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Marc Galan

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Tout ce qui a été posté par Marc Galan

  1. ¿ Je ne reviendrai pas sur ma décision. Son visage ne se détendit pas. Jamais il n'avait vu une telle haine sur un visage de femme. Il se sentit misérable. Il se voulut implacable. Il haussa le ton. ¿ Je ne changerai pas d'avis. Tu as compris ! Elle garda le même masque impénétrable. Ses paupières étaient gonflées, grosses de larmes que son orgueil ne laisserait jamais couler. Il essaya de se justifier : ¿ Ecoute, dhugter mene, crois-moi. Belonsis fera un époux parfait. Il te plaira, j'en suis sûr. Si ses hommes sont tout ce que je t'ai dit, il n'est pas comme eux. Rends-toi compte ! Il m'a dit qu'il se sentirait honteux si tu avais à te plaindre de lui ne serait-ce qu'un jour. Sont-ce des paroles d'homme mauvais, pour qui sa femme n'est qu'une servante mieux née que les autres. Pourquoi doutes-tu qu'un homme et une femme puissent s'aimer, même si leur mariage a été décidé en dehors de leur volonté... Si encore j'avais discuté de cette alliance avec son père, tu pourrais dire que je n'ai songé qu'au clan... Mais j'ai aussi voulu que tu sois heureuse. Ton mari est aimable, connaît tous les chants de sa tribu, et sera prêt à t'écouter, si tu sais t'en faire aimer... et tu le sauras, car qui pourrait te résister ? Je demanderai à un de nos poètes de célébrer ta beauté. Il n'aura pas assez de mots, ou aucun ne sera assez fort, pour la décrire. Ton mari et toi vous aimerez, j'en suis certain. Et aussi fâchée sois-tu envers moi en ces jours, aussi reconnaissante tu seras quand tu vivras auprès de lui. Tu l'aimeras, te dis-je ! ¿ Tu m'as vendue ! ¿ Me le reprocheras-tu, si ton mariage est heureux et fécond, et si tu aimes celui que je te destine. ¿ Oui, et prie pour que nous ne tombions pas amoureux l'un de l'autre. Si je suis seule, et qu'il me néglige, je te haïrai de m'avoir vendue, mais je ne pourrai que pleurer. Si nous nous aimons, je saurai le persuader de te haïr autant que moi. Kleworegyo dughter esmi, dughter tewe esmi ! Et tu verras que pour aimer ou pour haïr, ton sang est le plus fort. C'est toi qui m'as faite ainsi. Nous nous mépriserions tous les deux si je te pardonnais. ¿ Permi ! Tu ne penses pas ce que tu dis ! ¿ Bien sûr, je le pense. Est-ce qu'une fille de haut roi peut penser autre chose ?
  2. ¿ Ecoute, Permi, tu es fille de haut roi. Tu comprendras. Nous, nous devons aller combattre. J'en sais qui ne le font pas toujours de bon gré, mais qui le font cependant et qui, pour se laver de la première honte qu'ils ont eue, abattent tant d'ennemis qu'ils deviennent enragés quand ils s'aperçoivent que leur glaive n'a plus rien à moissonner. Tu pars comme ces guerriers, mais imagine la joie que tu auras à porter de futurs rois ou hauts rois. La tribu où tu vas entrer est la plus glorieuse d'Aryana. Crois-tu que j'aurais voulu une moindre alliance pour ma fille ? ¿ Le seul époux qui m'aurait convenu est un époux que j'aurais choisi ! ¿ Les dieux me coupent les oreilles, d'avoir entendu une telle sottise ! Il resta un bon moment, bouche bée, à regarder sa fille. Le spectre hideux de la folie aurait-il frappé sa descendance ? Il l'examina, cherchant avec attention sur son visage les stigmates de son égarement. Si ses yeux brillaient de l'éclat violent de la colère, souvent semblable à celui de la folie, tout, dans le reste de son attitude, démentait qu'elle ait pu en être frappée. Les pommettes brillantes, la mâchoire lancée en avant, les bras croisés sur sa poitrine qui était déjà celle d'une femme, elle semblait bien plus un guerrier au défi qu'une femme égarée. « Comme elle me ressemble ! » Il l'admira. Il en avait vanté la beauté à son futur époux, mais avait été au-dessous de la vérité. Il n'avait su lui parler de la force colorant le moindre de ses gestes, transparaissant dans la moindre de ses attitudes... « Peut-être ai-je mieux fait, d'ailleurs. Il n'aurait pas accepté de bon c¿ur pour épouse une femme à ce point capable de le dominer. » Il sentait sa volonté, la puissance de son refus... C'était par sa faute. Il avait chaque jour présenté les Chasseurs de loups comme des brutes frustes et malpropres. Elle avait trop bien compris la leçon. Elle les détestait, et leur roi, qu'elle devait épouser, pour le premier, aussi fort qu'il le lui avait appris. Elle s'en trouvait trahie et avilie. Honte sur lui de l'avoir conduite sur les chemins mêlés du désespoir et de la révolte. Il était trop tard. Il s'était engagé. Il serait beau s'il retournait auprès de Belonsis pour lui expliquer que, tout bien pesé, elle refusait de l'épouser. Qui suivrait un roi des rois qui cède ainsi à une femme ? Il se raidit.
  3. Il prit congé, sans un mot. Il ferait connaître par son héraut le moment et l'ordonnance des cérémonies. Mêlant les festivités de l'arrivée dans les terres nouvelles et du mariage, elles réconcilieraient chacun autour de lui et du nouveau couple, en associant les plus réticents à la joie de la fête. Nul ne saurait pour quoi les participants à la ripaille s'étaient réjouis. Tous ceux qui festoieraient en cette proche journée reconnaîtraient par là sa légitimité. Il y gagnerait tout autant que Belonsis. Il arriva en vue des tentes et chariots de son clan. Il s'arrêta un bref instant, se saisit le menton : ¿ Maintenant, il faudrait peut-être que j'annonce à ma fille que j'ai décidé de la marier, et à qui. ¿ Je ne suis pas une servante, qu'on vend comme ça au premier passant pour faire une affaire! ¿ Calme-toi! Belonsis est un très beau parti, beau garçon, en plus. Des milliers de filles t'envieraient, et toi... ¿ Oui, moi... ¿ Et toi, tu fais la fine bouche, tu décides que celui que je t'ai choisi n'est pas assez bien pour toi. Qui voulais-tu donc pour époux ? Le fils aîné du roi des rois ? Remarque bien que ça ne m'aurait pas déplu, mais il a une femme, et tous ses frères avec lui. ¿ J'aurais voulu que tu ne me maries pas à un ennemi. J'en ai entendu de belles sur Thonronsis et sa bande. Tu me livres à des loups. Je ne serai pas une épouse, mais un otage. Et tu prétendais m'aimer. ¿ Belonsis n'est pas un loup. C'est un garçon de valeur, guère plus âgé que toi... Tu n'aurais quand même pas voulu d'un vieillard ? ¿ Ta femme n'est pas beaucoup plus âgée que moi ! ¿ Tu veux dire... moi, un vieillard ! Mais amène-moi tous les jeunots que tu veux, et je te les casse en deux... Et puis qu'est-ce que tout ça a à voir avec ton mariage. Tu serais mon fils, tu aurais vu, si on discute mes décisions. ¿ Tu m'as vendue !
