AUBE, la saga de l'Europe - le Feuilleton

Marc Galan Membre 421 messages
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Il releva la tête. Il était prêt à mourir... comme vengeur, non comme fou.

¿ J'avais querelle avec toi, Petnesyo ekwosyo Kleworeg ! Tu ne m'as pas entendu ? J'ai frappé au nom des Loutres.

Sa mâchoire en tomba d'un coup. Son meurtrier raté semblait si sérieux ! Mais son prétexte était si stupide, si insensé ! L'imagination, comme les mots, lui manquaient. Entre le claquement du fouet et le hennissement de douleur de sa monture, il n'avait rien entendu de sa dédicace. Tant mieux d'ailleurs. Elle l'aurait laissé sans défense, de stupéfaction. L'autre aurait eu le temps de le tuer. Il en était encore sans voix.

Le bhlaghmen, bousculant les guerriers, s'approcha. Il avait entendu sa remarque. Avant de mourir, il devait savoir... Ou fallait-il lui laisser ses illusions ? Il croisa le regard de son roi. Il n'y avait aucune haine dans ses yeux, plutôt de... la pitié. Sa colère était retombée. Le jeune homme n'avait pas fait vibrer en vain, même à son insu, la corde sensible du courage et de l'honneur.

¿ Si je te jure, par les jumeaux du serment et du châtiment du parjure, que pas une de mes paroles ne sera mensonge, me croiras-tu, guerrier ou futur guerrier des Loutres ?

¿ Guerrier ! Ne l'ai-je pas prouvé ?

¿ Alors, me croiras-tu ?

¿ Oui. Un prêtre ne mentirait pas à qui va mourir.

Il lui fit le récit du guerrier mort dans son village. Ses narines s'étaient pincées. Il n'ouvrit la bouche que pour lui faire réitérer son serment. é la fin, il n'y tint plus. Il tenta de se jeter sur un glaive. Le guerrier le retira à temps. Il se mit à trembler, secoué d'une fièvre de honte et de sanglots. Il ne pouvait rien se reprocher. Il avait été à son tour le seul homme de son village. Il avait cru venger son honneur... Tous ces efforts... vains, accomplis dans un but injuste ! Il tomba à genoux. Merci aux dieux de l'avoir empêché de tuer sa cible ! Il se tourna vers le forgeron. Béni soit-il d'avoir fait échouer sa tentative ! Même le convoyeur, qui s'était promis de lui casser la tête, se sentait indulgent. Il n'avait pourtant pas de quoi se réjouir. Il aurait dû être le héros de la fête, pour avoir sauvé la vie de Kleworegs... Et ce n'était ni lui, arrivé un instant trop tard, ni le colosse, sans qui le roi serait tombé, gorge ouverte, mais le coupable qui était en point de mire. Qu'il ait au moins le mot de la fin !

¿ Ce qu'il vient d'apprendre l'a tué. Passerons-nous une lame à travers un cadavre ?

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Marc Galan Membre 421 messages
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Il avait bien parlé. Le bhlaghmen hocha la tête. Kleworegs, après une brève hésitation, l'imita. L'escorte hurla de joie, glaives brandis. Il demanda le silence.

¿ Je déclare le ner Pewortor, qui m'a sauvé la vie, mon frère de sang. Qui lui nuira me nuira, qui lui manquera me manquera. Que chacun l'entende, prêtre, guerrier, ou producteur !

On cria et on applaudit, moins fort. Pewortor avait eu beaucoup de chance. Il imposa à nouveau le calme.

¿ Toi qui as couru pour me prévenir du mauvais coup tramé contre moi, tu t'occuperas de nos chevaux. Un homme qui sait choisir et élever de bons coursiers est précieux. Nous l'honorerons.

Le cri de joie fut beaucoup plus sincère. Tous aimaient les armes et les chevaux, mais comprenaient mieux ces derniers. L'honneur fait au convoyeur leur était plus sensible.

Ils croyaient qu'il en avait fini. Sa voix retentit de nouveau. Ses paroles les ébranlèrent.

¿ Et toi, jeune fou qui as voulu me tuer, plus vaillant que bien des guerriers, me suivrais-tu ?

De tous ceux entourant Kleworegs, il fut le plus surpris. Il imaginait son destin. Au pire il le laisserait vivre avec sa honte, au mieux il lui ferait subir le sort qu'il s'était juré de lui infliger. Ses mots lui semblaient irréels. Ce pardon ne s'obtiendrait pas sans peine. Il se prépara à entendre l'énoncé de son épreuve. é quoi devrait-il se soumettre pour être admis à chevaucher au côté de celui que sa folie l'avait poussé à vouloir tuer ?

Il ne lui en parla pas encore. Il voulait comprendre. Pourquoi avait-il parcouru la moitié d'Aryana pour mettre fin à sa vie ? Une réflexion du héros des Loutres lui revint : « On peut s'attendre à tout des lâches. » Il n'en garantissait pas l'exactitude au mot près, mais était certain de son sens. Et si ces lièvres avaient envoyé à ses trousses d'autres vengeurs ignorant, comme lui, la vérité ? Ils croiraient faire ¿uvre pie. Les pauvres, ils ne servaient que la mesquine vengeance de faux guerriers, trop couards pour se porter au combat ou l'avouer à ceux qu'ils envoyaient tuer peut-être, à coup sûr mourir.

Il le rassura. Il avait vu la honte et l'affliction régnant dans son village, en avait demandé l'origine, était parti. Lui seul avait songé à venger l'honneur. S'il s'était ouvert de son intention à son roi, il aurait tenté de l'en dissuader.

Kleworegs croisa les bras. Il étudia un long moment son tueur. Il n'arrivait pas à le haïr.

¿ Eh bien, cela fait le deuxième ¿ le seul, maintenant ¿ guerrier courageux de ton village !

¿ Qui était l'autre ?

Il reprenait espoir. Non de vivre, de retrouver son honneur. Il périrait en homme allé trop loin pour défendre une mauvaise cause qu'il croyait bonne, non en vil fou meurtrier. Ce serait là l'indulgence de Kleworegs. Il serait étonné qu'elle aille plus loin, jusqu'à lui laisser la vie.

¿ Le vieil estropié dans sa hutte, à l'autre bout de votre wiks.

¿ Ah, le fou ! Enfin, ils disaient le fou, et nous défendaient de lui parler. J'ai compris, à présent !

¿ Bien tard !

¿ Alors, tue-moi vite !

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Marc Galan Membre 421 messages
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Il releva la tête. Il était prêt à mourir... comme vengeur, non comme fou.

¿ J'avais querelle avec toi, Petnesyo ekwosyo Kleworeg ! Tu ne m'as pas entendu ? J'ai frappé au nom des Loutres.

Sa mâchoire en tomba d'un coup. Son meurtrier raté semblait si sérieux ! Mais son prétexte était si stupide, si insensé ! L'imagination, comme les mots, lui manquaient. Entre le claquement du fouet et le hennissement de douleur de sa monture, il n'avait rien entendu de sa dédicace. Tant mieux d'ailleurs. Elle l'aurait laissé sans défense, de stupéfaction. L'autre aurait eu le temps de le tuer. Il en était encore sans voix.

Le bhlaghmen, bousculant les guerriers, s'approcha. Il avait entendu sa remarque. Avant de mourir, il devait savoir... Ou fallait-il lui laisser ses illusions ? Il croisa le regard de son roi. Il n'y avait aucune haine dans ses yeux, plutôt de... la pitié. Sa colère était retombée. Le jeune homme n'avait pas fait vibrer en vain, même à son insu, la corde sensible du courage et de l'honneur.

¿ Si je te jure, par les jumeaux du serment et du châtiment du parjure, que pas une de mes paroles ne sera mensonge, me croiras-tu, guerrier ou futur guerrier des Loutres ?

¿ Guerrier ! Ne l'ai-je pas prouvé ?

¿ Alors, me croiras-tu ?

¿ Oui. Un prêtre ne mentirait pas à qui va mourir.

