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Dompteur de mots

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  1. Mais on peut donner de l'existence à ce que l'on imagine par contre. C'est par exemple vrai de la réflexion que je suis en train d'écrire. J'ai d'abord imaginé ses constituants, puis je me suis mis à la tâche d'en effectuer un rendu via recours au langage. Appelons "invention" cette faculté de donner de la réalité à ce que nous imaginons. Je peux même imaginer de nouvelles variétés de fleurs ou de nouvelles races de chien que je pourrai obtenir par croisement. Je peux certainement aussi appliquer ma faculté d'invention à l'idée d'un être divin, auquel je ne pourrai certes pas donner de réalité physique, mais à tout le moins une réalité conceptuelle, sociologique, psychologique, religieuse, etc. Par les rites, par la prière, par les temples, par tous les gestes que les hommes posent en son honneur, Dieu est en quelque sorte porté à la réalité. Est-ce que cette réalité a une composante physique ? Non. Le fait qu'il puisse découler d'une faculté d'invention lui enlève-t-il de la valeur ? Non. Ce qui lui enlève ou lui donne de la valeur (je ne parle évidemment pas d'une valeur objective), c'est la propension qu'ont les hommes à en entretenir la réalité par leurs gestes et leurs pensées. Mais dire que l'homme crée Dieu, n'est-ce pas un énorme blasphème ? Cela dépend. Si on peut affirmer que c'est l'homme qui amène Dieu à la réalité, on peut aussi affirmer que ce qui amène l'homme à amener Dieu à la réalité, c'est quelque chose qui dépasse l'homme. Et c'est ici que le mystère de la foi s'interpose, par lequel l'homme s'invente la condition, le lieu, la nécessité de sa propre invention. Mais cette chose première qui se tient à la limite de mon invention et de mon intuition, je ne peux pas l'appeler "Dieu" puisque je ne l'ai pas encore inventée, je ne l'ai pas encore amenée à la réalité. Dieu ne devient Dieu qu'au travers de ma prière, de mes rites, de mes gestes, etc. Envers ce mystère de la foi, il convient donc d'observer la plus stricte sobriété de mots, la plus grande pudeur. Il ne peut s'agir que de quelque chose de profondément et, puisque le mot me pend au bout du nez, d'irrémédiablement intime, quelque chose qui a trait à "l'incommunicable soi". Je ne peux pas en donner une preuve formelle, une preuve logique, une preuve rationnelle. La logique et la raison concernent la cohérence des moyens et de la fin. Or, l'impulsion première de l'invention n'a ni moyens ni fin. Ce n'est que dans les discussions éthique particulières qui se posent dans le processus d'invention de Dieu que se posent les éléments logiques et rationnels: "comment je puis servir Dieu ? - en posant telle action - pourquoi ? - en vertu de tels et tels motifs et effets anticipés". Ou alors, si on admet que Dieu comporte en lui, même sous sa forme première et mystérieuse, une visée morale universelle, c'est soit que l'on a préalablement admis en soi et à son insu l'invention de d'autres hommes - auquel cas l'expérience originaire de la foi est court-circuitée; soit que l'on a la prétention d'être un prophète - c'est-à-dire d'avoir un accès extraordinaire et privilégié à la volonté de Dieu - donc d'être un surhomme.
  2. C’est-à-dire que son concept a une extension telle qu’il puisse s’appliquer à autre chose qu’à la thérapie psychanalytique. En revanche, la définition du transfert est indissociable de la psychanalyse, à savoir le déplacement des investissements issus de l’environnement enfantin vers l’analyste. Qu’il y ait des phénomènes de transfert entre les individus, voire entre les cultures, cela ne fait pas de doute. Que tous ces phénomènes doivent être passés dans la moulinette psychanalytique et être ramenés à l’éternel familialisme, cela est certainement plus douteux. Appelons « transfert » au sens général le mécanisme décrivant les phénomènes d’échange ou de transmission qui impliquent une certaine intimité relationnelle. Appelons « transfert psychanalytique » la déclinaison particulière de ce mécanisme sous l’égide du familialisme. On peut imaginer une foule d’autres explications que celle du familialisme pour expliquer les phénomènes de transmission, parmi lesquels l’amour ou l’amitié. Évidemment, on peut fort bien ramener ces deux derniers au familialisme mais ma conviction profonde est que le familialisme ne désigne pas le mode de fonctionnement essentiel du désir et de l’amour humain, mais bien seulement certaines de ses intrications conflictuelles possibles. Pour tout dire, la psychanalyse instaure le familialisme comme une espèce de signifiant despotique. Comme le dit Deleuze : « L’inconscient cesse d’être ce qu’il est, une usine, un atelier, pour devenir un théâtre, scène et mise en scène. Et pas même un théâtre d’avant-garde, comme il y en avait au temps de Freud, mais le théâtre classique, l’ordre classique de la représentation. Le psychanalyste devient metteur en scène pour un théâtre privé – au lieu d’être l’ingénieur ou le mécanicien qui monte des unités de production et d’anti-production. » Il y a donc en effet un transfert au sens général qui s’établit entre « enseignant » et « apprenant ». Et en âge scolaire, on peut spéculer assez aisément que ce transfert doit certainement comporter de ces intrications familialistes que décrit la psychanalyse, puisque l’individu est encore à dépatouiller les composantes de son Désir du milieu qui le retient. Devenir un adulte ne consiste-t-il pas justement en ceci, de parvenir à faire s’exprimer ce Désir hors des intrications familiales ? Il n’est certainement pas exclus non plus que ce type de transfert puisse avoir lieu plus tard, sous une forme refoulée pour des personnalités conflictuelles, ou même sous une forme assumée, pour des personnalités qui trouvent une forme de résolution par procuration, comme lorsque qu’un apprenant dit d’un mentor qu’il a été comme un père pour lui. Mais on peut penser aussi que ce schéma ne s’applique pas du tout, ou du moins pas essentiellement, peut-être qu’anecdotiquement dans plusieurs cas. Il est beaucoup question de l’apprenant lorsqu’on parle de phénomènes de transfert mais qu’en est-il de l’enseignant ? Est-ce que l’enseignant ne doit pas également être mis en jeu, ne peut-il pas porter une partie de la responsabilité de ce qu’un transfert puisse tourner au familialisme ? Ne peut-il pas lui-même projeter ses propres intrications familiales sur la relation ? Ça me semble évident. Une caractéristique notable des bouquins de psychanalystes est qu’ils adoptent un ton résolument paternaliste. Pour un lecteur dont la culture n’est pas assez large pour lui permettre de conserver une distance critique par rapport au flot de références que les psychanalystes passent à leur moulinette, ce paternalisme peut certainement devenir hypnotique, fascinant, séduisant, irrésistible. Paradoxalement, cela induit pour le lecteur une posture qui est contraire à ce que devrait être la visée ultime de la psychanalyse, à savoir aider l’individu à développer son autonomie. Bien sûr, un ouvrage de psychanalyse vise aussi à exposer la doctrine, à exposer des raisonnements, et pour cette fin, tout philosophe injecte aussi dans ses œuvres une certaine dose de fière arrogance. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’à ce titre, certains philosophes aient aussi une allure paternaliste – pensons seulement au Socrate de Platon. Mais cela n’est pas un argument pour la psychanalyse, mais plutôt contre Platon. Au final, il n’en reste pas moins que les psychanalystes font souvent preuve, sur cet aspect, de complaisance. Même si des éléments de familialisme peuvent effectivement se glisser au sein des relations entre enseignant et apprenant, dans la presque totalité des cas, il ne sera pas utile de les évoquer. Cela pour la bonne raison que la plupart du temps, il s'agira et pour l'enseignant et pour l'apprenant de travailler sur leur relation dans ce qu'elle a d'original et de singulier. L'exploration de ces composantes familialistes n'aura d'utilité réelle qu'en cas de névrose de part ou d'autre, une névrose qui empêcherait justement l'avènement d'une relation originale et singulière. On voit bien ici en quoi consiste l'arrogance et l'impudence de la psychanalyse : elle saisit les solutions qu'elle propose pour des cas d'exception et les étends à l'ensemble des cas possible, en une manière de vouloir guérir l'humanité. Cette façon de donner à la psychanalyse une immanence épistémologique est certainement compréhensible d'un point de vue intérieur à la discipline, car elle définit le terreau d'application de la doctrine. Mais à l'esprit du sujet dont le labeur consiste à bâtir sa propre autonomie, c'est une contrainte inadmissible. Va pour les situations thérapeutiques où il s’agit de pénétrer les intrications familialistes de l’individu névrosé. Mais en dehors de cela, ça devient un dogmatisme qui gomme la simplicité et la singularité de tout rapport humain. Il n’y a aucune logique, quelle qu’elle soit, qui puisse prétendre réduire tous les objets auxquels elle peut potentiellement s’appliquer. C’est vrai pour la science, qui ne peut réduire l’amour à ses équations, et c’est vrai pour la psychanalyse, qui ne peut réduire les rapports humains au familialisme. C’est vrai de tous les enseignements. La théorie n’est finalement que le support obligé de schémas qui visent à guider une pratique. Les dogmatistes paraissent ridicules parce qu’incapables qu’ils sont de se sortir de leur schémas de pensée, et ainsi d’appréhender la réalité intellectuelle d’autrui, ils décrivent les phénomènes intellectuels qui les habitent à partir du vocabulaire propre à leur dogmatisme. Et ils demeurent alors étrangers et suspicieux à leurs interlocuteurs. Celui qui sort de la prison du dogmatisme et qui sait que le monde ne s’arrête pas aux barreaux de sa cellule sait aussi du coup décrire son expérience avec recul. Décrire l’expérience psychanalytique, l’apprentissage de la psychanalyse via la notion de transfert, c’est... étroit. Au fond, l’essentiel de ton propos, une fois dénudé de toutes ses excroissances grossières, consiste à dire que la psychanalyse n’est pas qu’une théorie et qu’il faut la vivre pour la comprendre, ce qui, ma foi, comme je l’ai dit plus haut, est vrai de n’importe quelle théorie.