  4. ¿ Je ne voulais pas favoriser un seul d'entre vous au détriment de tous les autres... Et je voulais pour notre tribu une alliance profitable. Kleworegs est haut roi, et il n'y a que trois mains de hauts rois en Aryana. Bien sûr, si l'un d'entre vous a mieux à me proposer... mais je crains qu'il ne soit trop tard. Nous avons échangé des serments. Et il m'a accordé tout ce que je lui demandais. Il continua. Kleworegs l'écouta sans grand plaisir, ne lui prêta plus qu'une oreille distraite. Ne le citer que par son nom, omettre avec soin ses titres, n'avait rien d'amical... Peut-être devait-il cette impolitesse à son auditoire. Il n'aimait pas plus ses derniers mots. Ils puaient le mensonge éhonté... à moins que Belonsis n'ait su, dès le début, ce qu'il voulait. Il avait poussé ses premières exigences très haut dans le seul but de parvenir au résultat présent. Il n'empêchait... Alors que tous les autres clans se fondraient en une seule tribu, ceux des terres au-delà du fleuve du levant garderaient leur indépendance. Ils seraient, au rebours de tous les autres, une tribu dans la sienne... Ce que Thonronsis aurait voulu, son alliance en plus. Même s'il comptait lier son gendre dans tout un filet d'obligations, il avait, pour le moment, gagné. Il observa ses hommes. Quelques-uns, les plus vieux ou les plus sages, chuchotaient à l'oreille de leurs voisins. La houle de colère s'apaisait à mesure que leurs paroles passaient. Il y avait même des sourires, des airs réjouis, des amorces de ricanements quand leurs regards rassurés croisaient le sien... Il avait raté une réflexion de son futur parent. Quelles étaient ses dernières paroles ? Il avait parlé du soutien des dieux, et de leur versatilité. Où avaient-ils trouvé motif à rire ? Il l'écouta, plus attentif... Mais non, rien. Ce n'était plus que des phrases vides. Il avait manqué quelque chose d'important, qui ne repasserait pas. Tant pis. Il se résignerait à lui faire confiance. Une fois tous leurs serments échangés, il serait lié à lui et devrait lui être fidèle, sauf à encourir l'ire des dieux... (« Et il y aura toujours ma fille pour l'influencer. Entière, obstinée, elle le man¿uvrera... comme moi, quand l'envie l'en prend. ») Il avait encore affaire. Sa présence était désormais inutile. Belonsis, à voir l'attitude de ses guerriers, les avait gagnés à sa cause... pour de bonnes ou mauvaises raisons, il serait toujours temps de le savoir.
  5. La porte de la tente venait de s'ouvrir en grand. Les deux rois en sortaient, souriants. Les hommes de Belonsis s'entre-regardèrent, aussi mécontents que leur chef semblait satisfait. Ils le virent les examiner, s'attardant sur les plus importants d'entre eux, qui tous avaient des filles ou des s¿urs à marier. Ils seraient déçus, mais il n'en avait cure. Le mariage avec la fille de Kleworegs, s'il allait pour un bref moment tous les fâcher, n'aurait en fin de compte que des avantages. Il aurait été prisonnier de sa belle-famille et aurait eu à souffrir de la jalousie de tous ceux qui avaient vu leur parentèle rejetée. L'union avec cette étrangère au clan lui simplifiait la vie. Mieux valait une colère générale, qui s'éteindrait bien vite, qu'une longue jalousie recuite de tous ceux qui avaient été écartés. Mieux valait une belle-famille qui se mêlerait peu de ses affaires que des beaux-frères qui tenteraient chaque jour de l'influencer au prétexte de leur alliance. Il leur fit un grand sourire. Il le voulait plein d'ironie. Ils y virent l'annonce d'une heureuse nouvelle... Mais quelle bonne nouvelle pouvait sortir d'une entrevue avec Kleworegs ? La réflexion, après coup, vint assombrir leur belle humeur. Tous levèrent la tête comme pour l'interroger. Il ne les fit pas languir. ¿ Chasseurs de loups, voilà ce que Kleworegs et moi avons décidé. J'ai résolu, sur sa proposition, de prendre sa fille pour épouse. Un grondement monta de la foule. Chacun espérait qu'il épousât un jour sa fille et sa s¿ur. Il les décevait tous. Même si la raison leur dictait qu'il n'aurait pu prendre qu'une seule épouse, tous avaient espéré qu'elle serait de leur famille. Seuls les plus sages avaient été effleurés par l'idée qu'il aurait pu, pour des raisons d'alliance, se lier avec celle d'un roi ou haut roi d'une autre tribu... De là à épouser la fille de celui qui avait usurpé la place de leur précédent roi... Il fut désarçonné par leur réaction. Il se tourna vers Kleworegs. Son calme rejaillit sur lui. Il éleva le ton, leur imposa silence.
  6. Le soleil avait fait du chemin. Proches et guerriers de Belonsis avaient tous fini par savoir que Kleworegs était en grande discussion avec lui... De quoi pouvaient-ils s'entretenir si longtemps ? Beaucoup auraient voulu entrer sous sa tente et s'y mêler. Les gardes houspillaient ceux qui s'approchaient trop. Chassés et furieux, ils se réunissaient en petits groupes, selon leurs affinités et leurs haines, et commençaient des échanges de vue passionnés. La présence du haut roi ne leur disait rien qui vaille. Ils la commentaient en termes malveillants. Les conseillers de Belonsis, en particulier, s'offusquaient de ne pas être admis à la rencontre. Seul, il gardait son libre arbitre, et décidait de lui-même, pesant avec sagesse le pour et le contre. Ils se désolaient de ne pas être à ses côtés pour l'influencer. Les dieux savent ce qu'il accorderait à Kleworegs. Peu ou beaucoup, ils n'arrivaient pas à l'imaginer, mais toujours trop et rien, à coup sûr, qui aille dans leur sens. Ils levaient la tête. Le soleil était toujours plus avant. Ils se désolaient à mesure de sa progression. ¿ éa ne va pas bientôt finir ? Ils en ont encore pour longtemps ? Ceux postés devant la tente, depuis le matin frisquet, n'osaient s'éloigner pour aller changer leur fourrure contre un vêtement léger. Ils suaient à grosses gouttes. Ils guettaient, l'inquiétude au c¿ur. Quoi donc mobilisait les deux rois depuis si longtemps ? Ils avaient poussé un grand soupir de soulagement quand ils avaient cru voir s'ouvrir une des portes de la tente... ce n'était qu'un caprice du vent. Ils attendaient, depuis, au bord de la querelle, ou engageant les paris les plus fous. ¿ Ah, enfin, ce coup-ci, c'est le bon !
  7. ¿ Nul ne les a revus... Qui te dit qu'ils sont morts ? Oh, tu veux marchander la dot de ta fille. Tu ne crains donc pas que l'on dise, dans encore dix générations, combien sa noce avait été humble, sa dot modique... à peine digne de la fille d'un guerrier errant, qui n'a pour biens qu'un glaive ébréché et une rosse famélique. Veux-tu que l'on garde ce souvenir de son mariage ? Pourquoi l'épouserais-je ? La honte serait autant sur moi d'avoir accepté cette union, que sur toi de l'avoir projetée. Kleworegs se rembrunit. Il ne s'attendait pas à cette résistance... Et, pour intéressées que soient ces objections, elles étaient justifiées. Il n'était pas question de perdre la face. S'il haussait le ton ? Non, Belonsis, tout veule qu'il était, avait une fierté innée. Elle le ferait se cabrer comme un cheval devant un piètre cavalier. Il se rendrait à ses raisons, mais exigerait beaucoup de lui, à raison même de la splendeur de la dot et de la fête. ¿ Si au moins je pouvais compter sur ta fidélité. J'ai plutôt eu à me plaindre de tes guerriers depuis notre départ. ¿ Ils respecteraient le beau-père de leur roi. ¿ T'engagerais-tu, sur ta vie, à me garantir cette loyauté ? ¿ Tu pourras compter sur eux, tant que les dieux te soutiendront. ¿ Et si, comme Thonronsis, tu décidais qu'ils ont cessé ? ¿ Thon/... Qui s'en soucie encore ? Et aurais-je accepté ton offre d'alliance, sinon. Les dieux, à ma grande surprise, m'ont fait te répondre comme je l'ai fait. Je suivrai leur voie. ¿ Si tu les écoutes, je me fie à toi sans crainte. Tu seras un gendre et un allié tout à fait loyal. ¿ Bien sûr ! Si on parlait de la dot ?
