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Le bayou des miracles.


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Un croassement retentit soudain, au-dessus de tous les autres sons du bayou. Ça n'était pas un corbeau ; c'était plus puissant, plus métallique aussi... ça devait être une sorte de créature vivant dans le marécage, et dont l'on entend les cris certains soirs... C'était l'heure où petit à petit le ciel change de couleur. Un instant après, plus rien ; l'on percevait juste le simple clapotis de l'eau, les stridulations de différentes espèces de criquets, et surtout les sons étranges de tout un tas de crapauds et de grenouilles. De temps en temps, une chouette, ou les derniers pépiements de quelques oiseaux cherchant l'arbre auquel dormir. Toute une vie se préparait au crépuscule. Il suffit de ne plus faire un pas, de rester immobile : et l'on entendait tous ces bruits, même les feuillages qui inattendument bruissent tout près de soi.

La lumière du ciel baissait petit à petit. Ils savaient tous que le bayou devient dangereux une fois la nuit tombée. Chaque pas peut se révéler traître ; les mousses gonflées par l'humidité et les flaques couvertes de lentilles d'eau n'offraient pas de démarcation nette. Ils étaient arrivés dans la zone où le marécage n'appartient ni vraiment à l'eau ni vraiment à la terre — là où il était le plus difficile de se déplacer. Ils espéraient aussi ne pas y découvrir de crocodiles. Les lampes-torches s'allumèrent, leurs pas devinrent hésitant, testant le terrain avant de changer de point d'appui. On ne sait pas si le morceau d'écorche ou la branche tombée au sol est encore ferme ou déjà pourrie depuis longtemps... Chaque recoin sur lequel le faisceau de lumière passait révélait des mouvements. Quelques gros insectes, ou parfois un rongeur qui aussitôt décampait : des sortes de musaraignes...

— "Ça y est, j'ai trouvé quelque chose", lança l'un d'eux.

Tous tant bien que mal se frayèrent un chemin pour aller le rejoindre, sautillant entre les flaques. Une odeur particulièrement marquée les y accueillait ; une fragrance qui hésitait entre celle des champignons en forêt et celle de la viande pourrie. Les lampes-torches pointèrent toutes au même endroit. Ça ne pouvait venir que de là. — Là, où la surface verte était interrompue par des objets mouillés. Aux bruits du lieu s'ajoutaient désormais le bourdonnement de multiples mouches. Certaines se faisaient capturer par des créatures marécageuses... Un clapotis dans l'eau, un mouvement vif, et l'une disparaissait... Mais les autres restaient là, vulnérables, incapables de fuir, trop enivrées par leur trésor de chair. Car ces objets, ce tas qui dépassait du niveau de l'eau, ce parfum déplaisant : c'était une pile de mains et de pieds humains.

Ils avaient enfin trouvé l'endroit.