  3. Sans compter que je veux jouer à touche-pipi avec toi aussi, ce dont tu m'empêches effrontément.
  4. Il ne s'agit pas d'un protocole, mais bien d'une éthique. Un protocole est un ensemble d'usages imposés du dehors. Une éthique est une loi de l'action auto-imposée. Cela dit, je partage aussi votre éthique. Chacun a le droit de faire ce qu'il veut avec son temps de parole. C'est précisément ce que je fais en exposant mes exigences et en dénonçant vos hypocrisies. J'en assume les conséquences. Voilà qui est très spirituel. Tu suis le Sens là (avec un "S" majuscule) ?
  5. Ouiiii ! Dans mes bras grand escogriffe !
  6. Voir en page 5. Ce qui est formidable avec ton intervention, c'est que tu t'appuies sur des concepts définis et transparents autour desquels pourront s'articuler nos différences, donnant ainsi vie au débat et à l'échange philosophique.
  7. Oui bon... considérant que tu m'as littéralement envoyé promener plus tôt, et que tu es apparemment incapable de tenir compte de ce que Tison affirme, on ne se cachera pas que tu te fais ici sacrément hypocrite. Qu'est-ce que ça traduit au fond ? Une indolence. Une complaisance (ça vaut pour toi aussi Anna). Une volonté de renoncement, d'assimiler le débat philosophique à un cocktail dinatoire où les convives n'oseraient plus se toucher. Le débat philosophique est noble, et particulièrement lorsqu'il est viril, car il est l'expression pacifique de la différence. Je dis "particulièrement lorsqu'il est viril" car dans ce contexte qui est le nôtre, il est improbable que nos différences ne se traduisent pas en effusions viriles (mis à part entre membres du ReichKlub, car notre passion commune est inaliénable). Un débat philosophique doit être une grande orgie de l'esprit, où les membres copulent allègrement, se claquent les fesses, se tirent les poils, etc.
  8. 1-0 pour moi. Prochaine étape: faire caca sur la notion de transfert.
  9. Ton questionnement n'est pas clair Kristyal. Essaie de préciser si cela t'est possible. Même chose pour toi Leveilleur, je ne suis pas certain de ce que signifient tes deux questions.
  10. Si le but ultime est de découper, évidemment cela devient une activité insensée. Mais si ce découpage permet de développer des moyens techniques qui pourront servir des fins plus élevées, alors cela est fort utile. Je ne pense pas que Tison affirme que la linguistique saussurienne devrait être la fin ultime du langage. Seulement, cette théorie nous permet de mieux comprendre la façon dont fonctionne le langage. Qui a dit qu'une science devait, pour être utile, être accessible à tous ? La science médicinale n'est accessible qu'à une élite et ma foi, elle est fort utile à la collectivité. Sauf votre respect, il y a un peu de n'importe quoi dans votre analyse. Non. La science a toujours eu pour vocation de donner à l'homme une emprise sur son environnement. Comme la linguistique peut par exemple avoir pour vocation de donner à l'homme une emprise sur le devenir du langage. L'étude de la grenouille peut par exemple nous permettre de mieux comprendre de quelle façon elle s'insère dans son environnement, de mieux comprendre quelles sont les conditions qui rendent possible sa survie et par suite de favoriser cette survie.
