AUBE, la saga de l'Europe - le Feuilleton

Marc Galan Membre 421 messages
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Il continua à visiter le camp. D'autres hommes montaient une estrade. Au plus haut du soleil, il y sacrifierait aux dieux pour les remercier d'avoir donné cette terre nouvelle à son peuple. La pluie ne menaçait pas. Ils n'avaient pas installé un dais pour protéger la tribune, mais elle était, pour le reste, semblable à celle d'où il avait présenté aux siens le signe le désignant comme le meneur des cadets d'Aryana. Il alla voir le prêtre qui en dirigeait le montage... Que des bandes blanches, rouges et noires soient accrochées tout le long, et que les bannières des différents clans soient installées tout autour, comme en une garde. Toutes les castes, tous les clans, communieraient ainsi dans la même joie.

Le prêtre approuva. Il ergota qu'il n'était guère utile de mettre beaucoup de bandes noires, symbole des producteurs, mais Kleworegs tint à ce que chacun ait une représentation égale. Pâtres, agriculteurs, artisans, ceux qui produisaient et s'occupaient de la subsistance n'étaient plus une force négligeable. Si le gibier était rare, si le pays qu'ils allaient parcourir était vide, ils seraient même indispensables. Disposer à demeure de terres fertiles et de gras troupeaux était nécessaire tant qu'on ignorait les ressources du Printemps Sacré.

Il ne donnerait pas, de peur de paraître blasphémer, les raisons de son insistance. Il ordonna, le prêtre s'inclina. Et si sa désignation par les dieux en avait fait un être au-dessus des lois ? Si c'était ceux qui doutaient de lui, et s'élevaient contre sa volonté, qui étaient blasphémateurs et sacrilèges ? C'était si tentant à croire... mais peut-être, aussi, les dieux, jaloux des mortels quand ils manifestent leur puissance, guettaient-ils son moindre faux pas. Il devait encore respecter leurs lois. Le prêtre revint.

¿ Le soleil approche de son plus haut, Kleworeg !

¿ Je suis prêt. Je vais monter sur l'estrade, pour parler à tous, sitôt que vous aurez fini ce que j'ai demandé. Les porteurs de bannières arrivent. Installe-les, et fais attention que celle de Belonsis ne soit pas devant toutes les autres. Amène ensuite les b¿ufs pour l'hécatombe... et ne les confond pas avec ceux que j'offre pour le mariage de ma fille. Tu reconnaîtras les bons aux rubans autour des cornes.

¿ Je sais où paissent les bovins pour le sacrifice. Et toi, as-tu bien vu comment frapper avec le marteau sacré pour la mise à mort du cheval que tu vas dédier aux dieux ?

¿ Oui, et j'espère que les prêtres qui sacrifieront en même temps que moi sauront aussi bien s'en servir. Il ne faudrait pas qu'un de mes guerriers doive achever une de ces victimes, ou qu'un taureau blessé, furieux, s'échappe et piétine nos hommes.

¿ C'est que les dieux ne les auraient pas jugés dignes d'être des nôtres.

¿ Si les dieux jugent un homme indigne, c'est ma bouche qui le proclamera !

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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La fille de Kleworegs avait fini de se vêtir. La jeune épouse de son père se tenait à ses côtés, l'air engageant, remplie du désir éperdu de l'aider et de lui faire paraître ses dernières heures parmi les siens moins pénibles. Elle parlait et s'empressait, pleine de sollicitude. La future mariée n'entendait pas le plus petit mot de ses discours. Elle rêvait¿ Tout ce qui lui arrivait n'était qu'une idée. Son père n'avait jamais décidé de la donner à un homme. Ce n'était qu'une mise à l'épreuve, destinée à juger de son obéissance. «J'ai été rebelle, oublieuse de toutes les lois, j'ai insulté à sa volonté. J'ai raté l'épreuve qu'il m'a imposée. Je ne serai plus sa préférée, celle qu'il aimait, sa seule, son unique ! ». Elle se lamentait, guettant, impatiente, le moment où il surgirait pour lui dire que le mariage n'aurait pas lieu. Elle lui demanderait son pardon... Elle serait dorénavant toujours soumise. Et il pardonnerait, après un long éclat de colère... Peut-être l'habillerait-il en homme pour l'emmener à ses conseils, afin qu'elle choisisse parmi ceux qu'elle rencontrerait le roi digne d'elle. Elle attendait, elle ne doutait plus. Il l'arracherait à son cauchemar.

¿ Tu sais, tu as tort de t'inquiéter ainsi. Moi aussi, je me suis retrouvée mariée sans bien savoir ce qui m'arrivait, et j'ai eu très peur. Mais de quoi ? Kleworegs n'avait plus ses parents, et sans swekru, j'étais la maîtresse de la maison. Belonsis est seul, lui aussi. Tu n'auras pas de vieille femme au-dessus de toi.

¿ ...

¿ Ah, je vois ! ... Tu ne m'écoutes pas... mais tu m'entendras. Je t'en veux, tu sais, de cracher ainsi sur ton bonheur. Que voulais-tu ? Choisir, ah, choisir... mais une fille de chef n'épouse pas un homme, elle épouse sa famille, elle change de clan. Aurais-tu su deviner, derrière la figure affable ou superbe de l'homme de ton choix, à quoi ressemblaient l'épouse de son père, qui te tiendrait sous sa coupe, et toutes tes futures s¿urs, et tes nouveaux frères. Ton père a bien choisi. Tu seras la première femme d'un chef de clan renommé, sans autres pour te dicter ta conduite. Tu seras la maîtresse, et, pour peu que tu donnes de beaux enfants à ton époux, la seule à compter à ses yeux. Aurais-tu su choisir ainsi, et te hausser à un rang qu'une uksor, nouvelle venue dans son clan, ne peut atteindre qu'après une longue patience ? Tu sais bien que non. Seuls les pères peuvent tout savoir de la famille à qui ils donnent leur fille. Celles qui sont indignes ne se voient jamais proposer d'épouse.

¿ Si je m'étais trompée, ç'aurait été ma faute. J'aurais peut-être été servante sous une belle-mère insupportable, mais c'est moi qui aurais choisi.

¿ La liberté de choisir sans savoir ce qui se cache derrière les apparences. C'est ça ta liberté ? Tu te veux libre de faire ton malheur, c'est ça ?

¿ Il vaudrait toujours mieux qu'un bonheur imposé !