Il lui fit le récit du guerrier mort dans son village. Ses narines s'étaient pincées. Il n'ouvrit la bouche que pour lui faire réitérer son serment. é la fin, il n'y tint plus. Il tenta de se jeter sur un glaive. Le guerrier le retira à temps. Il se mit à trembler, secoué d'une fièvre de honte et de sanglots. Il ne pouvait rien se reprocher. Il avait été à son tour le seul homme de son village. Il avait cru venger son honneur... Tous ces efforts... vains, accomplis dans un but injuste ! Il tomba à genoux. Merci aux dieux de l'avoir empêché de tuer sa cible ! Il se tourna vers le forgeron. Béni soit-il d'avoir fait échouer sa tentative ! Même le convoyeur, qui s'était promis de lui casser la tête, se sentait indulgent. Il n'avait pourtant pas de quoi se réjouir. Il aurait dû être le héros de la fête, pour avoir sauvé la vie de Kleworegs... Et ce n'était ni lui, arrivé un instant trop tard, ni le colosse, sans qui le roi serait tombé, gorge ouverte, mais le coupable qui était en point de mire. Qu'il ait au moins le mot de la fin !

¿ Ce qu'il vient d'apprendre l'a tué. Passerons-nous une lame à travers un cadavre ?

¿ C'est ce que tu mérites, mais je t'ai déjà proposé de vivre. Aucun de ceux qui m'entourent ne peut dire que je n'ai pas donné sa chance à un homme courageux de notre peuple. Courageux, tu l'es, entreprenant aussi, à n'en pas douter, et il m'a fallu une chance peu commune pour que Pewortor évente ton piège. Je serai mon propre ennemi si je te faisais mourir, bien que... Tu n'as pas eu ces scrupules, toi. Mais tu es presque un enfant. Tu croyais venger ton clan. Moi, je suis un roi. Serai-je assez bas pour tirer vengeance de toi ? Mes hommes savent la réponse.

Les acclamations lui confirmèrent qu'il avait eu son petit effet, au vengeur qu'il vivrait dans l'honneur. Dans l'honneur ? Pas sans avoir prouvé par quelque acte héroïque son désir de se voir pardonné. Vanité satisfaite, il se retourna vers lui.

¿ Regarde-toi ! Je ne sais ton âge, mais je suis sûr que tu n'as pas encore livré ton premier vrai combat. Pourtant, tu prétends et tu veux l'être...

¿ Je le suis !

¿ Si j'étais sûr que tu ne l'es, je t'aurais dit de filer. Un enfant ne sait ce qu'il fait... Mais bon, tu es un guerrier... Tu dois subir une épreuve. Thonros lui-même décidera s'il te pardonne.

¿ Si j'en sors vivant, me permettras-tu de te suivre et de mourir pour toi ?

¿ Si tu t'en sors, c'est que tu es bon guerrier. Je ne me priverai pas d'un bon guerrier.

¿ Je suis prêt. Je t'écoute.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il ne l'était pas. Il cherchait l'épreuve à lui infliger. Pourvu qu'il ne mette pas aussi longtemps que pour Medhwedmartor ! Il avait trouvé. Il les ferait se combattre. C'était la meilleure solution. Il pourrait arrêter le duel quand il le désirait, selon son privilège de roi juge de combat. Il ne se solderait pas, aux dieux plaise, par son immanquable issue : la mort de son minuscule assaillant. Il se fixa une limite. S'il tenait le temps de la prière aux morts, il arrêterait le duel. Résister tout ce temps prouverait sa valeur. Il en sortirait sans ressentir l'opprobre d'une méprisante indulgence.

Kleworegs les fit venir devant lui. Medhwedmartor avait déjà son arme. On tendit au gamin un glaive léger, énorme au regard de son allure frêle. Il avait, pour guérir de sa blessure, puisé dans ses ressources. Son visage émacié, ses membres efflanqués, le semblaient plus encore devant la robustesse joviale de son adversaire. Il faudrait que Thonros veuille le protéger pour qu'il tienne. La prière aux morts n'est pas des plus courtes.

Ils se mirent en garde. Medhwedmartor, râblé comme un mange-miel, le regardait avec condescendance et même ¿ sentiment qu'il découvrait ¿ pitié. Il n'en montrerait pourtant aucune. Il passerait ainsi sa colère envers Kleworegs qui lui opposait aussi piètre antagoniste.

Le meurtrier manqué avait décidé de se battre. Il perdrait, non sans avoir résisté longtemps, longtemps. Sa mère lui avait conté l'histoire du chevreau attaqué par le loup. Il lui avait tenu tête jusqu'au matin afin que les démons de la nuit ne s'emparent de son âme. Il ferait aussi bien. Tenir jusqu'à ce qu'il meure avec honneur. Il ne tendrait pas la gorge au bourreau. Ce serait plutôt à lui de craindre pour son intégrité. Il ne périrait pas sans avoir fait couler son sang.

Kleworegs donna le signal du combat et commença sa prière. Déjà, les glaives s'entrechoquaient. L'arme était lourde au bout du bras du vengeur. Il la maniait pourtant avec une surprenante aisance. Son agilité d'écureuil compensait sa moindre habileté. Son poids était aboli. Il était plume ou feuille, mais pourvue d'une volonté. La puissance de ses coups contredisait son aérienne légèreté. Le gardien d'armes n'attaquait plus. Il se défendait, parait les bottes, reculait parfois, taureau se gardant du taon. Soudain, ni l'un ni l'autre n'en crut ses yeux. Son bras venait de s'orner d'une profonde estafilade. Un « Ah ! » stupéfait jaillit de toutes les poitrines.

Il ne leva pas les yeux. Il les avait clos pour prier. Il ne les rouvrirait qu'à la fin de sa prière, ou du duel s'il n'avait le temps de se la réciter tout entière. L'ouïe suppléait la vue. Il le vivait avec plus d'intensité que tous ceux auxquels il avait jamais assisté, yeux béants et exorbités. Le fracas du bronze se cognant au bronze en sonores envolées et les cris d'admiration et d'encouragement à l'adresse des lutteurs frappaient ses oreilles. Le combat continuait. Tout ce vacarme lui en traçait la tournure. Le jeunot faisait plus que tenir. Il attaquait. Il volait de droite à gauche sans sortir du cercle formé pour prévenir la fuite d'un possible lâche. Il tentait à chaque instant d'infliger une nouvelle blessure à un adversaire furieux qui se contentait de parer. Il allait, à ce rythme, s'essouffler, vite s'épuiser.

Medhwedmartor attendait cet instant de pied ferme. Il réglerait son sort d'un seul coup bien porté. On n'avait pas idée de résister aussi longtemps ! Les Muets qu'il avait expédiés avaient fait moins de manières. Quelle honte de n'être pas encore venu à bout de ce petit démon volant ! Se mêlait à cette honte un grain de fierté. Même criminels, ceux de sa race se battaient bien.

Vint le moment où, comme prévu, il commença à flancher. Ses envols se firent moins aériens, ses gestes plus lents. Sa lame lui pesait. Il devait pousser une attaque décisive pour abattre son adversaire, à tout le moins le désarmer. Kleworegs ouvrit les yeux. Les glaives se croisaient. Il y eut une suite de passes à peine perceptibles, au bout desquelles le jeune meurtrier se retrouva en position soit d'être désarmé, soit d'avoir le poignet brisé ou tordu. Il n'avait qu'un moyen de s'en tirer, à la portée des seuls hommes très bien entraînés. Qu'il le découvre serait la preuve que Thonros l'inspirait. Alors il arrêterait le combat.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il frissonna. Il allait perdre. Jamais il n'avait appris à se battre en duel. Il devait, se fiant à sa seule intuition, trouver une parade... Et il n'avait qu'une mince fraction d'instant. Son instinct pallia son ignorance. Il prit son glaive de l'autre main et, après une fente et une virevolte, en porta un grand coup. La lame aurait percé le ventre du pendu s'il n'avait minci. Kleworegs les sépara. Il était édifié. Sa prestation l'avait marqué. Pas encore parvenu à l'âge guerrier, il avait failli vaincre un homme qui s'entraînait tous les jours au combat. Il promettait !

Le gardien d'armes alla prendre son outre d'hydromel. Il y but puis la tendit, toute rancune abolie, à son adversaire épuisé. Il n'en voulait pas à qui l'avait blessé en défendant sa vie. é lui-même, peut-être. Il regarda l'entaille à son bras et le petit point rouge juste au-dessus de son nombril. Il haussa les épaules. Un jour, il exhiberait cicatrices plus glorieuses.