  11. Je ne pense pas que tu ais en main tous les éléments pour juger de ceci. Mon attachement pour la psychanalyse a été profond, et je suis reconnaissant pour ce qui j’y ai trouvé. Bravo pour la bonne volonté : « tu ne veux pas comprendre. » C’est très impressionnant. Examinons-la donc ta réponse à XYZ : Cette notion de pulsion de mort est une grande niaiserie de la psychanalyse. Je n’y adhère pas le quart de la moitié d’une nano-seconde. C’est quelque chose qui va à l’encontre de tout ce que mon expérience m’a appris : à savoir que la chose que je suis cherche à persévérer dans son être de toutes les façons possibles. Les comportements autodestructeurs que j’ai eus dans ma vie ne résultaient que d’une sorte de cécité à l’égard de ce qui était susceptible de m’élever ou alors n’était qu’une façon d’attirer l’attention ou alors résultaient d’une impatience, d’un besoin de me hisser la tête hors de la merdosité ambiante afin de prendre quelques bonnes bouffées d’air frais, comme lorsque l’on prend une bonne cuite après une rupture amoureuse : c’est comme un hoquet de vie. J’ai même été suicidaire, ou du moins pré-suicidaire à un certain moment de ma vie : il y avait là l’expression d’une indignité, ou d’une honte. La honte d’avoir à traîner sa vie, à injecter dans la vie d’aussi pathétiques et morbides états d’esprit. La sensation insupportable d’être en train de souiller ce qui seul compte, ce qui seul nous anime, à savoir la vie. On se suicide pour la même raison que l’on fait un testament (chose étrange à dire) : parce que la vie n’est pas éternelle et que l’amour de la vie nous intime de la dignifier jusqu’au-delà de nous-mêmes. Tu me diras : d’où vient cette honte qui caractérise l’état suicidaire ? Certainement pas d’une ridicule pulsion de mort, mais tout simplement de la tristesse, laquelle résulte d’un amoindrissement de sa puissance de vivre, lequel résulte d’une accumulation de revers, de contraintes. Parce que le monde est fait d’accidents : les êtres entrent en collision. La vie est comme une poussée mais cette poussée est laborieuse; elle se fragmente en éléments qui tourbillonnent et entrent en collision. Comme les pensées d’une âme en ébullition. Et cette nature accidentelle de la vie, de quoi résulte-t-elle ? Pourquoi ne filons-nous pas tous en ligne droite, dans un chemin sûr, où il nous serait impossible d’entrer en collision ? Sans doute parce que de la sorte, nous ne serions pas vivants, mais bien morts. Sans doute parce que vivre, c’est un peu cela : filer dans le temps tout en faisant l’expérience de son relief. Et au-delà de ça et bien il n’y a plus de questions à se poser, il n’y a plus de points d’interrogation à dessiner. Nous ne pouvons pas penser au-delà de la vie; nous ne pouvons pas dire quoi que ce soit qui aille au-delà du principe même qui consiste à vivre. Alors pourquoi donc la psychanalyse a-t-elle besoin de franchir cette limite et d’expliquer la nature « accidentelle » de la vie par la pulsion de mort ? Et pourquoi diable a-t-elle besoin de faire pénétrer cette nature jusque dans les individualités ? Quelle est donc l’utilité de cette notion ? Pourquoi ne pas simplement affirmer que ses pensées sont obscurcies par la lutte constante contre des problèmes qui lui semblent insolubles ? On admet volontiers que le décès par un accident de voiture ne résulte pas d’une stupide pulsion de mort, vu la nature spectaculaire de la chose. L’arbitraire de la situation est exposé de manière brute. On ne songerait alors pas un instant à faire intervenir une explication psychique telle que celle de la pulsion de mort. Cependant, le décès par suite, qui n’est autre qu’une sorte de long et pénible accident, comme si la voiture, avant l’impact, s’était fragmentée en une multitude petits projectiles qui heurtent ensuite l’accidenté petit à petit. Voiture ou société, c’est toujours la vie qui nous rentre dedans. Seulement, lorsque c’est par le biais de la société, où de ces petits malheurs qui ne s’inséminent en nous que doucement, comme une voiture élastique dont l’impact ne s’imprimerait en nous qu’à retardement, et en une manière progressive, lorsque c’est par le biais de la société donc, l’impact n’est pas spectaculaire. C’est là tout le drame de la maladie mentale : on n’y croit que très peu, parce que la collision et l’effet n’ont pas une nature spectaculaire mais bien diffuse. Même l’accidenté a peine à y croire et se considère lui-même comme une loque dont la blessure est intrinsèque, et n’est donc plus une blessure mais bien une souillure congénitale. En espérant que lorsque tu affirmes qu’en philosophie tu « suis le Sens », il ne s’agisse pas de ce même type de sens… Mes opinions personnelles ne prennent pas le dessus comme tu l’affirmes. Seulement, je suis un être susceptible de variations affectives auxquelles je préfère, dans une certaine mesure, laisser cours. Ne serait-ce que dans un souci de transparence – pour les autres, mais aussi pour moi-même.
