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La fosse.

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versys Membre 11 677 messages
Forumeur alchimiste‚
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Le renard s’aplatit derrière le tronc vermoulu et couvert de mousse gisant en bordure de la clairière. Depuis un moment, il sentait l’odeur de cet homme qui approchait, il le voyait maintenant, à bonne distance. En fait, il le voyait souvent dans la forêt, ici ou là, cherchant des champignons, ramassant des châtaignes ou posant des collets.

Cet homme s’appelle Basin, un paysan misérable habitant une pauvre masure à l’écart du village de Sparos, petit village au fond de cette vallée pyrénéenne, baronnie sans importance en cette fin 1224.

Mais l’odeur de cet homme était… différente… à mesure qu’il approchait, cette odeur était porteuse de peur, de malheur, de… maléfices…. Effrayé, le renard fila comme une flèche rousse vers les taillis épais provoquant l’envol de corbeaux, geais et passereaux perchés non loin.

Le seigneur Tibault régnait en maître sur cette lointaine baronnie, envoyant régulièrement ses émissaires prélever les impôts et distribuer les corvées, mais il se montrait moins regardant concernant le braconnage… détail qui n’avait pas échappé aux paysans de Sparos qui ne se privaient pas de prélever par piégeage dans la forêt et pêche à la main dans l’Ayguette qui traversait la contrée, de quoi améliorer l’ordinaire.

Le père de Basin lui avait appris à « lire » la forêt, repérer les traces de passage d’animaux sauvages, savoir où et quand chercher les meilleurs champignons, bolets, pieds de moutons, trompettes de la mort et autres, chacun poussant dans des endroits différents et des périodes différentes en fonction des intempéries et des températures.

Basin vivait dans une petite chaumière en torchis avec sa femme Jodelle et sa fille de onze ans Bertille. Il disposait d’un champ en pente légère dans lequel il alternait la culture de seigle, avoine et orge. Une petite bergerie attenante à la chaumière abritait une dizaine de brebis et quelques agneaux. A coté, un potager fournissait des légumes en fonction des saisons, trois pommiers que Basin taillait chaque année, fournissaient des fruits qui n’étaient pas bien gros, mais abondants et goûteux .

Mais ce que préférait Basin, c’était ses longues incursions dans cette forêt dense qu’il connaissait bien. Il prenait beaucoup de plaisir à avancer lentement dans les taillis, prélevant des baies et des asperges sauvages, admirant les cerfs, biches et chevreuils qu’il observait à distance, il y avait toujours à apprendre de ces observations sur les habitudes, les comportements de ces animaux. De même, il ne s’aventurait pas n’importe comment dans la petite rivière Ayguette pour pêcher à la main les belles truites qu’elle abritait ; il fallait d’abord scruter avec attention et deviner sous quel rocher, dans quel trou, il trouverait à coup sûr le poisson savoureux qui faisait la joie de sa fille Bertille et que Jodelle faisait griller et agrémentait de quelques herbes odorantes.

Jodelle tirait le meilleur de ce que lui fournissaient les cultures du champ et du potager et excellait à préparer des bouillies de seigle avoine et orge, des purées de châtaignes, des soupes de pois et fèves. Ce que ramenait Basin, pratiquement chaque jour, de ses sorties en forêt représentait un plus conséquent… lièvres, lapins sauvages et petits oiseaux complètaient très avantageusement les repas, et lorsque Jodelle pouvait accompagner ces viandes de champignons savoureux, c’était la fête dans la petite chaumière…

Mais la disette menaçait toutefois chaque fois que l’hiver se prolongeait empèchant toute culture, Basin et sa famille le savaient et conservaient précieusement une bonne réserve de châtaignes en prévision.

Quelques semaines plus tôt, Basin, ayant rempli une pleine besace de châtaignes, abondantes en cet automne, se dirigea vers une partie de la forêt qu’il connaissait moins, à la recherche de champignons. Il écartait le fouillis d’herbes et de fougères avec son bâton pour débusquer les cèpes dont les chapeaux avaient exactement la même couleur que les feuilles mortes, mais Basin « avait l’oeil » et bien peu de bolets échappaient à son regard. Les trompettes de la mort, dont le nom venait de leur couleur noir satiné, étaient plus faciles à trouver, s’étendant parfois en véritables tapis, idem pour les girolles, de couleur claire allant jusqu’à orange.

