• billets
    30
  • commentaires
    57
  • vues
    16 209

Vol à voile sur Mars.

halman

17 vues

VOL A VOILE SUR MARS



Club de vol à voile de l'armée de l'air de Tharsis.

Comme tous les week ends d'été, le petit aérodrome fourmille de monde.

Dans le club house, dans les chambres, dans le hangar, chacun se prépare. Le briefing est terminé. On finit de s'habiller pour le vol, on vérifie les cartes, le macready, la batterie, le parachute. On reste devant les cartes météo. On refait mille fois des calculs. On discute le coup. On mange quelque chose sur le pouce. Certains en sont déjà à faire une prévol (examen minutieux et obligatoire de toutes les parties d'un aéronef avant chaque vol) particulièrement minutieuse et soignée. D'autres, silencieux, s'affairent méticuleusement.

Carl, après avoir soufflé dans le tube pitot pour vérifier son bon fonctionnement, s'installe dans le cockpit, règle l'avance du palonnier, vérifie qu'il a le nombre suffisant de gueuses pour avoir un centrage parfaitement équilibré de son planeur.

Il aime bien ce planeur. Il est en matériaux modernes, carbone, kevlar, titane, fibre de verre, gelcoat, mais dérivé d'un très vieux planeur terrestre classique et apprécié de tous les pilotes. Il a été l'un des premiers modèles à avoir été adapté à la nouvelle atmosphère de Mars. C'est un appareil de type course, de vingt deux mètres d'envergure, avec des volets hypersustentateurs. Il est stable, équilibré aux commandes, sans vice particulier, solide, agréé voltige douce.

Parfait pour les vols de compétition.

Sur la piste en herbe de huit cent mètres de long et de deux cent de largeur, les soixante dix planeurs sont alignés en quatre colonnes. Les pilotes s'affairent, les amis et familles restent sur le coté de la piste, regardant le spectacle. Des femmes s'occupent des bébés, les fiancées s'occupent à se faire bronzer tout en papotant ou en écoutant de la musique stressante et horrible au baladeur, n'ayant vraiment rien d'autre à faire de leur jeunesse. D'autres prennent des photos ou filment, pour l'album de famille. Pour raconter aux amis, dans les soirées, après le dîner. Comme il est formidable le mari, comme il a la classe le fiston.

Malgré toute l'importance de la situation ; et oui, c'est jour de compétition ; des épouses s'avancent inconsidérément vers leurs pilotes de maris, se frayant maladroitement un passage entre les ailes et les fuselages fragiles, risquant de marcher sur une aile et de la percer ; et leur demandant le plus sérieusement du monde de ne pas redescendre trop tard pour ne pas avoir à se taper la foule dans les transports ce soir. Bien sur, elles se font aller voir ailleurs, et ne comprennent pas qu'on leur réponde que c'est la météo qui décidera de l'heure d'amarsissage, et seulement la météo.

Alors elles retournent, boudeuses, se faire bronzer sur le tarmac, furieuses et vexées.

De temps en temps, une rafale de vent apporte un peu de poussière rouge.

Malgré les siècles de terraformation, il en reste encore un peu.

La végétation et les processeurs atmosphériques en ont encore pour quelques dizaines d'années avant de terminer de transformer complètement la planète rouge en planète verte et bleue.

Et il faut nettoyer encore et encore les verrières, les ailes, les volets, les articulations des gouvernes.

Carl, lui, n'a pas besoin d'emporter de bouteille d'oxygène. Malgré que l'atmosphère de Mars soit considérée comme viable pour les humains, certaines zones conservent encore une géologie et une aérologie de type désert martien. Très peu de végétation, du sable rouge, une atmosphère avec un fort pourcentage de gaz carbonique. Ces zones envoient en permanence dans l'atmosphère environnante ce que les pilotes appellent des voiles rouges, faits de poussière et de gaz carbonique.