  8. ¿ Je n'ai pas dit ça ! Mais pourquoi votre chant ne serait-il pas prophétique. Au lieu de dire ce qui a été, il vous ferait aussi savoir ce qui sera. Dans ce cas, tu m'as apporté une grande révélation. Il est possible de combattre à cheval. Le barde qui a composé votre geste était inspiré, pour l'avoir deviné. ¿ Ce sont nos guerriers qui l'ont bâtie, victoire après victoire. Mais réjouis-toi encore plus. Ta fille, si tu es généreux, va entrer dans une famille où les guerriers sont favorisés, à l'instar des prêtres, voire mieux qu'eux, de visions et de prémonitions... Peut-être suis-je le Belonsis qui fait rentrer ses ennemis sous terre. Ne crois-tu pas qu'avec un tel homme pour gendre et allié, ton Printemps Sacré sera cent fois plus beau et glorieux ? Kleworegs l'examina de bas en haut. Où puiserait-il la force nécessaire à son exploit annoncé ? Il était solide et musclé, mais bien trop mou pour jamais l'accomplir. Il renonça à contre-attaquer sur ce point. L'examen fini, il le toisa, l'air tranquille. ¿ Tu m'as dit les prouesses passées et futures de ton clan, mais ses vilenies ? Il a compté parmi les siens le précédent roi des rois, dont le nom ne doit pas être prononcé... ¿ Autant dire, alors, qu'il n'a jamais existé... ¿ ... Et ton prédécesseur, qui a tenté de me faire mourir. J'aurais pu réclamer à ton clan le prix du sang. ¿ Tu n'es pas mort et tu l'as vaincu en duel, puis fait périr. Tu es bien payé. ¿ Et mon guide, et ceux qui devaient aller avertir les miens de mon retour, et que nul n'a plus jamais revus. Ils étaient cinq ou six jeunes fils de rois, et les chants de leurs tribus n'étaient eux aussi qu'actions héroïques.
  9. ¿ Certes, mais lequel peut se targuer d'avoir enfanté des êtres au-dessus du reste des hommes comme Nemoklewos qui, attaqué et mordu par un loup furieux, lui enfonça son poing si profond dans la gueule qu'il ressortit de l'autre côté, lui permettant de saisir la queue du monstre et de le retourner comme une vieille peau, à l'épouvante de toute sa horde... ... Comme le premier Belonsis que deux hommes portèrent sur leur dos quand on l'enterra, alors qu'il en fallut cinq, tous forts comme des taureaux, pour porter le glaive avec qui il avait pourfendu plus d'ennemis qu'il est de pierres brillant au firmament... ... Comme Nsisyonemos qui ne pouvait supporter que les chênes soient plus hauts que lui et, dans sa fierté, les enfonçait à coups de poing, jusqu'à les surplomber d'une tête... ... Comme un autre Belonsis qui, d'un seul coup de massue, faisait rentrer sous terre le cheval et le cavalier qui l'attaquaient... ¿ é qui veux-tu faire croire ça ! Jamais, depuis que le monde est monde, nul n'a vu des ennemis d'Aryana se battre à cheval. Nous en sommes nous-mêmes incapables, alors qui le pourrait. Es-tu bien sûr de ce que tu viens de dire ? ¿ Nos chants ne mentent pas ! La discussion allait virer à l'aigre. Kleworegs éluda.
  10. « Nous n'allons quand même pas rester ainsi, comme des statues ou des maudits pétrifiés par un sorcier ! » Ils partageaient la même pensée, mais chacun attendait que l'autre ouvrît les lèvres en premier. Ce oui les avait surpris l'un et l'autre. Kleworegs s'était imaginé une moue offusquée, un air interrogatif, des cris de protestation. Belonsis avait pensé jouer l'étonné, le méprisant, le condescendant... et il avait dit oui. Un oui qui ne l'engageait à dire vrai guère. Il sous-entendait des propositions qu'il aurait tout loisir de juger inacceptables. Il pouvait, sans que sa fierté en soit atteinte, prendre la parole pour lui demander d'être plus explicite. ¿ Oui, mais qu'as-tu à me proposer ? ¿ Je te l'ai dit, je te propose d'épouser ma fille aînée... Elle a un peu plus de treize ans, et tous s'accordent à dire qu'elle est une beauté. ¿ Je n'en doute pas, mais crois-tu que ce soit très important. Ce serait un bien plus beau gage d'amitié si tu me disais de quels biens tu vas lui faire don... Je crois que... ¿ Je te fais don de l'amitié d'un haut roi. Comptes-tu cela pour rien ? ¿ Certes non ! Mais il est d'usage qu'un haut roi soit généreux avec sa fille, quand il la donne en mariage... On reconnaît même sa haute naissance, ainsi que son désir d'amitié, à l'abondance de ses dons. ¿ Tu ne seras pas déçu ! ¿ Et n'oublie pas que si un haut roi veut marier sa fille à un homme de très haute naissance, les dons doivent être encore plus beaux. ¿ Je sais tout cela, figure-toi ! ¿ Et le clan des chasseurs de loups des terres au-delà de la grande eau du levant est plus riche de héros que tous les autres. Imagine le nombre de bisons qu'il y a dans une horde qui couvre la steppe, puis considère une goutte d'eau. La horde de bisons, c'est cette goutte, la foule de nos héros, le fleuve qui borde nos terres. Qui peut-en dire autant de son clan ? ¿ Tout guerrier d'Aryana, qu'importe son clan, est un héros... Ne crois pas que je méconnais ton genos.
  11. Belonsis haussa les sourcils de surprise, puis ordonna au messager de le prier d'entrer dans la tente royale. Il avait bien fait de taire ses projets. Sans convoquer aucun conseil, parlant d'homme à homme à son haut roi, il déciderait de leur réconciliation, et mettrait chacun devant le fait accompli. Il serait bon, pour son honneur, de laisser Kleworegs parler en premier... de toute façon, le protocole l'exigeait. Tout était pour le mieux. Kleworegs venait lui faire des avances. Il pourrait jurer aux siens que c'était Kleworegs qui était venu proposer la paix, non lui qui était allé la solliciter. Son autorité s'imposerait sans le moindre effort. Il s'habilla du mieux qu'il pouvait et rejoignit la pièce au sol jonché de peaux de loups où le haut roi l'attendait. Il lui sourit, tout en s'inclinant, puis attendit ses paroles... une formule de politesse ampoulée, sans doute, à qui il répondrait de la même façon obscure et pompeuse. Il se tint fin prêt. ¿ Belonsis reg, pour que toute querelle s'éteigne entre nous, je viens te donner ma fille aînée pour épouse. L'acceptes-tu ? ¿ Oui ! Belonsis regarda Kleworegs. Le haut roi était tout aussi surpris de sa réponse immédiate qu'il l'avait été de sa question inattendue. Le oui flottait entre eux comme les bulles s'exhalant des mares stagnantes, aussi fragile qu'elles. Chacun attendait, au c¿ur la crainte que toute parole, tout geste, le moindre clignement d'¿il, rompît le charme. Ils avançaient les lèvres, comme pour parler, puis les rétractaient et les pinçaient jusqu'à ce que leurs bouches serrées les fassent ressembler à des petites vieilles édentées... Comme s'ils en avaient la même timidité, le même désir de ne pas paraître, de se glisser dans le plus petit trou de souris, de se fondre en néant.
