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Marc Galan

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Tout ce qui a été posté par Marc Galan

  1. ¿ Vois-tu, Bhagos me révèle l'avenir de chaque nouveau-né à sa naissance, ou pendant la grossesse de sa mère. S'il ne tenait qu'à moi, j'appellerais chacun : infinie sagesse, haute gloire, grande richesse. Mais quand je nomme l'enfant, le Borgne ourdisseur du destin m'a déjà révélé ce qui l'attend. Que puis-je faire alors ? Au mieux, lui donner un nom destiné à atténuer un peu les peines de sa vie... guère plus. Imagine que mes songes m'aient annoncé que le bébé qui repose devant moi, dans son berceau, va mener une vie triste et morne, et mourir pauvre et sans gloire. Si je l'appelle « Ton nom sera grand » , il n'en aura pas un grain de bonheur ou d'éclat en plus. éa ne l'aidera en rien. Pire, on rira de lui. Plus grave encore, et capable de saper nos bases si nous sommes nombreux à agir ainsi, on doutera des dieux et de leurs serviteurs. Qu'adviendra-t-il si l'on cesse de croire en Bhagos, le distributeur, qui préside au hasard des naissances et décide de l'avenir de chacun ? Les producteurs se demanderont pourquoi ils sont nés inférieurs. Ils mettront en cause le destin qui t'a fait guerrier, qui m'a fait prêtre, qui les a faits paysans, et qui a fait de ceux-là (Il se retourna et désigna les Muets.) nos captifs. Ils voudront en bouleverser l'ordre. Ils se révolteront. ¿ éa, jamais ! ¿ Oui, nous pourrons compter sur vous, si ce malheur arrivait. Ce ne sera pas pour cette génération, ni la prochaine, ni après. Ce sera peut-être pour le ciel rouge des dieux, avec la même horreur sur terre et dans les cieux. ¿ ... Revenons aux Muets. Ces gens-là ont des dieux, comme nous. Un de leurs chefs, que j'ai tué en combat singulier avec ma bonne lame, portait le nom de « Toujours victorieux » . éa ne lui a pourtant pas porté chance. Cependant, vous, prêtres, nous parlez souvent de la puissance de leur magie, même si elle est mauvaise. Pourquoi ma victoire a-t-elle été aussi facile ? ¿ Toujours victorieux, dis-tu ? Tu sais le langage des Muets ? ¿ Oh, juste quelques mots. J'ai voulu savoir ce que nos captifs complotaient derrière notre dos. La meilleure façon, c'était d'apprendre les rudiments de leur parler. C'est comme ça que je connais cette expression. Ils la ressortent à chaque instant dans leurs chansons et leurs récits... Ils ont bien le droit de rêver. Je sais aussi dire : « Je suis » et « Il est mort » dans leur patois sauvage. Quand ce chef s'est approché de moi et m'a crié, en manière de défi : « Je suis toujours victorieux ! » , j'ai cru à une de leurs absurdes vantardises habituelles. Mais quand il s'est abattu, gorge tranchée, ses compagnons, rendant les armes, ont gémi et crié : « Toujours victorieux est mort ! » . J'ai compris. C'était son nom... é propos, tu ne m'as toujours pas expliqué pourquoi, en dépit d'un patronyme aussi ronflant, il a été défait. ¿ Tu me déçois, Kleworeg ! Ne l'as-tu pas déjà deviné ?
  2. ¿ Tu as raison ! ... C'est le monde à l'envers ! Un guerrier m'apprend la loi, à présent ! ¿ Et tu vas voir que je suis prophète, en plus. Pour avoir été docile à leur inspiration, ils vont te favoriser. Quand tu seras arrivé chez nous, tu accueilleras un fils. ¿ Peut-être parlent-ils en ce moment par ta bouche. Pour ce fils que j'attends, j'ai le sentiment qu'il viendra le même jour que le tien. Je ne sais s'ils seront déjà nés quand nous parviendrons au wiks, mais ils ne tarderont pas. Ce sera l'affaire d'une ou deux journées. ¿ Alors, tu ne vas quand même pas oser me soutenir qu'ils nous auraient laissés nous tromper au point de commettre, juste au moment où ils vont nous accorder la naissance de beaux enfants, un sacrilège... Ils nous montrent assez souvent leur faveur : bétail fécond, récoltes abondantes, combats victorieux et d'un rapport bien au-delà de tout ce que nous avons déjà connu. Pardonne-moi : Si tu doutes, c'est toi qui blasphèmes. ¿ C'est vrai, Kleworeg, tu interprètes les signes envoyés par les puissances mieux que nombre d'entre nous. Tu ne te contentes pas d'être notre guerrier le plus courageux et le plus digne de renom. Tu es un homme à qui les dieux parlent et confient leurs secrets... Comme à moi, né parmi les prêtres. Ecoute-les : Ils désirent, par ces signes d'abondance de la nature, de richesse de notre butin, de beauté de nos troupeaux, que tu donnes à ton fils le nom de Swensunus, le fils du soleil. ¿ Je suis content. Tes idées moroses t'ont quitté... Tu as choisi un très beau nom pour mon fils. ¿ Je ne l'ai pas choisi, les dieux me l'ont dicté. ¿ Et le tien, comment l'appelleras-tu ? ¿ Il portera le nom de Premenos, l'esprit qui va en avant, l'esprit précurseur. ¿ Un nom magnifique pour un prêtre ! Que dis-je, c'est leur nom même. Vous êtes ceux qui voient au loin, saisissent l'avenir, interprètent les signes de la terre et du ciel et les songes, indiquent la voie juste aux guerriers et au peuple. Tu sais entendre les messages soufflés par les dieux, et choisir les noms des hommes. ¿ C'est une science bien difficile, où l'on ne progresse qu'en tremblant. Si un homme a un nom mauvais, à lui les mauvais jours, les sombres perspectives, les aventures malheureuses. Si son nom est bon, le destin lui sourira. ¿ Alors, pourquoi ne donnes-tu pas un nom favorable à chaque enfant qui naît ? Il n'y aurait que des héros et des gens heureux.
  3. L'inhumation eut lieu l'après-midi devant toute la troupe, du plus haut prêtre au dernier charron. Tous étaient satisfaits. Kleworegs avait bien agi en leur associant un héros qui avait présidé à la fuite de si nombreux Muets. En se l'appropriant, leur wiks devenait plus héroïque encore. Sa gloire en prenait un fort surcroît d'éclat. Des rabat-joie auraient pu s'offusquer de la légèreté avec laquelle il en faisait un des siens. Il avait craint, un instant, que les patrouilleurs ne protestent. Ils l'approuvèrent, au contraire, et l'en louèrent bien haut. En lui confiant son butin, ne l'avait-il pas demandé ? Il lui avait échangé honneur contre honneur en faisant du protégé de l'orage son frère à sa face. Il n'y avait là aucun motif de reproche. La cérémonie s'acheva. Ils s'éloignèrent, tout fiers, du tumulus. Là, sentinelle éternelle, veillait l'âme de leur parent. é quelque distance, ils trouvèrent un nouveau havre. Il y passèrent une nuit calme. Ils repartirent à la première heure. Bientôt, le prêtre vint rejoindre son roi, tout en tête. Il avait entendu les conversations. é quoi bon se boucher les oreilles. Ils n'avaient tenu aucun compte de son avis. Ils avaient continué leur pochade sur les réprouvés. Un véritable chant prenait forme, fredonné par des lèvres sur qui fleurissaient irrespect et moquerie. Cette perspective l'effraya. Si son initiative devenait le sujet d'une épopée populaire, les dieux s'irriteraient de ce douteux renom. Ils ont donné à l'homme la poésie pour louer et exalter les immortels et les héros fondateurs. S'ils ne se fâchaient par jalousie, outrés qu'un homme soit chanté à leur égal, ils trouveraient cette geste proche du sacrilège. Kleworegs écouta ses doléances. Elles lui parurent stupides et sans objet. Malgré l'envie qu'il en avait, il ne rit pas. Il s'empressa de le rassurer. Honorer les morts, à commencer par les morts au combat, était le plus beau, le plus sacré devoir. Du temps avait coulé avant le sacrifice. Si son idée avait été impie, les dieux l'en auraient dissuadé par des signes évidents. La burlesque épopée que composaient ses guerriers, enseignant le courage, ne pouvait non plus leur déplaire. Il n'était pas prêtre, mais le sentait. ¿ Les dieux nous ont toujours favorisés, ils ne nous auraient pas donné de mauvais conseils... Et si des forces mauvaises, prenant le masque de l'inspiration divine, avaient tenté de t'induire en erreur, ils seraient intervenus.