Ces zones sont dites « rouges » et l'emport de bouteilles d'oxygène y est obligatoire.

Il n'a pas besoin de cartes. Il les a dans sa mémoire holographique.

Ses concurrents et amis humains, eux, ont besoin de petits ordinateurs de poches qui leurs affichent les cartes en couleurs et en relief, avec toutes les données topologiques, géologiques, et de navigation.

Carl, depuis peu sur Mars, à sa propre demande, est ici à son aise. On ne refuse pas grand chose aux synthétiques. Ils ont trop coûté à la société. Ses ressources ne sont plus accaparées par cette mentalité terrienne qui a encore du mal à accepter les androïdes dans la vie courante. Ici on est sur Mars, une planète de conquérants, de visionnaires, d'audacieux, de gens qui voient plus loin que le bout de leur nez, qui n'ont pas ce genre de problèmes.

Il peut s'adonner à cent pour cent à ses passions. Le jour instructeur de planeur, et l'astrophysique la nuit, son nouvel emploi.

Sur Mars, on a accepté l'idée que les androïdes soient employés comme intérimaires, comme bouches trous, pour remplacer les personnes qui partent en vacances, qui sont malades. Ainsi, personne ne se plaint d'un remplacement des humains au travail, mettant tout le monde au chômage. Idée reçue bien entendue ridicule, issue des médias incompétents en mal de titres à sensations ; qui pourtant ont encore cours sur Terre. Alors qu'en réalité, l'industrie robotique a, à elle seule, créé considérablement plus d'emplois qu'elle n'a induit de chômage dans l'industrie.



Les lieutenants Larsen et Lorius, sont eux aussi quasiment prêts à décoller. Mais ils paraissent vraiment tendus, eux, les humains.

Ils ont vérifié et mis leurs masques à oxygène. Sécurité obligatoire. Le processeur incorporé au masque commence à régler automatiquement le mélange air extérieur et oxygène. Il fait chaud sous ce masque en plastique pourtant souple et léger. Lorius se rappelle encore d'une époque où son arrière-arrière-grand-père lui racontait que c'était en forçant sa respiration qu'on déclenchait les valves d'ouverture et de fermeture d'arrivée d'oxygène, dans les avions de chasse à réaction de la moitié du vingtième siècle. ÿpuisant.



Le chef pilote fait un large mouvement circulaire avec son bras.

Aussitôt les moteurs des dix avions remorqueurs se mettent à tourner plus ou moins laborieusement. Les moteurs des avions martiens, contrairement à ceux de la planète mère, sont à énergie mixte. Les pics de puissance sont assurés par un moteur à hydrogène, mais des panneaux solaires sur les ailes et le fuselage alimentent des accumulateurs électriques qui eux même font tourner des moteurs électriques couplés au moteur à hydrogène. Les moteurs électriques assurant eux, une puissance de fond, régulière.

Les moto planeurs, eux, avec leurs petit moteur dans la dérive, faisant tourner une hélice à l'arrière de la queue et alimentés par les panneaux solaires des ailes tournent silencieusement.

Et la noria des remorqueurs commence.

L'un derrière l'autre, ils s'alignent devant un planeur en traînant chacun leur câble de remorquage. Un préposé au service de piste court après l'anneau d'arrimage peint en orange fluorescent et, après quelques vérifications, glisse un peu maladroitement sur l'herbe encore un peu humide, l'accroche au nez du planeur, vérifie la solidité de l'ensemble, cours vers la plume, le bout de l'aile du planeur et met le planeur à l'horizontale. Ainsi, le pilote de l'avion remorqueur, en regardant dans son rétroviseur, est averti que le décollage peut avoir lieu.

Pas de temps à perdre en messages radio qui risquent d'être incompréhensibles, sujets à erreurs d'interprétations, mauvaise articulation, pannes, brouillages, interférences, donc dangereux.