¿ Je ne veux plus discuter de ça. Tiens-toi prête. Ton père vient te chercher bientôt.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Le soleil était au plus haut. La foule se serrait devant l'estrade, de part et d'autre d'une longue théorie de bovins ruminant, indifférents, en regardant les hommes armés de masses qui se tenaient près d'eux. Plus loin s'élevaient les bûchers, où leur chair, sacrifiée en l'honneur des dieux, serait cuite, puis livrée à son appétit. Kleworegs monta à la tribune avec lenteur, comme s'il fournissait un effort énorme à chaque pas. Cette démarche appuyait la solennité du moment. Il l'exagéra au point de manquer choir. Personne n'avait remarqué son faux pas. Il se rassura. Ce n'était qu'un avertissement bénin à être plus naturel... Il avait d'ailleurs tout autre chose à penser. Il fallait que sa proclamation du Printemps Sacré soit si belle qu'elle reste à jamais dans les mémoires. Plusieurs prêtres capables de se rappeler un discours sans en rien changer se tenaient, attentifs, à son écoute. Plus que pour l'assemblée à ses pieds, il parlerait pour eux afin qu'ils n'en déforment rien et le rapportent partout mot pour mot. Il examina ceux qui lui faisaient face, regarda les bannières tout autour de l'estrade. Celle des guerriers de Belonsis était mélangée aux autres, mais eux, par contre, formaient un groupe bien soudé. Le banquet les rendrait peut-être plus solidaires... Et si jamais ils restaient sur leur insultant quant-à-soi, Belonsis devrait, à un moment ou à un autre, lui jurer fidélité. Après, seulement, il pourrait leur reprocher leur attitude.

Il regarda le soleil, comme pour guetter son avis. Il baissa la tête, puis la releva. Il était temps de parler :

¿ Prêtres, rois, guerriers, producteurs, tous réunis derrière moi pour le Printemps Sacré, je veux vous dire vos devoirs et vos droits, mais surtout vous enseigner pourquoi vous devez faire certaines choses, et pourquoi d'autres ne sont pas permises, sous peine que nous échouions tous. Parce que les dieux nous ont donné cette terre, ils attendent beaucoup de nous. Parce que je suis celui qu'ils ont désigné, c'est par ma bouche qu'ils vous diront leurs exigences...

... Ce Printemps Sacré n'est pas le premier. Aux premiers temps, chaque cadet pouvait partir à l'aventure, avec ses compagnons. Il s'enfonçait droit devant lui dans la vastitude, se nourrissait des animaux qu'il sacrifiait, prenait épouse à sa convenance parmi les femmes des tribus qu'il subjuguait. Les récits nous disent que certains de ces hommes, il y a plus de générations que le plus grand chêne n'a d'ans, allèrent loin, si loin, que nul ne sait ce qu'il en advint. Ils portèrent notre nom aux confins de la Terre, mais, seuls et sans épouse de bonne souche, durent s'unir à des étrangères, et leurs enfants perdirent jusqu'à leur souvenir...

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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... Ces Printemps Sacrés ne furent cependant pas des échecs. Même semée en mauvaise terre, notre graine avait germé. Et il ne faut pas perdre de vue tous ceux qui choisirent de rester près de la terre-mère, et n'oublièrent rien de leur mémoire. C'est grâce à eux qu'Aryana s'étendit et se renforça. C'est leurs fils qui nous ont donné l'hospitalité avant de partir vers les terres nouvelles... Et nous tous, qui venons du midi, ou d'au-delà du fleuve du levant, sommes les enfants de ces héros...

... En ces temps, bien des choses étaient autres. Il n'y avait guère de place sur la Terre. Nos aïeux devaient chasser pour se nourrir, et tuer les hommes qu'ils rencontraient pour assurer que leur semence soit la seule à prospérer. Plus tard, ils surent mener paître les troupeaux, et eurent de femmes serviles des fils qui les gardaient... Plus tard encore, ils rencontrèrent ceux qui faisaient rendre des fruits à la terre-mère, et épousèrent leurs filles. Ils ne dépendirent alors plus du seul Bhagos, mais du cycle des saisons... Naquit le monde que nous connaissons, avec ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui produisent. Un monde complet, où personne ne manque, où chacun est à sa place... mais aussi un monde trop étroit, puisque à mesure que nos terres produisent, le ventre de nos femmes s'arrondit et les enfants qui nous naissent sont de plus en plus nombreux, solides, se riant des maladies. Et comme aux temps les plus anciens, où nous ignorions l'élevage et la culture, nos terres deviennent trop petites ...

... Alors, faisons comme en ces temps. Mais, sachons-le, le monde a changé. Le moment n'est plus venu de partir comme un feu qui dévore tout, avant de s'éteindre. Emparons-nous d'autant de terres qu'il sera nécessaire, pour cette génération et les suivantes, mais n'oublions pas que nombreux seront, parmi ceux que nous allons rencontrer, ceux qui ont notre sang dans leurs vaisseaux. Quand nous en serons sûrs, nous devrons en faire nos frères... quand nous le soupçonnerons, nos alliés ou nos auxiliaires. Les autres se réfugieront dans les forêts ou se soumettront. Mais je veux en faire des serviteurs, non des cadavres. Dès qu'ils seront sous la responsabilité d'un clan, nul autre ne devra les molester. »

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Une bonne partie des guerriers le regarda, outrée. La plupart des producteurs, en revanche, semblaient satisfaits. Si Kleworegs avait ordonné aux guerriers de faire place nette avant qu'ils ne s'installent, ils auraient à jamais dépendu d'eux, qui n'auraient pas manqué de se faire payer pour des générations cette sécurité. Ils préféraient de loin courir le risque de se heurter aux habitants des terres dont ils allaient s'emparer, et ne pas faire appel à eux. Peut-être, alors, pourraient-ils hausser leur statut. Une telle chose était arrivée lors des premiers Printemps Sacrés, où des gens de basse naissance s'étaient faits guerriers au gré des circonstances. Ce serait à leur tour.

Des mouvements divers agitaient la foule. Passer des hommes de Belonsis aux compagnons d'Udnessunus donnait une idée de l'immense éventail des sentiments humains.

¿ Ceux qui me connaissent savent que verser ou faire verser notre sang m'est en horreur. Ils m'auront compris. Pour les autres, qu'ils ne fassent rien qui puisse gêner une conquête qui rendra Aryana plus riche et plus puissante et lui permettre de rassembler autour d'elle tous ses enfants, même ignorés. Au-delà de l'idée que la gloire serait plus grande, et les combats plus beaux, à l'orient où errent les Muets, certains refusaient l'occident par crainte qu'il ne s'empare d'eux et ne les dévore. Nous retrouverons nos cadets perdus, et leurs fils, et les fils de leurs fils, et leur ferons place. Après, il sera toujours temps de combattre. Cela viendra peut-être plus tôt que vous ne pensez.