Il rappela son cheval. Ils firent passer le chariot et se remirent en route. La course des deux enrhumés leur avait dégagé les bronches. Il n'y avait plus personne qui ne puisse paraître dans l'honneur. Ils arrivèrent à ciel rouge à l'orée de l'immense forêt. é une demi-journée de leur halte se dressait, forme vague sous les rais du soleil couchant, le sanctuaire de leur proche triomphe. Ils s'endormirent sitôt que les ténèbres le leur eurent caché. Cette nuit encore, ils ne feraient que rêver du pouvoir. Demain, ils en palperaient la réalité.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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LE TRIOMPHE

Ils se réveillèrent à la prime, les yeux encore embués de rêves. Le messager sauta sur son char prévenir de leur arrivée. Il n'avait pas prévu toute cette ferveur populaire. On devait s'interroger sur leur retard. Il avait, Dieux merci, été large. Ils arriveraient le dernier jour de sa pire estimation. L'attente rendrait l'accueil du Joyau plus réussi encore.

L'escorte suivit. Les b¿ufs du chariot limaçaient sous sa masse pansue, soudain sensible. Personne ne les en houspilla. é côté de l'impatience nichait une appréhension d'enfant qui n'ose regarder ses cadeaux et en retarde l'instant. Bientôt, pourtant, et tout lente qu'ait été leur marche, ils parvinrent au bord d'un cercle de gras pâturages. Ici commençait Kerdarya.

Ils firent halte, c¿ur noué de pénétrer dans la ville sanctuaire. Ils ne s'étaient pas attendus, à leur départ, à une telle émotion. Leur hésitation fut brève. Ils n'avaient pas reculé devant la grande horde, pourtant terrible. Ils iraient du même pas assuré vers leur triomphe. De quoi avaient-ils peur ? Ils n'avaient aucun lieu de craindre d'entrer dans leur cité. Elle allait les acclamer et faire une grande fête en leur honneur. Elle n'abritait ni monstres, ni démons, que des divinités favorables... Quant aux hommes... Seuls le roi des rois et les plus hauts prêtres y résidaient en permanence. Un homme qui se rêve le plus grand de son peuple tremblerait-il devant eux ? Si c'était un temps de conseil, il rencontrerait de nombreux rois de tribu, le secondant et prenant part à ses décisions. Pas plus à Kerdarya que dans leurs fiefs, ils n'avaient rien qui leur en impose. Pewortor les souhaitait même nombreux. Ils seraient une excellente pratique pour ses glaives.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Avant, il fallait traverser plusieurs cercles. Le premier, parcouru en permanence par de petites, mais très actives patrouilles, dont une se dirigeait vers eux, était un immense anneau de pâturages. Ils leur souhaitèrent la bienvenue. Ils les savaient arrivés depuis la veille au soir. Ils s'engagèrent à leur suite. Les prés étaient occupés par les seuls gros bovins et presque vierges d'humains. Les rares pasteurs, saluant avec affectation, y semblaient plus en promenade que commis à leur garde. Ils n'en étaient pas moins vigilants. Ils avaient observé l'arrivée de l'escorte et avaient aussitôt prévenu. Pas étonnant qu'une troupe soit venue dès qu'ils avaient avancé vers le cercle d'herbe verte. Elle les avait fêtés. Elle aurait aussi bien, au moindre soupçon d'intentions hostiles, fondu sur eux pour les détruire. Sous le même masque bonasse que son village en été, Kerdarya était bien gardée.

Ils continuèrent parmi les prés. Ils atteignirent, au pas lourd de leurs b¿ufs, une levée de terre. Attendre, encore attendre ! Que ce temps, au moins, ne soit pas perdu ! Kleworegs examinait tout. étonné du petit nombre des bouviers, reconnaissables à leurs peaux lainées, il s'inquiéta du peu de soin dont les troupeaux semblaient entourés. Les patrouilleurs rirent. Ils n'avaient pas besoin de gardiens de troisième caste. C'était des guerriers trop âgés pour les grandes expéditions, encore bon pied bon ¿il, qui les surveillaient.

Ils constituaient le trésor commun des anciens messagers. é l'âge où les autres participent aux raids source de richesses, ils chevauchaient pour le bien commun. Ils servaient Aryana sans crainte de leur avenir. Ils travaillaient pour elle, elle pensait à eux. C'était leurs terres, leur bétail. Ils les gardaient comme ils gardaient leur cité jusqu'au jour de leur dernier combat, voie privilégiée au banquet de Thonros. Il les observa. Ce bon pied bon ¿il dont ils se prévalaient ne lui faisait pas illusion. Ils ne pouvaient guère, avec leur poil grisonnant et la force et les réflexes en rapport, faire plus. Si son groupe avait présenté le moindre danger, ce n'est pas eux qui l'auraient accueilli.

Une telle vie n'était-elle pas enviable ? Passé huit ou neuf mains d'ans, c'était une agréable sinécure. Au vrai, leurs seuls ennemis étaient les meutes de loups et les mange-miel. Les combattre est considéré à l'égal de lutter contre un guerrier ennemi. Cela préservait leur dignité... sans grand risque. Les fauves ne s'aventuraient pas souvent à attaquer les bovins. Les forêts à l'entour regorgeaient de gibiers faciles prêts à tomber sous leurs griffes ou leurs crocs... Peut-être y aurait-il rêvé, et y aurait-il trouvé une félicité extrême... il y a longtemps. Ses ambitions avaient crû. Il aurait méprisé une telle fin.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Ils arrivèrent à la première levée. Un prêtre les accueillit. Il les pria de s'arrêter. Il prit une mine interrogative. Patience ! Les hiérarques venaient de se faire confirmer leur arrivée. Ils en répandaient partout le bruit. Ils devaient attendre que chacun, prévenu, ait quitté sa tâche pour descendre les honorer, eux et leur précieux fardeau. Les patrouilleurs prirent congé. Ils retournaient à leurs rondes.

Il les salua d'un air distrait. Il jaugeait, du coin de l'¿il, le rempart. Il était haut comme deux hommes, vertical du côté des arrivants, couronné d'une palissade de forts rondins. Sur sa chaussée, des postes de guet s'échelonnaient tous les cent pas. Sa vue décourageait l'attaque, et si des fous passaient outre, les guerriers, au sommet des talus aménagés et dans les trouées entre les anciens mamelons en partie rasés, les repousseraient sans peine... De tels remparts étaient autre chose que sa clôture.

Il s'en lassa vite. Il aurait cent fois l'occasion de les observer de près. Allaient-ils attendre encore longtemps ? Il avait soif. Pouvait-il boire à sa gourde d'hydromel devant les gardiens ? Le messager, lui, bâfrait et rendait compte de sa mission entre chaque bouchée quand ils faisaient le pied de grue comme gens de rien. Quelle amertume de voir traités ainsi le Joyau et ses protecteurs ! La réception devrait compenser l'attente !

Bien juché sur son char, il croisait et décroisait les doigts. Le pire était de n'avoir aucune idée de sa durée. Heureux messagers ! Ils entraient partout sans délai. Comment se débrouillait-il ? ... Ah, être dans la peau d'un furet ou d'une couleuvre chasse-souris, lové dans un recoin de la salle du trône, pour l'entendre !

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Marc Galan Membre 421 messages
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Le messager n'avait eu qu'à montrer son enseigne pour être admis dans la citadelle. Assurés de sa mission, les gardiens de la trouée avaient sonné de la corne pour l'annoncer aux guerriers de la polis, énorme bâtisse, fortifiée et entourée d'une palissade de troncs d'arbres centenaires, contenant en son sein le palais royal, les principaux sanctuaires, les salles de conseils des prêtres et des rois.

Un second coup de corne avait répondu. Les lances qui l'avaient arrêté s'étaient décroisées. Il pouvait pénétrer dans le troisième cercle, en direction de la citadelle.

Il était tôt. Une intense activité régnait déjà au pied du tertre où était bâti le vrai Kerdarya. Indifférent à cette agitation, à cette presse, à l'animation que donnaient au camp installé au bas du tertre sacré artisans et troqueurs, il s'était présenté sans délai devant les gardiens des massives portes de la ville-ner. Peu après, le temps d'avertir les principaux prêtres et le regs regom, on l'avait invité à entrer et emmené au palais.

