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Prologue


Don Juan

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Le vieux corbeau était revenu. Depuis plusieurs jours, il apparaissait à la même heure. Il se posait sur la branche la plus haute du grand pin qui dominait le jardin, observait les alentours quelques instants, puis disparaissait à nouveau derrière les collines. Takuan leva les yeux vers l'oiseau. Le corbeau tenait quelque chose dans son bec. Un insecte peut-être. Ou un petit morceau de chair trouvé sur quelque chemin.

Le vieil homme suivit son manège sans véritable curiosité. Depuis longtemps déjà, il avait appris qu'il n'existait presque aucune différence entre regarder attentivement un corbeau et regarder attentivement un homme. Tous deux cherchaient quelque chose. Tous deux craignaient quelque chose. Tous deux passaient une grande partie de leur existence à poursuivre ce qui leur semblait indispensable.

Le vent glissa entre les branches basses du jardin. Quelques feuilles mortes traversèrent lentement les pierres ratissées. Takuan reprit son travail. Une jeune pousse avait émergé à un endroit qui ne convenait pas. Il la coupa d'un geste calme. Puis une seconde. Puis une troisième. À mesure que les années avaient passé, il avait fini par préférer la compagnie des arbres à celle des hommes. Non parce que les arbres étaient plus sages. Mais parce qu'ils étaient plus sincères. Un pin ne prétendait jamais être un érable.

Même les herbes folles semblaient accepter leur condition avec davantage de simplicité que bien des êtres humains. Un léger sourire passa sur son visage. Cette pensée lui revenait souvent. Et chaque fois elle lui paraissait à la fois injuste et exacte. Car les hommes souffraient d'un privilège étrange. Ils possédaient l'imagination. Grâce à elle, ils pouvaient bâtir des temples, composer des poèmes, transmettre des enseignements, créer des mondes invisibles. Mais grâce à elle également, ils pouvaient passer toute une existence à se méprendre sur eux-mêmes.

Takuan posa son outil. Au bord du bassin, une colonne de fourmis transportait avec obstination les restes d'un insecte mort. Rien ne semblait pouvoir les distraire de leur tâche. Le vieil homme les observa un moment. Puis il songea aux seigneurs qu'il avait connus. Aux guerriers. Aux moines. Aux marchands. Aux courtisanes. Tous persuadés d'agir librement. Tous convaincus de comprendre les raisons de leurs choix. Et pourtant… combien d'entre eux avaient réellement vu ce qui les faisait agir ? Combien avaient distingué leurs peurs derrière leurs certitudes ? Leurs blessures derrière leurs ambitions ? Leurs besoins derrière leurs idéaux ?

Le vent se leva légèrement. Une feuille d'érable vint tourner sur l'eau sombre du bassin. Pendant quelques instants, Takuan suivit les cercles qu'elle dessinait à la surface. Puis son regard se perdit au-delà du jardin. Il se demanda combien d'hommes mouraient sans jamais rencontrer véritablement celui qu'ils prétendaient être. La question était ancienne. Plus ancienne que lui. Plus ancienne que les doctrines. Plus ancienne peut-être que les religions elles-mêmes.

Depuis toujours, les hommes semblaient avancer accompagnés de personnages invisibles dont ils ignoraient souvent l'existence. Ils parlaient de liberté. Ils parlaient d'amour. Ils parlaient d'honneur. Mais derrière ces mots se tenaient parfois d'autres forces. Plus discrètes. Ancestrales. Plus difficiles à regarder. Le vieux maître soupira. Non par lassitude. Plutôt comme quelqu'un qui retrouve une énigme familière.

À cet instant précis, un bruit de pas résonna derrière le portail extérieur. Takuan ne se retourna pas immédiatement. Le vent venait de changer.

Et il lui semblait déjà reconnaître celui qui approchait.


 

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