  4. Deux guerriers allèrent le prendre dans son linceul. Le prêtre vint parler à son roi. Il se réjouissait d'installer dans sa sépulture l'homme des Loutres, mais... Kleworegs fronça les sourcils. Il insista. Il devait l'interroger, pour que la mise en terre s'accomplisse selon les rites : ¿ Dis-moi, comment s'appelle celui que nous allons mettre en terre ? J'ai besoin de le savoir pour disposer Thonros et sa suite en sa faveur. ¿ Comment ? ¿ Oui, quel est son nom ? ¿ Mais... Je n'en sais rien ! ¿ Quoi ! Quand il vous a raconté son histoire, tu ne lui as pas demandé son nom et sa filiation ? ¿ Tu sais bien que non ! Tu étais avec nous. Et personne n'y a songé. Tu sais, c'est quand on va abattre un ennemi qu'on lui demande, pour en parler ensuite, qui il est. « Kwis esi ? Kwoyo esi ? » (Qui es-tu, de qui es-tu ?). Ce n'est pas une question qu'on pose aux amis. On attend qu'ils se présentent. ¿ C'est vrai, mais qu'est-ce que je vais bien faire ? On n'a jamais vu un guerrier sans nom enterré ! Le prêtre se prit la tête entre les mains. Espérait-il y trouver plus vite une solution ? Kleworegs était plongé dans les mêmes abîmes de réflexion. Soudain, il releva la tête. Il toussota. ¿ J'ai trouvé. Appelle-le mon frère, et donne-lui ma filiation. Ce sera un grand honneur pour mon genos que son esprit défende notre terre. ¿ Oui, c'est une excellente idée, mais tu devras échanger ton sang avec lui. ¿ C'est impossible ! Le sang d'un mort est figé. Il ne coule pas. Il n'est même plus du sang, fluide de vie. ¿ D'accord, d'accord. Je ferai comme tu as dit, le déclarer ton frère. Je l'inhumerai en l'appelant « Klewoner, Kleworeges bhrater, puis toute ta filiation. » Cela te va ? ¿ C'est parfait ! ¿ Alors, de ton côté, arrange-toi pour que les hommes soient plus discrets sur l'histoire d'hier. Plus j'y réfléchis, plus je crains d'avoir été un peu trop désinvolte à l'encontre des dieux. Notre sacrifice les a gavés, mais ils n'ont peut-être pas apprécié notre manque de respect... ¿ Tu m'as toujours dit que le plus important pour eux était la taille des sacrifices. Ils reconnaissent notre piété à ce signe. Ne t'inquiète pas ! Je leur dirai d'être plus calmes et de cesser leurs plaisanteries (« Dommage, il y avait de ces trouvailles impayables dans ce début de satire. Je leur demanderai la suite un peu plus tard. » ). é présent, passons à la cérémonie. Qu'elle soit terminée, et la tombe refermée, avant ciel rouge !
  5. C'était, pour chaque vers, le même travail d'affinage, en général à plusieurs. Ils s'appliquaient à polir chaque vers, ébarber chaque maxime. Parfois, certaines trouvailles faisaient tant rire leurs auteurs qu'ils n'arrivaient plus à les dire tant ils se pliaient en quatre. Leur rire était communicatif. Toute la troupe les imitait, jusqu'à ce que les poètes improvisés lui demandent de se taire afin de lancer leurs phrases sonores et définitives. Plus drôle encore, parfois, après la crise de rire qui l'avait secoué, un des fins diseurs avait oublié le mot qui l'avait tant amusé, et ses voisins avec lui. Quand cela survenait, le malheureux déclenchait une nouvelle explosion de rire, deux fois plus forte, à ses dépens. Qui se met dans un tel embarras mérite qu'on le moque. La matinée entière passa ainsi. De temps à autre, un guerrier allait demander au prêtre le plus proche ¿ censé de par sa fonction mieux s'y connaître que lui dans l'art de faire un texte, agencement et mise en ordre des idées et des mots comme l'art de faire une maison est celui d'ordonner les rondins et les lier de glaise ¿ une précision sur l'orthodoxie de son rythme et de ses rimes. Ces poèmes étaient trop triviaux. Ils ne leur répondaient pas, ou par monosyllabes indistincts. é leur grande satisfaction, ils cessèrent vite d'insister. Le soleil était au plus haut. On s'arrêta pour laisser souffler chevaux, captifs, bétail et se restaurer. C'était des devoirs indispensables, quoique profanes. En restait un autre, sacré, à accomplir. Il fallait enterrer, avec tous les honneurs, le guerrier gisant sous les peaux. La halte, avec son petit talus, deviendrait son tertre funéraire. Les captifs creusèrent une grotte à flanc de coteau. On l'y installerait, debout et face au levant ou au midi dont venaient les ennemis. Avec une telle sentinelle, dont ils éprouveraient la présence mystique, nul ennemi n'oserait s'avancer plus avant, s'il avait su éviter les autres tombes de héros situées plus loin en direction des steppes où ils aimaient à combattre.
  6. Avant que la Brillante ne se soit levée, sous l'influence de certains, pessimistes ou désespérés, ils imaginèrent le pire. Sans arriver à en démêler les raisons, ils se virent soudain morts. Dans la nuit s'épaississant, ils éclatèrent en funèbres incantations. Furieux de leur tapage, Kleworegs menaça d'en tuer quelques-uns. La menace indéterminée de leur trépas les avait incités à des lamentations discordantes. Celle-ci, précise, eut l'effet contraire. Elles cessèrent aussitôt. Le calme et le silence régnaient enfin. Tous dormaient autour des bivouacs dans la tiède nuit propice à un long sommeil sans rêve. Ne veillaient que quelques gardes, toujours aux aguets depuis la leçon de leur roi. Ils se tenaient immobiles, attentifs à tout, bien qu'on ne risquât que la visite intempestive de quelque sauvagine, au cas improbable d'une extinction des feux propre à la rassurer et à la pousser à venir se mêler aux hommes. Ce n'était pas à la veille d'arriver. é intervalles réguliers, ils jetaient quelques branches dans les foyers pour les entretenir. Chacun avait bien profité de la nuit. Les sombres pensées s'en étaient allées. Quand l'aube poignit, on se réveilla frais et dispos, l'esprit allégé, plein d'ardeur. Tous se remirent à cheval, joyeux. Le sommeil, meilleur des remèdes, avait râpé, gommé, effacé, la honte et le malaise. Ils ne gardaient plus du jour précédent que le souvenir d'une bonne farce, drôle et morale à la fois. Les vaillants célébrés, les pleutres honnis, les gloutons et les sacrilèges punis. Ils avaient de quoi composer un de ces chants qui volent de village en village pour commémorer quelque aventure notoire. Certains guerriers étaient bons diseurs. Kleworegs appréciait et encourageait ce talent. Il les laissa lancer, de temps à autre, quelque phrase sonore et bien rythmée en relation avec l'affaire. Les autres s'en rapprochèrent. Ils commentaient leurs vers, soit les approuvant, soit leur indiquant les modifications qu'ils voulaient y apporter. ¿ Je ne suis pas d'accord avec ton : « Là à la lune, le lâche lièvre montre son cul ». Si tu dis : « Au soleil », ça sonnera mieux ! ¿ Ne l'écoute pas ! La lune, ça va très bien, mais dis plutôt : « Le lièvre craintif ». ¿ Vous deux, vous n'avez jamais été fichu de rien composer, et vous voulez donner des leçons ! Non, c'est très bien, ça coule comme une rivière. Mais il faudrait peut-être dire : « Livre le cul ». éa sonnera encore mieux que : « Montre » . ¿ éa ne veut plus rien dire, ton truc ! ¿ Mais si. Tu n'as jamais vu deux chiens se battre ? ... Souvent, le vaincu se couche comme s'il livrait son cul. Le montrer, c'est plutôt moquerie. ¿ Pas bien maligne ! Rappelle-toi ton frère, il y a deux ans. Pendant combien de temps il n'a pas pu s'asseoir ! ... et encore, la flèche du Muet venait de loin. ¿ N'insiste pas. N'empêche, « livrer », c'est mieux. éa, c'est un signe de soumission et de lâcheté. ¿ D'accord pour « livrer » ! : « Là à la lune le lâche lièvre livre le cul ». ¿ Oui, c'est tout à fait ça ! Ne change plus rien !