Il descendit de l'estrade et s'approcha du cheval que, par privilège de haut roi, lui seul avait le droit de sacrifier. Il prit la masse des mains du prêtre qui se tenait près de la victime, l'éleva et l'abattit. Tous les prêtres l'imitèrent, dans un concert de beuglements de peur et de souffrance à les assourdir tous. Il laissa ensuite le prêtre découper l'étalon, et porta les parties sacrées qu'il lui donnait sur l'autel où elles devaient brûler. A peine commençaient-elles à grésiller qu'il s'inclina, puis s'éloigna sans attendre. Il se dirigea droit vers Belonsis, et le toisa, le regard fixe.

¿ Retourne chez toi et fais venir ton prêtre. Je vais chercher ton épouse.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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¿ Belonsis t'attend !

Kleworegs venait d'entrer dans sa tente, où sa fille guettait sa venue. Jusque là, elle avait cru, ou voulu croire, qu'il ne lui imposerait pas ce mariage détesté, mais l'instant était arrivé. Vendue, elle était vendue, traitée plus bas qu'une servante attachée à une famille, qui reste sa vie durant dans la même maison. Toute sa ranc¿ur lui revenait. Elle se sentait proche de la nausée. Si elle avait mangé, comme son père et tous ceux qui la harcelaient le lui avaient conseillé, elle aurait tout vomi, souillant son vêtement fait du tissu brillant et inconnu pris au trésor du clan.

(« Il aurait mieux valu, tiens, la honte serait sur lui... »)

Rien ne venait. La boule qui montait et descendait dans sa gorge ne faisait que la rendre muette. Elle avait la bouche mi-ouverte d'angoisse, et son instinct la poussait à la fermer chaque fois qu'elle se sentait le c¿ur au bord des lèvres, malgré l'envie contraire qui la tenaillait.

¿ Alors, tu viens ? Tu veux me faire honte ?

« Oh oui, je le veux, que l'homme que tu me destines se dégoûte de moi, et renonce à me posséder jamais... Et puisse alors cette honte que tu crains tant t'étouffer comme la peur que je ressens ! » Elle s'avança. Les animaux sacrifiés marchent ainsi à la mort... non, trop heureux, ils n'ont pas reçu l'esprit pour imaginer ce qui les attend. Ils y vont sans inquiétude. J'aimerais mieux être à leur place, ignorant mon destin.

¿ Tiens-toi plus droite, et couvre ton visage. Ton mari sera le seul homme à le voir, maintenant.

Toujours muette, elle avançait, en somnambule. Son corps semblait suivre ses pieds. Quelle honte si elle se présentait ainsi devant son mari, avec cet air résigné-renfrogné qu'aucun homme sensé ne pouvait accepter d'une épouse ! Il bouillait. Son honneur était en jeu. Quelle alliance ferme espérer d'un roi à qui il donnait un tel ennemi domestique ? Rien qu'à voir ses traits chargés de haine découragée, il crierait à l'abus de confiance.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Ils arrivèrent au pied du char qui allait les mener à son camp. Elle y grimpa, plus poussée par son père que de bon gré. Kleworegs soupira. Il lui en voulait de montrer aussi peu d'enthousiasme. Et si, au-delà de la mauvaise humeur ou de la mauvaise volonté, elle avait senti dans cette alliance un danger qui frapperait bien plus loin que sa petite personne ?

« Non, elle m'en aurait parlé... à moins qu'elle n'ait pas trouvé les mots. L'interroger ? Trop tard ! Elle va vers son destin, et nous aussi, et rien ne pourra nous en détourner. »

Elle se tourna vers lui. Il se força à sourire. Il semblait mendier une parole. Elle resta coite. Elle n'avait rien à dire, que son refus qu'il la marie comme on troque une vache. Non, elle n'avait aucune révélation, aucun savoir secret reçu des dieux (mais les dieux, à l'exception de Maga Mater, parlent-ils aux femmes ?)... rien que le sentiment du mépris de son honneur. C'était un langage que Kleworegs pouvait comprendre, mais l'honneur de son clan prévalait sur celui de sa fille, tel qu'elle le concevait.

Il grimpa à son tour sur son char, et se mit en route. Ses pâtres devaient avoir commencé à mener le troupeau de la dot vers les pâturages du clan de Belonsis. Il arriverait chez son futur gendre en même temps que lui, belle preuve du respect de ses engagements.

Il ne voyait pas son visage. S'il l'interpellait, qu'elle se retourne. Il se retint. Il n'avait pas envie, pendant qu'il pensait aux perspectives qu'allait assurer son mariage, de se heurter à sa figure morose et renfrognée... d'ailleurs, quelle importance ! Il était bien sot de croire que Belonsis s'offusquerait devant son hostilité. L'alliance, seule, l'intéressait. Elle n'était pour lui qu'un gage ou un otage. On ne demande pas à un otage de sourire à ses geôliers.

« Voilà à quoi je t'ai réduite, toi, ma fille préférée... un otage... non, un peu plus qu'un otage, mais guère. Oui, tu peux me haïr. Mais je l'ai fait pour nous tous. Ceux du Printemps Sacré ne doivent faire qu'un. Tu es le garant de cette union. »

Elle jeta un regard en arrière. Elle vit son visage. Elle sourit.

« A la bonne heure ! Elle en a pris son parti ou a compris son intérêt. Je n'aurai pas la honte de l'amener à Belonsis comme une prisonnière. »

Permi s'était à nouveau retourné, et regardait droit devant. Elle souriait toujours. Elle avait vu, un bref instant¿ de bonheur, son père souffrir.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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¿ Voici ton épouse, Belonsis, et sa dot est déjà dans tes pâtis. As-tu appelé le prêtre de ta famille ?

¿ Tu sais bien que c'est moi... mais ne t'inquiète pas, j'ai fait venir un première caste pour accomplir la cérémonie.

¿ C'est bien. Il sera témoin de nos serments, que le Vengeur du parjure foudroie qui les briserait !

¿ Il n'y manquerait pas, mais il n'aura jamais à le faire, sois-en sûr.

¿ Je n'ai aucun doute sur ta loyauté, mais tu sais bien qu'il faut respecter les formules, sous peine que la cérémonie soit nulle et non avenue.

