de trois ordinateurs et d'un chat à demi-endormi dans une boîte, elle aperçoit un homme. Cheveux ébouriffés, cernes jusqu'au milieu des joues, une tasse de café froid à la main.

Elle réitère sa question. Le physicien s'empresse de lui répondre :

- "Le temps, parlons-en ! Je cherche à le cerner par mes équations, mes recherches, mes expériences (il jette un oeil au pauvre chat qui semble las de servir de cobaye), et j'ai l'impression qu'il m'échappe encore plus ! Finalement, la seule chose que je parviens à cerner, ce sont mes pauvres yeux..."

- "Un petit effort, s'il vous plait ! Avec toutes vos recherches sur le temps, vous devez bien savoir où ont bien pu passer mes secondes ! Si vous ne pouvez me répondre, qui d'autre le pourra... " insiste la montre, maintenant énervée.

-"Ecoute, je n'ai aucune idée de l'endroit où peuvent bien se trouver tes secondes. Je sais seulement émettre des hypothèses sur le temps. Je n'en suis pas certain mais... je crois que le temps va là où on le pousse. Regarde : dans notre monde, les aiguilles défilent en avançant vers le futur : Pourquoi ? Parce que nous sommes obsédés par le futur. Imagine un monde où l'on serait obsédés par le passé ? Les aiguilles tourneraient peut-être à l'envers, dans "le sens inverse des aiguilles d'une montre" comme on dit !

Et les gens sereins, que se passe-t-il pour eux ? Ils ne courent ni dans un sens ni dans l'autre, alors le temps, comme rassuré, peut s'arrêter pour reprendre son souffle. C'est ainsi que les personnes tranquilles paraissent souvent moins âgées, et pour cause : elles ont effectivement moins vieilli, car elles savent arrêter le temps dans leur tête."

La montre reste sceptique. Arrêter le temps dans sa tête. Facile à dire. Elle persiste tout de même :

-"Mais alors, il faudrait négliger le passé et le futur ? Ne plus s'en préoccuper ? C'est impossible !"

-"Il ne s'agit pas de les négliger, mais peut-être de ne plus les redouter, juste leur donner du sens. Trouve un sens à ton passé, il te conduit à ton présent. Trouve un sens à ton futur, il te ramène à ton présent. Passé et futur se rejoignent pour former ton présent... ton Présent... un cadeau perpétuel que tu n'as plus qu'à modeler à ta convenance. S'il ne te plaît pas, plutôt que de croire qu'il est figé, ou qu'il fallait en faire une œuvre parfaite que tu as ratée, tu peux le voir comme un château de sable, que tu pourras remodeler autant de fois que tu le voudras..."

La pauvre montre, bien que touchée de l'aide sincère que le brave homme tente de lui apporter, ne sait décidément quoi penser de tout cela.

Le physicien reprend :

- "Ah, et autre chose, si cela peut t’éclairer : je finis par croire que le secret du temps, qui est aussi son paradoxe, c'est qu'il ne se laisse saisir que quand on ne cherche pas à l'attraper. Alors seulement, on peut dire "j'ai saisi" ".

"C'est une hypothèse séduisante" se dit la montre. Mais tout cela ne l'avance pas d'un iota. La théorie du savant fou est bien jolie, mais concrètement, cela ne lui ramène pas pour autant ses secondes. Cela ne fait que l'encombrer de nouvelles questions. Tant mieux pour les gens tranquilles s'ils restent jeunes à vie, mais les autres ? Et elle ? Aux oubliettes ? Causes perdues ? Avec comme seul conseil celui de renoncer à chercher ? Alors que tout le monde sait que si l'on ne cherche pas, on ne trouve pas...

Prête à abandonner, elle remercie tout de même le bonhomme farfelu et s'en va, bondissant de moins en moins hardiment. Elle sautille, cadran baissé, ne regardant même plus en l'air. "Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi...? " rumine-t-elle... Seuls ses deux petits ressorts qui s'agitent rythment son parcours. Elle avance, elle avance... Parfois, un bref instant, elle se surprend à prendre plaisir à sautiller ainsi. Il faut reconnaitre qu'à côté de son ancienne vie, partagée entre poignet velu et table de chevet, cette vie d'aventure a au moins le mérite de lui aérer les rouages !

Sans s'en rendre compte, elle sort de la ville, traverse la plaine, et se retrouve maintenant au sommet d'une petite colline.

Elle se redresse enfin et entrevoit un homme, drapé de blanc, assis en tailleur, l'air apaisé.

- "Ah te voilà enfin, je t'attendais" dit-il, imperturbable.

"Pfff, tous les pseudos-sages un peu barrés sortent ce type de phrase pour se faire mousser" pense la montre, désabusée.

- "Tu as raison, j'ai dis ça au pif." répond l'homme en riant, comme s'il avait lu dans ses pensées.

La montre est interloquée un instant. Elle se reprend toutefois et lui pose sa fameuse question. Elle n'a plus rien à perdre de toute façon, tant de secondes lui ont déjà filé entre les aiguilles...

-"A moi de te poser une question, si tu le veux bien", répond le peut-être-sage.

La montre acquiesce.

- "Pour trouver ce que tu cherches, es-tu prête à renoncer à toutes tes secondes passées ?"

- "Bien sûr !" s'empresse de répondre la montre. "Je n'en peux plus, je veux retrouver ce qui m'appartient, qu'importe le prix."

- "Très bien" dit l'homme.