Il y avait suivi son guide. Il s'attendait à voir, trônant, le roi des rois. Le regs bhlaghmen, entouré des plus hauts prêtres, l'accueillit. Des bruits couraient sur leur rôle accru depuis l'affaire des voix. Il n'en sourirait plus. Ils venaient, sous ses yeux, de s'avérer.

Le regs bhlaghmen l'avait salué sans l'inviter à parler. Il le regardait avec avidité, presque désir. Il retardait l'instant d'entendre que le Signe était arrivé. Il était loin, au temps où le roi de tout le peuple était choisi dans les première caste. C'était avant la grande expansion, avant que le diadème ne soit passé sur la tête des manieurs du glaive victorieux. Il ne leur était resté que le sacré. Le Joyau ¿ le patrouilleur arrivé une demi-lune avant l'avait confirmé ¿ en participait. Le prêtre recevait au palais royal, avant tout le monde, ses porteurs. Si cette brève prééminence, surtout protocolaire, pouvait être le signe de quelque chose de plus fort et de permanent ! Il montrerait, pendant ces jours où la pierre et ses servants seraient le point de mire, que le pouvoir leur était revenu. Si assez s'en laissaient convaincre, pourquoi ne perpétuerait-il pas cette autorité retrouvée ? Le roi actuel n'avait guère été élu pour sa forte personnalité. Il se faisait fort, bon man¿uvrier, de récupérer la quasi-totalité du pouvoir dont ils avaient été dépossédés. Pourvu que le messager confirme tout !

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Lèvres pincées, il attendait qu'on l'interroge. Il avait parcouru des yeux la salle du palais royal, écouté roi et prêtre discuter. Comment, dans la résidence et le siège du pouvoir du regs regom, le prêtre, et non son hôte, acagnardé sur un tas de peaux, pouvait-il tant faire le fier ? Pire, prendre des initiatives et lui donner ses ordres. Superstition, respect des prêtres ou veulerie d'un jouisseur, le roi suivait toutes ses suggestions. Kleworegs devrait le savoir. Sage et aidé de la faveur constante des dieux, il saurait quels enseignements en tirer.

Le prêtre lui avait enfin parlé. Sa première question, où l'impatience et le désir d'être rassuré affleuraient sous le ton calme et posé, concernait le Joyau. Comme tous ceux qui l'avaient décrit auparavant, il avait dit sa taille et sa beauté. Comme eux, il n'avait pu trouver de mots capables de rendre la force et le sacré qui en émanaient. Qu'importe ! Ce qui transparaissait à travers était sa certitude de faire face au surnaturel, au-delà des sens des mortels. Ses dires appuyaient ceux de ses prédécesseurs. La débilité des termes humains n'y pouvait rien. Il serait confronté à la plus grande manifestation du divin qui lui avait jamais été donnée de contempler. Pour l'avoir annoncée, lui et sa caste retrouveraient, s'ils l'osaient, une bonne part de leur antique puissance. Sans doute pas la royauté ¿ symbole auquel ils ne tenaient plus guère ¿, le pouvoir d'ordonner au nom des dieux et de se faire obéir quand ils ne faisaient plus, souvent, qu'avaliser les décisions des guerriers.

La description du Joyau l'avait réjoui. Il avait hélé un acolyte :

¿ Préparez une escorte de premier rang. Envoyez-la accueillir ceux qui nous amènent le Signe. Faites-le précéder du cheval blanc et montez une châsse pour y transporter son écrin !

¿ Bhlaghmen, j'ai vu autre chose, une grande magie. Je ne sais si celui qui m'a précédé t'en a parlé. Devant moi, on a frotté la pierre. Elle a attiré vers elle des poils et des bouts de tissu. C'est la preuve que ce Joyau nous a été donné pour que, aussi loin qu'aillent ses conquêtes, reste à jamais rassemblé notre peuple. Elle empêchera que ne se dispersent les clans, comme certains le redoutent.

¿ Tu as trouvé cela tout seul, messager ?

¿ Nous en avons beaucoup parlé.

¿ Et vous avez vu juste ! Bhagos t'a favorisé comme peu en t'inspirant l'idée de la petite pierre-lumière et en nous suggérant de t'envoyer vérifier l'histoire de ce Kleworegs. Le porteur d'une nouvelle aussi agréable, astucieux et doué pour percer les mystères, mérite sa récompense. Que le roi des rois, à ma requête, fasse de toi sa bouche et ses oreilles. Nous t'enverrons voir les chefs des terres et des cités d'au-delà du midi. Il y a des années que nous cherchions un homme capable d'établir des relations avec eux et d'estimer par la même occasion leurs forces et leurs richesses¿ Si elles sont aussi grandes que certains butins pris aux pillards le laissent penser...

¿ Voilà quelque chose qui me plairait... Regom reg-e, puis-je espérer ?

¿ Qu'il en soit ainsi !

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Marc Galan Membre 421 messages
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¿ Tu vois, c'est fait... Maintenant, annonçons que le Signe est dans nos murs, ou prêt à y pénétrer, et partons à sa rencontre... Tu peux prendre congé. Va à ta guise.

Il repartit vers l'accès au troisième cercle. Kleworegs l'y attendait. Le temps était frais et humide, les nuages grisâtres. L'accueil serait réussi. La pluie ne menaçait pas pour tout de suite... Qu'ils se pressent un peu, quand même !

Kleworegs mourait de soif. Avant toute autre question, il lui demanda s'il pouvait boire devant les sentinelles. Il le rassura. Leur chef ¿ et lui, par la même occasion ¿ serait ravi de partager l'hydromel. Cette politesse ne coûtait guère. Il s'en acquitta volontiers. Le messager lui conta l'accueil du haut prêtre. Il hocha la tête. Il fit tout préparer pour son entrée. Elle se déroulerait avec la pompe la plus imposante. Le char des princes de Shumeru fut à nouveau sorti du chariot et monté, les chevaux étrillés et débarrassés des épines accrochées à leur pelage et leur peau. Il continua à l'interroger. Sa confidence sur les rapports du roi des rois et du premier prêtre, à peine murmurée, le captiva. é la fin, il voulut avoir un avant-goût de ce qui l'attendait derrière le remblai. Le messager ne se fit pas prier.

¿ Passée cette porte sont de nouveaux prés destinés nos chevaux et de nombreuses cultures. Elles fournissent la citadelle et ses hôtes en vivres frais, et sont son meilleur recours en cas d'attaque ou de siège. éa ne risque plus d'arriver... é la rigueur, il y a quelques générations. Nos pères, avertis de l'approche, puis de l'arrivée de forces hostiles, auraient rentré leurs bêtes et comblé les trouées. Ils n'auraient plus eu qu'à attendre l'hiver glacial qui débande les assiégeants. Ils auraient continué à vivre, cultiver leurs terres et mener paître leurs troupeaux. Leurs ennemis se seraient emparés de pâtures vides. Ils n'auraient pu qu'en brouter l'herbe pour apaiser leur fringale... Cela n'est pas arrivé en ces temps de faiblesse. éa ne nous tombera pas dessus maintenant. Jamais nous n'avons été aussi forts...

... Il y a plus loin un village de huttes. Là vivent nos paysans pauvres, mal aimés des dieux de la fécondité. Ils cultivent les champs du cercle intérieur, et nous leur assurons couvert et sécurité. Au-dessus, c'est la butte que domine la citadelle. Un petit plateau naturel, au sommet arasé, entouré d'une palissade de pieux de chênes. Là vivent les prêtres, les guerriers, et quelques très riches fabricants d'armes que ton Pewortor supplantera bientôt, si tu l'autorises à rester. Tous les autres artisans vivent au bas de la butte, à l'écart des paysans. Tu ne verras pas leur hameau. Il est de l'autre côté.

Kleworegs avait une meilleure idée de Kerdarya, de sa disposition, et de ceux qui s'y disputaient le pouvoir. Il le remercia. Il inspecta une dernière fois sa troupe. Tout était prêt. Ils avaient eu tout le temps. Il ne restait qu'à attendre l'escorte d'honneur promise. Il ne fallait rien de moins pour les accompagner et les guider jusqu'à la citadelle et au temple où serait adorée et vénérée la pierre-soleil.