  12. « Je suis trop influençable ! » Méritait-il d'être roi s'il ne considérait un projet comme réalisable que lorsqu'un autre le soutenait et parlait le dernier en sa faveur ? Il ne pourrait mener à bien son projet qu'avec le soutien des siens. Etre ainsi prisonnier de ses hommes ou, pire, de celui de ses conseillers qui parlerait le plus fort ! Il en voyait tous les inconvénients. Cette faiblesse l'exposait à la surenchère. Il suivrait le plus véhément, le plus ardent, le moins sage. Peut-être même, de peur anticipée, se livrerait-il à des gestes fous, ou élèverait-il des prétentions démesurées, pour prouver aux siens qu'il méritait d'être leur roi. Il paierait sa volonté de réconciliation en montrant envers Kleworegs, au moindre signe d'insuccès, une haine qu'il ne ressentait pas. Chaque geste aimable du haut roi se heurterait à une attitude hautaine. Il accepterait son amitié, mais en la faisant payer au plus haut. Peut-être, alors, voyant Kleworegs humilié par lui comme un vieillard malpropre par une servante rusée, ses hommes l'admireraient et, satisfaits d'avoir été les plus forts, ne haïraient plus leur haut roi... Comme si le mépris valait mieux que la haine. Faire l'union de tous était une belle résolution... La tiendrait-il, et à quel prix ? Il s'endormit. Il rêverait que les dieux lui donnaient ce caractère qui lui manquait. Il pria que le rêve se réalise. S'ils avertissent les hommes et leur dictent le bon chemin, pourquoi n'auraient-ils pas la vertu de modeler qui les reçoit ? Il n'y aurait rien d'étonnant à ce nouveau pouvoir. Hormis les sentinelles s'enivrant aux parfums de la nuit, le sommeil vint coucher tous ceux du Printemps Sacré. Influencés par les douces fragrances, les rêves furent emplis de visions idylliques, avant-goût du monde que ceux qui ont bien vécu sont admis à fouler dans l'au-delà. Au matin, chacun se réveilla, le c¿ur léger. Les ennemis de Kleworegs eux-mêmes semblaient apaisés, assagis. Ils en arrivaient presque à sourire aux hommes des autres clans. Plusieurs de ses guerriers vinrent lui rapporter le fait. Il ne douta plus, dès lors, que son projet serait bien reçu par le successeur de Thonronsis. Il prit sa plus belle fourrure, ses torques de cou et de poignets les plus lourds. Il se dirigea vers son camp, saluant ses hommes abasourdis par sa venue. Il se fit annoncer au jeune roi. ¿ Kleworegs veut me voir ? »
  13. ... Il y avait ses guerriers. Ils avaient, eux, épousé la querelle de leur ancien roi. Ils la poursuivraient au-delà de sa mort. Ils ne lui étaient en outre guère favorables. Ils le disaient veule, porté au compromis, toujours d'accord avec celui qui avait parlé en dernier. Ils en attendaient, pour lui témoigner autre chose qu'une déférence polie et révocable, qu'il surenchérisse sur leur méfiance et leur haine. Il était lucide. Cette démarche, au-delà de l'opinion sur Kleworegs, était suicidaire pour tous les participants au Printemps Sacré. Plus lucide encore... Il doutait de sa capacité à le représenter aux siens, encore plus à le faire accepter. Elle était, pourtant, nécessaire. Il ne pouvait être question de montrer une ouverte et continuelle réserve envers lui, et de se couper du reste des clans installés sur les nouvelles terres. Il ne leur présenterait pas la situation de ce point de vue. Il leur dirait ce qu'ils attendaient, qui répugnait à son esprit ennemi de la cautèle : Autant profiter des bonnes dispositions des dieux le temps qu'elles dureraient. Ils sont d'humeur changeante. Leur bienveillance pouvait se transformer en indifférence, voire en hostilité. Qu'alors nul ne puisse lui reprocher, non plus qu'à eux, de lui avoir marchandé sa confiance, du moins tant qu'il les avait eus avec lui. Non, il convenait de se réconcilier avec lui, sans être dupe. Des «Pourvu que ça dure ! » lancés à bon escient par des hommes zélés auraient mille fois plus d'effet qu'un sabotage larvé. Les catastrophes qui ne manqueraient pas de s'abattre ne pourraient leur être reprochées. Il ne raterait pas l'occasion, alors, de revendiquer les anciens succès et de réclamer le pouvoir pour lui, descendant de la plus vaillante tribu de tout Aryana. Aurait-il la force d'expliquer ce projet, destiné à les calmer et à obtenir leur approbation, à ses conseillers les plus proches, tout en se tenant à la ligne de loyauté qu'il avait résolu de suivre ? Il en ferait se récrier une bonne partie. Ils étaient plus habitués à l'action qu'aux longues et tortueuses intrigues. La patience n'était pas leur fort. Il lui faudrait des trésors d'argutie pour le leur faire accepter. Pourvu que quelques-uns, au moins, soient convaincus par ses arguments et parlent en dernier. Il aurait alors la force de l'imposer... La coexistence forcée et la fausse amitié, ensuite, deviendraient peut-être avec le temps une estime véritable, une alliance forte, une fidélité sans nuages. Mais comment y parvenir si, pour garder l'estime de ses hommes, il devait cultiver leur morgue envers les autres et leur hostilité envers celui que, seul de son clan, il ne haïssait pas ?
  14. Il devait vivre pour réaliser ces ambitions. Vivre, s'assurer des alliés, des appuis, intriguer, sacrifier les hommes comme des pions, trahir ceux qui lui feraient confiance, soutenir des hommes prêts à le trahir pour les lâcher avant qu'ils ne le lâchent. Il avait déjà eu un aperçu de cette vie, l'avait trouvée amère. Pourtant, il goûterait à nouveau à sa coupe... Il goûterait, que disait-il, il l'engloutirait tout entière, en redemanderait dès qu'il la sentirait près de se tarir. N'en avait-il pas prié les dieux, peut-être pour rejeter sur eux les malheurs privés nés de sa requête. Il ne pouvait plus reculer. Ce que la cohésion de la tribu du Printemps Sacré lui avait semblé exiger devenait encore plus indispensable. Il ne serait pas roi des rois sans alliances profitables, et gratifiantes, avec des chefs de tribus ou de clans prestigieux. Il l'avait retourné cent et mille fois dans sa tête. Il n'y avait pas d'alternative à sa présente décision. Il avait beau être le maître de sa famille, avec tous les droits sur ceux qui vivaient sous son toit, il n'avait jamais joué un despote, donnant des ordres absurdes ou injustes pour le seul plaisir d'étaler sa puissance. Il adopterait pourtant cette conduite dès le point du jour. Ce serait sa première épreuve... qu'il aurait eu tant de plaisir à refuser, mais accepterait, quoi qu'il lui en coûte. Il était trop tard. Pour prix de son ambition, il s'était voué aux dieux. L'abandon des joies de l'homme du commun en était le prix. « Quelle querelle, au fond, ai-je avec Kleworegs ? Quel mal m'a-t-il fait, quelle force me pousse à lui battre froid, à lui témoigner de la haine ? » Depuis qu'il était rentré sous son chariot pour dormir, sans se préoccuper de jouir de la douceur de la nuit, Belonsis ne cessait de se poser la question. Il revivait les derniers temps. Il n'avait aucune raison de se plaindre du haut roi, mille de se réjouir de la mort de Thonronsis, son prédécesseur et l'ennemi juré de Kleworegs. Qui, chaque fois qu'ils se croisaient, l'avait salué avec amabilité, si ce n'est lui ? Qui n'avait jamais répugné à lui demander son avis ? Qui lui avait toujours, malgré son jeune âge, témoigné son respect ? Rien à voir avec la morgue de Thonronsis, son arrogance, son mépris. Ce n'est pas Kleworegs qui l'aurait traité de petit imbécile, chaque fois qu'il prétendait exposer son opinion, pas Kleworegs qui lui aurait ordonné de se taire ou, au mieux, après avoir sollicité ses conseils, marqué qu'il était décidé à n'en tenir aucun compte. Non, il n'aimait guère son cousin. Kleworegs avait au moins cette rare vertu de l'en avoir débarrassé, et de lui avoir permis de devenir roi des chasseurs de loups. Tout bien pesé, il l'aurait plutôt, s'il l'avait pu, et s'il avait été libre, remercié. C'est là que le bât blessait.