  12. Je pense que ce qui nous fait assimiler l'amour à la haine c'est que nous sentons bien que les deux émanent d'une même source, à savoir, si nous empruntons le lexique spinozien, le Désir (bien que Spinoza n'admettrait en aucun cas qu'amour et haine puissent être assimilés de quelque manière que ce soit). En effet, lorsque notre sensibilité est éveillée par une chose quelconque, en-dehors de la teinte émotive que prend cette sensibilité, nous pouvons ramener tous ces phénomènes sous l'égide du Désir. Autant l’amour que la haine ont pour effet général de nous pousser sur la scène du monde, de nous nouer aux choses. Le contraire du Désir, ou du moins de la sensibilité est l’indifférence. Devant un paysage qui me laisse indifférent, je ne ferai que passer. Devant un paysage qui suscite ma sensibilité, que ce soit sous la forme d’un dégoût ou d’une affection, je me trouverai soudainement lié, peut-être suffisamment pour que je m’y aventure, pour que j’y agisse, etc. Comme je viens de l'évoquer, amour et haine se distinguent plutôt dans la teinte émotive que prend cette sensibilité qui nous lie au monde, et évidemment, cette teinte émotive a des conséquences éthiques. Ce qui fait que vous avez en quelque sorte tous les deux raison lorsque vous parlez de l’amour et de la haine. La posture d’Anna a évidemment une visée quelque peu polémique. Par l’adjonction des deux opposés, elle nous confronte au paradoxe de leur origine commune en nous obligeant à réfléchir au-delà de nos acquis moraux. Tison, qui semble déjà avoir assumé cette réflexion, et qui doit en être plutôt à l’étape d’exiger que ces concepts se déclinent maintenant avec clarté, donc en-dehors de toute polémique, défend la différence entre amour et haine.
  13. Je vais développer au niveau de l’empirisme. Voyons voir si tu pourras nous faire une réponse articulée (si Cassandre applaudit, c’est que c’est loupé). Prenons un exemple: la biologie, par son empirisme, est apte à dégager les processus par lesquels l'arbre croît et produit des fruits - et ainsi à fournir à l'homme une clé afin d'influencer ce processus pour ses besoins (afin par exemple de rendre possible une agriculture fruitière). Mais cet empirisme ne prétend pas pour autant réduire l'arbre à cette seule réalité rationnelle. Cela n'est que le fait du rationaliste ou du scientiste. Pour le sujet qui nous concerne, il ne s’agit pas d’affirmer que la conceptualisation abstraite de la psychanalyse freudienne épuise le sujet de la vie intérieure, des pulsions, des désirs, etc. Seulement, la psychanalyse se veut assurément une méthode de compréhension des phénomènes de la psyché, de manière à fournir à l’homme une prise sur ces phénomènes, par exemple en aidant à traiter des maladies mentales. En clair, la psychanalyse est condamnée à demeurer instrumentale, à l’instar de la sociologie, de l’anthropologie ou de n’importe quelle autre science humaine. Elle ne peut en aucun cas prétendre épuiser l’espace de la vie intérieure, ni donc se substituer à l’autonomie individuelle (ce qui revient au même). Le danger de la psychanalyse, c’est précisément lorsqu’elle déborde de ce statut et qu’elle opère donc cette réduction dont je parlais. C. G. Jung a assurément été habité par cette tentation. Freud ? Possiblement. Lacan, je ne le connais pas suffisamment pour me prononcer. Mais lorsqu’Anna me décrit cette idée de la « transmission », il me semble là que l’on quitte certainement le domaine de l’instrumentalité de la psychanalyse, et qu’elle empiète alors sur l’autonomie de l’individu. Quant à moi, je me suis précisément distancié de la psychanalyse à cause de cette atmosphère étouffante que je viens d’évoquer. Le sexe y est entre autres enfermé dans la prison du familialisme, ce qui à la longue devient insupportable (ouais je sais, ça doit être parce que j’ai pas dénoué mon Œdipe). Alors que, zut, la pensée humaine n’est pas foncièrement psychanalytique, et que celle-ci n’est qu’un schéma d’analyse parmi d’autres pour réfléchir à son sujet. L’autonomie du sujet, l’autonomie philosophique, par laquelle l’homme se remet en question jusqu’en sa qualité même d’être pensant est intouchable, voilà tout. *** Il est intéressant de noter, Junior (désolé, mais je n’admettrai jamais que tu te sois arrogé le nom du moustachu auteur), que ton antirationalisme te place exactement dans la même position que l’athée par rapport au croyant, ou que l’anticonformiste par rapport au conformiste : c’est que tu te définis toujours au travers de ce que tu dénonces au lieu d’adopter une position originale. L’empirisme n’est pas mauvais et ne réduit rien du tout. L’empirisme est un instrument. C’est l’homme derrière les idées empiristes qui est susceptible de faire des réductions ineptes.