¿ Elle n'est pas encore commencée, mais tu as raison. Ne perdons pas de temps.

Il ne manifestait pas une telle hâte sans raison. Depuis l'arrivée de Kleworegs et de sa fille, et le moment où elle s'était dévoilée, il n'avait cessé de la dévorer des yeux. éa faisait plaisir à voir... sa voix un peu étranglée... l'émotion qui colorait ses paroles. Il se tourna vers sa fille. Elle découvrait l'époux qui lui avait été promis, le regardait, l'examinait, avec l'insistance insolente du maquignon qui jauge un étalon pour en tirer le meilleur prix... Elle n'a plus l'air hostile. Elle est heureuse... Et son futur mari¿ Leurs corps vibrent, comme leurs c¿urs, à l'unisson. « Ah, elle va voir qu'une fille doit se fier à son père pour le choix d'un époux ! ». Elle avait dit ce qu'elle ferait si Belonsis lui plaisait, mais c'était loin et sans doute vain, mot proféré dans la colère, qu'elle oublierait une fois heureuse... Et elle l'était. Ses yeux brillaient, ses narines palpitaient. Pourquoi avait-il pensé un instant qu'il livrait sa fille en otage ? Sous son influence, peut-être... mais tout était fini. L'union serait réussie, et jamais un couple comblé ne s'élève contre qui lui a permis de trouver le bonheur. Pas d'attendrissement ! Il était temps de passer à la cérémonie.

Il allait parler. Il se retint. Il valait mieux les laisser se découvrir, laisser leurs yeux, plus que leurs bouches, échanger leurs serments. Il attendit. Enfin, au bout d'une longue et mutuelle contemplation, le regard de Belonsis se détourna du visage de sa promise. Il désigna l'autel de ses ancêtres.

¿ Kleworeg, as-tu apporté de quoi faire les libations ?

¿ Je sais à quoi ressemble un mariage. Ma fille versera l'eau de rosée devant ton autel, et y fera brûler le gâteau de cire. Alors, pour avoir sacrifié à tes ancêtres, elle deviendra Belonsisyo uksor, ta femme et une femme du clan des chasseurs de loups. Alors, tu me jureras sur ce même autel fidélité et soutien dans la lutte. Tu me feras le serment de ne jamais porter les armes contre moi, ni contre les miens... et si un de mes hommes te faisait du tort, au lieu de t'en prendre à lui, tu viendras m'exposer tes griefs, afin que nous en jugions ensemble et que nous le punissions s'il s'avère coupable. Moi-même, je ne causerai préjudice à aucun des tiens, à moins qu'il ne commence... et là encore, si un des miens fait tort à un des tiens, nous serons deux pour le juger. Je crois que c'est tout.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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¿ J'en étais d'accord. Je n'ai pas changé d'avis.

¿ Et n'oublie pas ! Tes enfants seront vassaux des miens, mais si tu as des filles, mes fils les épouseront. Ainsi, un jour, un enfant possédant les vertus des héros du Cheval ailé et des Chasseurs de loup sera haut roi de ces terres qui s'étendent devant nous/

¿ Et roi des rois de tout Aryana, si les dieux lui sourient !

¿ Les dieux lui souriront.

¿ Les dieux te parlent souvent. Tu ne dirais pas cela en vain.

¿ Attends. Je n'ai pas terminé. N'oublie pas que si tu devais répudier ton épouse, sans qu'aucune faute ne puisse lui être imputée, tu devras tout lui rendre. Et/

¿ éa n'arrivera pas ! Laisse le prêtre qui nous unira en parler, parce que ça fait partie des rites du mariage, mais c'est inutile. Cependant, j'en ferai le serment, pour que notre union soit conforme à la coutume.

Permi, bientôt lasse d'entendre les deux hommes de sa vie discuter, vint se placer entre eux.

¿ Je suis prête.

Ils la regardèrent, interloqués. Kleworegs était furieux¿ Sa fille, se conduire ainsi, mais devait se taire. Belonsis hochait la tête en signe d'approbation. Le prêtre, qui venait d'arriver et avait entendu l'adolescente, les observait, offusqué. Jamais une femme ne se conduisait ainsi avec ceux dont elle dépendait. Il grommela entre ses dents une formule destinée à détourner du couple et des guerriers de Belonsis le malheur. Quoi d'autre un clan où l'épouse ordonne, l'homme obéit, peut-il espérer ?

Il n'eut pas le temps de la terminer. Le couple était devant lui. Il ne pouvait plus, dès lors, que faire ce pour quoi on l'avait appelé. Il marmonna les paroles rituelles qui entouraient toute union, rappela à chacun ses obligations. Il demanda à la fille de Kleworegs de sacrifier sur l'autel, et elle versa la rosée devant la pierre sacrée de son clan avec la force des guerriers qui jettent derrière eux le fond d'une cruche d'hydromel pour désaltérer les esprits errants des héros. Avec les mêmes gestes brusques, elle prit des mains de son père le gâteau de cire, le posa sur l'autel ardent de son nouveau clan et annonça, d'une voix forte, qu'elle était désormais l'épouse de Belonsis et la femme du roi des Chasseurs de loups. Kleworegs tiqua. Elle avait omis de dire qu'elle n'était plus fille du clan du Cheval ailé. Cet oubli n'était pas fortuit. Il allait intervenir, mais ni le prêtre, ni son époux ne semblaient avoir relevé ce manquement. Il n'interromprait pas la cérémonie. A quoi bon indisposer Belonsis par une exigence qui pourrait lui paraître insultante. Mieux valait se montrer accommodant et ne pas rompre le charme qui le maintenait dans ce si plaisant état d'hébétude énamourée... Et s'il essayait d'en obtenir plus qu'il n'avait déjà promis ?

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Ce serait de mauvaise politique, et le prêtre qui officiait pourrait soudain devenir vigilant quand ils réciteraient les serments qui engageaient les deux clans. Mieux valait compter sur sa fille, même si elle semblait encore ingrate. Elle avait la vertu évidente de dominer son époux, et, à en juger par son attitude et sa détermination, elle saurait rester la maîtresse. Même si elle avait changé de clans et d'ancêtres, ses racines lui restaient. Elle ferait profiter ceux du Cheval ailé de son influence.