  7. L'ODEUR DE L'éCURIE La cérémonie aux mânes des guerriers les avait marqués bien plus, et de tout autre façon, qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils avaient cru se payer une bonne tranche de rire, qui les maintiendrait en joie jusqu'au retour. Le premier moment d'hilarité passé, une indéfinissable amertume envahissait, polluait leur âme. La mort du glouton impie avait été, sur le coup, fort comique, en même temps que fort édifiante, leçon de morale en action. é présent, le côté drolatique de l'incident disparaissait. Le court laps écoulé depuis avait été propice à la réflexion. Il n'avait plus le même aspect qu'au moment où ils en avaient été les spectateurs rigolards. Tout lâche et profanateur qu'il ait été, celui qui avait péri dans les flammes était de leur sang. Ils revoyaient la scène en dignes disciples de leur roi, toujours économe de la sève des siens. La perte d'un fils d'Aryana, même vil, était un déchirement et un deuil personnel. Que dire de celle-ci, si ignominieuse ? Par elle, l'idée même de la noblesse et de l'excellence de leur origine subissait le triple assaut des vers rongeurs de la dérision, du dégoût et du doute envers leur destin manifeste. Elle sapait leur confiance. La faiblesse et la couardise existaient aussi dans leurs rangs. Ils n'en ignoraient rien, mais n'en avaient jamais été témoins. Et voilà qu'ils venaient d'être frappés, pour la première fois, par l'atroce vision de ces tares. Si encore elles avaient été le fait d'un seul homme¿ mais sa mort avait encore plus souligné la bassesse de son clan... un clan de leur peuple. Ils en étaient ulcérés comme de la trahison avérée d'un ami. Kleworegs le sentait. Il leur fit presser le pas. Plus loin ils seraient de cette honte, moins ils y songeraient et se rongeraient les sangs. Les captifs, surpris de ce rythme nouveau, trop rapide à leur gré, maugréèrent. Par bonheur, la halte vespérale s'annonçait proche. Ils ne mirent pas trop de mauvaise volonté à avancer. Quelque chose n'allait pas. Il leur valait mieux se montrer dociles. Le crépuscule arriva. Tous avaient l'absinthe au c¿ur. Sitôt arrêtés, ils houspillèrent les captifs avec une rudesse tout à fait contraire à leurs us. Surpris de cette attitude nouvelle, dont ils avaient constaté les prémisses dans l'ordre de presser l'allure, ils s'en s'inquiétèrent. Ils étaient accoutumés à une relative mansuétude. Ces nouvelles façons ne présageaient rien de bon.
  8. Pour la seconde fois, il sortit de son évanouissement. Sa cuisse ouverte lui faisait mal, si mal. La souffrance ¿ ou l'air frais du soir ¿ l'avait réveillé. Il regretta ce second réveil. Le premier n'avait pas été aussi pénible. Il ne voulait se souvenir que du moment où, après être tombé quand le sanglier était venu s'empaler et mourir sur son épieu, il s'était senti sombrer dans l'inconscience. C'était l'instant de son triomphe. Il y avait aussi celui où il en était sorti, comme si l'urgence d'une tâche à accomplir l'y avait repêché. Châtrer et saigner le solitaire, sans quoi sa viande risquait de se corrompre, de devenir immangeable. Il n'en avait eu le temps avant que le manteau de la nuit des sens ne le recouvre. L'aiguillon de cette peur atavique de chasseur l'en avait tiré. Il avait regardé le soleil. Le temps avait à peine fui. Il s'était secoué. Rester ainsi ne l'avançait à rien. Il avait pris son poignard, tranché les testicules, ouvert la jugulaire de l'énorme porc. Seules quelques rouges gouttes en avaient coulé. Il avait juré. La viande était déjà perdue ! Non, la bête gisait dans une mare de boue et de sang mêlés encore rouge. Ses craintes sur sa chair étaient vaines. Il avait voulu se lever. Il avait retiré son épieu, toujours fiché dans le ventre du fauve, pour s'y appuyer. La tête lui avait tourné. Il était tom/ Sa plaie était sale, souillée de terre, mais franche. Il devait sans tarder la laver et la soigner. Il chercha des yeux l'épieu qu'il avait lâché en tombant et le ramassa. Il ferait une béquille parfaite. Il devait descendre vers le petit ru qui dévalait la pente du puy. Il aurait pu avancer sans elle, mais il solliciterait moins sa jambe blessée. Il se mit en route. Le ru n'était pas loin. Il partit, claudiquant. Les souvenirs qu'il avait souhaité chasser revinrent. Il ne lui servirait à rien de vouloir oublier les circonstances de sa blessure... Ce serait même stupide. Où avait-il manqué de courage ? Où s'était-il mal battu ? Où y avait-il honte à avoir été blessé en frappant à mort un monstre comme celui qu'il avait vaincu ? ... Sa maladresse... sa maudite maladresse. Il n'avait pas bougé quand le solitaire avait chargé. Il avait placé son épieu dans l'axe exact de l'attaque... Il avait dû poser le pied sur une motte de terre en position instable ou un tas de feuilles pourrissantes. Au moment où il faisait le mouvement qui lui permettrait de le frapper juste à son point vulnérable et allait le coucher mort, il avait glissé. La hure de la bête avait percuté sa cuisse, balafrée et noircie d'un bleu énorme ; une défense lui avait labouré le côté. Il avait senti, plus que vu, son épieu s'enfoncer dans le flanc (en fait, le ventre) du porc. Une façon bien laide de tuer son gibier. Il n'en avait pas été fier. Il commençait à se sentir bien moins honteux. De moins en moins. Il parvint au ru. Il lava ses plaies. Il était très content de lui, surtout en regard des traqueurs de loups. La longue estafilade fut enfin propre. Il la contempla, satisfait en dépit de sa douleur. Elle compterait pour rien. Il dormirait en paix. Il avait aujourd'hui appris ce qu'il voulait. Il en avait déjà eu, parfois, le sentiment. Il en avait, cette fois, la certitude : Il était un guerrier !
  9. Les acolytes apportèrent le reste des pièces de b¿uf, énormes, sanglantes. Ils les lancèrent au milieu des flammes ardentes. Elles cuirent en grésillant. Les villageois, yeux écarquillés, bouche bée, un sourd gémissement s'exhalant du fond de leurs gorges, contemplaient le spectacle, incrédules¿ Quoi dire, quoi faire ? Leur colère se terrait sous la crainte rongeante du sacrilège. é voir cette viande délicieuse, si près, si inaccessible, se consumer, se racornir, se carboniser, des râles sortaient de leurs bouches aux lèvres tremblantes. Deux d'entre eux, ne redoutant pas d'insulter aux dieux, tentèrent de saisir un morceau de la chair consacrée pour la leur voler. Le premier impie en fut quitte pour de légères brûlures. Son sort encouragea un autre profanateur. Il eut moins de chance. Les branchages enflammés au-dessus de là où il dérobait aux dieux leur juste part s'écroulèrent sur sa tête. Ils l'assommèrent d'un coup, l'abattirent au milieu des braises. Il ne se releva pas. Son sacrilège avait reçu sa sanction. La vision calma les appétits. Immobiles, rage au c¿ur, ils assistèrent, dans l'odeur de chair carbonisée, à la fin de la taurilie. Les hôtes attendirent, patients, l'extinction du bûcher. Il n'en restait plus que des cendres et quelques os noircis. Ils attesteraient que d'énormes pièces de b¿uf et un ennemi des dieux, victime de leur justice, s'étaient consumés. Ils prirent aussitôt congé sans espoir de retour. Ils passèrent devant un petit tertre, non loin du cercle des huttes. Un enfant mort y était exposé. Un guerrier héla Kleworegs. Le minuscule cadavre qu'il avait vu, attendant que les chiens errants viennent le dévorer, avait bien forci. Ce n'était pourtant pas si vieux. Il y était à l'aube. C'était la première chose qu'il avait aperçu en sortant, de bon matin, prendre l'air et se soulager. Que lui importait l'exposition des mort-nés ou mal formés de ce cloaque ! C'était trop tard. Il eût fallu, pour l'honneur d'Aryana, que leurs pères eussent subi ce sort. Inutile de s'y attarder, ou de répondre. Il fit la sourde oreille... Ils s'éloignèrent, sans se retourner, en direction de leur village.