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Marc Galan Membre 421 messages
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¿ Tu vois, c'est fait... Maintenant, annonçons que le Signe est dans nos murs, ou prêt à y pénétrer, et partons à sa rencontre... Tu peux prendre congé. Va à ta guise.

Il repartit vers l'accès au troisième cercle. Kleworegs l'y attendait. Le temps était frais et humide, les nuages grisâtres. L'accueil serait réussi. La pluie ne menaçait pas pour tout de suite... Qu'ils se pressent un peu, quand même !

Kleworegs mourait de soif. Avant toute autre question, il lui demanda s'il pouvait boire devant les sentinelles. Il le rassura. Leur chef ¿ et lui, par la même occasion ¿ serait ravi de partager l'hydromel. Cette politesse ne coûtait guère. Il s'en acquitta volontiers. Le messager lui conta l'accueil du haut prêtre. Il hocha la tête. Il fit tout préparer pour son entrée. Elle se déroulerait avec la pompe la plus imposante. Le char des princes de Shumeru fut à nouveau sorti du chariot et monté, les chevaux étrillés et débarrassés des épines accrochées à leur pelage et leur peau. Il continua à l'interroger. Sa confidence sur les rapports du roi des rois et du premier prêtre, à peine murmurée, le captiva. é la fin, il voulut avoir un avant-goût de ce qui l'attendait derrière le remblai. Le messager ne se fit pas prier.

¿ Passée cette porte sont de nouveaux prés destinés nos chevaux et de nombreuses cultures. Elles fournissent la citadelle et ses hôtes en vivres frais, et sont son meilleur recours en cas d'attaque ou de siège. éa ne risque plus d'arriver... é la rigueur, il y a quelques générations. Nos pères, avertis de l'approche, puis de l'arrivée de forces hostiles, auraient rentré leurs bêtes et comblé les trouées. Ils n'auraient plus eu qu'à attendre l'hiver glacial qui débande les assiégeants. Ils auraient continué à vivre, cultiver leurs terres et mener paître leurs troupeaux. Leurs ennemis se seraient emparés de pâtures vides. Ils n'auraient pu qu'en brouter l'herbe pour apaiser leur fringale... Cela n'est pas arrivé en ces temps de faiblesse. éa ne nous tombera pas dessus maintenant. Jamais nous n'avons été aussi forts...

... Il y a plus loin un village de huttes. Là vivent nos paysans pauvres, mal aimés des dieux de la fécondité. Ils cultivent les champs du cercle intérieur, et nous leur assurons couvert et sécurité. Au-dessus, c'est la butte que domine la citadelle. Un petit plateau naturel, au sommet arasé, entouré d'une palissade de pieux de chênes. Là vivent les prêtres, les guerriers, et quelques très riches fabricants d'armes que ton Pewortor supplantera bientôt, si tu l'autorises à rester. Tous les autres artisans vivent au bas de la butte, à l'écart des paysans. Tu ne verras pas leur hameau. Il est de l'autre côté.

Kleworegs avait une meilleure idée de Kerdarya, de sa disposition, et de ceux qui s'y disputaient le pouvoir. Il le remercia. Il inspecta une dernière fois sa troupe. Tout était prêt. Ils avaient eu tout le temps. Il ne restait qu'à attendre l'escorte d'honneur promise. Il ne fallait rien de moins pour les accompagner et les guider jusqu'à la citadelle et au temple où serait adorée et vénérée la pierre-soleil.

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Marc Galan Membre 421 messages
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Le temps de prévenir chacun, le soleil avait couru. Kleworegs et les siens avaient grand faim. Ils n'osaient toucher à leur restant de provisions. Si ¿ facétie habituelle de Bhagos ¿ leurs hôtes surgissaient au moment où ils dévoreraient ? Quelques guerriers allaient se résoudre à grignoter. Cela ne manqua pas. Des prêtres, sortant par la trouée d'où tous désespéraient de les voir paraître, arrivèrent. Les gloutons en furent pour leurs regrets d'avoir trop attendu. Ils s'en consolèrent en admirant la théorie sans fin des première caste. Deux en particulier retinrent leur attention. Ils portaient sur les épaules les manches d'une cage faite d'un bois des plus rares. Ils furent tout fiers de l'identifier. Hors de rares hauts prêtres, nul à Kerdarya n'aurait su reconnaître ce bois, identique à celui de l'écrin, de parfum prenant et d'un beau ton de cuivre. Les hommes à la robe de lin leur en apprirent plus. Au pays des hommes sombres, l'essence, appelée sandala, était très précieuse. Ici, la cage était plus, un objet unique, du moins jusqu'à l'arrivée du coffret. Elle lui servirait de réceptacle. En quelle estime tenait-on, avant même de l'avoir vue, la pierre-soleil ! Cet honneur laissait entrevoir les espérances de ses inventeurs.

Le plus haut de ces prêtres, reconnaissable à sa ceinture, s'approcha. Le prêtre du chef de guerre présenta l'écrin. Le bhlaghmen lui tendit un linge sacré. Il y reçut la cassette et porta, hiératique, son fardeau jusqu'à la châsse. Il l'y déposa avec des soins infinis. Il fit venir un char attelé de chevaux blancs et invita son homologue à y monter. Kleworegs poussa un discret ouf de soulagement. Ils ne seraient pas deux, serrés et mal à l'aise, sur son char de parade. é peine son prêtre installé, tous, sauf lui, roi, et Pewortor qui, pour s'être emparé du Joyau, en étaient dispensés, mirent pied à terre. Un grand cri, repris par les guerriers, s'éleva des rangs des première caste. La procession se mit en route. Le bhlaghmen, tenant les brides des chevaux tirant le prêtre de Kleworegs, marchait en tête. Les porteurs du Joyau le suivaient. Ensuite venaient Kleworegs et Pewortor, sur leurs chars. Marchaient à quelques pas les première caste, puis l'escorte, tenant leurs coursiers par le licol.

Ils passèrent la trouée. Les guerriers de Kerdarya formaient une haie d'honneur jusqu'au bas de la butte. Leur allure en imposait. Une aura de force les entourait... Suffiraient-ils à contenir la foule qui les pressait ? Au-delà de leurs rangs serrés, tous les producteurs, et même des serviteurs, abandonnant champs ou travaux, s'étaient assemblés dans l'enceinte des pâturages et des cultures. Ils les piétinaient à qui pire pire. é peine retenus par la terreur sacrée, meilleure garantie des porteurs du k'rawal (non, le cordon des seconde caste ne serait pas de taille, s'il prenait soudain fantaisie à la foule de se ruer, à faire barrage), ils ne leur laissaient qu'un étroit passage où ils cheminaient à pas lents. Les prêtres s'irritèrent de cette presse, source de péril. Le meneur des chevaux blancs s'arrêta un instant :

¿ Allons, écartez-vous ! Voudriez-vous nous bousculer et faire tomber la pierre ? Réfléchissez aux conséquences d'un tel sacrilège ! Allez, allez !

Le mot les cingla. Ils obéirent à l'objurgation et reculèrent, au grand dam de tous ceux qui en eurent les orteils écrasés et au grand plaisir des guerriers, au premier rang, angoissés de la pression sur leurs épaules. Les plus audacieux se reprirent vite. Ils protestèrent, acerbes :

¿ On veut le voir, ce Joyau !

¿ Pourquoi voulez-vous nous empêcher de le regarder ?

¿ Tu as du culot de nous accuser de sacrilège ! Nous prends-tu pour des Muets ou de la vermine ?

Devant le début d'émeute, il exigea le silence. Il l'obtint. Son secret était simple. Il criait le plus fort.

¿ L'ostension du Joyau aura lieu dans le temple de Dyeus Pater. Vous le verrez tous. Retournez à votre travail ! ... Quelle honte, il y a même des serviteurs et des femmes ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça fait ici ? Ils n'ont rien à y faire !