« Certes, elle est amoureuse de son mari, mais elle a son caractère. Tout son amour ne l'empêchera pas de vouloir commander. Ah, la façon dont elle traitait ses servantes, y compris les plus proches, qui avaient remplacé sa pauvre mère ! Elle les aimait, mais il fallait voir comme elle leur parlait. Ce sera pareil avec Belonsis. Elle a mon sang. Elle ne peut qu'ordonner ! Et ordonner dans le sens de nos intérêts. »

Oubliées les réticences et l'hostilité de sa fille, oubliée son omission, à l'évidence volontaire, de sa naissance. Elle était royale, impérieuse, semblant diriger le mariage qu'elle refusait quelques pas du soleil avant. C'était au tour de Belonsis de jurer sur ses autels sa fidélité à Kleworegs. Le haut roi du Printemps Sacré se surprenait à se conduire envers Belonsis avec plus d'amabilité et moins d'arrogance que sa fille, tout amoureuse de lui qu'elle était. Non, il avait tort de qualifier ainsi son attitude. Elle se voulait l'égale de son mari, et exagérait sa roideur. Se faire désirer encore plus en se montrant inaccessible ? Peut-être était-ce son intention, mais tout le reste, le parfum de son corps, le feu à ses pommettes, la lueur dans ses yeux, signifiait avec assez d'évidence son désir. Il ne comprenait pas. Ces jeunes gens amoureux ? Un étrange jeu de soumission et de domination ? L'époux de sa fille ne devait pas être un vrai homme, pour la laisser parler lui sur ce ton... Il s'en souviendrait, si l'autre lui était rebelle. On ne suivrait pas plus un homme esclave de son épouse qu'on ne l'aurait suivi, s'il avait cédé à sa fille.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Kleworegs et Belonsis avaient fini d'échanger leurs serments. Le haut roi regarda son gendre.

¿ Voilà ! J'espère que les tiens seront nos meilleurs guerriers, maintenant qu'ils ont compris que les dieux sont avec leurs rois.

¿ Oui ! Ah, Kleworegs, tu m'as comblé en me donnant une épouse aussi belle. Comment pourrais-je te manquer après une telle preuve d'amitié ?

¿ (Un homme peut-il penser ainsi !?)... Si nous allions fêter notre union. Venez tous au grand banquet pour célébrer notre arrivée dans nos nouveaux fiefs. Je dois aller le présider.

¿ Mais il y a le banquet du mariage. Nous avons rassemblé le gibier, les bêtes sont prêtes à être sacrifiées. Sors, regarde. Le bûcher est dressé.

¿ Ce sera comme tu veux, mais il vaudrait mieux, pour montrer combien tu m'es fidèle, que tu présides la grande fête avec moi. Nous festoierons pour le mariage ce soir, au coucher du soleil.

Permi intervint.

¿ Vas-y ! Ceux du Printemps Sacré doivent apprendre à connaître leur futur haut roi. Prends ton char, fais-toi accompagner de tes guerriers, et reparais là-bas. Je t'attendrai.

Kleworegs la regarda avec colère et appréhension. Comment son mari, s'il avait de l'honneur, supporterait-il qu'elle lui donne des ordres ? Il s'inclina.

¿ J'ai vu ta beauté. Je suis heureux de découvrir ta sagesse.

Il sortit prendre son char. Kleworegs le suivit, l'air sombre. Avait-il perdu son aînée ?... Pour la première fois, il craignait de devoir répondre oui.

L'arrivée de Belonsis et de ses guerriers au banquet fit sensation, et plus encore l'ordre qu'il leur donna de se placer pour que ceux de Kleworegs et les siens soient mélangés autour des feux. Chacun attendait que le haut roi ouvre la ripaille. Satisfait que Belonsis se conduise en allié loyal, même s'il n'avait amené qu'une petite partie des siens, il déclara qu'il était temps de commencer à se goberger de la viande sacrifiée. Le vent caressait sa joue. L'odeur des viandes devait parvenir au camp de son gendre. Ceux qui avaient prétexté la préparation des fêtes du mariage pour ne pas venir recevraient de plein fouet les odorants effluves des grillades, et auraient les oreilles martelées des chants joyeux de ses hommes.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il sourit. Entre les hommes de Belonsis qui étaient venus assister au sacrifice et étaient restés, ceux qui étaient partis et revenus, et ceux qui avaient suivi leur roi après son mariage, il ne restait plus grand monde chez les Chasseurs de loups. Ils viendraient bientôt, rage au c¿ur, incapables de résister au parfum et au plaisant vacarme. Il fit passer à ses guerriers l'ordre de les bien recevoir et de les inviter à tout partager en abondance. Déjà, ceux qui, obéissant à Belonsis, avaient accepté de côtoyer les autres clans, se dégelaient, échangeaient des récits d'exploits guerriers et de bonnes fortunes, et ne se faisaient pas prier pour engouffrer les mets offerts.

La fête continua. Petit à petit, des hommes de Belonsis arrivaient. On les accueillait par des démonstrations de joie trop excessives pour venir du c¿ur. Ils les acceptaient comme un dû. Personne ne relevait leur arrogance. Ce serait pour plus tard, peut-être, quand les derniers à venir se conduiraient de même devant les convives ivres et devenus oublieux des conseils de modération. Quelques hommes devaient rester lucides pour régler les querelles qui éclateraient alors... La réconciliation était trop fragile même si, il en aurait juré, son gendre était sincère. Elle ne réussirait que si ses hommes faisaient preuve de bonne volonté et ne contrecarraient pas ses efforts.

Belonsis se leva et repartit vers son campement. Il l'aurait bien suivi, mais un tel geste serait malvenu. Il regardait ses guerriers, ceux restés pour festoyer et qui formaient quelques noyaux compacts et inentamables, ceux venus avec lui, répartis dans tous les autres groupes, et ceux qui arrivaient de loin en loin, installés à la fortune du pot. Ils étaient moins méfiants, presque amicaux... Voilà qu'il parlait d'eux comme de ceux que les siens rencontreraient bientôt, et qu'il essaierait d'amadouer de la même façon. Ces étrangers adopteraient envers lui et les siens la même attitude de méfiance qui ne demande qu'à disparaître ou à se transformer en une carapace de haine, pour un mot, un geste, heureux ou malheureux.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Que fait Belonsis ? Cela l'intriguait, et les hommes du jeune roi, qui ne le voyaient plus au bivouac d'honneur, avec lui. Ils chuchotaient, les yeux écarquillés, s'interrogeant, essayant de deviner. Les plus malins avaient tous leur explication, mais elles ne devaient guère être convaincantes, et ils étaient contraints de baisser le nez sous les sourires ou les mouvements d'ironie. Belonsis revenait enfin.