  10. Le prêtre saisit dans ses mains sanglantes une première côte. Des rangs des villageois, des acclamations s'élevèrent... s'éteignirent. Il continuait, en gestes machinaux, à prendre les gros morceaux et les jetait dans le brasier, toujours plus ardent comme si la graisse des viscères lui avait donné une nouvelle vigueur. Ils revenaient de leur enthousiasme. La viande de choix disparaissait, à leur consternation, au milieu des branches ignées, de la braise, des cendres. Au tourment causé par ce spectacle s'ajouta bientôt un supplice olfactif encore plus cruel. Chassant l'odeur éc¿urante des tripes et abats s'élevait un entêtant, prenant, enivrant parfum de grillade. Soudain, il s'arrêta. Il leva les bras pour obtenir un silence qui régnait pourtant assez. Il parla de toute sa piété. Chacun y entendit malice. ¿ Nous avons appris par votre héros, le plus grand que nous ayons connu, puisqu'il a réussi, à lui seul et grâce à Perkunos le tonnant, à vaincre et à mettre en fuite toute une coalition de hordes de Muets attachées à sa perte, le sort de votre clan infortuné. Il est venu nous parler, cette nuit. Il nous a expliqué, juste avant d'expirer, que vous avez perdu il y a bien des saisons vos meilleurs fils, et combien vous avez pleuré sur leur destin, regrettant, à cause de votre pauvreté, de ne pouvoir sacrifier pour eux. Votre c¿ur s'en est ulcéré. Vous êtes tombés dans le désespoir... ... Réjouissez-vous ! Connaissant votre grand malheur, que votre pudeur voulait nous cacher, et ne sachant avant cela comment vous remercier de votre hospitalité, nous avons décidé de suppléer à votre absence de biens. Prêtre de la tribu qui a donné ses plus puissants guerriers à Aryana, je vais vous honorer en accomplissant à la place du vôtre le sacrifice que vous auriez voulu, mais que vous n'avez jamais pu, faute de moyens, faire à leurs mânes... ... Oui, j'accomplirai pour vous ces rites et ces oblations, en remerciement et hommage. Remerciement pour votre accueil, hommage à vos morts vainqueurs de la fureur des Muets. Pour eux, comme prescrit dans les rituels guerriers, je jetterai au feu cette viande sacrée. Son fumet réjouira les dieux. Ils sauront que, malgré les apparences, vous n'avez pas oublié vos héros. Il fera venir sur vous leur faveur.
  11. Les villageois écarquillèrent les yeux. Ils poussèrent, à l'unisson, un long soupir satisfait. Des bruits de mastication et de déglutition anticipées vinrent de leurs rangs nerveux et excités. Les plus éloignés du bûcher tentèrent de s'en approcher. Personne ne voulait céder sa place. Ceux du premier rang s'en retrouvèrent proches à le toucher. Un autre prêtre arriva. Il brandissait haut une torche allumée au foyer du clan. Il abaissa son brandon et le glissa entre les branches légères tapissant le sol, mêlées à la paille destinée à faciliter leur embrasement. Le bois était bien sec. Les flammes, lentes, s'élevèrent. é mesure qu'elles dévoraient les branchages, la chaleur augmentait. Elle devint vite insupportable. Devant la violence effrénée du brasier, le premier rang recula, écrasant les pieds de ceux dans son dos. é ce moment, certains s'interrogèrent à nouveau. Comment allait-on griller toute cette bonne viande ? La grondante incandescence réduirait en cendres toutes les belles pièces de b¿uf. Ils se rassurèrent. On attendait que tout soit à l'état de braises. Démembrées et partagées, les carcasses cuiraient, pour la joie et l'assouvissement de tous, sur leur tapis ardent. Tous ces préparatifs annonçaient un tel dénouement. Les prêtres dépeçaient les taureaux morceau par morceau, en habitués de riches et nombreux sacrifices. Bientôt, ils furent découpés en entier. L'officiant prit dans ses mains les paquets de viscères. Il les lança dans les hautes flammes. Avant chaque oblation, il récitait une longue invocation à l'intention du dieu de l'hospitalité et de ses parèdres. Ils frissonnaient à entendre ces interminables litanies. Il n'en finirait donc jamais de distribuer les parts destinées aux dieux ? Leur tas diminuait. Il allait disparaître. La partie la plus agréable du rituel ne serait plus longtemps différée. Même s'il leur dédiait encore deux ou trois savoureuses côtes, le tour des mortels viendrait. Ils se tenaient prêts. Ils échangèrent des clins d'¿il. Les derniers abats avaient disparu au sein des flammes, engloutis par le dévorant bûcher. Les dieux étaient repus. Tout surcroît de provende leur était inutile. Ils interrogeaient leurs hôtes du regard. Amateurs de biens matériels, ils pensaient comme eux. Ils attendaient de recevoir des mains du porte-voix des dieux les délicieux morceaux de viande cuits à point. Ils s'en pourléchaient les babines. Ce serait un régal sans égal. Ici, paysan le plus démuni ou guerrier le plus né, nul n'était habitué à telle fête du ventre.
  12. Il jetait un coup d'¿il circulaire sur la foule autour de l'autel. Il fronça les sourcils. Sa troupe était trop rigolarde. C'était une taurilie, sacrifice solennel, quand même ! Il reprit vite son visage inexpressif. Il en était un peu, voire pour la plus large part, responsable. Le prêtre du village et un des acolytes de celui de Kleworegs arrivèrent. Ils prirent les attaches passées autour des cornes des lourds bovins. Ils les amenèrent chacun de part et d'autre du bûcher : Celui à la tache noire à sa droite ; l'autre, hors de la vue et à l'opposé du premier. Il n'en verrait pas le sort. On ne pouvait faire plus pour éviter sa fureur et sa folie. Ils étaient cependant bien près, séparés par le seul tas de bois. Le sacrificateur devrait avoir la main sûre et le tuer du premier coup. Ses beuglements de douleur et d'épouvante affoleraient, sinon, la seconde hostie. Le prêtre de Kleworegs versa sur la tête de chacun sa libation, mélange d'huile d'¿illette et de fin hydromel. De chaque côté de la pile de bois, faisant la navette au plus vite, il accomplit les mêmes rites, psalmodia les mêmes prières. Les gestes accomplis, les oraisons prononcées, il reçut du prêtre du village le marteau sacré destiné à les assommer. D'un bras assuré, il assena sur la tête du premier l'arme bénie. Le crâne enfoncé, la victime, tuée raide, s'écroula, soulevant la poussière. De l'autre côté, la prochaine, affolée, mugit. Il se gourmanda. N'avoir pas pensé à l'effet du choc ou de l'odeur du sang répandu ! Il aurait dû faire plus attention ! Le sacrifice allait mal tourner ! La bête était encore immobile, tête baissée, comme pour faciliter sa tâche. Elle ne resterait pas longtemps en position favorable. Il se précipita et l'assomma, omettant la dédicace. C'était ça ou voir sa victime résignée, soudain furieuse et ensauvagée, foncer dans la foule. Il avait vu une fois des gens piétinés par un taureau de sacrifice se vengeant de sa fin proche. Cela lui avait suffi. Les dieux lui pardonneraient sa désinvolture, quand ils l'auraient châtié pour la mort de leurs fils. Pour la bonne règle, il se priverait d'hydromel afin de leur en faire offrande le soir même. Ce petit effort leur sourirait, au cas où il se serait affolé à tort et aurait bâclé la cérémonie. Les deux taureaux abattus, ses acolytes en entreprirent le dépeçage. Ils tranchèrent d'abord les morceaux réservés aux prêtres. Ils les leur remirent, avec une solennelle affectation. Il ordonna ensuite d'enflammer l'énorme bûcher.