La foule ne songea guère à se disperser. Elle se contenta de chasser, à force bourrades dédiées pour beaucoup à lui, les serviteurs les plus voyants. Ils filèrent doux. Il bruinait. Ils seraient mieux à l'abri. Paysans et artisans continuèrent leur haie d'honneur autour du bijou d'ambre. Découragé, il renonça à apostropher encore la foule massée en avant du cortège. Sa modération, après son coup de colère, eut sa réponse tacite. La masse, renonçant à sa frénétique indiscipline, reflua. Son enthousiasme ne se manifesta plus que par la vigueur des hymnes entonnées en répons aux invocations.

Cette discipline ne régnait qu'en avant du cortège et sur son passage. La foule, sitôt le Joyau et son escorte passés, rompait les rangs pour suivre la théorie des prêtres et de ses inventeurs. Bientôt, ces spectateurs débandés s'y joignirent et les saoulèrent de questions. Impossible de chasser tous ces importuns. La procession, sous la pesée de ceux qui avaient vu le Joyau, de plus en plus nombreux et agités, se transforma en une cohue sans nom, joyeuse et abîmée de dévotion à la fois.

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Marc Galan Membre 421 messages
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Les porteurs du Joyau traversèrent, sans rien en voir, le cercle de cultures et de pâturages. Ils arrivèrent au pied de la colline. Sur l'injonction du prêtre de tête, ils firent halte. Il fallait attendre le premier bhlaghmen qui descendrait en prendre possession. La foule s'était regroupée pour se protéger du mauvais temps. Kleworegs, insoucieux de la bruine, s'était avancé. Il guettait son apparition. Il verrait, à son attitude et à sa démarche, si les intuitions du messager s'avéraient. Son attente ne dura guère. Le prêtre suprême descendait, un bandeau blanc autour du front. Il y manquait un très mince liseré rouge. é ce détail près, il ressemblait tout à fait au diadème royal. Kleworegs se l'imagina un instant. Il continua à l'observer. é chacun de ses pas croissait son aura de majesté. De par la tradition, il avait prééminence, pour tout le sacré, sur le guerrier, jadis confiné au rôle de bras armé et d'exécutant de ses décisions. Devait-il en croire ses yeux ? C'était la première fois, depuis des années, qu'il voyait un prêtre aussi sûr de son pouvoir. Cela ne venait pas de sa seule habilitation à recevoir les porteurs du Signe avant le roi, ni même à son droit de parler avant lui et de l'interrompre à son gré. Même ses pouvoirs de déclarer qu'il n'avait plus la confiance des dieux, d'opposer son veto à l'élection d'un guerrier ou de favoriser celle d'un autre jugé plus pieux, ne lui auraient pas donné cette certitude affichée. Sa nature et ses ambitions transparaissaient.

Il avançait, tout à la puissance envolée des siens. Les antiques récits la célébraient. Il y a plus d'années qu'on en saurait compter, quand il n'y avait que des clans avec un seul ancêtre, et un conseil des bhlaghmenes disant la loi, le prêtre-roi possédait le vrai pouvoir. Il disait son mot sur tout, s'occupait de la vie de chacun, avait l'ultime décision. Cela lui était d'autant plus aisé, il pouvait l'imposer avec une autorité d'autant plus forte, que les guerriers, soumis aux aléas du combat, avaient la plus aveugle foi en ceux qui leur promettaient la victoire, assez subtils pour les persuader qu'elle était due aux prières et à la magie... La défaite, elle, n'était que le fruit de l'incapacité à comprendre leurs avis, et à la lâcheté.

Les premières grandes victoires et la perte de leur influence n'y avaient au début rien fait. Les guerriers trouvaient inconvenant, presque impur, et contraire à leur fonction, de se mêler le moins du monde d'autre chose que de guerre, quoique certains donnaient à ce mot un sens des plus large. Ces ambitieux leur avaient fait appuyer leurs projets de conquête. Ils s'étaient prétendu détenteurs de messages divins assez conformes aux désirs des guerriers pour que des prêtres soient contraints d'y acquiescer... Ces fous l'avaient fait sans réticence. Les conquérants, pour faire passer leur usurpation, n'avaient pas été chiches. Peu après, la royauté avait chu entre les mains de ce roitelet du levant acoquiné à ces serviteurs fondeurs de métal. Le pire moment de leur histoire.

Cette profusion d'offrandes, il n'allait pas y renoncer. Le pouvoir, il fallait le retrouver. L'occasion était là. Et l'homme ?

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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... Kleworegs le regardait entre ses cils. Il n'en perdit ni un geste, ni une mimique. Il avançait à pas comptés vers l'arche. Comment rétablirait-il la position perdue de sa caste ? Qui dans son sein l'appuierait ? Trop des siens, avides de luxe et de richesses dont on jouit plus que du pouvoir qui oblige à décider, hésiteraient à agir pour le recouvrer... Trop qui n'avaient pas de mots assez durs pour maudire leur déclin mais avaient, parvenus assez haut, oublié soudain leurs griefs et trouvé un plaisir infini à se laisser corrompre. Ils seraient les plus acharnés à soutenir les propositions des rois de guerre les plus généreux, interprétant oracles et augures selon leurs directives et essayant d'influencer le conseil des prêtres en leur faveur. Si cela continuait, ils auraient bientôt perdu toute influence. On ne solliciterait plus leurs avis. Peut-être même les guerriers, les jugeant coûteux et inutiles, décideraient-ils de leur fin. Seuls les plus lucides entrevoyaient ce risque... Encore en savait-il qui, tout en pensant comme lui, acceptaient, par lucre, les compromissions qu'ils dénonçaient.

Ce Joyau pouvait, allié au caractère influençable et au respect des dieux et de leurs prêtres du roi des rois actuel, changer ce destin. Tout dépendrait de ce... Comment, déjà ? ... Kleworegs ! Il devrait son élévation, plus ou moins grande, au Joyau et à l'avis des prêtres. Le comprendrait-il ? Le bhlaghmen chercha son regard, et le croisa.

Kleworegs avait eu l'idée, tant le visage du prêtre disait haut ses désirs, de se composer le masque adéquat. Il lui plut. Leur échange de regards scella leur pacte, plus fort que de sang. Les deux ambitions se prêteraient mutuel appui.

L'échange de connivences, très bref, fut perçu d'eux seuls. Toute l'attention se portait sur la cérémonie. Le bhlaghmen, sans plus sembler se soucier de lui, vint auprès de la pierre. Il fit signe à son aide de descendre et de venir à ses côtés, près du Joyau. Il reprit sa cassette dans la châsse. Il en fit glisser le couvercle et montra au regs bhlaghmen le Signe tant attendu. Le plus haut première caste le saisit. Il l'admira sous toutes ses faces. L'élevant très haut au-dessus de sa tête, il gravit la pente vers la citadelle. Arrivé seul à son sommet, il se retourna. Il le fit jouer dans les rayons du soleil. La bruine baignait Kerdarya. Il aurait pu manquer son effet. La foi suppléa l'éclat de l'astre. Tous furent éblouis par les reflets sur la pierre-lumière. L'ostension terminée, il pénétra dans la citadelle. Les porteurs de l'arche, le prêtre du clan du Cheval ailé, Kleworegs, Pewortor, grimpèrent à leur tour la courte pente, lui emboîtant le pas, vers le temple de Dyeus Pater, hôte provisoire du Signe jusqu'à l'érection de son autel et de son sanctuaire. Les première caste y pénétrèrent, les laissant dehors de part et d'autre de sa porte.

Ils jetèrent un coup d'¿il à l'intérieur de la demeure sacrée. Le prêtre-roi disparaissait dans sa pénombre. Le Joyau et sa cassette s'effaçaient à jamais de leur horizon ! Ils le regrettèrent. Il serait honoré ici bien plus qu'il ne l'aurait jamais été dans leur village. Leur récompense pour s'en être emparé et l'avoir amené à ses adorateurs serait grande... Cette idée n'arrivait à noyer ni leur nostalgie, ni leurs regrets. Si encore on leur avait permis de garder l'écrin ! ... Ce piètre succédané eût constitué une preuve de leur inégalable exploit. Que valaient, à côté, leurs souvenirs?