Le remorqueur met les gaz lentement pour tendre doucement le câble. Le pilote surveille dans son rétroviseur, et met les gaz.



Treize heures.

Et c'est parti.

Le câble se tend, très vite la vitesse monte, les mottes de terre secouent un peu Carl, puis, soudain c'est le calme. Juste un léger balancement du planeur de droite et de gauche, le temps que Carl le rattrape. Il est en l'air. Il maintient le planeur dans l'axe de l'avion tant que celui ci est au sol pour ne pas que le pilote du remorqueur perde le contrôle de son appareil. Puis dès que l'avion est en l'air, il positionne son planeur toujours dans l'axe de l'avion mais pour cette fois corriger la dérive due au vent.

Les soixante dix planeurs sont mis en l'air en une heure par les dix remorqueurs.

Sept cent pieds, le train d'atterrissage est rentré.

Mille cinq cent pieds d'altitude, le pilote du remorqueur a amené Carl dans une ascendance, pas très puissante mais large et régulière. Parfait. Carl tire sur la poignée jaune du largage du câble. Les anneaux d'acier, en se libérant, font un bruit sourd et métallique. L'avion remorqueur passe sur le dos, et, traînant le câble dont l'anneau gigote dans le vent, fait un demi-looping par le bas et pique directement vers l'aérodrome, hélice à la limite de la survitesse. Le câble de remorquage est traîné en une courbe gracieuse et agitée par les turbulences.

Le bruit de l'avion s'atténue vite. On n'entend plus que le bruit soyeux de l'air autour du planeur. Les variations du bruit, les sensations dans les commandes et sous les fesses et le dos, les mouvements de ses instruments sont autant de renseignements précis et indispensables pour que Carl ait une idée très précise de la masse d'air dans laquelle il évolue.

Les couleurs du ciel sont magnifiques. Des bleus, des blancs et gris des nuages, des roses et marrons des voiles rouges se mélangeant à l'air neuf fabriqué par les processeurs, sont diversement éclairés par le soleil, formant un tableau sublime, donnant des effets de reliefs et de profondeur d'une pureté inouïe. L'atmosphère de Mars n'étant en rien polluée comme celle de la Terre.

Ses mini gyroscopes laser intégrés à son cerveau lui fournissent aussi des indications précises et précieuses.

Carl tire un peu sur le manche tout en inclinant son Charlie dix du coté de l'ascendance. Forçant un peu le mouvement en exagérant un peu avec le palonnier. Ainsi, il récupère l'excédent de vitesse que le remorqueur lui a procuré, en altitude très précieuse.

Concentré, Carl grimpe jusqu'au sommet de l'ascendance, adaptant en permanence chaque inclinaison et vitesse du planeur à la forme de l'ascendance qu'il rencontre. Il arrive à la base des cumulus. Il vole au dessus des petits nuages diffus qui entourent la base du cumulus, et il est sous la base noire, froide et menaçante de la base du gros nuage, qui semble l'attirer comme un oeil noir. Pourtant, vu du sol, il semble comme un joli petit nuage moutonneux de beau temps pour les gens restés au sol.

Les informations du tableau de bord, humidité, température, altitudes, etc, il les intègre à ses calculs. Son cerveau électronique simule ainsi des diagrammes ultra précis de la masse d'air et des cartes de situations en 3D. Il prend la mesure de la qualité de l'air en ce début d'après midi. Il modifie donc son plan de vol en conséquence. Il affine les courbes de son Mac Cready.

Il a pris sa décision, il ira un peu plus vite que prévu entre les ascendances, et il prendra un peu moins de temps pour spiraler dans les masses d'air chaudes et montantes. Ainsi, il perdra moins de temps en importantes variations d'altitudes. Il prendra même un cap un peu plus nord que prévu de quelques degrés, ayant compris que les ascendances dureront un peu moins longtemps que prévu vers la fin de l'après midi. Il doit donc écourter un peu son option prévue.