  15. Une quinte de toux le reprit. Il réfléchit. Selon son oncle et son père, son aïeul avait commencé à souffrir de ce catarrhe persistant l'année même de sa naissance, celle du grand massacre de loups... et il était mort quatre, ou cinq, ans plus tard, l'année de... du ?.. Celle de la mort de Ekwomregs et de l'arrivée à la tête du clan de Nemoklewos, son oncle. Il n'en était pas plus savant. Il chercha plus avant... L'année de la petite maladie des vaches, où toutes avaient eu les pis couverts de pustules, venues ensuite tourmenter les hommes, son père lui avait dit que cela faisait dix ans que son aïeul était tombé malade, cinq qu'il était mort. Il avait eu peur cette année-là, mais la maladie des vaches, si elle donnait vilain aspect, n'était ni douloureuse, ni mortelle. Elle avait pourtant marqué son esprit, bien plus encore que son corps. C'était l'année de ses dix ans. Il fit un bref calcul, se rappela le moment des obsèques de son grand-père, et celui où le père de son prêtre, l'air pénétré, avait brisé le bâton où était inscrit le compte des années de celui qu'on enterrait. Il trembla. La toux persistante de son aïeul avait commencé à son âge. Si, comme la sienne, elle durait cinq ans, pour le conduire à la mort sous les coups du guerrier invisible. Il en refusait la perspective. Il apostropha les dieux. Qu'ils lui donnent une longue et glorieuse vie ! Les peines privées seraient pour rien, si sa gloire et sa lignée survivaient. Il laissa tomber son menton contre sa poitrine. Sur ses épaules pesaient déjà ces malheurs acceptés, revendiqués... S'il avait mal compté ? Comment suivre le cours du temps quand chaque tribu, chaque clan, chaque famille, a son propre comput, auquel même le plus proche voisin est étranger. Il n'y aura qu'une seule façon de compter les années, kwom regs regom esmi... Quand je serai roi des rois. Il s'y voyait déjà. Chacun penserait selon le temps de Kleworegs et de ses successeurs. Maître du temps, il serait maître des hommes. Chaque fois qu'ils diraient le moment, ils diraient son nom. A côté de cette gloire, celle d'un chant serait mesquine, quasi insignifiante... Ce serait sa première décision, une fois roi des rois.
  16. On lui avait dit de ne pas se tenir près du mourant. Il n'en avait guère tenu compte. Deux raisons le poussaient à rester à ses côtés. Il aimait à l'entendre lui conter, entre les quintes qui le secouaient, la gloire de sa lignée et les minuscules événements de sa vie. Plus importante, et devant marquer son entrée dans une carrière de héros, lui semblait l'idée de s'emparer du guerrier invisible qui l'attaquait. A peine capable de tenir un petit glaive et vainqueur du combattant que tous craignaient ! Il ne rêvait pas moins. S'il en parlait aux siens ? On l'éloignerait du champ de bataille... Une telle gloire ne sied qu'aux grands. Non, il aurait sa victoire. L'invisible tomberait devant lui. Il était faible ¿ ses coups répétés n'arrivaient point à achever sa victime ¿ et lâche ¿ il se cachait. Un enfant, fils d'une lignée de héros, en viendrait à bout. Il ne serait pas le premier enfant merveilleux à mettre à mal des ennemis de son clan. Il avait juré de ne parler de son projet à aucun adulte, mais avait besoin, pour venir à bout de son tourmenteur, de la complicité de l'aïeul. Il agripperait le guerrier tandis qu'il le larderait de son épée-jouet. Il lui avait expliqué l'aide qu'il en attendait. Sa proposition n'avait pas eu la suite prévue. A peine avait-il parlé, l'agonisant avait appelé. Toute la famille était venue. Il leur avait exposé le projet de son petit-fils. Ils avaient écouté, dans un silence de grande taurilie, puis tous avaient voulu dire leur sentiment. Le vieux porteur de glaive se réjouissait. Son descendant avait su deviner la présence de l'invisible guerrier. Il mourrait au combat, en homme de sa fonction. Le reste de sa famille exultait. Compter parmi les siens un héros si précoce, capable de voir au-delà de la trompeuse barrière des sens ! Ils l'avaient proclamé dans tout le village. Ce prodige avait compté dans l'attitude respectueuse de son prêtre envers lui, et dans l'acceptation par ses guerriers de ses exigences les plus folles... Oui, c'était cela, plus que la force des glaives de Pewortor. Elle n'avait fait que l'aider, seul le souvenir de ses dons avait été décisif. Seul il avait poussé les siens à le suivre dans les raids les plus osés, seul il les avait persuadés qu'il les mènerait toujours à bon port. Son don, pas les épées. C'était la source de sa puissance.
  17. ¿ Crois-tu qu'il soit si aisé d'entendre les dieux ? Interpréter un seul de leurs messages est plus ardu que d'abattre dix hommes forts. Tu peux m'en croire, j'ai fait l'un et l'autre. ¿ Bon sommeil, alors, roi Kleworeg... Puissent-ils t'envoyer des songes heureux ! ¿ Profite de la nuit, profitez-en tous, mais pensez malgré tout à dormir. Demain, nous devrons être tous à pied d'¿uvre. ¿ Allons-nous fêter notre arrivée dans les terres du Printemps Sacré ? Tu sais, tous le souhaitent. ¿ Je sais ce que je dois faire. C'est pour le préparer qu'il faut que vous soyez tous dispos demain matin. Vous verrez, ces festivités dépasseront tout ce que vous avez vu, et seront sous le signe de la Fécondité... Je compte vous en faire la surprise, même si, pour l'instant, ce n'est qu'un projet, une idée... Je dois en parler à d'autres rois, auparavant. ¿ éa m'étonnerait beaucoup qu'ils ne soient pas d'accord ! Même la tribu de Thonr/ ¿ Ils ont un nouveau roi, souviens-t'en, et oublie le nom de celui qui est mort... Mais je veux l'accord de leur roi à mon projet... Il ne pourra même se faire qu'avec son accord. Je t'en ai assez dit. ¿ A tes yeux, c'est sûr. Mais tu as tes raisons. Je vais faire ce que tu m'as demandé... Puis-je parler de la fête ? ¿ Annonce-la, rien de plus ! Kleworegs retourna à son chariot, s'y glissa pour dormir. A peine étendu, une quinte de toux le saisit. Il se croyait pourtant guéri, certain que ces crises qui le secouaient n'étaient plus qu'un mauvais souvenir... S'il lui arrivait comme à son aïeul, homme solide s'il en fut, mort pourtant dans les douleurs d'un catarrhe incessant et de continuels crachements de sang ? C'était son premier souvenir précis, et un avis à se garder de négliger. Il s'installa sur sa couche... Il était, jeune enfant, au chevet de son grand-père agonisant. Le vieillard ¿ Qu'avait-il dit ! Il n'était guère plus âgé ¿ était maigre à faire pitié, les lèvres couvertes de sang, les joues d'un rose malsain. Son oncle et son père tentaient de l'empêcher de s'en approcher, mais il parvenait toujours à se glisser près de lui. Voir la maladie le détruire le fascinait. Il l'imaginait, guerrier invisible, portant ses coups, et lui crachant le sang comme ceux pour qui, quoiqu'ils paraissent vierges de toute blessure, il n'est plus aucun espoir. La seule chose qu'il ne comprenait pas était que son aïeul, lui, continuait à vivre. Le guerrier invisible portait des coups sans grand force, ou affaiblis de propos délibéré afin de prolonger son supplice.
