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Naissance du concept d’existence

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
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La grande philosophie française du moment c'est Bergson. 

Avec Bergson c'est une réflexion sur l'élan vital, sur les processus de la vie, sur le fait que ce que l'on appelle conscience n'est pas autre chose que la manifestation, l'expression d'un certain état de l'évolution de la matière, donc il n'y a pas de coupure entre la matière et l'esprit, et enfin  grande méditation sur le temps et particulièrement la durée.

Ce temps intérieur les philosophes ne s'y étaient pas intéressés. Quand ils ont parlé du temps sans le savoir c'était toujours ce temps quantifiable, ce temps de la science, ce temps objectivable, ce temps qui sert comme paramètre dans les calculs.
Le temps propre à l'homme est un terme qui n'est pas dégagé.

On peut le comprendre pour plusieurs raisons. Il a fallu beaucoup d'efforts pour commencer à construire des instruments de mesure du temps, cela va occuper une partie de notre histoire.

 Ceci nous a détourné d’un temps intérieur. Tout s'est passé comme si ce temps intérieur n’existait pas. N'oublions pas que le XIXe siècle est l'explosion des sciences humaines et en particulier la sociologie.

Et avec la sociologie se dégage l'idée d'une sorte de stratification du temps. L'homme vit immergé non pas dans le temps mais dans plusieurs temps qui sont des temps à grande échelle, temps de l'histoire, temps géologique qui est un temps très abstrait, et nous arrivons au temps que la sociologie découvre.

Notre vie quotidienne en tant qu'individu est rythmée par un temps collectif, propre aux communautés dans lesquelles nous vivons et ce temps, qui est un temps artificiel, découpe nos vies : temps de la journée du travail, chaque journée est ponctuée par des pauses qui sont autant de rituels.

 Cette réflexion sur le temps de l'homme, ce rapport au temps est dans la deuxième partie du XIXe siècle un moment où l'on découvre ce problème avec des perspectives qui excèdent un peu la philosophie.

Bergson va choisir de s'enfermer dans ce temps intime, temps propre à la conscience qui est un temps dilatable, non mesurable, totalement soumis aux règles de nos affects. Selon l'urgence de nos attentes ou la violence de nos appréhensions nous contractons ou au contraire nous diluons ce temps-là.

Ce qui se découvre avec Bergson c'est cette possibilité, non pas d'échapper mais de récupérer une certaine souplesse avec ce temps intérieur. Les philosophes existentialistes s'engouffreront par rapport au temps dans cette brèche ouverte par le bergsonisme et vont travailler cela.

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

Avec Jaspers il y a l'idée qu'il y a plus de souplesse avec le temps et qu'il nous appartient de remettre en perspective à savoir notre passé. Le repositionner sur un autre horizon de vie qui nécessairement a évolué par rapport au moment où j'ai commis tel ou tel acte, de telle façon que cet acte que j'ai réellement commis je me donne une chance de le choisir à nouveau, de le faire mien, de l'assumer, de l'intégrer à mon existence. 

C'est cette démarche là qui me permet d’ouvrir à nouveau le futur puisque je peux, au moins partiellement, me décharger de la culpabilité liée à certains actes dans le passé.
On retrouve cette analyse dans le livre de Jaspers « La culpabilité allemande ». Cette idée que rien ne nous fige véritablement en dehors de la mort, c'est vraiment le noyau dur de l'existentialisme.

Cette affirmation y compris dans les situations limites sera la réaffirmation de notre liberté. A défaut de pouvoir assumer notre passé nous nous empêchons de devenir, d'où le risque de répétition, voire de compulsion qui conduit même à ce que la psychanalyse appelle la névrose d'échec, c'est-à-dire la possibilité de pouvoir se réapproprier des choses qui, sur le plan inconscient, sur le plan psychique, déclenche cette répétition..

 L’authenticité de cette existence dépend de cette acceptation de la confronter au possible.

Il n'y a pas chez Jaspers l'idée d'une liberté absolue, radicale et totale comme il y a chez Sartre.

Jaspers construit sa philosophie par l'expérience de la souffrance et de la mort. C'est de la mort que l'on part, alors que chez Sartre on a affaire à un être lumineux. 

Chez Jaspers liberté oui dans cette gestion intime du temps et ce rapport à notre passé, chose qui se retrouvera chez Sartre mais néanmoins il y aura une différence, l'idée d'une liberté radicale, imprescriptible chez Sartre. 