  13. Les deux taureaux avaient été choisis, le prêtre en convint, avec le plus grand respect pour son v¿u. L'un était blanc avec une grande tache noire sur le dos et le flanc droit ; le second, roux et blanc, aussi massif de poitrail que l'autre était un robuste culard. Chacun, dans sa morphologie, était magnifique. Ils n'avaient pourtant, avec leur poids réduit, rien à voir avec leurs cousins les farouches aurochs. Les guerriers comptaient les superbes bovins sauvages au nombre des leurs. Mourir à leur chasse était considéré à l'égal de la mort au combat. é côté de ces ennemis âpres à la lutte, les plus beaux taureaux leur inspiraient le même dédain que les troisième caste, voire les serviteurs. Il n'empêchait que c'était un splendide cadeau pour l'hospitalité, un non moins splendide sacrifice. La cérémonie n'avait pas encore commencé. Les villageois ne songeaient qu'à sa fin, la distribution des viandes sacrifiées. Ils en voulaient tout. Pourvu qu'après avoir dédié aux dieux leur cervelle et leurs viscères, le célébrant s'en tienne là ! Son zèle pouvait le pousser à leur offrir encore quelques côtes savoureuses afin de les mettre dans les dispositions les plus favorables. Quel besoin en avaient-ils ? Les Muets tombés sous le glaive les avaient assez gavés. Ils se satisferaient des abats, laissant à leurs fidèles alléchés la troisième part, la chair des hosties. Le parfum de viande grillée flattait déjà leurs narines. Leur ripaille serait franche et ample. Ils en salivaient. Les hommes de Kleworegs, enthousiastes, édifiaient le bûcher avec une rare rapidité. Sa taille était un sûr indice. Le sacrifice finirait par un festin à s'en fendre la panse. La pile de bois devant l'autel fut bientôt prête. Jamais ils ne l'auraient imaginée aussi imposante, propre à brûler jusqu'à l'os deux b¿ufs entiers. Le prêtre amena les deux bêtes. Plus paysans que guerriers, ils les admirèrent en connaisseurs. Ils commentèrent leurs qualités respectives. Quel banquet les attendait ! Ils se frottaient le ventre. Ils se le rempliraient à en éclater ou à rouler, ronds comme des calebasses, pour dormir des heures et des heures. Quelques curieux s'interrogèrent. S'il ne s'agissait que de griller la viande, pourquoi un tel amas, fait pour un troupeau entier ? Questions et hypothèses oiseuses ! Il témoignait de la prodigalité du clan fêté. Un grand bûcher est toujours bon signe. Comme la fête de la moisson et de la bière, l'oblation des dons d'hospitalité était ouverte à tous, sans distinction de naissance et de sexe. Tous étaient là. Les hôtes avaient tous appris, soit des lèvres même du mort, soit de bouche à oreille, l'histoire des héros humiliés. Ils étaient outrés, lois de l'hospitalité ou pas, de sacrifier de deux taureaux superbes. Renseignés par des initiés, ils s'étaient calmés. Ils attendaient avec impatience ce que ferait leur prêtre.
  14. – Comme j'ai, en vertu de notre immémoriale tradition, demandé l'hospitalité à mon homologue, je lui donnerai, en notre nom à tous, la part de l'hôte. Il la recevra et la distribuera à tout le clan. Si notre don consiste en animaux, et ce sera le cas puisqu'ils nous ont nourris (mal, certes, plutôt comme des paysans, mais nourris quand même), il en sacrifiera aux dieux, celui de l'hospitalité et tous ceux qu'il a en dévotion. Quand leur part aura fini de brûler sur les autels, il offrira le reste aux guerriers, voire, s'il est en veine de générosité, aux troisième caste. Ainsi se passe une cérémonie de prise de congé... ... Tout cela, mise à mort du bétail, crémation des morceaux réservés aux dieux et aux morts, est du ressort du prêtre invitant. Il y a cependant une exception. Si un clan puissant reçoit bon accueil d'un petit wiks - Ici, vu notre troupe, notre butin, notre renom, qui niera que c’est le cas ? -, son prêtre l'honorera. Au moment de prendre congé, il sacrifiera à sa place... ... Aussi, pendant que vous allez choisir les deux taureaux d'offrande (Ne lésinez pas, je les veux superbes, vous verrez pourquoi !), j'irai voir son prêtre pour lui dire que nous partons plus tôt que prévu. Je lui proposerai de me charger du sacrifice. Il ne refusera pas ! Préparez un énorme bûcher... Les dieux seront satisfaits. Vous ne le serez pas moins. Ses observations lui avaient permis de repérer un magnifique solitaire, familier des anciens champs où poussaient à foison les racines sauvages. Il descendit de sa cachette et prit leur direction. L'énorme porc y fougeait de sa hure puissante. Son boutoir fouillait la terre boueuse. Souillé de glaise, il se relevait de temps à autre, soulevant et arrachant celles qu'il avait déterrées. Malgré la terre qui les couvrait, ses intimidantes défenses, longs et solides poignards, brillaient au soleil. La bête avait levé la tête, furieuse d'être dérangée. Elle n'admettait pas le moindre intrus pendant ses repas. Elle grommela et se tint prête à charger. Fier et bien campé, il l'attendit. Il pointa son épieu.
  15. ¿ J'ai réfléchi, pesé le pour et le contre... Ils sont des nôtres... Regardez leur prêtre, il est aussi pieux, et en sait presque autant, que moi. Nous devons répondre à leur hospitalité... Vu nos richesses respectives, nous devons même leur offrir deux bovins ! ¿ éa me ferait mal ! Le patrouilleur n'avait pas part au butin, mais ne supporterait pas que l'on en donne à ces gens quelque pièce, même minime. Son monde basculerait... Alors, deux beaux taureaux ! Le prêtre ne s'offusqua pas de son refus. Ils étaient entre eux. Il ne portait pas à conséquence. ¿ Que tu le veuilles ou non, il faut rendre don pour don. C'est la loi ! Ils échangèrent des regards lourds. Il en émanait toute la réticence du monde. Les réflexions scandalisées fleurirent, à peine murmurées, mais bien audibles, sur leurs lèvres : « Ils ne le méritent pas ! » « Donnons-leur les plus moches ! » « Il y en aura bien deux prêts à crever, des carnes ! » Les plus remontés pensaient très fort : « Aux feuillées, la loi ! » Ils ne disaient rien. On n'entendait qu'eux. Il les laissa s'échauffer et échanger leurs remarques. Ils criaient, maintenant. Il leur intima le silence... les regarda, moqueur, content de lui. ¿ Eh oui, la loi est la loi. Vous n'y pouvez rien. Mais un prêtre en connaît tous les détours. Cessez de grogner ! Pas un de vous n'aura à se plaindre. Au contraire, vous vous réjouirez tous. La façon dont nous paierons l'hospitalité de ces impies fera date. On louera partout mon jugement. Leurs yeux luirent d'excitation. Il n'avait pas grand caractère, mais était rusé et au fait de toutes les arguties. Ils patienteraient. Sa décision serait sage. Sur son visage presque toujours sévère et peu amène se dessinait, peu à peu, l'amorce de l'ébauche d'un sourire. De ses lèvres fusait un léger souffle rythmé... De sa vie il n'avait tant ri. Quelle bonne idée... et exempte en plus, ce qui ne gâchait rien, de tout sacrilège et tout irrespect envers Aryamenos ! Que demander de plus ?
  16. LE SACRIFICE Sa mort n'était pas survenue au combat. Elle n'en était pas moins d'un héros. Ils s'inclinèrent devant lui. Il avait lutté dix ans durant contre la maladie et la douleur, gardien de la redoute de la mémoire, non de sa vie égoïste. Il avait tenu, malgré le poids de cette existence, jusqu'à la relève. Il méritait d'être honoré. Ils l'ensevelirent dans un linceul de lin neuf et le confièrent aux dieux. Les brumes de l'aurore propices aux secrets s'élevèrent. Elles cacheraient un transport clandestin. Ils emportèrent le corps à leur camp. Ils le dissimulèrent, sous une épaisse couche de fourrures, dans le chariot où gisaient les insignes de leurs morts. Il serait à l'abri des regards et même, avec l'odeur forte et prenante des peaux, des odorats indiscrets. Ce pieux devoir accompli, Kleworegs réunit ses meilleurs guerriers, les patrouilleurs, et appela ses prêtres. Ils lui diraient la loi et indiqueraient comment agir face aux Loutres. Il avait espéré se reposer là, malgré leur allure veule. Ce n'était plus possible. Ces révélations l'avaient marqué au tison ardent. Il en avait discuté, pendant qu'on emmenait la dépouille, avec le chef de patrouille. Ils étaient tombés d'accord. Séjourner un instant de plus dans ce wiks vil et oublieux de ses héros était impossible. Ne pas lui payer son hospitalité tout autant. C'était aussi l'avis du prêtre. Il avait au début, en entendant le récit du mort, refusé d'en croire ses oreilles. Mais trop de signes, reconnaissables des seuls première caste, montraient qu'il disait vrai. S'ils étaient tombés au milieu d'une bande de Muets installée à l'insu de tous en Aryana ? Non ! Ce village était, malgré ses tares, de leur peuple. Il avait, bien qu'il eût dégénéré depuis jusqu'à approcher la bassesse de ses ennemis, engendré une troupe de héros. Les lois d'hospitalité s'appliquaient. Ils ne pouvaient s'y soustraire. Ils ne pouvaient pas plus lui pardonner sa lâcheté et son dédain de la gloire. Ils l'avaient chargé de résoudre ce dilemme. Les dieux avaient réponse à tout. Aucune situation, si inouïe soit-elle, ne les prenait au dépourvu. Qu'il les interroge, et transmette leurs directives ! Il ne se fit pas prier, mais les avertit. La réponse n'était pas aisée. Il prendrait son temps...