Il prend une grande inspiration, semble se concentrer, puis souffle sur la montre de toutes ses forces. Son expiration semble ne jamais vouloir finir. Les aiguilles de la petite montre se mettent à tourner en sens inverse. Elles tournent et tournent encore à rebours. La montre en est étourdie, elle a le tournis et ne sait plus bien où elle est.

- "Pfiout, je me sent bizarre... Comme à moitié vide... !"

- "Et maintenant, es-tu prête à renoncer à toutes tes secondes futures ?"

Les rouages en vrac, la montre comprend à moitié la question, et n'a de toute façon pas envie de réfléchir aux conséquences de son choix. Elle acquiesce à nouveau.

Et c'est repartit, cette fois dans le sens inverse. Et souffle et souffle, et tourne et tourne...

Se sentant complètement vidée, à la fois abasourdie et soulagée, la montre est toute à ce que lui dit alors le curieux bonhomme :

- "Renonce à vouloir posséder, et tu seras vraiment. Avoir et ne pas être, ou être et ne pas avoir, telle est la question !"

-"C..c'est à dire ?" bégaie la montre encore trop dans les vapes pour être sensible à la poésie.

- "A chaque instant, renonce à vouloir que le passé eut été différent, renonce à vouloir que le futur soit sous contrôle."

-"Mais c'est trop dur !" rétorque la montre, qui sent déjà ses regrets et anticipations reprendre le dessus, se souvenant qu'elle avait quelque chose d'important à résoudre.... mais quoi ? Ses aiguilles recommencent à tourner dans tous les sens, mais cette fois de façon encore plus chaotique. "Qu'ai-je fait?!" Un tour arrière . "Que dois-je faire ?!" Un tour en avant... "Ah si seulement... !" Un demi tour en arrière. "Il faut absolument que je..." Trois quart de tours en avant.

Pendant ce temps, les premiers rayons du soleil commencent à pointer le bout de leur nez et à faire rosir de plaisir l'horizon. Toute une nuit s'était donc écoulée depuis le début de ses recherches !

Alors la montre tout à coup se fige. Elle ne songe plus à paniquer : elle est hypnotisée par la beauté du spectacle. Ses aiguilles s'immobilisent, n'ayant plus à courir dans un sens ou dans l'autre. Elle entre enfin dans l'Instant.

Curieuse, mais pas soucieuse, elle palpe ses aiguilles et constate leur parfaite immobilité. Mais déjà, elles recommencent à s'agiter !

- "C'est désespérant !" s'écrie la montre. "Moi qui croyait avoir enfin trouvé la solution à mes problèmes de fuites...".

L'homme esquisse un sourire, puis lui dit :

- "Je n'ai fait que t'aider pour un instant, mais des instants, tu t'en doutes bien, tu en traverseras tout au long de ta vie. Pour autant, tu n'auras pas besoin de moi : à chaque fois que tu verras la Beauté, tu retourneras dans l'Instant. Quel que soit le nombre de secondes que tu penses avoir perdues, le nombre de secondes que tu t'imagines devoir affronter, l'Instant peut remettre tous tes compteurs à zéro. Car en cet instant où l'on se laisse traverser par la vraie beauté d'une chose, quelle qu'elle soit, on est occupé à s'émerveiller. Et on en oublie le temps. Alors, comme un enfant agité que l'on cesse de vouloir attraper, il se calme et s'arrête."

-"Mais... si je n'y arrive pas, si je n'arrive plus à retrouver cet état ?"

-"Ce n'est pas grave si tu n 'y arrives pas tout le temps. Ca fait partie du jeu. Occupe-toi seulement de faire ce qu'il faut pour t'enthousiasmer de plus en plus souvent, explore la vie pour te réjouir de plus en plus fort, et tout le reste suivra."

La montre semble enfin un peu rassurée, mais le peut-être-sage enchaîne tout de même :

- "Et quand la peur te rattrape, n'oublie pas : rien de réel ne peut être détruit, rien d'irréel ne peut subsister. Le temps que tu auras laissé s'écouler malgré toi ne fera que te révéler davantage l'essentiel. Il est comme un sculpteur qui révèle le vrai visage des choses."

La montre parait conquise... "Alors même si j'échoue en apparence, en réalité je ne fais que déblayer le chemin de la réussite !" . Elle soupire de soulagement... Mais, son ami le doute revient à la charge "Ah celui là, songe-t-elle, il ne me laisse donc jamais de répit..."

-" Mais alors, dois-je accepter de ne plus servir à rien ? Si je ne cherche qu'à m'extasier devant le spectacle de la vie, moi qui tiquait les secondes, cloquait les minutes, sonnait les heures, suis-je réduite à l'inutilité jusqu'à la fin des temps ?"

Cette fois, sa question se perd dans le silence. L'homme a disparu.

Un instant affolée, la montre se souvient du spectacle qui s'offre à elle et oublie à nouveau ses pensées : le lever du soleil lui offre à présent un ciel multicolore et flamboyant. Et c'est comme s'il lui répondait, car au fond d'elle-même la réponse s'inscrit comme une évidence :

"La fin des temps, depuis la nuit des temps, n'est autre que la conscience de l'instant, la conscience pure.

Et en fin de compte, à quoi sert la conscience, si ce n'est à être elle-même et s'émerveiller ?"

La montre ne retrouva pas ses secondes perdues. Mais elle s'en fiche, car depuis lors, presque tout dans sa vie tombe merveilleusement à pic.




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