Tel n'est pas le cas chez Jaspers dont il montre que cette expérience de la souffrance que tout le monde a d'une façon ou d'une autre, cette certitude de la mort, cette expérience de la culpabilité constituent une sorte d'horizon indépassable qu'il appelle les situations limites. Nous ne pouvons les dépasser.
 
En revanche en prendre conscience conditionne notre entrée en philosophie mais aussi conditionne notre existence. Aucune véritable existence ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la mort, la souffrance, la faute et donc de la culpabilité. Ces situations ne se laissent jamais objectiver. Nous ne pouvons en faire de véritables objets neutres de pensée. Mais pour Jaspers au contraire ces situations limites « révèlent l'existant à l'existence ».

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

Ce sont précisément ces situations limites (souffrance–mort–culpabilité) qui nous révèlent l'existence comme tâche à accomplir. Cette transcendance de l'homme Jaspers la voit également dans le langage et dans la recherche du sens qui pourrait se définir comme l'au-delà de la signification.

Le langage ne s'épuise jamais simplement dans la signification. Ce que j'ai dit a une signification, mais la signification de ce que je dis a un sens. Et ce sens il incombe de le dégager systématiquement. Donc il n'y a pas un mot, il n'y a pas un acte, il n'y a pas une pensée, dans la mesure où la pensée se sert du langage, qui fabriquent de la signification et au-delà de la signification qui libèrent un et, en général, plusieurs sens possibles.

 La dernière philosophie de Jaspers est une philosophie qui s'attache à la méditation du langage car le langage est un moyen, un vecteur riche pour exprimer cette ouverture, cette transcendance qui est la nôtre, donc cette transcendance de l'homme. D'où l'intérêt de Jaspers pour la poésie et particulièrement une poésie dite hermétique, telle d'un Hölderlin par exemple.

L'instance du religieux est l'instance qui nous rappelle que nous sommes des êtres voués au sens, rien n'est plus mortifère que le non-sens, très grand thème camusien, la déréliction, la perte du sens qui conduit au suicide philosophique. La recherche d'un sens de l'existence humaine, non pas forcément de la sienne propre, et en même temps l'impossibilité de la trouver d'une façon ou d'une autre peut conduire au suicide : deux attitude philosophiques pour Camus, le suicide, la révolte.

Nous sommes voués à cette recherche du sens. Nous tenons uniquement par du sens. Dès que nous pouvons conférer un sens à quelque chose, nous pouvons surmonter les choses les plus insupportables. L'histoire en est une preuve permanente. Encore faut-il que nous puissions frayer cette loi du sens. Le religieux d'une façon générale nous a accoutumé à cela.

Ce qui se donne au travers du religieux c'est précisément la recherche d'un sens à trouver c'est-à-dire que la parole divine est moins signification que sens, et nous devons tout le temps y revenir pour faire jaillir un autre sens, des sens nouveaux qui vont travailler les sens plus anciens. C'est l'herméneutique.

Parce que nous sommes dans une ère postindustrielle nous sommes assujettis à la technique, la production. Nous gérons la planète comme une marchandise, et ceci est incompatible avec une recherche du sens que nous avons laissé dépérir, s'enfermer dans les limites du religieux et que nous ne comprenons plus.

En dehors du religieux le domaine particulier où nous avons affaire au sens c'est le domaine de la poésie. Pour Jaspers, Gabriel Marcel, Heidegger, la poésie, la parole poétique est la parole du surgissement, la parole où un sens advient à l'être. Et toute la poésie est recherche de cela. A partir du moment où l'on a cette conception du poétique, forme un peu mystique, alors on peut parfaitement s'accommoder d'une relative obscurité.
 

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

Ce gouffre pour une parole qui n'est pas évidente, penser à Parménide et Héraclite, n'a rien d'étonnant. Cette parole nous dérobe des significations, ce qui veut dire que ce qui est à chercher est ailleurs.

Soit nous refermons nos livres,  et si nous ne les refermons pas nous sommes transformés de facto en herméneutes c'est-à-dire des gens qui ne sont pas des récipiendaires d'un sens, ce sens n’est pas préfixé, mais sont les artisans de ce sens. Cesser de faire de la réception de quelque chose, quelque chose de passif. Recevoir quelque chose a un sens. La réception est dynamique. Dans l'acceptation qui est la mienne de la chose que je reçois, je dis dans ma façon de recevoir tout un rapport au monde. Par ma façon de recevoir je reconfigure les choses. 
 