  17. Le prêtre les avertit. Si le clan ne respectait pas cette volonté, ou s'il tentait quelque chose contre moi (on peut s'attendre à tout des pleutres), de grands malheurs s'abattraient sur lui. Les patrouilleurs surenchérirent. Témoins des désirs du héros mort, ils reviendraient en vérifier la bonne et scrupuleuse exécution... ... Plus que les objurgations du prêtre, cette dernière perspective les a décidés. Sous la menace d'un retour de ceux qui m'avaient sauvé, ils ont toujours observé avec scrupule le rituel d'expiation... Plus encore en ces jours. Ils vous ont pris pour la patrouille qui revenait, avec une foule en armes, les châtier au cas où ils auraient rompu leurs engagements... Ils les ont respectés, rien de plus. Jamais ils n'ont immolé une victime aux mânes de mes frères. Je suis le seul à les pleurer. Je souffre de ne pas les voir honorés comme ils le méritent. Je n'y puis rien faire... Vous non plus ! Un pacte d'hospitalité vous lie désormais à ce clan ! é présent, aidez-moi à accomplir l'ultime exigence de mon chef mourant. Allez à ma cabane, prenez les deux grands sacs de cuir au pied de ma couche. Celui qui est entré chez moi voit ce dont je parle. ¿ Je n'ai pas bien eu le temps de regarder, mais je me débrouillerai. ¿ Parfait ! Fais-toi accompagner d'un ou deux amis et ramenez-les. Il y a dedans tout mon butin, en bijoux et objets précieux. La dernière volonté du fils guerrier était que j'en fasse don aux premiers héros que je rencontrerais... Ne refuse pas ! Tu commettrais un grand sacrilège ! Kleworegs, d'un signe de la tête, accepta le legs. Celui qui connaissait la hutte partit le chercher. Peu après, ils revinrent, mission accomplie, chacun un lourd sac sur l'épaule. Les chiens, bien gavés toute la journée, ne les avaient même pas aboyés. Ils les déposèrent près de lui. Il en ouvrit un, y plongea la main, l'en ressortit, des colliers et des parures accrochés à ses doigts. Il les tourna, les retourna, à la maigre lueur des torches. ¿ Prenez ces joyaux, guerriers dignes par le courage de mes frères morts dans un combat gagné à un contre vingt, et fuyez, je veux dire quittez, ce village de lâches. Une fois chez vous, sacrifiez à leurs mânes d'un beau taureau. Cela compensera un peu leur absence de tombeau et l'indifférence dont ils ont été victimes deux lustres durant. Il remit les bijoux dans le sac. Il regarda Kleworegs, droit dans les yeux. ¿ J'ai fait ce pour quoi les dieux m'ont laissé vivre tout ce temps. Jurez-moi que je ne serai pas enterré ici, parmi les lièvres et les couards. ... Il s'éteignit d'un coup, flamme soufflée par le vent, lampe à bout de graisse. Kleworegs avait amorcé un geste d'approbation. ¿ Il est mort heureux ! FIN DU CHAPITRE VII
  18. ... Nous restâmes, tous les sept. Non, tous les six... Un compagnon venait d'expirer. Nous nous regardâmes longtemps. Ils savaient pour eux, comme pour moi. Entre les bras tranchés du petit chauve, crachant le sang par bouffées, l'éventration du chef, les flancs percés d'épieux des trois autres, la mort n'avait pour souci que l'ordre de sa cueillette... ... Je pleurai. Je ne pourrais enterrer tous ceux tombés autour de moi. Je voyais déjà, c¿ur transi, leurs corps dévorés par les loups, leurs yeux picorés par les corbeaux. Ils comprirent ma détresse. Connaissant leur destinée prochaine, ils me consolèrent. Ils seraient bientôt en bonne place au banquet de Thonros. Pourquoi gémir ? Nous avions vaincu. Les Muets avaient fui devant nous et, vu leur superstition, n'étaient pas près de revenir. Nous étions des héros, même si Thonros et Perkunos nous avaient aidés de toute leur force... ... Je serai, aux dieux plaise, le dernier de l'expédition. Notre chef me confia ses ultimes ordres et ce que je ne peux appeler d'un autre nom que son testament. Ensuite, retenant ses entrailles, aidé du frère au bras coupé, déjà exsangue, paupières blanches, il me soutint et me porta vers le chariot rempli du meilleur de notre butin. Je m'effondrai, sitôt dedans, au milieu des fourrures et des tissus de grand prix. Les b¿ufs, aiguillonnés, s'ébranlèrent droit vers le couchant... ... Quelques jours après, des jours de fièvre et de délire, dont je ne saurais te dire le nombre, je croisai une patrouille. Dans mon état second, je lui révélai toute notre histoire. Leur prêtre connaissait les herbes qui guérissent. Il fit passer ma fièvre, mais ne put ressouder mes os. Ils me ramenèrent en aussi bonne santé que je pouvais l'être, incapable de marcher seul, mais sans infection. ... Quelle joie immonde au village ! Leurs yeux brillaient devant mon butin... Et nos morts ? Je ne le supportai pas. é ses neres, devant le prêtre et les patrouilleurs, j'annonçai les ultimes volontés, plus sacrées que tout au monde, de notre chef. Tétanisés d'effroi, leur couardise dévoilée à tous, ils subirent leur mépris. Mes ¿ ses ¿ conditions étaient dures. Tout ce butin conquis sur les Muets, que j'avais vaincus à moi seul, resterait sous mon toit. é chaque fête, en particulier celle des moissons qui est notre plus grande solennité et la date de mon retour victorieux, ces parures et ces bijoux seraient distribués aux femmes les moins nées et les plus laides. Les arborant, elles feraient à nos guerriers juste honte. Elles accomplissaient avec constance leurs travaux vils. Elles étaient plus méritantes et témoignaient de plus de courage que ces poltrons. Leur respect de leurs obligations de naissance serait honoré...