Seize heures.

Carl est sur la dernière branche de son circuit en triangle de cinq cent kilomètres. Plus le vol a évolué, plus il a affiné ses calculs. Il est encore loin de voir l'aérodrome.

Les turbulences sont déjà nettement plus calmes depuis un moment. Les ascendances aussi. Le soleil commence à baisser sur l'horizon. Il réchauffe moins les masses d'air qui sont moins excitées par la chaleur.

La grande difficulté a été de ne pas se retrouver dans les effluves de la zone rouge que le circuit contourne.

Car si Carl avait traversé un courant rouge de poussière et de gaz carbonique, les ailes de son planeur auraient perdu une grande partie de leur portance, mordant dans un air très peu porteur, se couvrant de poussière dégradant la qualité des écoulements de l'air, rendant la fin du vol des plus aléatoire. Sur Terre, il aurait fallu, de plus, nettoyer les innombrables insectes qui s'écrasent sur le bord de l'aile. Mais sur Mars, encore trop peu de moucherons, moustiques n'arrivent à subsister pour qu'on les remarque. Encore qu'aucun pilote n'ait trouvé la mort dans ces voiles rouges, ce n'est pas une raison pour que cela commence aujourd'hui.

Carl est bien. Il est concentré, serein, en totale osmose avec le planeur, l'atmosphère, la planète. A travers les commandes, il ressent tout.

Tous ses systèmes se régalent.

Les voyants internes de ses auto tests sont au vert depuis le décollage. Il est zen, diraient les humains. Parfait. Vraiment parfait.

Petit à petit, sa mémoire, s'est vidée de toutes les notions que le contact avec les humains ont polluée ; pour faire place à ce que ses neurones artificiels apprécient le plus. Tout redevient clair et limpide dans son esprit. Les pures lois de la physique, il les éprouve avec délice.

Il se demande si ses prédécesseurs humains, il y a des siècles éprouvaient les mêmes impressions quand l'atmosphère de la Terre permettait encore le vol à voile, les merveilleux vols en planeurs, pendant des heures entières, à se promener dans les masses d'air mouvantes et subtilement variées.

Les conversations radio lui indiquent que tout va à peu près bien pour tout le monde. Mieux, une des jeunes concurrentes dont c'est la première compétition aujourd'hui a réussi l'exploit à être un quart d'heure devant tout le monde.



Au sol, dans le hangar, les journalistes suivent et retransmettent avec force suspense, les exploits de la débutante, insérant en direct les relevés géographiques de son ordinateur de bord, les prises de vues de sa caméra embarquée. Un bref curriculum vitae de la demoiselle est vite monté et diffusé plusieurs fois sur les ondes. Vingt cinq ans, étudiante en biologie, dynamique, sympathique, brune, les cheveux cours et ondulés, pas le genre à perdre du temps le matin dans la salle de bains en maquillages et autres bijoux. Le matin les gens sont encore en train de dormir, elle est déjà en motoplaneur pour observer l'aube à 1000 mètres d'altitude, et le soir, elle est en vol avec d'autres planeurs en formation pour voir le coucher du Soleil.



Mais, depuis près d'une heure on s'inquiète pour Lorius et Larsen qui ne donnent plus la moindre nouvelle. Ils ont débranché leurs radios, leurs transpondeurs. Panne ou crash ?

Bob, le chef pilote a déjà ordonné le décollage des motoplaneurs de secours ; des planeurs avec un petit moteur leur permettant de décoller sans aide et de voler sans ascendances ; pour aller survoler les zones possibles de leurs crashs.

Bob est un ex pilote de chasse. Il n'a pas l'habitude d'attendre passivement que les évènements prévisibles arrivent. Il prend toujours les devants. Il anticipe.



Au même moment, Carl est en train d'essayer de remédier aux pannes de ses radios et émetteurs. Sans eux, au sol, ils ne sauront pas ce qu'il est devenu.