Son attention fut alors attirée par une trace sur le sol, bien marquée, trace d’un lieu de passage récent de gros gibier. Basin pensa aussitôt à des chevreuils et cette seule évocation le fit saliver à l’idée d’une belle gigue dorée et odorante tournant sur une broche… mais pièger un tel animal n’était pas une mince affaire. Il examina attentivement la configuration des lieux et pensa que la meilleure solution était une fosse , et il trouva le meilleur endroit où la creuser pour un résultat assuré.

Le lendemain matin, à l’aube, Basin réunit quelques outils et rejoignit l’endroit où il creusa sa fosse au meilleur endroit sur le passage des animaux. La confection du piège lui prit toute la journée, s’arrêtant un moment pour manger un bon morceau de fromage de brebis et de pain de seigle. Un sacré boulot, en fait… creuser la fosse, confectionner des pieux effilés et les disposer au fond de la fosse, la pointe dressée vers le ciel, puis recouvrir la fosse de branchages légers assez serrés et recouverts enfin de feuilles mortes. Il se reculait et s’accroupissait pour examiner son travail et l’améliorer pour un camouflage parfait. Il ne rentra dans sa chaumière qu’à la nuit tombée.

Son sommeil fut agité, imaginant, autant dans ses rêves que réveillé, un chevreuil ou un cerf tombant dans sa fosse.

Au petit matin, il avala une écuelle de soupe et prit le chemin de son piège.

Arrivé à proximité, il entendit tout d’abord des couinements étonnants, il ralentit son pas et ce n’est qu’à quelques dizaines de mètres de la fosse qu’il comprit… quatre marcassins tournaient en pleurant autour de la fosse dont les branchages qui la couvraient étaient effondrés. Basin s’approcha, provoquant la fuite désordonnée des marcassins dans les fourrés. Arrivé au bord de la fosse, il vit, au fond, une belle laie empalée sur un pieu… il comprit alors le désespoir de ses petits, en eut un court moment le coeur serré… En fait, il n’avait pas pensé que les traces qu’il avait trouvé deux jours plus tôt pouvaient être celles de sangliers…

Il s’apprétait à descendre dans la fosse pour prélever les jambons et jarrets avant de la laie quand il vit le ciel se couvrir brutalement et sentit des rafales de vent violentes se lever d’un seul coup. En même temps, les taillis devant lui s’agitèrent et apparut brusquement un être effrayant, couvert de poile noirs et luisants, au corps humain et à la tête de sanglier aux énormes défenses, tenant debout, d’une hauteur de plus de deux mètres… épouvanté, Basin recula de quelques pas et pensa aussitôt à la divinité mystérieuse que son père évoquait parfois à la veillée… Baesert, le Dieu sanglier, plongeant son auditoire dans la frayeur.

D’une vois gutturale et profonde, l’apparition dit « Qu’as tu fait, misérable !! que vont devenir ces petits, sans leur mère pour les nourrir et les protéger ? Ils vont mourir de faim, ou dévorés par les loups…. Sois maudit !! »

D’abord tétanisé, Basin s’enfuit ensuite, poursuivi dans sa tête par cette apparition épouvantable dans cette forêt devenue silencieuse de tout chant d’oiseau. Il faillit s’égarer dans sa panique mais parvint à rejoindre sa chaumière dans laquelle il se prostra, la tête dans les mains, pâle et tremblant. Jodelle, très inquiète, s’approcha de lui « Que se passe t il ? Aurais tu croisé la route des gardes de Tibault ? » Son mari ne répondit rien…. au bout d’un moment, il sortit et se dirigea vers son champ dans lequel il se mit à travailler sans méthode , comme pour occuper son esprit, tenter de se raccrocher à un semblant de vie normale… en vain…

Basin ne remit plus les pieds dans la forêt, ses jours et ses nuits chamboulés par les quelques instants qu’il venait de vivre devant cette maudite fosse.