  19. J'avais, pour vite en revenir, estimé que briser un encerclement n'est pas fuir. Et après ? Ce ne serait qu'un vain sursis. Cela revenait à partir sans butin, poursuivis par une horde qui n'aurait de trêve de nous avoir détruits jusqu'au dernier. Cette issue n'était pas moins épouvantable. Nous nous tînmes prêts à mourir¿ Pas seuls... ... Il n'y avait rien d'autre à faire. Je me battis bien, mes frères mieux encore. Aucun de nous ne mourut sans emporter au moins deux Muets avec lui. Encore ceux qui eurent si maigre viatique furent-ils plus victimes de leur fougue ¿ elle les poussa à se jeter d'emblée sur les épieux ¿ que du courage et de l'habileté adverses... ... Je n'eus pas de chance. Après avoir offert à la mort trois Muets, dont un colosse adipeux, au nez coupé, que j'éventrai d'un seul coup heureux de mon glaive, je reçus un coup vicieux qui me brisa les jambes. On vit ma blessure. On me repoussa au centre de notre cercle de plus en plus étroit. C'était notre pacte. Les plus agiles combattraient à sa périphérie. Les plus lourds et les blessés en formeraient le noyau. Inaptes à nous mouvoir, nous tiendrions quand même nos ennemis à distance par nos moulinets... é quoi bon ! Quoi que nous fassions, ils finiraient par nous anéantir. Nous avions perdu tout espoir... Non, il nous en restait un. Nous offririons chacun à Thonros un dernier assaillant... ... Pendant que nous combattions, et que notre nombre diminuait à chaque instant (nous avons dû tenir bien plus longtemps qu'il ne nous a semblé, bien moins que nous ne l'espérions), le ciel s'était couvert. é mesure que les nôtres périssaient, il était devenu sombre, puis noir. Les éclairs fusaient. Ils étaient de plus en plus près de notre lice... ... Nous restions sept sous le ciel de suie et de flammes. Thonros menait là-haut un beau combat. Des ces sept moi seul, malgré mes jambes brisées, pouvait survivre. Notre chef était encore vivant, juste à côté de moi, mais sa blessure au ventre ne lui laissait aucune chance, et les autres étaient blessés à mort... Belle consolation ! Dans un instant, l'ennemi nous aurait submergés. Il nous achèverait tous... ... Grâces à Thonros et Perkunos aux traits enflammés ! Au moment où le chef des Muets allait lancer l'assaut final, une boule du feu du ciel le frappa et le jeta à terre, désarticulé, brûlé, nu... mort. é ce signe sans équivoque, ils comprirent. Les dieux étaient pris d'une grande fureur devant le massacre de leurs fils. Ils ne toléreraient pas que leurs cadavres soient profanés... Ils s'enfuirent, abandonnant leurs morts et notre butin, qui leur faisait tant envie...
  20. ... Pendant que nous vainquions nos ennemis terrifiés, et admirions leurs dépouilles, un petit fait s'était produit. Plus vigilants, nous serions peut-être tous ici. Bhagos commande. Nous ne remarquâmes rien. éa se passa sans doute ainsi. Un des leurs a dû rester, retardé, un peu en arrière. Il a vu notre fulgurant assaut contre les siens et, plus intéressant à ses yeux, la flagrante disproportion entre notre faible effectif et notre lourd butin. Comment nous a-t-il échappé ? La joie qui suit toute victoire nous a peut-être distraits, à moins que cette maudite ligne de collines, dont les siens ont surgi trois jours plus tard, ne nous l'ait caché. Il est parti, silencieux, a rejoint sa horde à marche forcée, l'a avertie de l'aubaine. Malgré leur répugnance à se porter assistance, elle l'a signalé à d'autres, leur a proposé d'oublier leurs querelles. Devant une telle proie, leurs préventions ont fondu. Ils se sont unis pour nous détruire... ... Peu importe comment ils tombèrent d'accord ¿ j'espère qu'ils se sont bien étripés avant ¿, ils se mirent en route... Et trois jours après ce combat qui avait encore accru notre butin, la série de belles batailles, d'où nous sortions toujours triomphants, cessa... pour toujours, même si, avec l'aide de Thonros et Perkunos, je suis sorti vainqueur de cette ultime rencontre... ... Nos ennemis, vrais loups furieux, déboulèrent en torrent. Je ne les ai pas comptés et, vu la soudaineté de leur assaut, aucun de nous n'en a eu le temps, mais ils nous firent l'effet d'une nuée. En un instant, ils nous entourèrent. N'eût été leur habitude de défier et d'insulter ceux qu'ils vont combattre et, espèrent-ils, massacrer, nous n'aurions même pas eu le temps de nous mettre en cercle tant ils nous avaient surpris. Nous nous voyions déjà percés de flèches et de traits acérés. Ils se réunirent sur un seul rang serré et s'avancèrent sur nous d'un pas ferme, décidé, l'épieu sous le bras pointé pour tuer. Nous ne pourrions nous échapper à moins d'abandonner notre butin et de sacrifier la vie d'une bonne moitié des nôtres. Nous résolûmes de descendre de nos chars et de combattre. Si encore, mais Thonros ne l'a pas permis, nous avions su nous battre à cheval ! Fuir, certains de nous y avaient songé un instant en voyant surgir leur première vague. Il n'en était plus question. Rester sur nos chars et tenter une sortie était une autre absurdité vouée à l'échec, vite rejetée. Ceux qui mourraient au cours de ces tentatives seraient cloués de flèches dans le dos comme il advient aux pleutres et aux fuyards. Ils perdraient leur droit à paraître devant lui et à partager ses chasses et ses combats. Nous avions tenté cette expédition par horreur de la lâcheté. Une telle perspective était à vomir.
  21. ... Notre retour commença sous les plus riants auspices. Nous croisâmes encore de nombreuses petites bandes ennemies. La saison était tardive. Ils revenaient, âme en paix, chariots remplis... Pendant que nous leur courons sus et mettons à mal leurs camps, ils vont, de leur côté, attaquer les caravanes qui troquent entre les cités et les terres éloignées et gorgées de richesses dont nous ne connaissons que les noms, voire l'ombre des noms... Nous les défîmes tous, l'un après l'autre, ajoutant à nos fourrures et à nos chevaux des objets étranges et nouveaux : poteries comme celles dans lesquelles on vous a servi notre bière, pectoraux, torques, boucles d'oreilles, ceintures tressées tissées dans des étoffes inconnues. Bientôt, à mesure que nos richesses s'amoncelaient, nous décidâmes de nous encombrer de chariots... Encombrer, je le dis maintenant. Dans l'euphorie du moment, nul n'y songeait. Nous ne voyions que les biens entassés, non la gêne occasionnée à notre troupe trop mince... ... Notre émerveillement devant les butins dont nous les délestions avec tant de facilité nous fit perdre toute mesure, toute réflexion. Pas un de nous ne s'étonna de l'aisance de nos coups de main, ne se demanda pourquoi des groupes aussi minuscules et aussi chargés de richesses avançaient sans méfiance par la plaine. Je le sais, par douloureuse expérience. Nous étions encore en plein c¿ur du territoire contrôlé, en cette tardive saison, par nos ennemis. Ils revenaient en force de leurs raids. Au rebours de nous, ils retournent au plus vite vers leurs camps de saison froide. Ils laissent l'intendance et le butin suivre loin derrière... ... Vint une journée où nous croisâmes encore une fois une petite bande chargée de butin. Comme de bien entendu, nous l'assaillîmes. é vingt-quatre (Plusieurs compagnons avaient été tués lors de nos assauts précédents et un autre avait péri, tout en nous évitant de nombreuses pertes, d'une morsure de vipère. Il avait, un soir posé le pied, en descendant de son char, sur un nid de ces vers-démons, nous révélant par sa mort que le lieu où nous comptions faire halte en était infesté), nous en vînmes à bout sans peine. Ils étaient en nombre égal au nôtre. Vaincre est facile à qui ose se lancer sur l'ennemi en laissant son butin à la garde d'un seul, quand il tente de protéger le sien et est plongé aussi profond dans la crainte d'en être dépossédé que nous l'étions dans la rage de tout lui prendre...
  22. ... Les deux lunes suivantes restent le meilleur moment de ma vie. Nous semblions possédés de Thonros... La sagesse m'est venue pendant ces années. En vérité nous avons été les jouets de Mawort, son double fou. Nous étions partis très loin vers le levant. Nous semions la terreur chez les Muets. Chaque camp, chaque hameau, qui avait le malheur de se trouver sur notre route, disparaissait sous notre bronze et notre feu. Tout ce qui ne devenait pas notre butin périssait ou était réduit en cendre et poussière. Ces richesses n'étaient pas prodigieuses. Qu'importait ! Notre troupe de chevaux et de bétail s'accroissait vite, ainsi que notre tas de fourrures. Dommage que nous ne trouvions plus les splendides peaux du début ! Nous ne nous en soucions guère. Notre combat n'était plus pour le profit, même si nous désirions prouver notre capacité à amasser à foison cheptel et biens variés. Il rachetait la bassesse des Loutres et nous lavait dans le sang ennemi des souillures de leur lâcheté... ... Nous étions nés Loutres. Cet ondoiement nous avait changés. Nous étions devenus bronze, feu, sang, enivrés de notre propre gloire. L'idée de prendre le chemin du retour ne nous effleurait plus. Nous nous enfoncions au sein du pays des Muets comme certains s'enfoncent au sein des ténèbres, dans l'espoir ténu de déboucher sur un jour plus clair... dans le sentiment qu'il sera celui qui baigne les lointains champs guerriers où ils lutteront près de Thonros... ... Une nuit, malgré les fourrures dont nous nous entourions pour dormir, nous eûmes grand froid. Nous revînmes à la réalité. Notre chef nous rassembla. Il était temps de rentrer. Nous étions toujours disposés à abandonner les Loutres sans espoir de retour. Nous n'y paraîtrions que pour présenter nos richesses, conter nos exploits, annoncer notre intention de créer notre clan. Les vrais guerriers, désireux de nous imiter, nous suivraient. Aux jeunes appâtés par nos succès viendraient, les dieux aidant, s'ajouter quelques femmes prêtes à partager la vie de héros aux beaux butins. Entre les épouses de mes compagnons et les filles en âge d'accueillir un homme, il serait un vrai village, peuplé des seuls nôtres. Nous n'avions guère envie de rester entre hommes, ni de nous unir à des femelles muettes. Nos fils, selon la loi, auraient eu droit au titre de guerriers, avec ses devoirs et ses privilèges. La réalité eût été autre. La plupart eussent considéré, en premier lieu, leur mauvais sang, ensuite, très loin ensuite, leur statut. Nous ne voulions pas de ce destin. C'était l'unique raison qui nous poussait à revenir dans ce village de honte... notre village, une dernière fois...