Le prêtre du village revint, mains vides. Le chanceux ! Lui, au moins, resterait auprès du Joyau ! Tous trois s'éloignèrent ¿ laissant leur trésor sous la garde du regs bhlaghmen ¿ de son temple d'accueil. Tête basse, l'impression de ne plus servir à rien, ils allèrent dormir dans leur maison d'hôtes. Leurs compagnons les y attendaient. Ils refusèrent de festoyer et se couchèrent. Ils devaient se reposer avant de rencontrer les chefs de leur nation. Les cérémonies finales se déroulèrent sans eux.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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AMBITIONS

Le regard de connivence avait fait son effet. Depuis, le regs-bhlaghmen n’avait pas perdu une occasion de le louer et d’en vanter les multiples qualités. Ténue au départ, la rumeur de ses qualités de guerrier hors du commun s’était épaissie et enflée, nuée avant la tempête... Et c’était une tempête qu’il allait faire souffler sur Aryana. Kleworegs était ambitieux, mais sans appuis. Leur tacite complicité serait son marchepied vers les sommets.

Son bhlaghmen, dans le temple, avait instruit son supérieur de toutes ses vertus : Kleworegs le respectait et ne décidait rien sans en référer à lui. Il avait doublé les dons qu’offrait son prédécesseur, et avait été salué du beau nom de pieux l’année même de son accession au pouvoir, avant même d’avoir mené son premier raid. Oui, il était de son intérêt de le favoriser au plus haut point... Et si ces vertus ne suffisaient pas, il possédait la plus prisée du prêtre : la faveur de Bhagos. Elle était grande. Il fallait voir combien s’était répandu son renom. Jamais on n’avait été aussi rapide, aussi unanime, à suivre son avis. Il avait pris sa décision. Il n’irait pas se coucher. Il fit venir ceux du collège des grands dieux dans le temple de Dyeus. Il fallait d’urgence examiner son cas et prendre toutes mesures pour le rencontrer avant de décider, ou non, de l’appuyer.

Il argumenta longtemps dans l’obscurité percée de faibles lueurs de torches, forçant leur apathie. Ils étaient tous d’accord avec lui, prêts à profiter de ses initiatives, mais refusaient de s’engager. Qu’il se contente de leur aval ! D’autres lui demandèrent pourquoi Kleworegs avait mérité le nom de pieux. Il leur rapporta les révélations de son prêtre. Ce portrait était plus rêvé que réel. Il en reprit et en accentua tous les traits. Nul ne respectait plus les première caste, leurs visions, leurs appels, leurs décisions. Les dieux saluaient cette piété en le favorisant. Il serait vain d’aller contre leur volonté.

Il sut aussi flatter les avides. Kleworegs était plus intéressé par les beaux combats que par le pouvoir. Ce n’était peut-être pas tout à fait vrai, mais entre la gloire de Thonros et le pouvoir royal, il n’hésiterait pas. Un sanglier nourrit plus que l’ombre d’un urus. Ils discutèrent jusqu’à plus soif. Ils le verraient avant que le roi ne le reçoive pour l’élever au rang de noble aux mille bovins. S’il leur plaisait, ils lui obtiendraient bien plus.

Il désigna des amis pour juger de son état d’esprit. Il lui enverrait un messager à l’aube. Il le prendrait au saut du lit. Il partit se coucher. Bien reposé, il influencerait mieux le roi et emporterait sa décision d’aider plus que de raison le roitelet si pieux – ou de le briser à jamais, si...

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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À la prime, le messager vint réveiller le héros. Il était déjà levé, et repu. Un vieux rêve lui était revenu. Il avait revu son ancêtre. Son visage se reflétait, au cours de la cérémonie du passage à l’âge d’homme, dans la pierre qui entourait le cou de son chef, une pierre qui était le Joyau. Il ne fit pas attendre ceux qui l’appelaient. Ils étaient, par chance, tout près ; la pluie glacée du matin transperçait la peau.

Au seuil de la maison du bhlaghmen, son escorte l’abandonna. Il entra. Les occupants le saluèrent. Il ne les avait qu’entr’aperçus, la veille, mais en avait senti la puissance et l’ascendant. Proches du plus grand prêtre, premiers sacrificateurs de divinités mineures ou acolytes, ils comptaient à Kerdarya. Il devait s’assurer leur soutien, s’en faire des alliés.

Il n’aurait pu mieux tomber. Influencés comme par osmose par leur chef, ils étaient tout disposés à l’écouter avec faveur s’il abondait dans leur sens. L’idée de son excellence avait, insidieuse, pénétré leur âme. Il n’avait rien à faire, qu’à prendre garde de ne pas leur déplaire. Ce n’était pas au-delà de ses moyens.

Leurs désirs étaient faciles à deviner. Ils le voulaient flagorneur. Il le fut, sans se départir un instant de son orgueil de caste. Ils ne pouvaient rêver mieux. L’un s’absenta pour revenir peu après. Il avait fait son rapport, favorable, en haut lieu. La suite le confirma. Le ton passa à la franche amabilité. Ils étaient fiers d’accueillir le loyal serviteur des dieux qui avait offert à Aryana son nouveau flambeau, réification de son unité et de sa puissance éternelle. Sa découverte, annoncée par eux, venait à point nommé restaurer la piété. Il jura les grands dieux qu’elle n’aurait meilleur défenseur. Ils continuèrent à se confier.

Il se pencha pour mieux les entendre. Ils chantaient les louanges du Joyau. Il était, dans sa blondeur, le signe vivant et tangible de leur prééminence. Ils avaient craint, un instant, de se la voir usurpée à jamais par des guerriers plus retors et ambitieux que vaillants. Ce n’était certes pas son défaut. Il entendait de plus loin. Ces mots n’étouffaient pas le cri de leur cœur. Ils désiraient reprendre toute leur ancienne puissance et la faire sentir sur Aryana et, grâce à lui, au-delà. Un pouvoir qui a vacillé et se retrouve, après l’orage, plus affermi, durcit sa nouvelle vigueur au feu de sa peur passée. Il en savait assez. Il tendit de nouveau l’oreille aux bruits sortant de leurs lèvres.

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Marc Galan Membre 421 messages
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... Pour obtenir ce regain et ce surcroît de pouvoir, et diriger à nouveau les destinées plutôt que de se les faire dicter au gré des intérêts et des dons des guerriers, ils s’appuieraient sur lui. Il partait de trop bas pour jamais espérer accéder aux tout premiers rôles (À moins que les dieux ne l’aient destiné au pouvoir suprême, et il valait alors mieux être de son côté), et trop imbu de sa valeur de combattant pour voir que leur plan visait à éroder la croissante puissance des seconde caste. Ils opposèrent le résultat médiocre de la plupart des raids, depuis qu’on les écoutait moins, à l’immense succès de Kleworegs le pieux. Il était le chéri des dieux, l’inconnu pour qui ils priaient quand ils sacrifiaient en l’honneur du plus grand guerrier d’Aryana. Comprenait-il que c’était grâce à toutes leurs supplications que les dieux, ni sourds, ni aveugles, l’avaient favorisé. Jouant les dupes et les benêts, il hochait la tête. Il n’avait que peu de désirs : se battre, plaire aux puissances, s’illustrer à la conquête de ses futures terres. Il l’entreprendrait sans tarder sitôt ner gheslom gwowom. Trop heureux si cela permettait aux dieux d’être adorés, à leurs prêtres d’être honorés, sur les terres qu’ils lui indiqueraient (et c’était celles de son ambition). Il élèverait son fils dans le même esprit...

Leurs yeux brillaient. Il avait gagné dans leurs cœurs. Quoi qu’il fasse, ils n’en démordraient pas de le soutenir. C’était important d’avoir l’appui du premier bhlaghmen, mais il était âgé. Un d’eux le remplacerait un jour. Il le manœuvrerait à son tour. Aucun n’avait deviné sa haine de leurs projets. Sur la route du pouvoir, on ne choisit pas ses alliés. Les circonstances décident.

Il sortit. Un beau soleil, pâle, froid, avait chassé la pluie. Il musa avant de rentrer à la maison des hôtes. Devant, un messager du roi des rois parlait d’armes avec Pewortor. Le marchandage les absorbait. Sa toux sèche et insistante interrompit leur négoce. Le héraut releva la tête. Il le reconnut. Il le pria de le suivre au palais royal avec le guerrier qui avait pris le Joyau et fabriquait de si puissantes lames.