  14. Je me trompe ou cette transmission implique un état d'abandon ? Cela ne nécessite-t-il pas que le spectateur ait abandonné d'emblée son regard critique ? Autrement, le transfert n'a pas lieu et la transmission non plus n'est-il pas ? Il a pourtant écrit des ouvrages littéraires, lesquels n'impliquent certainement pas des phénomènes de transfert. Comment doit-on alors les aborder ?
  15. L'astuce, Zenalpha, c'est que la psychanalyse se veut empirique*. Freud était un empiricien. C.G. Jung statue également dans son autobiographie qu'il se considère d'abord et avant tout comme un empiricien. La psychanalyse n'a pas pour objectif d'évoquer poétiquement les espaces subjectifs de la psyché, mais bien d'établir des schémas rationnels de modes de fonctionnement de l'inconscient - ou plutôt des modes relationnels entre la conscience et l'inconscient. Le même C.G. Jung affirmait également qu'il avait en horreur les auteurs qui se perdaient dans un charabia incompréhensible. La clarté était primordiale pour lui. *Évidemment, ça ne signifie pas pour autant que l'empirisme psychanalytique soit de même nature que l'empirisme des sciences naturelles. Il est plutôt de la nature des sciences humaines. C'est donc un empirisme qui se définit au sein d'un espace épistémologique où une certaine instabilité est inévitable, vu la nature humaine.
  16. La blanche colombe ça c'est toi ? :smile2: Alors, on a une bonne opinion de soi-même ? Sans blague, permets-moi de te rappeler que dans notre relation tumultueuse, la blanche colombe a été la première à me badigeonner d'insultes. Je n'ai jamais affirmé que tu n'avais pas le droit de t'exprimer en philosophie, j'ai seulement affirmé que tu n'en rencontrais pas les exigences. Quant à tes posts, je ne demande jamais qu'ils soient effacés, mais seulement transférés en section poésie, c'est-à-dire là où ils appartiennent légitimement. Ton intervention sur Heidegger m'a bien amusée et je trouvais qu'elle était très emblématique de ta relation avec la philosophie. D'autre part, ton tempérament facilement excitable et ta tendance à déceler des complots partout m'a poussé à commettre cette coquette parodie. Bon je vais pas commenter le reste de la logorrhée, pour la bonne raison que ce n'était pas particulièrement intéressant, mis à part ceci: Non, puisque la construction elle-même est un palliatif à la haine. Une argumentation, même si elle a un caractère franchement viril, est déjà un acte d'amour. Or, avec toi, il est impossible de mener un débat, d'argumenter, d'échanger des points de vue - sauf évidemment si ton interlocuteur t'es déjà acquis, ou si cette acquisition semble à portée de main. C'est ma foi une forme de haine tout à fait vicieuse, ou du moins dans un contexte philosophique. En poésie, cette question ne se pose pas puisque la poésie ne prend pas la forme d'un débat ou d'un dialogue, mais plutôt celle d'un cri (ou d'un chant pour la poésie plus tempérée). Non seulement tu rends le débat impossible mais en plus, tu le parasites et encore en plus, tu excites le ressentiment ambiant à l'égard de ceux qui peuvent à bon droit être appelés des chevaliers de la philosophie - je parle évidemment de ceux qui font partie de notre Philosophie und kultur Reichklub dont Heidegger est la figure emblématique et le modèle. C'est peut-être vrai. Je suis prêt à l'envisager. Mais démontre-le. Désosse-moi, argument par argument. Et de grâce, fais-le sans fautes d'orthographe et de grammaire (une courtoisie mon Grammatik und rechtschreibung Reichklub).
  17. Ma foi, il se peut fort bien que le sexe soit l'une des forces motrices autour de laquelle l'individu et la société se construisent, autour de laquelle l'humain travaille à aménager un espace tel qu'il puisse accueillir et rendre pérennes les produits de la sexualité (produits que nous sommes). Ce qui revient à dire qu'il est aussi fort possiblement l'une des forces motrices en vertu de laquelle nous pensons. Que le bien penser le nécessite, en fin de compte.