Il n'était pas seul. Une petite foule le suivait, traînant tout le gibier sacrifié dans sa battue. Il le montra à Kleworegs, puis cria à la cantonade :

¿ Les Chasseurs de loups offrent toute cette bonne viande aux autres, pour qu'ils s'en régalent en l'honneur de mon mariage avec la fille de Kleworegs. Son fumet montera aux narines des dieux avec celui des taureaux sacrifiés pour les remercier et attirer de nouvelles bénédictions sur tous ceux qui suivent Kleworegs dans la voie qu'ils lui ordonnent. Tel est mon gage de fidélité au père de ma femme.

Kleworegs le remercia, et tous le louèrent. Belonsis regarda tout autour de lui. Il cherchait à voir les visages de ses compagnons, tremblant qu'ils soient enragés de son initiative. Non, pas la moindre colère, le moindre reproche. Ils semblaient l'approuver. Il ne comprenait pas.

Ils croient que ce que je fais cache quelque chose... Je ne cherche que notre gloire.

Il était trop lié aux siens. Un jour, Kleworegs échouerait dans quelque entreprise. Tout bénin que soit cet échec, il s'élèverait contre lui... A moins qu'il n'ait réussi à faire taire toutes les ranc¿urs, à faire accroître aux siens qu'il valait mieux le soutenir dans une épreuve peut-être provisoire que l'accabler. En aurait-il la force ? Il le devrait pourtant sous peine d'être indigne d'être roi ou de périr de leur colère.

« J'en parlerai à mon épouse. »

Ce n'était pas non plus une pensée de roi¿ ni même d'homme. Il n'en eut cure. Elle était belle, et sûre d'elle... Pourvu qu'elle soit aussi sage.

Le banquet dura jusqu'au soir. On entonna des chants en l'honneur du Belonsis, et tous lui souhaitèrent d'être vite père d'un garçon robuste pour lui succéder lorsque le poids des ans serait trop lourd. Kleworegs se mit lui aussi de la partie, bien qu'il eût de beaucoup préféré que son gendre n'ait que des filles. Les représentants des producteurs y allèrent eux aussi de leurs v¿ux, et tout inférieurs qu'ils étaient aux yeux de Belonsis, ils furent bien accueillis. Qui saurait mieux parler de la fécondité, et en invoquer les dieux, que ceux qui travaillent la Terre et dépendent des forces qui rendent les sols fertiles ?

Le dernier à parler, sur l'insistance réitérée du haut roi, fut Udnessunus. Les hommes de Belonsis avaient beau être dans la joie de la fête partagée, ils grondèrent en l'entendant. Sans lui, leur ancien roi serait à la place de Kleworegs. Belonsis accueillit ses v¿ux avec beaucoup plus de plaisir, mais afficha une froideur hargneuse pour plaire à ses compagnons. Le jeune paysan sentit leur hostilité, et fit vite. A peine son discours terminé, il se replongea dans la ripaille, comme si rien autour de lui n'existait.

¿ Je t'ai déjà fait des coutres, mais je crois que je vais devoir te forger un glaive !

Il tourna la tête. C'était Pewortor. Le forgeron s'installa à sa droite.

Udnessunus le regarda, pensif. Pewortor respecta son silence. Il finirait bien par lui répondre.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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La nuit était tombée. Chacun, après la prière pour conjurer le jour de revenir, était parti dormir. Kleworegs songea à sa fille, peu préparée à ce qui allait lui arriver cette nuit. Il ne lui avait parlé, et sa femme avec lui, que de devoir, d'enfants à porter, d'honneur, de fidélité... pas un mot sur le plaisir et l'acte d'amour. Elle arriverait dans le lit de son mari aussi ignorante que sa propre épouse, qui ne voyait dans les étreintes qu'un devoir oscillant entre l'ennuyeux et le douloureux. Certes, Belonsis considérait sa fille comme une idole, et sans doute, puisque l'amour des deux jeunes gens semblait réciproque, elles ne seraient pas pour elle une corvée, mais un plaisir et une joie. Belonsis aurait à son égard une délicatesse et une pudeur presque féminine méprisables chez un homme... mais bienvenues en cet instant.

« Un homme faible pour que ma fille soit heureuse, un homme fort pour qu'il combatte sans faillir à mon côté. Je ne sais pas ce que je veux ! »

Il grogna. Sa femme se réveilla. Pourquoi n'était-il toujours pas couché?

¿ Tu ne comprendrais pas !

¿ C'est ta fille, hein ? Comment ça s'est passé ?

¿ Elle et Belonsis s'entendront bien. Ils sont beaux, jeunes, et se plaisent. Que demander de plus ?

¿ Oui, que demander de plus ?

Elle se retourna et sembla se rendormir. Et s'ils faisaient l'amour ? Il songea à sa fille. Non, en besognant sa femme, il ne cesserait d'y penser, et à sa première nuit avec son époux. Il se voyait dans la peau du jeune roi. Il se refusait à cet inceste à distance. Il se leva et engloutit une outre entière d'hydromel, de quoi l'assommer jusqu'au lendemain.

« Et s'il restait devant ma fille comme devant une déesse, sans oser y toucher. Si la peur le prenait ? Quelle honte pour Belonsis, qui devrait me la renvoyer, ou plutôt, serait obligé de cacher son malheur, l'entourant de prévenances, afin qu'elle ne le quitte pas et ne révèle pas sa faiblesse. »

¿ Non, ce serait trop beau !

¿ Qu'est-ce que tu dis ?

¿ Ah, tu ne dormais pas ! Rendors-toi, moi, je sens déjà que je m'en/

Il s'écroula sur sa couche, la tête sur son ventre. Le soleil de midi les réveilla.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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¿ J'attendais ton réveil, Kleworeg !

¿ Ah, c'est toi, Belonsis. Déjà réveillé ?

¿ Pas encore endormi, tu veux dire. Je pense que ta fille portera bientôt mon fils.

¿ Ah oui ? Elle est bien jeune pour ça, tu sais !

¿ Elle est jeune, mais forte, et une vraie femme. Et je croyais que tu attendais avec impatience qu'elle ait un enfant.

¿ Oui, oui, bien sûr. Tu n'as rien d'autre à me dire ? Prends de quoi manger et boire. Tu dois avoir envie de dévorer, hein ?

¿ Oui, et de me reposer, et de retrouver mon épouse, mais je suis venu te demander ce que nous devons faire, aujourd'hui, et les jours qui viennent. Mes hommes n'ont pas été très enthousiastes, ces derniers temps, et ils veulent te montrer leur zèle, maintenant.