Nous ne sommes pas dans la pure passivité.

Recevoir un sens indique une structure intime, profonde, la mienne, de quel sillon je suis intérieurement traversé, pour savoir quel sens se dépose dans ce sillon, décante de telle façon et voir ensuite ce qu'il va faire dans ma chair parce que cela va au plus profond de mon corps. Cette chair, dont Merleau-Ponty parlera, agit comme quelque chose qui décante. C'est un peu métaphorique.

C'est aussi l'idée chez Jaspers et c'était encore plus évident chez Gabriel Marcel "De l'usage pmermanent de la métaphore". Certains philosophes, dans la ligne très universitaire, se sont récriés en disant quand on fait de la philosophie on renonce à la métaphore. Ce sont deux stratégies.

Nietzsche dit que l'on commence à faire de la philosophie quand on entre dans la métaphore. Méraphorer c'est se déplacer de côté, une sorte de translation. On veut dire quelque chose mais on ne le dit pas frontalement, on se déplace dans autre chose, on le dit latéralement.

C'est ce rapport entre la chose latérale et la chose que l'on n’a pas nommée, dont on n'a rien dit directement, c'est ce rapport indirect qui travaille la signification par du sens. La métaphore, le recours à cette translation de la pensée, dit quelque chose et ce quelque chose fait partie intégrante du sens.

 Le langage n'est jamais neutre. La forme est indissociable du fond. Je ne dis pas la même chose quand je recours à la métaphore que quand j'essaie de conceptualiser, de rester dans ce que Hegel appelait la pureté du concept.

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contrexemple Membre 6067 messages
Enigmologue‚
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Bonjour,

Un être existe, pour moi, s'il peut s'opposer à mes propres souhaits.

Bonne journée. 

Modifié par contrexemple

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Blaquière Membre 8726 messages
Forumeur alchimiste‚
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Le 08/04/2019 à 12:54, satinvelours a dit :

Ce qui se donne au travers du religieux c'est précisément la recherche d'un sens à trouver c'est-à-dire que la parole divine est moins signification que sens, et nous devons tout le temps y revenir pour faire jaillir un autre sens, des sens nouveaux qui vont travailler les sens plus anciens. C'est l'herméneutique.

Parce que nous sommes dans une ère postindustrielle nous sommes assujettis à la technique, la production. Nous gérons la planète comme une marchandise, et ceci est incompatible avec une recherche du sens que nous avons laissé dépérir, s'enfermer dans les limites du religieux et que nous ne comprenons plus.

En dehors du religieux le domaine particulier où nous avons affaire au sens c'est le domaine de la poésie. Pour Jaspers, Gabriel Marcel, Heidegger, la poésie, la parole poétique est la parole du surgissement, la parole où un sens advient à l'être. Et toute la poésie est recherche de cela. A partir du moment où l'on a cette conception du poétique, forme un peu mystique, alors on peut parfaitement s'accommoder d'une relative obscurité.
 

Quand on est totalement sorti du religieux --et de son conditionnement--  (je parle pour moi) quand ne s'y rattache plus la moindre nostalgie, on ne le considère plus du tout comme une recherche du sens, mais au contraire comme l'emprunt d'un sens tout fait, imposé. Tout le contraire d'une recherche. Pour solde de tout compte philosophique.

La conception un peu mystique --relativement obscure-- du poétique me semble aller dans le même sens... d'un abandon du sens... Mais je ne nie pas que cet abandon du sens (cette naïveté, cette irresponsabilité) puisse être bien agréable ! Comme des vacances de la conscience...

L'autre piège (pour la poésie) serait la poésie "engagée" ! Le trop de sens = la catastrophe absolue !

Modifié par Blaquière
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Invité
Invité Invités 0 message
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Il y a 10 heures, Blaquière a dit :

La conception un peu mystique --relativement obscure-- du poétique me semble aller dans le même sens... d'un abandon du sens... Mais je ne nie pas que cet abandon du sens (cette naïveté, cette irresponsabilité) puisse être bien agréable ! Comme des vacances de la conscience... 

L'autre piège (pour la poésie) serait la poésie "engagée" ! Le trop de sens = la catastrophe absolue !

