Quelques repères chronologiques :
- 1894-1896 : massacres hamidiens. Quelques manifestations et insurrections paysannes anti-fiscales et anti-kurdes donnent lieu à une riposte enclenchée par Abdul Hamid.
- 1905-1907 : guerres arméno-tartares. Luttes interethniques sur les frontières de la Turquie et de la Russie.
- Juillet 1914 : la Turquie ottomane entre en guerre aux côtés de l'Axe et surtout contre la Russie, son ennemie traditionnelle. Au 8e Congrès d'Erzerum, des Arméniens refusent de remplir leur devoir de citoyens de s'engager dans l'armée.
- Octobre 1914 : près de 5000 volontaires, sous le commandement du prince Arghoutian et de chefs fédaïs, sont mises sur pied pour aider à la libération de l'Arménie turque.
- Janvier 1915 : les soldats arméniens sont désarmés, affectés à des bataillons de travail puis exécutés. Les fonctionnaires sont démis de leur poste et privés de passeport intérieur.
- Mars 1915 : déclenchement d'un plan d'éradication totale de la « race » arménienne sous prétexte d'une insurrection à la citadelle de Van.
- 24 avril 1915 : rafle de 650 notables dans la capitale.
- Mai 1915 : Talaat Pacha donne l'ordre de déplacer les Arméniens, accusés de trahison et d'espionnage « des zones de guerre vers des centres de réinstallation ».
On cherche encore toutes les explications à ces évènements, mais on peut déjà dégager deux axes, les effets de la guerre contre la Russie, les Arméniens étant taxés de pro-Russes, et le développement d'un courant ultra-nationaliste hostile à l'état-mosaïque de l'époque. Les Arméniens constituaient un peuple replié sur lui-même, plutôt rural (90% se trouvent en zone rurale) et attaché à des valeurs traditionnelles, mais aussi très ouverts dans les villes aux progrès techniques développés dans les cités européennes. De confession chrétienne, il ne correspondait pas au modèle pro-musulman que cherchait à développer le gouvernement Jeunes-Turcs.
Au XIXe siècle, les Arméniens se concentrent dans le sud de l'empire russe et une partie de l'empire ottoman (deux millions dans la zone dite « Plateau arménien », une partie de la Galicie et de l'Asie Mineure, ainsi que Constantinople) : ils font déjà l'objet de massacres en 1894-1896, représentant selon les officiels turcs la punition de « séditieux ». Malgré leur nombre, ils sont considérés comme une minorité. Près de 80% vivent dans des vilayet (villages) de zones hostiles et développent pour leur survie un mode de vie autarcique, autour d'un patriarche (les « maisonnées » comportent jusqu'à soixante-dix personnes, avec prédominance des hommes liés au patriarche, le danouder. Les hivers rudes font que ces populations vivent d'élevage, d'apiculture et d'artisanat, lequel est développé par certaines familles dans des cités turques.
Ce qui a déclenché des représailles contre ces populations ce sont les échecs des offensives turques contre la Russie notamment durant l'hiver 1914-1915. On généralise la défection des Arméniens (ils furent moins nombreux à déserter en tout cas que les Turcs). Les officiers humiliés utilisent les Arméniens comme boucs émissaires et c'est l'armée qui enclenche les déportations à partir de la région d'Erzerum, région où se concentre l'essentiel des combats, en commençant par prendre en otage deux cents Arméniens des environs d'Otli, internés ensuite à Erzerum avant d'être exterminés. Il s'en suit trente pendaisons après la défaite de Sarikamis.
Le 10 février, Sétrak Pastermadjian, le directeur adjoint de l'agence de la Banque ottomane d'Erzerum, est assassiné ; son frère, député, travaillait pour le compte des Russes. Comme les Arméniens ne bronchent guère, les pillages et les viols se généralisent dans les zones rurales, réalisés par les bataillons de çete (membres de « l'Organisation spéciale ») . La raison invoquée ce sont les 30 181 villageois (sur deux millions d'Arméniens) qui ont rejoint les forces russes en profitant du repli des troupes.
Les opérations obéissent à un schéma récurrent dans le Haut plateau, puis dans les autres zones et les grandes villes : on rafle les notables en justifiant d'une insurrection (il s'agit d'obtenir par la torture des « révélations compromettantes » censées justifier ce qui va se produire). Le ministère de l'Intérieur prétexta la découverte de bombes et d'une conspiration pour commander des déportations de population. Les fonctionnaires ayant été destitués, les autorités utilisent notamment le télégraphe pour donner des ordres qui ne laissent pas de traces. De mai à juin 1915, les régions sont vidées une à une, les populations sont triées puis traînées, après liquidation des hommes de plus de quinze ans, vers les déserts de Syrie et d'Irak, où elles sont parquées dans des camps ou entassés dans des cavernes, parfois brûlées vives ou entassées sans nourriture. Bien peu survivront.
é partir de l'hiver 1915-1916, les derniers groupes en Cilicie et provinces occidentales sont acheminés vers les déserts dans des wagons à bestiaux, puis à pied.
Selon les Arméniens, près de 1 500 000 d'entre eux périrent ; 800 000 selon les autorités turques. Entre 600 000 et 800 000 rescapés ont fui vers le Caucase ou l'Iran. Certaines familles turques ont caché des femmes et des enfants arméniens.
La question du génocide arménien, remise en lumière par la demande d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, peine à être éclaircie. La Turquie hésite encore à reconnaître l'ampleur des massacres et à ouvrir ses archives.