Il vient de réaliser que les pannes, dues à des virus informatiques, sont multiples et irréparables en vol, quand, loin, il aperçoit des reflets brillants, exactement ceux du soleil sur les panneaux solaires et le revêtement en gelcoat blanc brillant d'un planeur. Il y a deux planeurs. Ils se rapprochent de lui, sur un cap presque parallèle, mais au moins cinq cent pieds plus bas que lui. Curieusement, ils ne spiralent pas dans les ascendances et ne perdent pas d'altitude. Donc, ce sont des planeurs qui sont équipés de petits moteurs embarqués. Des motoplaneurs. Il croit d'abord à du secours venu à sa rescousse. Mais seulement quelques minutes après ses pannes, impossible.

Autre solution, deux pilotes d'un autre aéro club qui se sont égarés dans le circuit de la course. C'est très courant. Le nombre de pilotaillons du dimanche qui foncent n'importe où n'importe comment sans vérifier les zones interdites, est effarant.

Carl peut maintenant se permettre d'utiliser le léger zoom numérique de ses yeux.

Lorius et Larsen !!

Ils n'ont rien à faire là, ils n'ont pas pris les mêmes options de circuit que lui.

Il n'aurait dû les rencontrer qu'à une dizaine de miles de l'arrivée !!

Les deux planeurs se rapprochent vite.

On distingue clairement leurs hélices, de petites bipales rapides, battant l'air encore jeune de la planète, accrochées à un moteur de petite puissance qui se rétracte dans le dos du fuselage, une fois les besoins en propulsion devenus inutiles.

Lorius et Larsen, en utilisant leurs moteurs, se sont donc mis hors concours.

Mais qu'ont ils en tête ?

L'ont ils vu ?

A deux secondes d'intervalle, ils mettent leurs moteurs à fond et grimpent doucement mais régulièrement. Pile sur une trajectoire pour intercepter Carl.

Carl sait que ce sont des mécaniciens. Pas des pilotes de chasse. Ils n'ont donc pas l'expérience du combat aérien.

La preuve en est qu'ils ne maîtrisent pas leurs trajectoires d'interception. Ils doivent les corriger très souvent.

Même s'il n'a pas de moteur, il n'est pas inquiet. Il suit toute une série d'ascendances créées par des carrières à ciel ouvert.

Pour les dérouter, il fait semblant de ne pas les avoir vu, il les laisse se positionner comme bon leur semble.

Bien sur, ils se préparent à une bête prise en ciseaux.

L'erreur à ne pas faire.

Un virage serré au dernier moment, et les agresseurs ne peuvent plus rien faire.

Mais Carl, sachant que ce sont des humains, s'attend surtout à des comportements trop facilement prévisibles, quoique peu logiques pour des pilotes débutans. Ils font comme s'ils disposaient d'un registre de réactions à une situation, très limité, mais incapables d'appliquer la réaction logique à un problème donné. Comme s'ils réagissaient en piochant au hasard dans quelques comportements enregistrés dans leurs cerveaux.

Pire, il a fait quotidiennement l'expérience de poser une même question à des humains, à plusieurs jours d'intervalle. Il a eu le déroutant résultat qu'aucun humain ne lui a jamais donné la même réponse. Et pourtant, c'était une question scientifique très facile.



Lorius s'est approché très vite par derrière.

Larsen s'est mis devant et ralentit, aéro freins sortis en grand.

Carl se retrouve coincé, entre Lorius à un mètre de sa dérive, Larsen à un mètre de son nez. Il est bloqué. La moindre manoeuvre et c'est la collision.

Il essaie quand même.

Du pied à droite, un peu de manche à piquer et à droite pour ne pas prendre le risque d'un trop grand dérapage. Lorius, plus agressif, brutal, le bloque instantanément.