  18. ¿ Salut, Kleworeg e, reg nosom ! Tu resplendis comme Sawel ! Kleworegs salua son interlocuteur avec une cordialité proche de la frénésie. Il lui demanda son nom. Seule l'aura de puissance qui n'apparaissait qu'à ses fidèles lui avait permis de le reconnaître. Le guerrier se présenta. Kleworegs répéta son nom, se lissant le front de la paume. Sa toque était tombée. Il ne s'en était, dans son excitation, pas aperçu. C'était à cela qu'il l'avait reconnu, non à cause d'une émanation mystique perceptible d'une seule élite. Son enthousiasme tomba d'un coup. Il lui souhaita la bonne nuit, d'un ton sec. ¿ Oui, c'est une bonne nuit, mais pas question d'aller dormir. Seuls les rats de Thonronsis préfèrent cacher sous leurs fourrures leur honte d'avoir eu un chef impie. Ceux qui t'ont fait confiance ont reçu le don de ne plus craindre le sommeil du jour et les forces mauvaises débandées qui s'y ébattent. C'est la récompense de leur fidélité. Son visage lui était inconnu, mais ses paroles lui avaient remis du baume au c¿ur. S'il lui demandait son clan, afin de juger de sa sincérité ?... Il n'en ferait rien. Hormis le sien et celui des troisième caste de Penkakwelya, tous avaient, à un degré plus ou moins élevé, douté de lui... Mais il n'avait pas encore, alors, reçu la marque des dieux. ¿ Tu as raison. Quand le jour sommeillait, il laissait ses cauchemars prendre vie et forme pour nous éprouver. Ici et à partir de ce jour, ses rêves agréables vivront pour nous. La nuit sera notre alliée. La Brillante en personne me l'a révélé. Je te l'apprends à mon tour, toi qui as su me reconnaître, pour que nul ne l'ignore plus d'ici à demain. ¿ Je serai ton messager... Mais toi, tu vas dormir ?
  19. Ils allaient à pas lents, sans bruit. Leur seule peur était de briser la paix de cette première nuit. Un juron, un cri, un début de rixe, son parfum sans pareil deviendrait puanteur, le calme, agitation forsenée de démons. Voilà pourquoi les prêtres avançaient que la nuit n'est pas faite pour l'homme. L'instant était trop parfait, donnait un trop plaisant aperçu des félicités récompensant une vie de beaux combats. On ne peut alors qu'aspirer à périr au plus vite, ou renoncer à toute action, pour ne plus vivre que loin du regard du soleil. Par mains, ils contemplaient les étoiles et la Brillante en train de croître. Ils ne parlaient pas. Ils regardaient, yeux écarquillés de la splendeur de la voûte céleste. Un souffle divin, celui d'une tendre brise à la caresse d'amante, était sur eux. Cette terre était bien celle désignée par les dieux. Seuls ceux qui dormaient ou se claquemuraient derrière les épaisses parois de cuir de leurs chariots douteraient encore... Nul ne les écouterait plus. Qui a senti l'haleine des dieux, et leur murmure, devient insensible aux récriminations des malveillants... Ils ne peuvent compter que sur l'improbable oubli de ces instants privilégiés. Kleworegs s'était mêlé à eux. Il les écoutait, passant de groupe en groupe, vêtu d'une vieille peau de loup, cachant son éclatante blondeur sous une toque noire. Incognito, il interrogeait, échangeait ses impressions, ses sentiments, faisait le compte de ses fidèles. Tous se félicitaient de sa clairvoyance, de son audace, bénissaient Bhagos d'avoir inspiré aux prêtres le choix d'un tel but et d'un tel chef. Il se rengorgeait à chaque discussion, s'empourprait de plaisir à mesure des éloges. Ses interlocuteurs pouvaient aussi parler de la sagacité des prêtres. Il ne retenait que la pluie de fleur de leurs louanges. « Je suis béni des dieux. Malheur à qui voudrait se mettre en travers de mon destin ! ». Il s'enflait de ses visions d'un avenir radieux. Son corps l'emprisonnait, trop étroit pour contenir ses ambitions surhumaines. Sa peau le gênait comme un vêtement trop ajusté. La sève coulant dans ses veines n'était pas du sang, un feu liquide à la puissante radiance. « Mon corps doit resplendir de toute cette force qui est en moi... Il en resplendit, par les dieux ! » ... Ce n'était que la lueur d'un feu rougissant ses mains. Il en ressentit une vague amertume... Non, c'était aussi la lueur de ces flammes, aussi, pas elle seule ! Les puissances qui tissent le fil de notre destinée ont fait ainsi briller mon corps un seul instant, et en donnant à ce prodige un aspect naturel, pour tout à la fois me montrer leur soutien et me signifier de ne pas céder à l'excès... A moins qu'elles n'aient pas voulu que la révélation en soit publique. Tous me suivraient si les dieux me distinguaient par un signe aveuglant... Seuls ceux dignes d'être mes compagnons le verront, les tièdes, les lâches, les envieux, en seront exclus. Je connaîtrai mes vrais fidèles à ce qu'ils m'appelleront Kleworegs kounos, et en vérité je resplendirai à leurs yeux quand le regard des autres ne rencontrera qu'un être semblable à eux.
  20. A CHACUN SON BUTIN INTRODUCTION Après un périple de plus de trois lunes, l'homme retrouvait son foyer. Il avançait, silhouette de suie, sous la nuée ténèbre. Il arriverait bientôt... A la brune, à la nuit jeune ? Toujours il l'ignorerait. Cette connaissance était l'apanage des Présences brillant, au-delà des frondaisons, au-dessus de la voûte des nuages. Il ne s'élevait pas contre ce privilège... Pas même s'il songeait un instant à l'envier. La supériorité des Présences résidait dans leur savoir, infini face à l'ignorance humaine. Il avançait. Il serait sous peu parmi les siens. Il se faisait une joie de les revoir. Pourtant, ce n'était pas eux qu'il irait saluer d'abord. Ses premiers mots seraient pour la Vierge Mère de tous, maîtresse du hameau. Elle seule, bien que moins instruite que les Présences, aurait assez de science pour lui dire, et à tous ceux vivant sous sa loi, les mesures à prendre devant ce qu'il allait lui révéler. Il avait vu, sans comprendre, ne pouvant que trembler et s'émerveiller. Il avait vu des êtres à corps d'homme, porteurs cependant de secrets qui en faisaient les égaux des Présences. La Mère de tous saurait qui ils étaient. Lui n'en connaissait que leur nom, qu'ils clamaient à tous les vents : Aryos Il dirait ce nom à la Mère. Il se le répéta une dernière fois. Oui, il saurait le prononcer comme il convient, avec juste la petite déformation qui ôtait aux mots inconnus leur possible magie. ... Il pénétra dans son village. ALLIANCES La Brillante avait à peine entamé sa course. La nuit, pleine encore du souvenir du jour ensoleillé, était tiède. Cette douceur, en ce septentrion que les légendes peignaient sous les mornes couleurs d'un séjour glacé, les avait surpris... séduits. Si la fatigue avait clos les yeux des plus jeunes et des moins aguerris, aucun de ceux qui jouaient quelque rôle au sein du peuple ne trouvait le sommeil. Douce, tiède, parfumée était la nuit. Loin de leur apporter le repos et le rêve, ce temps, avant-goût de celui des territoires de chasse des élus, les tenait éveillés. En ce moment où tous devaient rester sous la tente, les plus audacieux, oublieux de leur crainte des maléfices rôdant dans l'obscurité, ne se résignaient pas à rentrer dormir. On découvrait la lune, et la clarté tombant de sa ronde face et des pierres de feu qui trouent Akmon. Nulle idée de sacrilège, nulle peur d'une force noire ne venait troubler ces promeneurs. Ils humaient l'odeur de l'herbe écrasée sous les roues des chariots, exhalant un parfum que la tiédeur de la nuit rendait plus subtil et plus précis à la fois. Jamais auparavant ils n'avaient respiré une telle fragrance. Avec quelle volupté ils s'en délectaient !