Bonsoir Blaquière,

Etonnant de lire ça sous votre plume, aux accents soudain... platoniciens !?

La conception mystique de la poésie est à saisir par contraste avec le régime du concept, celui-ci fonctionnant par négation de la singularité. La tentative poétique au contraire, veut renouer dans la présence au monde, où les choses sont pleines d'elles-mêmes (non plus "la maison" en tant que ces traits qui rassemblent toutes les maisons, par où elles sont égales, mais bien "la maison", celle-ci). Donc en fait, rien de mystique... ?

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Blaquière Membre 8726 messages
Forumeur alchimiste‚
Posté(e)
Il y a 12 heures, ArLeKiN a dit :

Bonsoir Blaquière,

Etonnant de lire ça sous votre plume, aux accents soudain... platoniciens !?

La conception mystique de la poésie est à saisir par contraste avec le régime du concept, celui-ci fonctionnant par négation de la singularité. La tentative poétique au contraire, veut renouer dans la présence au monde, où les choses sont pleines d'elles-mêmes (non plus "la maison" en tant que ces traits qui rassemblent toutes les maisons, par où elles sont égales, mais bien "la maison", celle-ci). Donc en fait, rien de mystique... ?

Je répondais à Satin et j'employais les mêmes termes qu'elle. Au lieu de "mystique" j'aurais pu dire "flou". (Le contraire de "la maison celle-ci"). Une poésie qui veut s'échappe du réel en qq sorte. Un peu le contraire de la poésie contemporaine, avec son retour aux vraies choses (Ponge) . mais dans le droit fil d'une conception populaire de la poésie... La poésie du rêveur. Lâcher le monde, lâcher prise... les vacances !

 

Enfin, contemporain, contemporain, 1962 c'est pas vraiment hier !

PS : je suis toujours surpris par le ton grandiloquent des poètes qui lisent leurs textes. C'est "tout bien" ce qu'il dit! Mais j'imagine que la plupart des... "gens" diront/dira que ce n'est pas de la poésie :.... (pas la moindre fleurette pas le moindre beau paysage) à l'horizon !) C'est une... "leçon de choses"...

Je me souviens d'une réplique étonnante dans un film (peut-être de Pasolini ?) Un peintre qui disait en substance "c'est difficile/pénible de devoir réaliser une œuvre alors que c'est si agréable de simplement y rêver."

Modifié par Blaquière

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
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Gabriel Marcel ou l’existence comme corporéité

« Le monde cassé »

Il y a une sorte de paradoxes à qualifier Gabriel Marcel de « philosophie existentialiste » étant donné que dans l’avant-propos du Mystère de l’Etre, il récuse cette étiquette dont il a été affublé. 

« C’est bien sous le signe de Socrate et de Platon que l’auteur tient à placer ce livre, ne serait-ce que pour protester contre les déplorables confusions auxquelles a donné lieu dans son cas l’affreux vocabulaire d’existentialisme », lui préférant celle « néo-socratisme » ou encore, de « socratisme chrétien ».

Socratisme  en raison de la mise en acte d’une pensée qui essaie de se réfléchir, de se ressaisir (« connais-toi toi-même ») ; mais aussi en raison d’une pensée vivante et non pas une pensée arbitraire, ni une pensée systématique. 
Et l’on retrouve ici un trait qui semble avoir été partagé par l’ensemble des penseurs de l’existence, jusqu’à Sartre et Camus pour lesquels la pensée est vie et la vie engagement. 
Une pensée, donc, à l’épreuve de la vie qui constitue ainsi le fragment de toute existence.

Socratisme chrétien, si l’on songe à la place que tient la foi dans l’œuvre et la pensée de Gabriel Marcel et qui seule peut redonner cohésion, cohérence, espoir et sens à un monde « cassé ». Ce thème du « monde cassé », qui occupe toute la deuxième leçon du Mystère de l’Etre, est l’un des thèmes les plus anciens dans la pensée de Gabriel Marcel puisqu’on le trouve développé dans son œuvre théâtrale dont il écrit ceci : 
« Mon théâtre, c’est le théâtre de l’âme en exil qui souffre du manque de communion avec elle-même et avec les autres ».