Le malheur frappa lors de la première nuit de pleine lune qui suivit. Jodelle et Bertille dormaient, Basin était éveillé quand un vacarme soudain et épouvantable se fit entendre dans le champ et le potager voisins ainsi que dans la bergerie attenante dans laquelle les hurlements des brebis et des agneaux déchiraient la nuit… Bertille se leva en hurlant et se précipita dans les bras de sa mère, les deux femmes se lovèrent dans le coin de la chaumière le plus éloigné de la porte, Basin écoutait, immobile et les yeux écarquillés…

Au bout de quelques minutes, le vacarme cessa aussi subitement qu’il avait commencé. C’est à ce moment là que Jodelle et Bertille se levèrent d’un seul mouvement, apparemment débarrassées de toute peur, et se dirigèrent calmement vers la porte… elles sortirent, laissant la porte ouverte derrière elles.

Dehors, la horde de sangliers auteurs de ce carnage, attendait calmement à quelques dizaines de mètres, tournée vers la chaumière, les groins et les défenses pleins de terre et de sang. La pleine lune éclairait la scène d’une lueur blafarde.

Les femmes se dirigèrent droit vers les sangliers puis, arrivées à leur hauteur, se mirent à courir droit vers la forêt dans laquelle elles pénétrèrent sans hésiter ni se retourner, escortées par les animaux de la façon la plus naturelle. Basin voulut les appeler mais aucun son ne sortit de sa bouche…

Le spectacle du champ, du jardin et de la bergerie était uns vision d’apocalypse, la terre retournée, défoncée comme par cent charrues démesurées et folles. Les brebis et agneaux tous éventrés gisaient dans des marres de sang dans la bergerie entièrement détruite.

La raison déjà vacillante de Basin l’abandonna, il se mit à errer dans la forêt les jours et les semaines suivantes, se nourrissant de racines crues, les braies et la tunique en lambeaux.

Les habitants de Sparos furent épouvantés devant le spectacle incompréhensible de ce qui restait des biens de Basin et contournèrent désormais à bonne distance ces lieux qu’ils devinaient frappés de maléfices… l’un deux aperçut un jour Basin dans la forêt, pris de pitié mais aussi poussé par une certaine curiosité, il l’appela… Basin sursauta, regarda l’homme les yeux écarquillés et prit la fuite dans les taillis.

Tourments et délires se partageaient et habitaient désormais le pauvre esprit de Basin… il tenta de les fuir en escaladant la muraille rocheuse presque à pic qui barrait le sud de la vallée ; arrivé à mi pente, il perdit l’équilibre… on retrouva son cadavre désarticulé et à moitié dévoré au fond d’une ravine, après la fonte des neiges, le printemps suivant.

Dans ces sombres baronnies, encadrées de hautes montagnes, une nouvelle légende animait les veillées autour des feux de bois, on raconte que quelques paysans et promeneurs, imprudemment égarés dans la forêt certaines nuits de pleine lune, ont entendu des laies appeler leurs marcassins… avec des voix de femmes...

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Membre 64ans Posté(e)
pic et repic Membre 7 110 messages
Forumeur alchimiste‚ 64ans
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bonjour,

il y a une heure, versys a dit :

Le renard s’aplatit derrière le tronc......

en ces temps de rationalité....on a besoin d'un peu de mystère .

le merveilleux cède la place à la crainte , mais tout cela nous fait voyager .

bonne journée et merci pour ce petit texte .

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Membre 75ans Posté(e)
Talon 1 Membre 16 012 messages
Talon 1‚ 75ans
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D'où l'expression : "refiler le bout de gras." Dans les temps de disette, le morceau de viande passait de famille en famille pour donner de la saveur au brouet.

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Membre 36ans Posté(e)
Criterium Membre 2 806 messages
Nyctalope‚ 36ans
Posté(e)

À chaque texte de Versys, je clique !

On retrouve ton talent et ta plume décrivant si bien la vie de cette forêt médiévale... :)

...et le pouvoir évocatoire est bien toujours là, puisque tu réussis à nous briser le cœur, d'abord pour cette laie, puis pour cette famille... :snif:

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Membre 150ans Posté(e)
Etaine Membre 959 messages
Forumeur accro‚ 150ans
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Une leçon de la nature à la barbarie de l'Homme.

Le lieu, le temps, l'atmosphère nous plonge dans un sombre voyage.

J'ai aimé votre style sur cette histoire, et je salue votre dextérité habituelle à l'écriture.

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