Il ne voyait pas son prêtre. Pewortor le renseigna. Il avait été convoqué par les bhlaghmenes au temple de Dyeus Pater. Seul, des trois associés autour du Joyau, le forgeron n’avait pas attiré leur intérêt. Il n’était qu’un guerrier qui, grâce à son exploit, leur permettrait peut-être de recouvrer leur pouvoir, qu’un chien qui rapporte du gibier : à récompenser, sans excès ; à bien traiter, mais à laisser dehors ou dans un coin où il restera sage. Ces façons ne renforçaient pas sa sympathie, déjà plus que chancelante, à leur égard.

Pewortor ne serait pas leur seul déçu. Son prêtre subissait de leur part une amère nasarde. Autant ils avaient choyé Kleworegs, n’ayant aucune raison de le jalouser ou d’en favoriser un autre, tant il semblait le fantoche idéal, autant ils renâclaient à lui accorder les honneurs qu’il espérait. Malgré ses discrètes (il était dans un temple) protestations, ils refusaient d’en faire le desservant du futur autel du Joyau, en tout cas pas le principal. Le premier bhlaghmen avait des amis à obliger. Il devait respecter les susceptibilités. Si le nouveau venu était désigné à ce poste si convoité, l’admiration envers lui serait empuantie de jalousie. Elle se corromprait et pourrirait vite. La vie lui deviendrait impossible. Il devrait repartir pour ne jamais revenir. Son retour, ou celui de ses enfants, à Kerdarya, se heurterait à la haine vigilante de ceux un instant évincés. Rage au cœur, il consentit à un rôle mal défini d’ambassadeur itinérant du coffret. Enfin, si cela aidait son fils ! Le haut prêtre le rassura. Son sacrifice serait apprécié. Il aurait tous les avantages d’un fils de desservant principal... La fonction de son père les lui garantirait sans que nul n’y redise, sur sa foi jurée. Ce combat d’arrière-garde gagné, il céda sur tout. Pour un prêtre de petit clan, et au regard de son passé, la promotion était inespérée. Et il réalisait son plus cher désir : préparer la voie à sa lignée.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Kleworegs et Pewortor étaient aux portes du palais du roi. Il les recevrait dans la salle du conseil, où il trônait au milieu de ceux qui l’avaient élu. Ce matin, il était seul (pas depuis longtemps, à leur idée) pour les accueillir et les récompenser. Usant d’un des seuls pouvoirs discrétionnaires dont il disposait, il offrirait au petit roi guerrier mille bovins et une terre à conquérir... Plus peut-être.

(« Si ses bestiaux sont tous comme ceux que nous avons vus en traversant la première couronne de pâtis, il ne sera pas déçu ! » ) Pewortor n’était pas exempt de jalousie. À côté de son chef, il obtiendrait bien peu… De belles paroles, pas des dons de prix... Il se contenterait d’un beau petit troupeau. Les puissants ne remercient jamais à la hauteur d’un service, mais de qui l’a rendu.

Ils pénétrèrent dans le palais qui fleurait le vieux chêne. On leur dit de patienter. Un rideau s’écarta. On les pria d’entrer. Ils avancèrent. Ils se retrouvèrent en présence du roi. C’était un gros homme adipeux, couturé de partout, chevelure gris-blond en queue de cheval rassemblée au sommet du crâne, barbe frisottée. Cette étrange synthèse pileuse – queue de cheval des tribus du couchant, barbe frisée, ondulée à l’urine de jument, des clans du levant – n’était pas le fruit d’un souci d’unification symbolique. Elle était pure coquetterie. L’effet incident était pourtant obtenu. La plupart y voyaient une profonde intention. S’ils n’avaient su son acharnement à réclamer le miroir pris aux Muets, vu sa complaisance à s’y contempler, ils eussent partagé l’illusion commune.

Il se mira encore un moment dans le flanc de bronze. Il le déposa à côté de lui, se souleva de son siège, leur fit signe d’approcher. Il les étreignit longtemps. Il appela Kleworegs son meilleur noble aux mille bovins. Il exprima à Pewortor sa joie d’avoir un guerrier aussi rusé, aussi fort. Les ambitions respectives étaient comblées. Kleworegs avait pris place dans le cercle restreint des chefs de clans qui pourraient, au fur et à mesure que les nobles du conseil royal mourraient, s’en rapprocher, peut-être y parvenir. Il faudrait pour assouvir cette ambition qu’il devienne d’abord chef de tribu, ensuite que les dieux l’aident en envoyant quelque mal qui en faucherait la moitié. On avait déjà vu pareille hécatombe.

Il s’imagina à la place du gros roi. Si Bhagos le maintenait assez longtemps en vie, il serait un jour sur le siège de chêne sculpté, symbole du plus haut rang d’Aryana... (« À ça près que j’aurai, moi, le vrai pouvoir ! » )

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Les ambitions de Pewortor étaient autres. La confirmation de sa fonction guerrière de la bouche même du roi des rois l’avait grisé. Il planait dans une rêverie aussi capiteuse. Ce rêve, toutefois, ne le concernait pas. Il s’appliquait à son fils. Un peu plus de perspicacité lui en eût laissé percevoir l’inanité... En cet instant, toute lucidité, tout jugement, étaient en lui abolis. Son ambition avait une première fois abattu les murs de sa basse extraction. Pourquoi le miracle ne se renouvellerait-il pas ?

Dans l’immédiat, sitôt fini cette entrevue, sa voie était toute tracée. Il irait voir le patriarche des forgerons. Il vérifierait les dires concernant leur état d’esprit. Il réglerait des comptes, qu’il se devait d’apurer, datant du temps de son père. Il prendrait parmi eux le rôle qui lui revenait. Le roi l’interpella... Il avait déjà dû le faire sans qu’il l’entende :

– te le répète : Peux-tu nous en forger d’aussi belles ?

Il brandissait la lame qu’il avait cédée à son envoyé. Le chevaucheur ne la lui avait pas réglée, mais s’en était bien mieux acquitté. Il avait préparé le terrain pour que le roi des rois et les autres chefs à sa suite, s’il appréciait ses glaives, deviennent ses pratiques. Il lui en ferait cadeau. Il n’hésita pas un instant.

– Reg-e, j’en ai apporté de splendides, forgées rien que pour toi et ton conseil !

– Je vais envoyer quelqu’un à ton chariot voir ce qu’elles valent et faire un premier choix. Tu me les apporteras demain, avant midi. Les grands rois arrivent pour notre prochain conseil. Si tes armes sont bonnes, ils en voudront tous.

Pewortor s’inclina, reconnaissant. Il n’en vit rien. Il était déjà revenu à Kleworegs, renfrogné. Quelle audace avait celui qui n’était, malgré tout, que son forgeron, de retenir toute l’attention ! Il l’en moqua.

– Eh bien, Kleworeg, tu t’offusques de ce que je m’intéresse à ton guerrier plus qu’à toi ! ? Ne t’inquiète pas ! Je ne t’ai pas oublié. C’est pour toi que je lui ai posé toutes ces questions. Nos terres deviennent trop étroites. Nos jeunes rêvent de conquérir les vastitudes du couchant. Notre nation a besoin d’un chef neuf à leur tête. Qui d’autre que toi, aimé des dieux, en serait capable ? Accepte, toute cette jeunesse sera ta tribu, à qui nous confierons les meilleures armes et les plus beaux chevaux. Ton guerrier commandera à ceux qui forgeront pour les tiens le bronze conquérant. Me direz-vous oui, ou rentrerez-vous dans votre village, couverts des richesses que nous allons vous donner ?

Le bhlaghmen n’avait pu que ratifier la décision prise pour lui. Eux avaient encore le choix. Il y a peu, ils seraient repartis chez eux, riches à foison, bénis à jamais, plutôt que de se lancer dans une conquête aléatoire, pleine de périls, propre à leur assurer, et à leur lignée, puissance et renom. Comme pour le prêtre, l’idée du bonheur de leurs fils prévalut. Leur ambition l’emporta. Ils emprunteraient la voie inconnue, grande ouverte, de la gloire... Etait-ce leur vraie raison ? Leur rut de pouvoir, avant toute réflexion, avait parlé pour eux.

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