Aller au contenu
  • billets
    4
  • commentaires
    8
  • vues
    92

Chapitre I. DO (3)


Don Juan

14 vues

Musashi gardait les yeux fixés sur le bassin. Le chant de l’eau tombant de la bouche de pierre semblait apaiser ses tensions. Les paroles de Takuan continuèrent de résonner en lui.

Il finit par demander :

— Quelque chose d’ancien, quelle est cette chose, Takuan ?

— Oui, plus ancien que ton nom. Plus ancien que tes idées sur toi-même. Plus ancien même que les récits par lesquels les hommes se donnent l’illusion d’être différents du reste du vivant. Sans doute faut-il le chercher dans les racines de notre espèce. Dans les traces de notre origine.

Un insecte tournoyait au-dessus de l’eau stagnante. Le maître le suivit un instant du regard. Musashi sentait que son maître évoquait des questions auxquelles il n'avait jamais réfléchi.

— Observe un chien séparé de celui qui le nourrit. Observe un cheval privé trop longtemps de son compagnon d’écurie. Observe même certains oiseaux lorsque leur partenaire disparaît. Tu y remarqueras la peur, l’agitation, la perte de sommeil, l’attente, et cette étrange douleur que les hommes aiment recouvrir de mots plus nobles. Ou peut-être n'est-ce pas une question d'amour pour les mots, mais d'un besoin de dénier certains aspects de notre constitution.

Musashi écoutait en observant le sol. Des chenilles rougeâtres serpentaient à la queue leu leu entre les feuilles qui recouvraient les pierres plates de la cour. Il releva lentement la tête lorsque il trouva les mots qui se bousculaient en lui.

— Vous réduisez donc l’amour à des réflexes et des pulsions instinctives qui relèvent de notre origine animale ?

Le maître sourit avec tendresse et ses lèvres s’entrouvrirent juste assez pour que le jeune samouraï remarque l’éclat de l’émail de ses dents.

— Non. Ce sont les hommes qui ajoutent sans cesse des mots immenses à des mécanismes qu’ils supportent mal de reconnaître. Lorsqu’ils croient parler d’amour, ils parlent souvent de désir et de possession. Ils parlent aussi d'incomplétude sans pouvoir véritablement accepter ce constat.

Musashi sentit monter en lui une irritation familière. Cette manière qu’avait le vieil homme de parler calmement des choses les plus douloureuses lui donnait parfois l’impression d’être disséqué vivant.

— Pourtant, dit-il, il existe des attachements qui dépassent le simple besoin.

— Bien sûr. Lorsqu’il s’agit de trouver quelque chose à offrir et non à prendre.

— Alors pourquoi parler de chaînes ?

Le maître posa son couteau. Longtemps il ne répondit pas. Musashi se demanda s’il avait eu raison de venir troubler le maître des lieux en cette heure du jour.

— Parce qu’un attachement, reprit-il soudainement, devient dangereux dès que l’esprit commence à confondre ce qu’il aime avec ce dont il dépend pour préserver l’image qu’il a de lui-même.

Une expression de perplexité passa sur le visage de Musashi.

— Beaucoup d’hommes ne souffrent pas seulement d’être quittés. Ils souffrent surtout de découvrir qu’ils avaient secrètement remis leur stabilité intérieure entre les mains d’un autre être.

Quelques feuilles glissèrent sur les pierres du jardin sous la poussée d’un souffle rasant. Un merle lança son chant depuis le mur d’enceinte.

— Et vous ? demanda soudain Musashi. Avez-vous aimé quelqu’un au point de devenir dépendant ?

Pour la première fois depuis son arrivée, le vieux sage demeura parfaitement immobile. Les oiseaux s’étaient tus. Puis il reprit lentement une branche entre ses doigts.

— Oui, dit-il simplement.

Comme si ce « oui » était un regrettable aveu.

0 Commentaire


Commentaires recommandés

Il n’y a aucun commentaire à afficher.

Invité
Ajouter un commentaire…

×   Collé en tant que texte enrichi.   Coller en tant que texte brut à la place

  Seulement 75 émoticônes maximum sont autorisées.

×   Votre lien a été automatiquement intégré.   Afficher plutôt comme un lien

×   Votre contenu précédent a été rétabli.   Vider l’éditeur

×   Vous ne pouvez pas directement coller des images. Envoyez-les depuis votre ordinateur ou insérez-les depuis une URL.

Chargement
×