  18. Cela m'a pris du temps mais tu constateras que je ne t'ai pas négligé Déjà ! Nous avons eu des questionnements, mais cela constituait-il vraiment de la philosophie ? Je pense qu’il y a un pas de plus à franchir avant que cela ne soit de la philosophie. De la même façon que l’on ne peut dire qu’avoir une bonne intention constitue de l’éthique. Encore y’a-t-il un travail à effectuer autour de cette intention pour que cela devienne une réflexion, puis une action dont on puisse dire qu’elles ont un caractère éthique. J’ai d’ailleurs commencé à conceptualiser ceci dans mon dernier message à Anna. Non, cela ne garantit effectivement rien. De même que l’enseignement des techniques de la peinture ne garantit pas que l’on obtienne au final un peintre compétent. Mais ces techniques n’en sont pas moins indissociables de cette activité. Et de grâce, qu’on ne me sorte pas encore l’argument de l’autodidacte : l’autodidacte ne l’est que par rapport à un système académique. Dans les faits, il est pratiquement impossible que cet autodidacte ne se soit jamais intéressé à d’autres peintres pour apprendre d’eux, et qu’il n’ait jamais glané, çà et là, quelques techniques. De même qu’un cours d’histoire de l’art ne garantit pas que l’on obtienne au final un parfait amoureux de l’art. Mais il n’en reste pas moins qu’un cours d’histoire de l’art, où l’on examinerait par exemple les grandes peintures sur plusieurs siècles n’a pas seulement un contenu technique. Il y a là aussi une manifestation d’amour de la peinture. Parler d’une œuvre, de ce qu’elle peut signifier, tisser une pensée autour de cette œuvre, cela ne se fait pas sans amour. Si l’analyse d’une œuvre artistique ne peut ultimement susciter l’impression qui se noue dans la plus profonde intimité de l’individu lorsqu’il se trouve touché par cette œuvre, elle est susceptible en revanche de lui manifester la multiplicité de ses facettes, sa nature réfléchissante et, en bout de piste, son caractère hautement ineffable en quoi consiste justement sa poésie. Elle peut fournir à l’étudiant les outils dont il a besoin pour développer cette nuée d’impressions qui peut-être l’habitent mais qu’il ne parvient pas à mener à maturité. Car je ne crois pas en cette vision romantique selon laquelle une œuvre d’art devrait nous frapper de stupeur dès le premier abord et nous chavirer le cœur, nous faire tomber en pâmoison. C’est une vision qui est évidemment parfaitement en phase avec le phénomène du narcissisme contemporain, où l’instantané est privilégié par rapport à des sentiments plus racinaires. Au contraire, certaines de mes œuvres favorites m’ont d’abord repoussé. Disons qu’habituellement, l’œuvre intrigue. Et ce sentiment demande alors à être développé par un certain travail. Ce travail peut consister à se renseigner sur l’auteur, à cerner le contexte d’où a émergé l’œuvre. Parfois, ce sentiment ne mène à rien. La curiosité ne s’est épanchée qu’erronément. Mais parfois, cela se développe en un amour véritable. Tison parlait de Habermas l’autre fois. C’est la même chose avec l’art contemporain : celui-ci demande souvent à être contextualisé pour être pleinement apprécié, ou du moins il demande de l’espace et du temps pour grandir en soi. Est-ce mal ? Cela me fait penser à un film que j’aime énormément : The New World, du cinéaste américain Terrence Malick. Le film en question décrit l’histoire d’amour qui se tisse d’abord entre un officier anglais débarqué dans une Virginie inexplorée par l’homme blanc, et une princesse iroquoise. Leur amour est spontané, violent, romantique, emporté… et empoisonné. Les bases sont fragiles. Comme tous les amours qui ne s’appuient que sur ce type de convulsions, et qui ne se fructifient pas dans un travail, dans un labeur amoureux, leur relation cède. L’officier part disperser sa mélancolie dans des missions d’exploration. La princesse, qui a tout sacrifié pour cet amour, sombre dans une dépression épouvantable, et est chassée de sa tribu. Au bout d’un moment survient un gentilhomme anglais qui remarque la princesse. Il est intrigué par elle. Il lui fait une proposition. La princesse accepte mais elle le prévient : « je ne t’aime pas ». « Tu apprendras à m’aimer », lui répond le gentilhomme dans un curieux élan de confiance. Ils développent alors un amour reposant sur l’amitié et sur le travail, explicitement représenté dans le film par le travail de la colonisation : défrichage, mise en place d’une agriculture naissante, etc. Les deux partenaires apprennent effectivement à s’aimer, et la princesse recouvre sa joie de vivre. C’est un amour empreint de pudeur et de sobriété. Et bien voilà : l’amour d’une œuvre d’art – du moins celui que je prône – se tisse à même le labeur que l’on entretien autour de cette œuvre. Le point de départ de cette relation est certes un point chargé de symbolisme, puisqu’il marque le début de l’union, mais il n’a pas l’espèce de profondeur mystique que l’on veut bien parfois lui donner. Et c’est