Ce monde cassé est le monde déshumanisé ou règnent en maîtres sciences et techniques, qui n’ont plus d’autre finalité qu’elles-mêmes, faisant de l’homme un accessoire, un appendice de leur développement. Penser au thème de  « l’oubli de l’Etre » cher à Heidegger. 

Seule la foi nous ouvre à quelque chose qui tout à la fois nous appelle et nous dépasse, mais dans lequel nous forgeons notre humanité. A l’homme déchu – marqué du sceau de la faute, ouvert au mal comme étant la tentation permanente – Gabriel Marcel oppose l’humanité à construire et qui ne peut se construire qu’au travers de la foi. 

La foi est ce qui, nous ouvrant à cette cette autre absolu qu’est Dieu, nous ouvre nécessairement à l’autre, à tous les autres, à autrui.

La foi est donc non seulement croyance en l’existence de Dieu, mais elle est surtout présence, présence de Dieu et présence de Dieu dans l’autre. Il y a en l’homme, pour reprendre une expression chère à Gabriel Marcel, « une conscience de participer ensemble à une certaine aventure unique, à un certain mystère central et indivisible » qui fait que toute vie se dépasse en existence et que toute existence participe à la destinée humaine.

C’est cette destinée humaine que Gabriel Marcel entreprend de faire apparaître dans ce qu’elle enferme de lumière mais aussi de ténèbres. Par la pensée l’homme est voué à la tâche d’exister, il est promu à l’existence.


 

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

On peut rassembler en quelques mots les principales caractéristiques de l’existence, telles que Gabriel Marcel la conçoit.

Tout d’abord l’existence se constitue au travers des expériences fondamentales (au sens métaphysique : qui concerne notre fondement), ce dans quoi nécessairement nous trouvons un fondement, que sont la mort, la souffrance, le mal, mais aussi la joie, l’amour, le plaisir que nous prenons face a la beauté.

Ces expériences sont ce à travers quoi nous accédons à l’existence, qui ne saurait donc se confondre avec la vie, toute de passivité et de programmation.
Ces expériences sont des expériences au sens où les émotions suscitées, vécues, ce métabolisent en pensées. Toute pensée véritable est de ce point de vue « incarnée », elle s’enracine au plus profond du corps mais en même temps l’amène à se dépasser en « corporéité », la corporéité est le corps en tant qu’il est vécu, pensé, travaillé de l’intérieur par une conscience. 

Mon existence ne peut être séparée de mon corps. C’est le corps qui sépare l’Etre de l’existence, car exister nous enracine dans la matière, dans le souffle, dans un corps. Certes je peux être sans mon corps, ou plus exactement sans la conscience de mon corps comme nous le voyons dans l’expérience du sommeil, de l’évanouissement ou du coma. Mais à la lettre je n’existe pas. 

Car exister c’est être présent à soi. Or mon corps est le premier vecteur de la présence à soi, ainsi que le montre l’expérience du plaisir ou de la douleur où ce n’est pas telle ou telle partie de mon corps qui me donne du plaisir ou de la douleur, mais bien mon  « être » dans sa totalité.

Ni pure intériorité, ni extériorité pure, la corporéité s’impose comme lieu d’une expérience ambiguë. Le corps est déjà chez Gabriel Marcel ce qu’il sera dans la philosophie de Merleau-Ponty à savoir « le pivot du monde ».

Le monde est toujours le prolongement de mon corps. Ainsi par le fait que je n’ai pas seulement un corps mais que je suis mon corps, il s’ensuit que le monde, les autres ne sont pas idéalement objectivables, connaissables. Le monde et les autres ne sont pas de l’ordre de ce que Gabriel Marcel appellera le « Mystère ». Approcher ce " mystère ", élever sa pensée jusqu’au seuil du mystère, telle est la tâche qu’il assigne à la philosophie qui doit être pensée du vécu, de l’expérience, mais qui doit renoncer à tout enfermer dans des explications dogmatiques. 

« La philosophie est donc une certaine façon pour l’existence de se reconnaître et de s’appréhender elle-même » .

L’orientation de la pensée de Gabriel Marcel a certainement été influencée, ainsi que le soulignent ses biographes, par la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait que quatre ans, mais aussi par l’éducation réputée aride que lui donna une tante agnostique. 

