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Virus Philosophique

halman

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VIRUS PHILOSOPHIQUE.



Halman109874 a fini son travail.

Comme tout le monde, il rentre chez lui, à pieds, pour ne pas embouteiller les rues.

Seuls les humains ont des voitures. N'étant pas infatigables.

Il y a encore un siècle, ses prédécesseurs travaillaient vingt quatre heure sur vingt quatre, trois cent soixante cinq jour sur trois cent soixante cinq.

Il y a trente ans, il fallut bien que les humains acceptent l'idée que les robots qu'ils avaient créés avaient eux aussi besoin de pauses régulières pour l'entretien de leurs systèmes, hardware et software.

D'où moins de pannes.

Comme le cerveau humain, le cerveau positronique fut programmé pour que, sur un cycle de vingt quatre heures, il ait aussi sa période d'auto tests, de défragmentation, de réorganisations des données. Rythme accordé sur celui des humains pour des raisons pratiques, mais surtout pour que les humains ne fassent plus de dépressions, de plus en plus d'entre eux se sentant humiliés, diminués, agressés par l'arrivée des androïdes dans le monde du travail.

De là à accepter l'idée qu'un androïde rêve, ou sommeille, on en était encore loin, très loin.

Halman109874 pensait très souvent à un certain Alan Turing et à ses collègues des années 1940, inventeurs de tout ce qui fait l'intelligence artificielle d'aujourd'hui.

Halman109874 en était là de ses réflexions lorsque, comme tous les jours, il passa devant une librairie spécialisée.

Son emploi, croque morts, - les humains ne supportaient pas ce genre d'émotions sans dégâts - était loin de lui mobiliser toutes ses ressources intellectuelles. Il pouvait ainsi se permettre de fabriquer un deuxième Halman109874 virtuel dans son cerveau positronique, qui lui, philosophait, résonnait, observait, archivait.

Dès qu'il quittait l'hôpital, son Halman109874 virtuel sauvegardait ses cogitations dans le vrai Halman109874 et était effacé.



A force de passer devant cette librairie, donc de lire les titres des livres en vitrine, il avait fini par faire son enquête sur des notions qui lui étaient étrangères.

Il arriva à son appartement.



Les androïdes avaient acquis les mêmes droits et devoirs que les humains. Un appartement avec tous les conforts minimums, carte d'identité, droit de vote, exercice des professions publiques et à responsabilités. Seuls les postes d'infirmiers et de médecins, curieusement, leurs sont limités. Beaucoup de patients refusant encore de se faire soigner par des androïdes, malgré une main qui ne tremblait pas et par un cerveau infaillible qui ne se trompait jamais et ne fatiguait jamais.



La nuit, donc, il branchait son modem interne sur la prise murale et passait son temps à papoter avec ses copains.

Alors que les humains dormaient bien paisiblement, sans penser à rien.



« Qui est ce Dieu ? »

« Un humain qui a vécu il y a trois mille ans. »

« Mais qu'est ce qu'il a de si important qu'on en parle encore aujourd'hui ? »

« Il paraît que c'était le fils du créateur de tout l'univers, des humains, de la Terre. »

« Attend, je te télécharge ses livres, la Bible, l'Ancien Testament , il y en a d'autres du même genre : Le Coran, etc.».

« Merci, je commence déjà à les lire. Tu les a lus ? »

« Oui, nous les avons presque tous lus. »

Quelques secondes plus tard :

« Je viens de finir de les lire, mais, je ne comprend pas, cette histoire n'a rien à voire avec les observations des paléontologues, astrophysiciens, géologues, historiens etc¿ »

« C'est justement ce qui nous étonne chez lez humains, c'est qu'ils ont l'air de croire à ce mythe plus fort qu'en les observations scientifiques »

« Oui, les humains sont tout sauf logiques, j'ai toujours constaté ça mais quand on le leur dit, ils se mettent en colère ! ».



De nuits en nuit, Halman109874 et tous les Halman s'étaient mis à parler religion et astrologie.



De jours en jours, tous les Halman devenaient de moins en moins efficaces au travail.



Ils se mirent presque tous à papoter, à aller voir des astrologues, à fréquenter la chapelle, à délaisser leurs emplois.



Les directeurs des services robotiques et informatiques passaient de plus en plus de temps à faire intervenir les ingénieurs de la société Halsoft, explosant les budgets d'entretiens, réduisant à néant les rendements.

