par
Jean Lemire, chef d'expédition
Depuis une vingtaine d'années, les baleines sont protégées par un moratoire international qui en interdit la chasse et la capture. Ce moratoire,
contesté par plusieurs pays, a d'ailleurs été violé par le Japon, la Norvège et l'Islande. Souvent, ces pays qualifient leur chasse de « scientifique » pour justifier leurs actes et se donner bonne image sur la scène internationale. Toutefois, plusieurs se questionnent sur les fondements de cette pratique dite scientifique, puisque les baleines ainsi tuées se retrouvent toujours sur les étals des supermarchés, transformées en produits alimentaires fins, prisés par quelques Japonais fortunés.
En 1982, quand la Commission baleinière internationale (CBI) a imposé le moratoire sur la chasse aux grands cétacés, elle se donnait comme mandat de recenser les différentes populations de baleines pour pouvoir réviser la législation concernant les captures autorisées. Un défi colossal, puisqu'il n'est certes pas facile de dénombrer des animaux migrateurs qui fréquentent les immensités océaniques du globe.
Les résultats de ces recherches ont démontré que de nombreuses espèces de baleines demeurent menacées malgré la trêve imposée et respectée par la majorité des pays aux traditions de chasse à la baleine. Le rorqual bleu, le plus imposant de tous les animaux de la planète, demeure menacé de
disparition. La baleine noire (ou baleine franche) de l'Atlantique Nord, avec ses quelque 316 individus et la baleine boréale - que notre deuxième équipe a pu filmer à Igloolik -, avec une population estimée à moins de 500 individus pour tout l'Est de l'Arctique, ne possèdent peut-être pas les effectifs nécessaires pour assurer une croissance efficace et durable de leur population. Des mesures de protection accrues sont donc essentielles à la survie de ces espèces. (La population de baleines boréales du secteur de l'Arctique de l'Ouest, espèce chassée à Point Barrow, est estimée à 10 000 individus avec une croissance de 3 % par année. C'est pourquoi une chasse de subsistance est autorisée chez les Inupiats).
Si plusieurs autres espèces ne se sont jamais véritablement remises de l'exploitation commerciale incontrôlée d'hier, d'autres ont montré des signes de croissance intéressants. C'est le cas, entre autres, de la baleine grise et du rorqual à bosse, deux espèces dont le peuplement s'accroît lentement depuis l'imposition du moratoire.
é la fin du présent moratoire, quand les pays membres décideront, à la suite d'un vote, de recommencer la chasse, les nouvelles règles concernant les quotas de capture tiendront compte des effectifs actuels des populations. Ainsi, seules les populations dont l'effectif dépasse 54 % des effectifs de départ, calculés à partir des bilans de chasse depuis 1946, pourront être chassées. Les captures seront limitées à 1 % de ces populations.
En appliquant cette règle sur l'ensemble des populations de baleines de la planète, seul le petit rorqual, dont on dénombre plusieurs centaines de milliers d'individus dans les océans du monde, pourra faire l'objet d'une chasse commerciale. Du moins, pour le moment. Certains scientifiques dénoncent cette politique affirmant que cette règle risque d'ouvrir la voie aux pays chasseurs, qui n'attendent qu'une telle occasion pour recommencer la chasse sur d'autres espèces de baleines.
D'un point de vue strictement scientifique, tout est donc en place pour une reprise légale et officielle de la chasse au petit rorqual. C'est ce que soutiennent l'Islande, la Norvège et le Japon, les trois pays qui n'ont
jamais respecté le moratoire. Pour faire adopter leur position, ces pays soudoient de petits états insulaires, membres votants de la Commission baleinière. De leur côté, l'Union européenne, les états-Unis et l'Amérique latine répliquent en proposant la candidature de nouveaux pays au sein de la CBI, lesquels sont connus pour leur opposition de principe à la reprise de la chasse.
Au-delà des sempiternelles querelles diplomatiques, une véritable guerre de chiffres et d'arguments scientifiques anime le débat. Les Japonais soutiennent que les petits rorquals, trop nombreux, ralentissent la croissance des autres populations de baleines en les privant d'une source de nourriture essentielle. « Ridicule! », répliquent les scientifiques de l'autre clan.
La situation a donc tout du dialogue de sourds et les négociations n' avancent plus. Si les deux écoles de pensée au sein des pays de la Commission baleinière internationale n'arrivent pas à s'entendre, cela
risque de paralyser ses travaux et de ruiner sa légitimité. Si pareil scénario se réalisait, certains pensent que les pays chasseurs pourraient quitter définitivement la CBI (l'Islande l'a d'ailleurs déjà fait.) Sans organisme international pour contrôler et réglementer la reprise de cette chasse, il y a lieu de se questionner sur l'avenir des baleines. Les Inuits et, avant eux, les Dorsétiens, ont toujours su exploiter les mammifères marins pour survivre. Mais cette culture millénaire a toujours entretenu un immense respect pour ses proies, favorisant ainsi une utilisation contrôlée de sa subsistance. Sans chasse aux mammifères marins, l'Arctique n'aurait pas le même visage aujourd'hui, car c'est grâce à cette nourriture riche et abondante que les populations nomades ont pu survivre.
Ce message a été modifié par Valtesse - 15 avril 2008 - 01:48.