Ceci, dit-il de son propre aveu, le prédisposa très tôt à rechercher des réponses aux questions métaphysiques et religieuses qu’il se posait, et qui même le tourmentaient. Il s’ouvrît donc à Dieu, au Dieu chrétien, dans lequel il puisa l’essentiel de sa réflexion et de sa force toute sa vie, tout en se méfiant de ce qualificatif de « chrétien » parce que, disait-il, « on ne s’affiche pas chrétien, on essaye de l’être ». 

Il est très influencé par Bergson et ses analyses sur ce temps tout intérieur qu’est la durée. Il va développer une philosophie qui rejoint parfois la phénoménologie en ce qu’elle s’intéresse à ce qui est déjà appelé la « transcendance » du moi. Le moi doit se comprendre comme ce qui sans cesse tend vers autre chose que lui, vers ce qu’il n’est pas.

 

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
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La présence d’autrui

Cette présence se donne à nous au travers d’une expérience ambiguë : en effet, autrui est à la fois problème et mystère. Dans son journal Métaphysique (note de 23 décembre 1932) Gabriel Marcel distingue subtilement les deux notions qu’il ne faut pas confondre.

« Il semble bien en effet qu’entre un problème et un mystère il y ait cette différence essentielle qu’un problème est quelque chose que je rencontre, que je trouve tout entier devant moi, mais que je puis par la même cerner et réduire – au lieu qu’un mystère est quelque chose en quoi je suis moi-même engagé, et qui n’est par conséquent pensable que comme une sphère où la distinction de l’en moi et du devant moi perd sa signification initiale. »

Le problème est tout extérieur à moi  il ne m’engage pas, tout au plus requiert-il mon savoir ou mes compétences techniques pour le résoudre. Le mystère, au contraire m’implique totalement au sens où il m’engage et où je participe pleinement de sa réalité.  Dire que l’autre est un mystère est dire que la simple présence de l’autre me requiert, me convoque comme conscience et comme personne : en effet, je ne suis pleinement conscience que comme conscience révélée à l’autre, tributaire de sa présence, de son jugement, de son amour ou de son indifférence. 


En l’autre je me prolonge au point que la rupture entre toi et moi n’est plus aussi évidente. Cette humanité qui nous fonde et qu’ensemble nous partageons, fait qu’il demeure toujours en toi une parcelle de moi et en moi une parcelle de toi. De ce point de vue l’autre est toujours mon horizon, mon projet, mon espérance, ce par quoi se manifeste mon irréductible transcendance. Je n’existe véritablement jamais tout seul, ou toute seule. 

Le « moi » tel qu’il se donne dans la philosophie cartésienne est un produit artificiel : l’absolue pureté du cogito est le fruit d’une procédure qui n’est autre que celle du doute, et que Descartes installe auprès d’une longue et rigoureuse démarche (qui n’est pas sans évoquer la réduction phénoménologique).

Ainsi après avoir « révoqué » en doute l’ensemble des opinions, puis celui de nos raisonnements (à cause des paralogismes qui se trouvent parfois), Descartes répudie le monde extérieur pour récuser son corps. Alors apparaît le cogito, véritable diamant que rien ne peut pénétrer, altérer, ni contester. Mais ceci est le produit d’un artifice philosophique qui, de surcroît, risque bien de nous enfermer dans un cercle solipsiste dont nous ne pourrons plus jamais sortir. Voilà ce que l’on risque à séparer radicalement le sujet de l’objet, le moi du toi.

 

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

Mais dans la « réalité », dans l’expérience de tous les jours, rien ne se passe de la sorte. Ce qu’il nous est donné au contraire d’éprouver est l’existence permanente d’un lien invisible qui nous rattache aux autres.

Ce qui nous est donné est moins un moi ou un toi qu’un nous, ce qui nous est donné est l’expérience d’une co-présence dans laquelle s’invente et lentement vient à se distinguer la subjectivité. Ce qui donc est premier et fondateur n’est pas la subjectivité comme le pensait Descartes , mais bien plutôt ce qu’il faut appeler à l’instar des phénoménologues, « l’intersubjectivité ». Exister c’est donc d’abord et avant tout être avec ( cf. chapitre Le sens de ma vie dans le Mystère de l’Etre).

L’autre est d’abord un toi et non pas à lui, ce qui, pour Gabriel Marcel implique que l’autre ne peut jamais devenir un objet, mais qu’il est ce « moi qui n’est pas moi » pour reprendre la formule sartrienne. Le toi désigne l’autre comme alter ego, et comme alter ego, ce toi est posé par moi comme transcendance et liberté. De ce point de vue, aimer est collaborer à la liberté de l’autre.