  21. ¿ Qu'il fait noir ! Il y a-t-il quelqu'un à côté de moi ? Je dois annoncer les paroles des dieux. Reggnotis, à son chevet et aussi bien éclairé que possible par les deux torches autour du lit, gémit. Le vieillard, pour avoir vu ce qu'aucun mortel n'est admis à contempler, avait été frappé de cécité. Il prit sa main. C'était entre ses doigts comme un morceau de bois. Tordue dans une position grotesque, elle ne réagissait à rien, contractée à jamais par une crampe. Son pied gauche et l'autre main étaient eux aussi déformés. Ses yeux étaient morts, ses bleus gonflés. L'oracle le bouscula : ¿ Appelle le premier prêtre, va le chercher, vite. Je peux rester seul un moment. Le regs bhlaghmen avait su que le grand Oracle avait tenté d'avoir ¿ et sans doute, au vu de son état, avait eu ¿ une vision. Il attendait à la porte son réveil. Reggnotis n'eut qu'à le faire entrer. L'augure, entendant son élève, le tança. Quoi, pas encore parti ! Le premier prêtre répondit à sa place. Il ne perdit pas un instant : ¿ Reg bhlaghmen e, écoute. Les dieux, jaloux de ce que j'ai osé jeté un regard dans leur domaine, me prendront bientôt. Ils m'ont averti. Seul sera digne de mener le Printemps Sacré le roi de guerre qui trouvera un joyau semblable à de la lumière solide, tenant prisonnier en son sein le mal et la noirceur, et pris de vive force à l'ennemi. Tu en diras moins. Parle d'un signe, d'un joyau encore jamais vu à ce jour, mais dont seuls les prêtres sauront deviner l'origine divine. Parce qu'il sera pris de vive force à l'ennemi, il nous permettra de trouver un héros. Parce qu'il faudra pour le trouver la faveur de Bhagos, ce héros sera pieux et soumis aux dieux et à leurs représentants. Fais-le savoir à tous les messagers, qu'ils le proclament partout. Que chacun, à moins qu'il ne soit déjà parti, le sache avant la saison des combats. Il avait mis un temps fou. Il se tournait à chaque instant vers eux... Si ses yeux, juste endormis, se réveillaient et les apercevaient ? Il ne pouvait guère l'espérer. Et comment ne trouverait-il pas la terre mesquine ? Dans son séjour par effraction chez les dieux, il avait admiré tant de splendeurs flamboyantes. Qu'ils lui aient ôté la vue était plutôt une faveur. Son seul souci devait être d'enseigner à son successeur certains secrets qu'un seul vivant doit savoir, non de contempler le monde. Cette perte l'aiderait à accomplir ce devoir. Il fit ainsi. De la fin de cette saison froide à ses derniers jours, il l'avait formé malgré la lèpre sacrée qui le dévorait. Son nez et son visage s'étaient gangrenés ; ses doigts, phalange après phalange, livides, étaient tombés comme fruits trop mûrs. Noirs, tels des branches mortes, et finissant comme elles, ses membres s'étaient détachés de son corps. Reggnotis suivait sa maladie. Les dieux le reprenaient morceau par morceau. Il se plaignait d'être brûlé par un feu dévorant. é raison. Les membres perdus semblaient du bois bien sec et à demi consumé. Enfin, un jour, il avait cessé de respirer. Il s'en souviendrait à jamais. C'était le jour où un messager avait annoncé qu'un guerrier ¿ Kleworegs du Cheval ailé ¿ arrivait avec le Joyau. Il avait pleuré sur son maître. Il n'aurait pas la joie de voir sa prophétie accomplie. DEMAIN, Livre III, ch I
  22. Ses jambes ne le portaient plus. Il trembla, saisi en même temps d'une irrépressible joie. S'il se levait malgré la douleur, en dépit de la montagne pesant, lourde comme le monde, sur ses épaules, il aurait la révélation que tous attendaient. Soudain, il fut oiseau. Plus rien ne le retenait à la terre. Il avança, comme en un rêve. Il parvint, dans l'indécise lueur du matin, claire pour lui, pupilles dilatées, comme le plein midi, à l'entrée du sanctuaire. De lourds glaçons pendaient à son toit. Il leva la tête vers le soleil. Faisant obstacle entre l'¿il de Dyeus et son regard, un énorme bloc de glace, retenu par un fil d'araignée, était près de tomber à tout instant. La neige avait entraîné la toile. Elle formait, toute bouchonnée, une tache sombre au c¿ur du glaçon immaculé, baigné par les rayons d'un soleil naissant et les réfractant. é ses yeux éblouis, à ses sens exacerbés, le bloc de glace apparut tout autre. C'était une gemme incandescente, aux mille feux, un signe dont le favorisaient les dieux. Il contemplait ce petit soleil, ne voyait que lui. Il urina soudain, sans s'en rendre compte, dans la neige devant le seuil¿ C'était les rayons de la pierre magique qui la faisaient fondre. Il y vit un signe. Porteurs de ce joyau ou de son esprit, les siens s'enfonceraient sans crainte vers les terres sinistres, si longtemps le royaume du froid, de la neige, du frimas. Les éléments hostiles s'écarteraient devant leurs pas triomphants. Il avança la main pour saisir le joyau. D'un coup, tout devint noir. Sa vue revint. Le glaçon avait chu. Il ne le chercha pas. é quoi bon ? Les dieux l'avaient envoyé, les dieux l'avaient repris. Eux seuls savaient où il était... Mais ils lui avaient dit qui serait digne de mener le prochain Printemps Sacré : qui le trouverait. Il tomba. Il ne parlerait que le lendemain. Reggnotis le retrouva au matin sur son seuil, baignant dans sa pisse et son vomi. Il dormait du sommeil de l'ivrogne... S'il ne se réveillait plus jamais, ou si les dieux lui avaient clos les lèvres ! Quelle pitié de le voir ainsi, transi, visage tout griffé ! Il y avait des traces de peau sous ses ongles ; son épiderme, en certains endroits, était noir violacé, comme si du sang près de sourdre de sa peau s'y était accumulé. Il le prit dans ses bras, avec grand respect, le porta à l'intérieur. Il le lava. Malgré sa peau arrachée et ses bleus, il reprit figure humaine. Il n'irait encore prévenir personne. Il avait besoin de repos. Il avait forcé la porte de la caverne où les dieux cachent leurs secrets. Ce serait bien temps à son réveil. Il guettait : ("Dans quel état il est... Et moi, peut-être, un jour !" ). Rien, sauf un léger ronflement, ne le distinguait d'un cadavre. Enfin, il remua. Il articula ¿ avec quelle peine ! ¿ quelques mots. Ils frappèrent Reggnotis au c¿ur :
  23. Reggnotis avait disparu dans la neige qui noyait tout. L'oracle barricada sa porte, et mit à flotter une bande de tissu noir, avis explicite à ne pas approcher. Il alla au plus secret du temple du Borgne, où il entreposait les poisons d'épreuves et autres drogues permettant à leur utilisateur, souvent contre sa vie, de voir l'avenir. Il piocha dans les jarres devant lui, prenant une pincée du contenu de l'une, deux de l'autre, la moitié dans une troisième, et ainsi de suite, hésitant ou en reprenant parfois. Il eut bientôt devant lui un grand nombre de plus ou moins petits tas. Il mit le tout dans une coupe, le mélangea, écrasa ensuite le mélange obtenu au mortier. Tout fut bientôt réduit à l'état d'une poudre semblable, d'aspect et de couleur, à la poussière des chemins. Il la touilla avec une eau lustrale jusqu'à la rendre fluide. Il pria Bhagos, qui avait accepté de perdre un ¿il, parti vagabonder dans le monde pour apprendre toutes choses et venant lui rapporter chaque nuit tous les secrets découverts dans ses errances. La mutilation du dieu préfigurait et symbolisait celles des oracles. Eux aussi n'hésitaient pas, dans l'urgence, à se sacrifier si les leurs devaient en être favorisés. Conscient d'être un maillon d'une chaîne de prêtres qui avaient sauvé Aryana en en payant le prix, il prit son souffle, ses prières terminées. Il regarda la mixture qu'il allait avaler, au fond de sa coupe. Il ferma les yeux, l'engloutit d'un coup. Elle était d'une épouvantable amertume. Rien qu'à en sentir le goût sur sa langue, la tête lui tourna. Il se raisonna. Elle ne ferait pas effet tout de suite. Il avait le temps, si elle avait la même période de réaction que les poisons d'épreuve, de réciter dix prières et de sacrifier d'un bélier au divin Borgne. Il s'étendit. Il était nu sur le sol de pierre. Sa tête bourdonnait, plus d'angoisse que de ses effets. Sa vue s'améliora. Ses pupilles s'élargissaient à lui manger les yeux. La nuit devint plus claire. Bientôt, les visions surgiraient... après un mauvais moment à passer, tout proche. Déjà un fourmillement, chaque instant plus insupportable, une paralysie douloureuse, envahissaient ses membres. Ses sens s'exacerbaient au prix de sa motricité. Bientôt, les nausées arriveraient, puis les vomissements. Trop importants, il rendrait sa mixture et ne pourrait forcer les secrets des dieux ; simples nausées, il périrait empoisonné et, même favorisé d'une vision, n'aurait le temps de la rapporter... On doit être seul pour être admis auprès des dieux. Ils n'apparaîtraient pas s'il y avait un témoin. Il fut soudain pris de spasmes, crut se vider. Il planait sur un nuage de douleur. Avec lenteur, elle s'atténua, s'effaça, disparut. Il était gai, comme lorsqu'il avait bu trop d'hydromel. Voilà qu'il entendait une voix. Il tendit l'oreille. Il n'en comprenait pas un mot. Il parlait tout seul, en homme ivre. Quoi ! Les dieux ? Employer un langage aussi barbare. Il se mit à crier. Ce n'étaient pas les dieux, mais les forces mauvaises. Il fut pris de convulsions et se roula sur le sol. Ses yeux grands ouverts étaient devenus fixes. Devant lui des langues de feu, comme des glaives, se mêlaient en un furieux combat. Bientôt toutes se fondirent en une seule éblouissante flamme, plus claire que l'éclat de cent soleils. Il entendait une voix, à nouveau, mais intelligible. Il avait vu un combat entre les démons qui lui parlaient et les bonnes puissances venues à sa rescousse. Elles avaient vaincu. Il écouta leur parole : "Lève-toi ! Sors !" Il tenta de se mettre debout.