la même chose en philosophie : on parle beaucoup de l’intuition, l’intuition et encore l’intuition, mais on oublie le labeur, lequel est tout, finalement. J’en reviens à mon cours d’histoire de l’art : parler d’une œuvre ne peut donc se substituer à la relation d’amour que l’on peut entretenir avec une œuvre. En revanche, parler d’un œuvre est tout de même une manifestation d’amour, à moins que le discours ne soit désengagé. De même que l’enseignement philosophique théorique ne peut se substituer à la relation d’amour qu’il peut se tisser entre un homme et une pensée, en revanche, cet enseignement est susceptible de manifester ce type d’amour. L’enseignant, en portant la philosophie, en s’en faisant le défenseur, le gardien, manifeste cet amour. On ne peut enseigner l’amour, on ne peut que le manifester et espérer que cette manifestation fera son impression. Maintenant, que la philosophie soit actuellement mal enseignée, je veux bien mais cela est un autre débat. La philosophie, au travers de l’enseignant, prend l’étudiant par la main et lui déclare son inclination. L’étudiant lui répond « mais je ne t’aime pas ». L’enseignant ne peut que lui dire « essaie et tu apprendras peut-être à m’aimer » (puisque de nos jours, les amoureux ne peuvent plus faire preuve de l’arrogance d’antan). Et les voilà qui défrichent ensemble et qui peut-être mettent en place les fondations de leur amitié nouvelle. Voilà quelle fut ma réponse officielle à l’étudiant en question : « Ma méthode d'étude n'est pas si différente de la vôtre […] La meilleure façon d'étudier la philosophie, et d'en retenir quelque chose, c'est de la ramener à soi-même, de la ramener au cœur de ses propres préoccupations. En matière d'éthique, cela est facile: nous nous sommes en effet tous déjà demandés de quelle façon il convenait de mener notre vie. Or, les doctrines que nous étudions fournissent à ce titre des occasions de réfléchir à cette question fondamentale. Il faut à ce titre oublier momentanément tous nos acquis, oublier tout ce que nous savons (ou presque !), et s'abandonner complètement pour réfléchir avec l'auteur, et non pas tenter de tâter ses écrits à distance. En sciences de la nature, il s'agit d'observer les phénomènes de l'extérieur, alors que la philosophie est plutôt une affaire d'intériorité. Le signe que cela a été atteint, que l'on a ramené un texte à soi-même, que l'on s'est abandonné à la pensée de son auteur, c'est qu'il provoque en nous quelque chose comme un frisson, une émotion en tout cas. Mais ça n'est pas facile. J'espère que tout ceci n'est pas trop vague et j'espère vous avoir aidé. »
  19. J'ai aussi eu ma période psychanalytique. Dieu merci, j'en suis sorti. Ce n'est pas parce que "les gens" - en l'occurrence le public - trouvait que sa vie était admirable qu'elle lui était effectivement sensée. De toute évidence, Williams n'y croyait plus à cette vie. Mais peut-être Anna tires-tu le sens de ta vie de l'image que tu projettes et de l'opinion qu'on se fait de toi ? Récemment oui. Tu as subi une transformation. Tu es soudainement devenue sèche, toi dont les circonvolutions étaient si bien lubrifiées.
  20. Toujours cette arrogance qui sonne faux. Et qui vire lentement en pure impertinence. Tu as eu de meilleurs jours Anna.
  21. C'est une manière de conserver un certain sentiment d'urgence dans la réflexion. Il ne me vient pas en tête d'exemples de suicide qui ne ferait pas intervenir cette relation. Ridicule. Au contraire, la cause de la douleur, c'est précisément le choc du Désir qui l'anime et des contraintes qui empêchent l'expression de ce Désir. Le langage peut parfois ressembler à un kaléidoscope dont la fragile construction se métamorphose au moindre clignement de l’œil. C'est que nous avons parfois le chic de faire varier ses formes de manière à constituer l'image que nous voulons bien avoir sous les yeux, plutôt que celle que l'on a voulu nous montrer. Nietzsche mettait d'ailleurs en garde le lecteur à ce sujet, en affirmant qu'il ne fallait se contenter de saisir ce que l'on a dit, mais bien ce que l'on a voulu dire, ce qui est fort différent. Omnibus, parabello filiatus. Je me demande ce que tu essaies d'établir avec cette nouvelle arrogance qui sonne faux...
  22. Qu'est-ce que ça signifie ? Que le sens est intrinsèque à nos actions. Que chacune de nos actions contient son propre sens ? Ou alors que le sens découle de ce que notre volonté reconnaît l'effet de sa décision dans nos actions ? Autrement dit, qu'agir selon sa volonté est porteur de sens ? Mais qu'en est-il du suicidaire ? N'agit-il pas selon sa volonté tout en perdant le sens de sa propre existence ?
  23. Le seule vue d'un bouquin de Lacan me donne la nausée. Derrida j'ai pas encore essayé mais on me l'a déconseillé plus d'une fois. Quel bouquin recommandes-tu de Cioran pour s'y introduire ? C'est le Crépuscule des pensées que j'ai essayé, je trouvais le titre sympathique.
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