Au sol, les techniciens sont déjà au travail. Ils ont localisé les émetteurs des planeurs en panne. Puis, par utilisation d'autres canaux tenus secrets des utilisateurs, vérifient leurs programmations, sans que les pilotes se rendent compte de quoi que ce soit, et passent des antivirus dans les logiciels.

Et les caméras embarquées sont reconnectées.

Et tout le monde peut suivre l'agression du planeur de Carl en direct sur les grands écrans du hangar et sur les petits écrans des ordinateurs de poche personnels.



Larsen et Lorius, trop tendus, ne se sont pas aperçu que leurs caméras et radios se sont réallumés.

Larsen prend un cap plus à l'ouest. Vers la zone rouge.

Carl est piégé.

C'est du moins ce que les deux mécaniciens pensent, étant de ceux qui en sont encore à croire de façon trop primaire qu'un ordinateur ne peut pas penser, et ne peux même pas s'adapter et apprendre.



Il est entraîné par les deux comparses vers la zone désertique.

Il a compris.

Ils veulent l'emmener au sol dans la zone rouge et lui faire un sort.

Même sur Mars il y en a des comme eux.



Mais ce ne sont que des humains.

Incapables de s'adapter instantanément à une situation qu'ils n'ont pas planifiée.



Carl sort son train d'atterrissage. Deux petits panneaux blancs s'ouvrent sous le ventre du planeur, une roue en sort.

Petit coup de manche en avant très sec, à piquer.

La roue tape sur la verrière en altuglas du planeur de Lorius, y laissant une trace de caoutchouc noire.

Surpris, Lorius fait un écart vert le bas. Sous le choc, les longues ailes de sa machine ondulent lentement sur toute leur longueur, à la limite de la rupture. Il se retrouve déjà trop loin.

Trop tard.

Carl a le temps de se dégager par un virage très sec à droite.

Lorius, encore surpris mets trop longtemps à réagir, et encore plus longtemps à reprendre le contrôle de son planeur.

Carl reprend de la vitesse, transforme sa vitesse en hauteur se colle sous le ventre du planeur de Larsen qui se retrouve forcé à virer serré à gauche pour ne pas entrer en collision.

Lorius ne peut rien faire d'autre que de regarder ; manquant d'expérience il ne sait comment faire pour les rejoindre, et encore moins comment remédier à la situation.

Les deux planeurs, presque à se toucher virent de plus en plus inclinés, de plus en plus serrés.

Et c'est le départ en virage engagé, de plus en plus à piquer vers le sol.

Carl ne lâchera pas le morceau.

Larsen ne peut rien faire sans toucher le planeur en dessous de lui.

Tel est pris qui croyait prendre. Larsen se retrouve piégé à son propre jeu.

Et s'ils se touchent, c'est la mort assurée pour les deux.

Carl continue à le serrer.

La vitesse augmente.

L'inclinaison augmente.

L'accélération qui plaque les pilotes contre leurs sièges, qui fait peser les bras, la mâchoire, tire sur les joues, fait peser la tête ; commence à se faire sentir.

Carl passe un peu devant le planeur de Larsen.

Larsen est obligé de réduire sa vitesse, donc sa portance.

Le planeur Charlie dix de Carl a des volets hypersustentateurs. Il peut les sortir pour augmenter sa portance. Pas Larsen.

L'altitude a baissé, mais pas assez pour inquiéter Carl.

Larsen tremble, son coeur bat, ses genoux tremblent, il n'arrive plus à se concentrer sur son pilotage. Il ne s'est jamais trouvé dans une telle position. Il ne sait pas quoi faire.

Carl n'a pas ce genre de problème.

Et l'aile gauche de Larsen décroche.

Et le planeur, entraîné par la masse de l'aile qui n'a plus de portance, part en vrille.

Larsen, qui a très peu travaillé la sortie de vrille pendant son apprentissage, ne tente même pas de sauter en parachute, trop occupé à essayer de se débattre avec les commandes.