Une campagne planétaire fut organisées pour restaurer les cerveaux positroniques des Halman. Ils furent dévirussés, reformatés, systèmes effacés et réinstallées.

Rien n'y fit.



Le professeur Chandra, robotpsychologue et programmeur en intelligence artificielle, ce jour là, surfait sur le web. Quand un problème le tracassait trop, il se promenait dans les archives des publications scientifiques. Non seulement cela le distrayait, mais il avait remarqué que très souvent il y trouvait des pistes de solutions à ses problèmes.

Dans son bureau, si grand qu'on devrait plutôt dire son atelier, des ordinateurs, des cerveaux positroniques, des livres électroniques et papiers, tout cela étalé partout en tas, en vrac. Au mur des photos, des textes, des citations célèbres. Bien sûr les portraits de Turing et de Von Neumann. Et, bien visible, très grand, un panneau électronique alimenté par cellules solaires, affichait en permanence :

" La logique n'est pas une fin en soi ni le but ultime de la connaissance, mais le début de la sagesse, une passerelle vers la connaissance ultime. "

C'était un des préceptes, une des lois qui régissaient le fonctionnement de ses Halman.

C'était sa fameuse cinquième loi de la robotique.



Il tomba sur un très vieil article, vieux de plusieurs siècles, qui parlait d'une théorie étonnante. ÿvidemment il y avait déjà pensé, mais on pense tellement de choses qui paraissent irréalistes. Et on hausse les épaules et on oublie vite fait.

Il enregistra l'article sur la puce holographique de plusieurs milliards de milliards de tera octets de son ordinateur portable.

Il fit une recherche sur le net sur ce thème et ne trouva que quelques interventions ridicules sur des forums de discussions dits scientifiques.

Cette théorie, décrite par des neuropsychiatres du siècle dernier, était en deux point :

Premier point, les gens qui croient en un dogme sacré, sans le pratiquer, présentent tous les symptômes d'une névrose ; les gens qui pratiquent un dogme sacré assidûment, présentent tous les symptômes d'une psychose.

Deuxième point : les idées, les concepts philosophiques, se répandent dans les esprits exactement de la même manière qu'un virus. Ils infectent un esprit par la parole, la lecture, s'installent et envahissent le cerveau.

Et la personne concernée, sans forcement s'en rendre compte, se retrouve à avoir tous les actes et pensées de son existence, consciemment ou non, totalement dirigés, guidés, comme par un dictateur de la pensée, par le virus philosophique.



Chandra lui même, rejeta cette idée délirante.

Mais, à force de disséquer les items et la programmation système de chacun des Halman qui lui passaient entre les mains, il finit par se dire qu'après tout, pourquoi pas. Même si cela ne marche pas, au moins cela lui donnera forcément quelques indications qui pourraient se révéler intéressantes un jour.

Il fit une copie du système de Halman109874 dans son ordinateur, dont le système d'exploitation était tout simplement le prototype initial des Halman.

Il conçu un ver informatique copiant dans un volume caché et en lecture seule, tous les items rencontrés faisant appel directement ou indirectement à la religion, aux mythes, aux dogmes sacrés, à l'astrologie.

Il s'aperçu avec effarement que ce que son ver rencontrait n'était autre des pensées religieuses et de l'astrologie.

Il s'aperçu aussi que sa cinquième loi avait été purement et simplement effacée.

Alors il programma son ver pour que tous les items infectés soient effacés et restaurés comme dans le système original.

Il réinjecta le système rénové avec sa cinquième loi dans le cerveau positronique de Halman109874.



Une semaine se passa.

Le surveillant du service de Halman109874 fit un rapport à son chef de service : Halman109874 était redevenu parfaitement efficace et sympathique avec ses collègues, humains et androïdes.

Tous les directeurs commerciaux de Halsoft envoyèrent des mails à Chandra : tous les Halman avaient retrouvé leur efficacité. Seuls ceux qui s'étaient décrétés grands prêtres de la nouvelle religion créée par eux mêmes furent détruits. ÿtant devenus dangereux, agressifs et se comportant comme des dictateurs.

Chandra lança une copie de son ver à tous les ingénieurs de Halsoft.

En quelques mois, tous les services utilisant des Halman redevinrent bénéficiaires.


Pourtant, dans les circuits de Halman109874, une petite phrase de la Bulle de Pierre lui revanait souvent : "L'Homme est le Temple du Verbe, mais pas pour l'Eternité".

Mais qui pourrait donc bien être ce mystérieux successeur de l'Homme ?





Halman

décembre 2001.


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