  23. ... é l'issue de cet engagement, qui dura moins qu'une ondée, nous nous retrouvâmes plus riches de dix-huit chevaux. Ils vinrent remplacer les vides que la morve avait créés dans leurs rangs. Ceux qui les avaient perdus retrouvèrent avec plaisir cet ami indispensable, sans qui il se sent seul et démuni. Ceux qui les avaient gardés ne se réjouirent pas moins. Un cheval n'est pas fait pour tirer en permanence, ni même la moitié de la journée, trois, voire quatre cavaliers tout équipés. Cette surcharge les fatiguait... Et nous la ressentions comme un fardeau sur nos épaules. Outre ces dix-huit bêtes, montures ou chevaux de bât, nous eûmes toute une charge de butin. Nous l'inventoriâmes. C'était de magnifiques fourrures, pour la plupart inconnues, douces, brillantes. Elles étaient faites pour couvrir l'échine de rois et de héros. Nous nous en vêtîmes sur-le-champ... ... Certains chevaux avaient subi de légères blessures ou donnaient des signes de lassitude. Nous leur fîmes porter le faix de belles peaux et récupérâmes pour nos chars les plus nobles et les plus frais de notre prise. Qui nous aurait vu la veille, puis en ce moment, aurait dû bien se frotter les yeux avant de nous reconnaître. Cette facile victoire nous avait métamorphosés. La joie était revenue. Nous nous sentions plus forts que si nous avions chacun avalé un b¿uf entier et bu cent cruchons du meilleur hydromel. Nous étions comme des dieux... ... Bien des clans se seraient contentés de ce butin. Huit bâtées de splendides fourrures et dix-huit chevaux récupérés (nous leur en avions hélas, dans la fureur du combat, tué deux, des montures superbes et ardentes), c'était un magnifique résultat pour une expédition aux effectifs aussi squelettiques et mal équipés. C'était un faux calcul. Nous devions laver l'honneur du wiks et venger ceux qui, partis avant nous, avaient péri. Nous marchions tous avec un double invisible. Nous étions en vérité soixante, avec l'obligation d'agir comme tels. é cette aune, notre prise n'était plus un exploit. Elle devenait, sinon dérisoire, tout à fait ordinaire, peu propice à nous rendre le sentiment de notre prestige. Malgré sa splendeur, nous décidâmes de continuer. Elle n'était qu'un échantillon de ce qui nous attendait. Personne n'éleva d'objection. Le lendemain, nous reprîmes notre chemin pour nous enfoncer plus avant en terre hostile...
  24. ... Nous étions au désespoir. Nous échangions, loin de ses oreilles, des propos amers et désabusés. Quatre jours passèrent ainsi... Et nous rencontrâmes un petit parti de douze Muets. Au premier abord, nous ne les reconnûmes pas. Ces ennemis du genre humain sont des ignorants. Les chevaux refusent de se soumettre à eux. Ils vont à pied ou se font traîner dans leurs chariots à b¿ufs. Leur fuite nous montra qui ils étaient. Dès qu'ils nous virent, ils fouettèrent les flancs de leurs bêtes. Ils tentèrent un démarrage éclair. Nous réagîmes aussitôt. Leur attitude anormale prouvait à qui nous avions affaire. Nos guerriers en surcharge se jetèrent en roulés-boulés parfaits de leurs chars. Nous nous précipitâmes et les rattrapâmes... ... Ils possédaient un joli butin, volé à d'autres de leur espèce. é la différence des nôtres, leurs clans s'attaquent les uns les autres dès qu'ils voient chez leurs voisins un signe de faiblesse. Ils prennent captifs et serviteurs parmi ceux de leur race. Ils n'ont pas non plus le moindre scrupule à les spolier de leurs biens. Avides comme ils le sont tous dans ce ramassis, ils avaient emporté tous leurs trésors. Voilà pourquoi nous les avons si vite rejoints... é moins que la vue d'une telle proie, si facile, si offerte, après tous ces déboires, nous ait mis un tel baume au c¿ur, une telle vigueur dans les muscles, que nous en ayons réussi à faire voler nos chevaux... ... Sitôt à portée, nous nous jetâmes sur eux sans préparation ni réflexion, persuadés de notre invulnérabilité. Rien ne laissait entrevoir que nous venions d'acquérir ce privilège divin. Notre instinct, précédant notre intelligence, nous en avait averti. En dépit de leurs multiples traits, nous n'eûmes aucune victime à déplorer, quand ils ne purent échapper au fil de nos glaives et au tranchant de nos haches. Ce signe était clair. Bhagos était fatigué, ou avait cessé de trouver drôle, de nous torturer. Après nous avoir mis à l'épreuve, il nous avait jugé dignes de récolter les fruits de notre patience. Je ne voyais pas les choses ainsi, et notre chef, j'en aurais mis ma main au feu, pensait comme moi derrière ses belles paroles. Le Borgne n'a jamais récompensé les mortels. Il s'amuse d'eux et joue leur vie aux osselets...
  25. ... Trois jours après la rencontre, de loin, de ces Muets, nous croisâmes un des nôtres. Sa troupe venait d'attaquer ce rassemblement qui nous avait tant effrayés. Malgré leur satisfaction devant la richesse de leur sac, ils s'étaient sentis frustrés face à l'incroyable facilité de leur victoire. Sur les cent combattants, ou plus, de ce clan, il n'y en avait que vingt encore vivants, la moitié, à peine, en mesure d'offrir un semblant de résistance, quand ils s'étaient précipités, glaive haut, sur le cercle de chariots derrière quoi ils se protégeaient. En dépit du butin splendide, elle avait un arrière-goût de cendres. Elle n'avait pas été obtenue par le combat. Elle leur était tombée dessus comme le fruit blet chu de sa branche. Ils n'iraient pas s'en vanter... ... Cela nous acheva. Il nous demanda la raison de ces visages défaits. Notre chef lui expliqua tout. Il partagea notre peine. Il tenta de nous consoler. Il n'y avait nulle honte dans notre refus d'attaquer ce camp. Nous ne devions pas non plus voir nos malheurs comme une cruauté de Bhagos. Ce n'était qu'épreuves envoyées pour nous affermir. Ces paroles, censées atténuer notre amertume, ne furent pas un baume très efficace. Nous affectâmes de les accueillir sans regrets. En vérité, nous pleurions de rage devant la férocité du Borgne et sa méchante ironie. Il prend si grand plaisir à se jouer des hommes et à leur tendre des pièges ! Il aime tant envoyer des leurres, et donner l'illusion de les favoriser, pour retirer son appui au moment décisif ! Les défauts ne sont pas l'apanage des mortels. Ils sont à la taille des dieux, pour qui nous sommes ce que sont les fourmis à nos yeux. Il nous reprocha notre impiété. Nous devions cesser de craindre, mais nous réjouir et reprendre espoir. Les dieux sont cruels et imprévisibles. Ils sont surtout inconstants. S'ils se lassent de favoriser un homme, ils se fatiguent tout aussi vite de l'accabler. Nos ennuis finiraient. Le succès nous sourirait bientôt. Nous acquiesçâmes du bout des lèvres... En vérité, nous n'en croyions rien...
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