  24. Le premier augure le sentait. Qu'y pouvait-il ? Les dieux ne s'appellent pas comme des serviteurs. C'est eux qui se présentent. Il faut être sans cesse à leur affût. Il aurait voulu l'expliquer aux hommes trop impatients, mais allez leur exposer des faits si décevants et démobilisateurs quand ils se morfondent devant l'âtre et rêvassent que, sans vous, ils se battraient et accumuleraient des richesses ! Vint un jour où un guerrier ivre l'insulta. Il était pieux, pourtant, et pas chiche en beau bétail pour les sacrifices. Le temps était venu de forcer les dieux à parler. Il le paierait cher. Qu'importait ! Il était vieux et son successeur se montrerait digne de son rang. Il alla le prévenir de son intention. Il le supplia de n'en rien faire. Il n'était pas encore de taille à lui succéder. Il tremblait en pensant au jour où il devrait donner des conseils capables de modifier l'avenir. Le vieil augure le moqua. Ainsi, celui qui avait su indiquer le prochain but de conquête des siens, celui sans qui l'imposture n'aurait pu être dévoilée, craignait d'être un mauvais prophète ! Il en aurait ri, s'il n'avait été convaincu de la solennité des prochaines heures, où il tenterait d'obliger les dieux à parler. Reggnotis voulut encore l'en dissuader. Ils pouvaient prendre la parole ou envoyer une vision sans tarder, sans qu'il soit forcé de les sommer. Il n'en démordit pas. Il devait les appeler. Qu'il le laisse et attende la fin de la transe où il allait se mettre ! Il s'en fut, dans le soir glacial. Le ciel était couvert de nuages de neige. Bientôt, les premiers flocons churent et fondirent sur son front. Elle tomba vite si drue qu'on n'y voyait plus rien. Il fut heureux d'arriver chez lui. Son manteau de loup était devenu blanc, à croire que s'il était resté plus longtemps dehors, elle l'eût enseveli et en eût fait un de ces bonhommes blancs et glacés mourant au soleil comme aiment à en dresser les enfants. Il s'installa devant le feu. Son maître, dans la pièce la plus glacée du sanctuaire des oracles, préparait la mixture, poison d'épreuve et éveilleur des sens, permettant de percevoir le monde divin. Trop faible il ne verrait rien, trop puissante il mourrait. Seules les dieux lui diraient les proportions exactes, qui donnent accès à leur monde et permettent d'en ressortir... pour peu de temps. Ceux qui y entrent les interroger y retournent vite, soit que l'au-delà leur ait paru si beau qu'ils veulent y revenir à tout prix, soit que les dieux les reprennent, morceau de chair après morceau de chair. Reggnotis serait bientôt grand augure. Pourvu que son maître réussisse son épreuve et y survive, le temps de lui révéler les secrets que doit connaître celui qui dicte les révélations divines ! Qu'il ne lui ait encore rien dit était preuve qu'il était sûr de lui. Il se rassura. Les mois à venir seraient studieux. Il ferma les yeux. Il ne cherchait plus à imaginer ce qu'il faisait. Il l'entendrait bientôt de sa bouche, entre mille autres indicibles secrets qui ne doivent être connus que d'un seul homme. Son détenteur ne les révèle à un disciple choisi que lorsqu'il voit s'ouvrir devant lui les portes des terres où festoient les dieux et leurs fidèles serviteurs.
  25. ¿ Ne croyez plus rien qui ne soit avancé par les hauts bhlaghmenes ou les oracles. Eux seuls, en ce qui regarde le Printemps Sacré, sont assez proches du divin pour parler vrai. C'était une initiative du chasseur de maléfices. é voir les sourires de satisfaction des prêtres, elle était la bienvenue. Ils avaient, en un instant, recouvré une partie de leur pouvoir. Ils venaient de prouver, en un beau coup double, que les dieux ne les avaient jamais abandonnés et qu'un roi impie n'aurait jamais leur aval. Tremblant de frayeur sacrée, les hauts rois virent le sacrilège et le mignon du premier d'entre eux, nus et recouverts d'une indélébile liqueur noire, chassés de Kerdarya. Que nul ne leur donne eau, nourriture, vêtement ou abri ! Ils étaient devenus animaux, non point loups qu'il faut tuer, mais qui méritent encore le respect, basse vermine dont le simple contact est souillure. Ils disparurent. Les bêtes des forêts à l'entour savent ce qu'ils devinrent. Dans la foulée du terrible châtiment et de la mort du mauvais roi, on élut un nouveau regs regom. Il était, de tous les grands rois, le plus proche des souhaits des prêtres : Nul n'était plus prêt à leur obéir pour tout ce qui touchait au divin. Dommage qu'il ait une si haute idée de son rang. C'était, au vu de leurs projets, minime inconvénient. Il suivrait leurs directives pour le Printemps Sacré. Aucun risque qu'il soit détourné ou serve à l'élévation d'un de leurs ennemis. Plusieurs lunes s'écoulèrent. Les signes et prodiges tant espérés ne se manifestaient pas. On murmurait contre les oracles. é quoi bon leur monopole des visions divines et de leur interprétation, s'ils ne voyaient rien ? Quelques porteurs de lin soudoyés et quelques guerriers, fidèles de l'ancien roi dont chacun avait oublié le nom, prétendirent avoir été touchés par l'aile du divin. Les puissances, à ce qu'ils disaient, étaient fâchées que les augures et les premiers servants des autels se soient arrogé le pouvoir de prophétiser, quand il avait de tous temps été accordé à chaque homme libre assez pieux. Ce n'était qu'un vague prurit, de l'énervement que les hauts prêtres affectaient de mépriser, laissant le nouveau roi le réprimer sans pitié. Il pouvait s'enfler, et tout emporter à nouveau. Ils commençaient, en cette saison froide où les hommes, réunis autour des foyers, parlent de tout et échangent des idées que l'oisiveté rend vite subversives, à le voir : L'absence de prophétie pour désigner le meneur du Printemps Sacré pesait. Il y avait eu trop d'espoirs fauchés par la chute des impies. Après un premier mouvement de colère envers eux, leurs dupes s'en prenaient, en termes voilés, à ceux qui leur avaient ôté leurs illusions. Et si bientôt, frustrées de leurs rêves de conquête, elles regrettaient l'ancien roi ?
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