¿ Si vous avez de bons charrons, vérifiez et réparez tous vos chars et chariots, sinon, je vous enverrai les miens.

¿ Inutile, nous pouvons nous en charger.

¿ Dans quelques jours, je te verrai pour discuter de notre futur itinéraire. Tu choisiras les terres qui te conviennent, où le clan des Chasseurs de loups chassera et paîtra ses troupeaux.

¿ Ce sera le Midi. Toutes ces terres devraient être remplies de villages opulents. Quant aux paysans qui voudront s'y installer, nous saurons leur faire respecter les lois d'Aryana. Eux aussi contribueront à ta gloire.

¿ Vous n'en avez pas amené beaucoup.

¿ Non, mais tous ceux qui sont venus auront besoin de nous avant longtemps. Nous les protégerons, et ils travailleront pour nous.

¿ Et s'ils préféraient la liberté, s'ils voulaient créer leurs propres koimos, se défendre seuls contre hommes ou bêtes ? Tu sais, il n'y a peut-être aucun danger sur ces nouveaux territoires.

¿ Non, les dieux ne nous auraient pas fait un tel cadeau empoisonné¿ Tu te rends compte, aucune occasion de raids ou de beaux combats, aucun espoir de verser le sang, d'accomplir des exploits qui inspirent les chants. Je ne peux y croire.

¿ Tu es si pressé que ma fille soit veuve ?

¿ Non, d'en faire.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Kleworegs l'examina. Le mariage l'avait-il à ce point transformé ? A moins qu'il ne se fasse l'interprète des désirs des siens. Il avait ses propres projets. Il mit le holà à ses prétentions.

¿ J'espère que tu rencontreras de belles occasions de te battre. Mais rien qu'avec la chasse, tu auras ton content de luttes. Pour le reste, il est plus important qu'Aryana s'enrichisse de terres bien cultivées et de nouveaux paysans dociles plutôt que de captifs qui ne songent, dans leur servitude, qu'à en faire le moins possible. Tu tireras toujours plus d'un homme libre que d'un serviteur. J'en ai fait l'expérience. Je peux même te dire que je continue, et que tu seras peut-être surpris de ce qu'un fils d'Aryana peut accomplir s'il se sent son maître, quelle que soit sa naissance.

¿ Es-tu sérieux ?

¿ J'ai bien le droit de m'amuser un peu. En tout cas, je veux que les paysans qui se choisissent une terre, et qui ne veulent pas de maître, soient laissés tranquilles... Quant aux hommes qui vivent sur mes terres, on ne les molestera pas s'ils se soumettent. Beaucoup, je crois, ont un peu de notre sang dans les veines. Raison de plus pour ne pas en faire des victimes. Aryana a besoin de tous ses fils, même lointains.

¿ Que veux-tu dire ? Enfin, je t'obéirai... mais les miens seront plus difficiles à convaincre. Un Printemps Sacré, c'est combat sur combat, massacre des hommes, conquête des terres et des femmes. A l'orient, nous aurions eu tout cela, et ils le savent. Tu veux faire d'eux de gros mange-miel engourdis par l'hiver. Ils vont murmurer.

¿ Nous finirons par nous heurter à des ennemis... Des ennemis dignes de nous, pas de pauvres chasseurs pour qui le goulpil est déjà un danger, et qui fuient plutôt que de se battre. Un jour ou l'autre, vous aurez, nous aurons à combattre, et il y aura du sang et des morts. Réservons nos forces pour ce moment.

¿ Pourquoi attendre, nous avons des ennemis à portée de la main !

¿ Je te parlerai un jour de certains chasseurs de sauvagine, et tu me comprendras. Que les tiens se rassurent ! Le temps de Thonros viendra... Gardez-vous de l'importunez. Il vous enverrait Mawort, son double fou. Et ce ne sont pas les ennemis d'Aryana, mais Aryana, qui en souffrirait.

¿ Tu es plus vieux que moi, et tu en sais plus, mais je sais ce que pensent ceux qui me suivent.

¿ Sur l'autel de ton clan, tu m'as garanti leur fidélité. M'être fidèle, c'est rechercher la paix, et préférer obtenir l'amitié, plutôt que la soumission, de tous ceux qui reconnaissent notre puissance. Tout ira bien tant qu'il en sera ainsi.

¿ Et si les choses vont mal ?

¿ Alors, les dieux m'auront jugé, et désapprouvé, et je ne saurai réclamer ta loyauté. Mais ce ne sera pas. Jamais... et que nul ne cède à la tentation de se croire capable d'interpréter en ma défaveur les signes qu'ils pourraient envoyer.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il retourna auprès des siens, irrité, et soulagé. Il s'était conduit en gendre loyal en expliquant à Kleworegs leurs desiderata, en chef loyal en défendant leurs prétentions auprès de lui. Tout avait été vain, ou presque. Il voulait les réduire à un rôle subalterne et donner à leur pouvoir des bornes insupportables. Ils auraient mieux fait de rester chez eux, malgré la sécheresse qui brûlait les terres. Ils y auraient vécu en maîtres et en héros au lieu de mener, dans ces terres faites pour assurer leur gloire, une existence sans perspectives ni panache. Comment présenterait-il la situation à ses hommes, et à son épouse. C'est elle qui l'avait poussé à aller parler à son père. Elle lui expliquerait ce qu'il pensait vraiment...

¿ Alors, il t'a dit... pas de combats, pas de gloire, juste s'établir et prospérer. On croirait son père. Il parlait assez de son manque d'ambition.

La fille de Kleworegs était assise sur sa couche, le menton entre les genoux. Elle le regardait, l'air dominateur et complice. Elle n'avait pas été surprise par ce qui lui était arrivé cette nuit ¿ les servantes lui en avaient assez parlé, quand elle était arrivée à l'âge de femme ¿ et avait même trouvé la chose fort agréable, mais avait aussi ressenti à son égard une étrange reconnaissance à laquelle confidences et racontars des femmes serviles ne l'avaient pas préparée. Sans doute était-ce dû à la différence de leurs conditions. Elle s'était encore une fois félicité de sa naissance... Ce n'était peut-être pas la bonne, ou la seule, explication, mais elle y réfléchirait plus tard. Il n'était plus temps. Son époux la pressait de questions sur l'homme qui l'avait vendue. A elle d'y répondre, au mieux de sa haine.

¿ ... Oui, son père, un couard. Il a hérité de ses défauts.

¿ Tu es bien jeune pour l'avoir connu.