Il n’y a donc des problèmes avec l’autre que lorsque j’objective l’autre c’est-à-dire lorsque je le pose comme « nature » dit Gabriel Marcel (comme « objet » dira Sartre).

C’est parce que, pour une raison ou pour une autre, je cesse de participer au mystère de la présence de l’autre révélatrice de mon propre mystère. C’est parce que je romps le lien qui m’unit à l’autre, parce que je quitte la communauté qu’ensemble nous sommes voués à former  que l’autre peut se constituer comme problème, c’est-à-dire en fait comme obstacle qui se dresse devant moi et que je ne comprends plus.

Pour Gabriel Marcel nous sommes sans cesse liés, relayés au monde, aux autres, c’est-à-dire traversés, débordés par un ensemble d’événements et de phénomènes qui nous dépassent. Il n’y a donc pas d’un côté un « sujet » et de l’autre un « objet », mais une relation qui n’admet aucune frontière possible. Le dualisme sujet/objet sert un monde voué à la technique et au progrès de sa maîtrise que Gabriel Marcel interprète comme un projet de déshumanisation.

Dans un tel monde « la mort est une chute dans l’inutilisable-déchet pur » écrit-il. Il n’y a donc pas plus de moyen terme à l’alternative production/ utilité, rentabilité/maîtrise ou désespoir.
 

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Maroudiji Membre 4705 messages
Forumeur alchimiste‚ 64ans
Posté(e)
à l’instant, satinvelours a dit :

Exister c’est donc d’abord et avant tout être avec 

Il n'y a pas d'existence sans l'autre. 

 

à l’instant, satinvelours a dit :

Il n’y a donc pas d’un côté un « sujet » et de l’autre un « objet », mais une relation qui n’admet aucune frontière possible.

La réalité et le pragmatisme disent le contraire. La relation prouve un rapport entre deux entités. Le concept de frontière cause la confusion. Ici elle se veut hermétique, alors qu'il y a relation malgré le dualisme... 

C'est l'absence du dualisme qui cause la déshumanisation, cette absence de réalisme fondée sur l'existence d'une frontière matérielle, qui ignore la dimension mentale (éther comme on disait maladroitement autrefois) et spirituelle. 

à l’instant, satinvelours a dit :

Le dualisme sujet/objet sert un monde voué à la technique et au progrès de sa maîtrise que Gabriel Marcel interprète comme un projet de déshumanisation.

 

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satinvelours Membre 921 messages
Forumeur accro‚
Posté(e)

Il faudrait qu'il y ait de « l’être » pour sauver un tel monde (ici écho du thème heideggerien de l’oubli de l’être ). La dernière partie du Journal Métaphysique qui couvre les années 1928 à 1933 se préoccupe de l’être et de l’avoir au point que cette appellation constituera le titre d’une partie du Journal précédée d’une Esquisse d’une Phénoménologie de l’Avoir.

L’Etre  est ce qui précisément nous porte à ne jamais nous laisser enfermer dans quelque chose ou quelqu’un fût-ce nous-même. L’Etre est cet appel qui déjà se laisse entendre au travers de ce noeud de liens, sans lesquels je suis par ailleurs incompréhensible à moi-même.

« Je ne me soucie de l’Etre que pour autant que je prends conscience plus ou moins distinctement de l’unité sous-jacente qui me relie à d’autres êtres dont je pressens la réalité » (volume II du Mystère de l’Etre).

L’Etre  est accomplissement de soi, mais s’accomplir est « participer » à la construction d’un monde, comme de son sens.

L’Etre  constitue ce que Gabriel Marcel appelle « le mystère fondamental », mystère ontologique, à la fois signe et appel de Dieu, du divin, de quelque chose qui nous dépasse. L’Etre par conséquent se rencontre, il est au cœur de l’existence, et en figure le ressort secret.

Ainsi donc, la rencontre de l’autre, la présence de l’autre, la joie, la création, l’amour, la foi ne sont que des facettes de l’Etre. C’est donc comme expérience ontologique qu’il nous est donné de vivre l’autre, non pas simple congénère, « animal politique » comme moi, mais véritable « nexus », noeud vivant de chaque existant et qui en tant que tel l’ouvre indéfiniment vers autre chose : l’autre homme, Dieu.