Lorius, effrayé, voit le planeur de son collègue éclater contre le sol un peu rouge, mais qui a tout de même un peu de végétation et de lichens.



Lorius, veux fuir.

Carl, transforme les mille cinq cent pieds d'altitude en vitesse, il pique. Pas trop. La finesse de son planeur est telle qu'il arrive très vite à deux cent cinquante kilomètre heures en n'ayant perdu que six cent pieds. Il se retrouve plus bas et plus rapide que Lorius qui ne peut le voir. Carl cabre et coupe la trajectoire de son agresseur en un lent et parfait tonneau barriqué qui l'amène pile sous Lorius. Celui ci n'a pas le temps de sortir son moteur que Carl lui fait le même coup qu'à Larsen.

Lorius rêve debout. Il croit que son moteur va lui éviter la vrille. Mais il n'a pas assez étudié ses cours de mécanique du vol pour comprendre qu'il se berce d'illusions. Le moteur n'est pas assez puissant pour l'énorme résistance aérodynamique d'un virage trop serré à grande vitesse.

Cette fois ci, sans que son pilote comprenne comment, à force de se faire serrer par-dessous, le planeur de Lorius, malgré son moteur à fond, passe sur le dos au bout de deux tours de virage engagé.

Là, c'est la vrille sur le dos.

Trop bas pour sauter.

Trop bas pour sortir de vrille.



Carl, sans état d'âme mais stimulé par une sorte de ras le bol qui frise l'agacement, récupère in extremis une petite ascendance à trois cent pieds d'altitude. Et il finit son parcours, à peine retardé de quelques minutes.



Les caméras vidéo ont tout de même fonctionné, et tout enregistré.

Malgré l'enquête policière et le procès que l'armée de l'air a intenté au parti d'extrémiste de droite anti robots, pour qui être anti tout ce qui n'est pas bon terrien est de bon ton ; Carl s'en sort avec les honneurs, et les chefs du parti politique en question, sont destitués de leurs droits civiques et renvoyés manu militari sur Terre.

Marjorie, la petite étudiante en biologie, se voit remettre la coupe du monde martienne de vol à voile de l'année 2484.

Carl, lui, a un mal fou à ne pas dévoiler son statut de robot pendant les interrogatoires de la police.

Entre chaque interrogatoire, il se connecte au réseau et se fait inspecter les circuits par son concepteur, un descendant direct de Chandra, le concepteur de Hal9000.

Pour se détendre et restructurer ses circuits, sa psychothérapie de robot, il devient instructeur de voltige en planeur et gagne quelques compétitions.

Et la nuit, dans le silence de son observatoire, il se délecte des nouvelles données sur les exoplanètes et de leurs simulations informatiques. Ses collègues humains ne lui parlent que de mécanique céleste, de relativité, de formation d'exoplanètes et d'exobiologie. Avec eux il est serein et en confiance. Il commence à faire le projet d'être le premier à poser le pied sur une nouvelle planète susceptible d'abriter la vie. Avec juste quelques scientifiques de collègues. Tranquille. Très tranquille.

Un être synthétique qui est le premier à poser le pied sur une autre planète et non un humain. Quel symbole lourd. Peut être la preuve que ce sont les successeurs des humains qui sont destinés à répandre la pensée dans l'Univers, et pas les humains eux-mêmes. Ils ont besoin d'un scaphandre pour subsister seulement quelques heures ailleurs que sur Terre.

Pas Carl. Pas les synthétiques. Tout de même dépositaires de la pensée de leurs créateurs.

Avec juste le regret que la faible autonomie de ses piles ne lui permettent pas de rester des millions d'années sur une planète, à ne rien faire d'autre que d'observer, fasciné, son évolution et ses premières traces de vies, les variations d'orbites.


   Alerter


0 Commentaire


Commentaires recommandés

Il n’y a aucun commentaire à afficher.

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !

Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.

Connectez-vous maintenant