¿ Il en parlait tout le temps. Il ne valait guère plus qu'un wiros, qui ne songe qu'à posséder des troupeaux gros et gras, et qui ne sait aller combattre au loin. Encore, un wiros a de bonnes raisons pour ne pas se battre. Il n'est pas né pour ça. Voilà ce à quoi mon père veut nous réduire, nous, les Chasseurs de loups. Tu ne dois pas accepter cette honte.

¿ Ton père a été un grand guerrier, cependant/

¿ Ce n'est plus qu'un vieillard, ami des troisième caste et jouet des prêtres... Le passé est mort.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il la regarda. Il n'avait approché que des servantes, souvent plus délurées et à la langue plus déliée que les femmes de haut lignage, mais jamais jusqu'à présent il n'avait eu l'occasion de rencontrer une femme ayant quelque idée sur le monde et ses luttes. Un homme du commun en aurait eu peur. Il en eut de l'admiration et de la fierté. Il lui permettrait d'écouter ce qui se disait en réunion de guerriers. Elle serait, une fois instruite des secrets du clan, de bon conseil... Et, parlant la dernière, à coup sûr écoutée.

Il lui ferait bientôt la surprise de l'installer comme son conseiller secret. Il préféra de ne pas lui en parler encore. D'où venait sa connaissance de la vie des hommes de son clan, de leurs ambitions et de leurs désirs ? Elle était digne de porter le glaive, et certes l'aurait fait, si l'idée n'avait paru aller au-delà même de la folie... Pourtant, des épouses ou des servantes avaient défendu leur maître blessé en reprenant son épée et en dispersant ses assaillants. A en croire les chants des femmes, chaque génération avait été témoin d'un tel prodige... mais c'était les chants des femmes, à qui un guerrier ne saurait se fier. Il le sentait maintenant : c'était à tort.

¿ Que ferais-tu, toi ?

Elle le regarda, épanouie. Il lui parlait comme à conseiller et un ami. Elle n'avait jamais entendu dire qu'une épouse était traitée ainsi.

Son père avait dû savoir le véritable fond du caractère de Belonsis quand il avait décidé de leur union. Elle ne lui en fut pas plus reconnaissante. Sa colère contre lui n'avait que de mauvaises raisons. Ce n'est pas la raison, bien au contraire, qui pouvait la calmer. Elle releva la tête.

Je ferais de mon clan le plus puissant des nouveaux territoires... Et pour entraîner mes hommes au combat, je les ferais participer à des raids lointains. Quelques belles victoires, au loin, et ton prestige dépasserait celui de Kleworegs... S'il faiblit, ensuite...

¿ C'est bien ainsi que j'envisageais l'avenir.

¿ Ne te fie qu'à toi, ou à nous deux. C'est ainsi que tu seras fort.

RETOUR AU LIVRE I, la suite, demain

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Je reprends ici le premier livre pour vous présenter ici sa deuxième partie.

L'ensemble du 1er livre sera bientôt disponible, en 1 seul bloc, téléchargeable sur votre e-book en pdf ou html

HONNEURS ET BLESSURES

La nuit était déjà avancée. Le défilé avait pris fin à la lueur mouvante des torches sous la brise. Fatigués, heureux, ils étaient rentrés dans l'enceinte. Des feux dansaient partout. On célébrait les guerriers à grand renfort de cris joyeux et d'hymnes.

On avait descendu avec précaution les huit blessés gisant, à moitié inconscients, au fond des chariots, et exposé sur les autels les armes des trois tués au combat. é la vérité, seuls deux y avaient péri. Le troisième, blessé à mort, avait souffert deux longs jours enfiévrés avant de les rejoindre. Lui si brave ! ? Cette dure agonie devait châtier une lâcheté tue aux hommes, sue des dieux. Sa mort en avait été moins noble. Son rang près de Thonros serait moins haut. Pourtant, sa lame lui avait expédié plus d'ennemis que celles des deux autres tombés pour le Joyau... Il déciderait. S'il pardonnait cette couardise cachée, cela se saurait un jour...

Il y avait trois morts à déplorer. Il y avait en revanche, pour se réjouir et exulter, abondance de naissances, tant chez les neres que les wiroi. La liesse régnait dans le c¿ur des arrivants. Certains l'éprouvaient deux fois. Ils accueillaient en leur foyer un nouveau venu.

La plupart seraient dans l'immédiat sans influence. C'était le cas des filles, de ceux qui mourraient en bas âge (Le village avait beau être riche et bien situé, la maladie prenait son lourd tribut.), des stériles, ou de ceux qui n'accompliraient rien qui soit digne d'un chant. Ceux-ci avaient pourtant leur place. é l'âge d'homme, ils engendreraient des fils, pères à leur tour, maillons d'une immense chaîne de médiocres et héros, misérables et puissants, humbles et superbes, dans les générations sans nombre à venir. Au sein de celle-ci, seuls trois compteraient.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Aucun n'était né au retour de son père. Le premier fut, le lendemain, celui du prêtre. Dès qu'il se présenta, les matrones le reconnurent pour un garçon. L'orant récompenserait le porteur de cette bonne nouvelle ! Aussitôt, l'une d'elles se précipita hors de la pièce où la parturiente finissait son travail pour l'avertir.

¿ Ton fils est né ! ¿ Il y avait dans ce bref avis de quoi réjouir son c¿ur. Cette naissance prouvait le soutien des dieux à son genos. Elle en assurait la pérennité. Sur sa tombe s'accompliraient les obligations filiales. Ses traditions perdureraient. Son fils porterait bien haut, après lui, le nom de sa maison. Si son roi pouvait être aussi heureux ! Qu'il en ait un enfin, après toutes ses filles ! Les dieux ne permettraient pas qu'il n'ait jamais de mâle. Ce serait, sinon, la fin du wiks dépecé, à l'occasion de leurs mariages, en fiefs offerts à ses gendres. Il serait bon qu'il échappât à ce malheur. Pourvu que son intuition ait été juste et que Bhagos ait enfin écouté ses prières. Il sourit. Son roi aussi serait exaucé.

La matrone contempla, réjouie, son évident plaisir. Elle lui précisa, les yeux brillants, ce que tous les pères aiment à entendre : son fils lui ressemblait, était plein de santé, était né coiffé. Cette caractéristique rare était un signe d'élection, marque, dans la première caste, des futurs grands récitants. Le dieu des serments et de la parole ne porte-t-il pas un bonnet ? Les vieillards du clan, le voyant, le lui rappelèrent. Les autres prêtres, joyeux, le confirmèrent. Ce nouveau privilège appuierait leur prestige.

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