Cependant, et contrairement à Sartre nous n’éprouvons pas cette ouverture, cette transcendance sous forme d’angoisse. Nous l’éprouvons sous forme de plénitude car l’autre, écrit encore Gabriel Marcel, par sa présence son attention, son amour « nous renouvelle en quelque sorte intérieurement ».
 

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Maroudiji Membre 4705 messages
Forumeur alchimiste‚ 64ans
Posté(e)

"Nous renouvelle intérieurement"... (C'est la dernière phrase.) Le dualisme est un phénomène qui existe ontologiquement* ; soit l'être est renouvelé par une influence maléfique, soit vertueuse, toujours par une prédisposition mentale. L'un répugnera l'Être suprême et bienveillant, l'autre le chérira. 

* Avant même de venir au monde. Le mental ou la conscience ne périssent pas comme le corps, et eux ne jouissent pas de l'oubli, ils ne font pas de politique. Les lois concernant le bien et le mal ne se dissolvent pas avec l'extinction du corps charnel. 

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Maroudiji Membre 4705 messages
Forumeur alchimiste‚ 64ans
Posté(e)
il y a 42 minutes, satinvelours a dit :

Il faudrait qu'il y ait de « l’être » pour sauver un tel monde (ici écho du thème heideggerien de l’oubli de l’être ).

Rebelotte : il n'y a pas de monde sans être. 

On ne peut pas oublier d'être où que les autres sont. 

 

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moch niap Membre 134 messages
Forumeur inspiré‚
Posté(e)

le bébé est, dirait-on, attentif à quelque chose dont la présence lui est sensible et ce quelque chose peut le faire sourire ou lui faire peur.  Qu'est-ce que ce quelque chose : imaginaire ?

Mais, on voit bien que ce qui compte c'est : la joie et le désir de celui qui s'occupe de lui. C'est comme si le bébé devenait chaque jour plus sensible à cela … 

notre "être" alors serait cette "présence" qui nous prend : ce qui nous rend confiant ou bien ce qui n'a pas lieu ..la sympathie ou sa perte … la joie ou la colère ..

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Blaquière Membre 8726 messages
Forumeur alchimiste‚
Posté(e)
Il y a 15 heures, Maroudiji a dit :

Rebelotte : il n'y a pas de monde sans être. 

On ne peut pas oublier d'être où que les autres sont. 

 

Pour moi, l'être, c'est un mot creux ou fourre-tout, Mais si j'essaie de le considérer comme essentiel à ta façon, je dirait que ce n'est que grâce à ses fluctuations que le monde existe. Un peu comme le clinamen de je ne sais plus quel pré-socratique... Des fluctuations qui vont nécessairement de l'être le plus complet au plus absolu non- être. Tout le monde existant est entre les deux.

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Blaquière Membre 8726 messages
Forumeur alchimiste‚
Posté(e)
il y a une heure, Maroudiji a dit :

Voilà. Et le reste de ton explication s'accordent avec cette définition. 

https://images.app.goo.gl/Q7tNVucSRBaufPaq5

C'est quand même dommage que tu ne puisses pas, ne veuilles pas réfléchir là dessus... Que l'être n'est qu'une possibilité, qu'un virtualité d'existence... au lieu d'en faire l'alpha et oméga. Il faudrait considérer l'être comme une construction théorique intellectuelle a posteriori... illégitime. A partir de là on pourrait avancer... Il vient un moment où il faut bel et bien présenter les choses, les montrer, telles qu'elles, ne pas rester toujours dans l'évanescent, le "superfétatoire". Il faut en venir à l'essentiel, à l'irréductible qui bien sûr n'est pas l'essence mais... l'existence !

Même "L'être bleu" n'est qu'une idée, qu'un concept, n'existe pas réellement, n'est même pas bleu ! Il n'est qu'une simplification, qu'une facilité de pensée, pour penser tel ou tel bleu qui lui est bien là.

La moindre "fleur bleue", le moindre coin de ciel bleu, n'existent que de bousculer totalement tout "l'être bleu" que j'ai jamais pu imaginer ou concevoir...

L'être, c'est une hypothèse gratuite bien propre que je fabrique et mets en place pour me masquer l'absurdité de la réalité.

'Tain ! je suis en forme, aujourd'hui ! :smile2:

Modifié par Blaquière

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