Depuis des semaines, un vent de folie s'était abattu sur la région. Une fureur vengeresse. Ça avait commencé par des hommes affolés se rendant à l'hôpital G** tôt le matin : ils s'étaient réveillés avec une douleur vive. Horrifiés, ils s'étaient aperçus qu'une main leur manquait — qu'elle avait été coupée, et qu'elle était introuvable. Certains la gauche, d'autres la droite. Lorsque l'inspecteur et ses hommes s'étaient finalement rendus à l'hôpital, prévenus que quelque chose de bizarre s'était passé dans la nuit, ils virent également un autre homme qui, lui, avait eu le pied gauche tranché. La partie manquante restait introuvable. En pleine hyperventilation, l'homme leur avait crié qu'il n'avait rien senti et que ce fût bien la preuve qu'un démon était à l'œuvre. — Les patrouilles nocturnes ne donnèrent rien : les nuits suivantes, ç'avait été le tour d'autres membres de disparaître. Ça ne pouvait être que le fait d'un groupe — un loup solitaire n'aurait pu trancher tant de membres. À cela s'ajoutait une incompréhension : dans un même foyer, une personne pouvait être victime, sans qu'un cheveu du reste de sa famille soit touché ; ça n'était donc pas une démarche "aveugle". Y voyant un indice, l'inspecteur avait commencé à étudier le profil des victimes — généralement, il s'agissait d'hommes, et il s'aperçut vite que pratiquement à chaque fois, c'était des hommes déjà connus des services de gendarmerie pour des affaires diverses. Menu larcin, drogue, une suspicion de meurtre ; rarement pire. Les mains manquaient plus souvent que les pieds, très rarement des nez. Les âges allaient de 16 à 45 ans. Lorsqu'il s'agissait d'une femme, c'était plus souvent le pied, et elles avaient eu un entourage ou une enfance trouble. Ce fut à nouveau à l'hôpital, un autre matin, que l'inspecteur avait soudain compris de quoi il s'agissait — la révélation lui avait été un jeune homme en larmes, qui tenait son bras sans main avec l'autre comme pour le montrer à tous ; et qui criait : "J'ai volé, oui j'ai volé, je l'avoue ! Et c'est pour cela que l'on m'a pris ma main... Je suis désolé... Je promets que je rendrai ce que j'ai volé, mais moi, qui me rendra ma main ?" — L'évidence : quelqu'un avait su pour le vol, quelqu'un avait su pour tous ces délits... et, fatigué que la justice n'y fasse à nouveau rien, ce quelqu'un s'était chargé de rendre justice lui-même... ou plutôt : eux-mêmes, car il était évident qu'il s'agît d'un groupe. Une Vengeance. — Il jura entre ses dents : si les juges du pays ou de la région avaient été moins corrompus ou laxistes, peut-être aurait-on évité toute cette folie. Maintenant il avait un problème bien plus important que de simples cambriolages. Et lorsque l'un de ses hommes perdit à son tour une main — l'on s'aperçut ensuite qu'il volait le haschich confisqué pour le revendre — ça devenait une affaire personnelle.

L'horrible croassement reprit soudain — complétant le tableau morbide. Une seconde, tous les autres sons s'étaient tus ; un instant après, ils reprirent. Qu'était cet animal au son si étrange, qui leur glaçait le sang ?

Plus un mot n'était prononcé. Les hommes regardaient l'inspecteur, attendant une décision, un ordre, n'importe quel signe ; au moins quelques mots quant à la marche à suivre. Celui-ci réfléchissait encore... À défaut de réussir à surprendre les responsables lors de leurs exactions nocturnes, ils pourraient peut-être le faire lors de leur... débarras. Les faisceaux de leur lampes-torches avaient-ils été aperçus ? - Le bayou était si vaste, difficile d'accès ; si peuplé de ces sons à toute heure du jour et de la nuit ; ils avaient peut-être été suffisamment discrets pour pouvoir attendre, tout de suite, dès ce soir. Toute la nuit peut-être. Mais l'endroit restait dangereux ; à tout moment ils se seraient attendus à ce qu'une créature émerge du marais pour s'emparer de l'un d'entre eux... sans un bruit, avec juste un clapotis dans l'eau, comme ces grenouilles gobant les mouches... L'épouvante et l'expectative... — Après tout... l'attente était bien la seule chose qu'ils pouvaient désormais faire. Il se fit comprendre en quelques mots. Chacun trouva tant bien que mal un endroit où il pourrait patienter des heures — l'un contre le tronc d'un vieil arbre encore ferme, un autre accroupi sur un caillou plein de mousse (et dont l'humidité petit à petit imprégnait ses vêtements...), un autre encore restait debout encore quelques hautes herbes et roseaux. Lampes-torches éteintes. La nuit. L'attente...

La pénombre amplifiait les bruits. À chaque frémissement d'une broussaille, on ne savait pas si c'était le voisin, ou un animal qui furète... ou alors ceux que l'on attendait. Ils s'habituaient à l'odeur, mais ne le pouvaient jamais vraiment avec les sons. L'attente durait des heures — dans l'obscurité qui était devenue presque complète.

Plouf.

Quelque chose venait de se jeter dans l'eau sale. Quelque chose de massif... Et aussitôt après, tous entendirent de grands bruits qui frappaient la surface de l'eau. Comme si l'on y luttait. Aussitôt les battements d'ailes de ce qui devait être des chauves-souris s'éloignèrent avec hâte — créatures nocturnes terrifiées. Les lampes-torches se rallumèrent et se pointèrent vers l'endroit d'où cela provenait. L'inspecteur formulait une prière muette, appréhensif, en braquant son faisceau dans la direction entendue... Le cœur battant la chamade... Il se rasséréna en y voyant deux de ses hommes, les yeux qui clignaient dans la lumière trop franche, qui s'étaient empoignés l'un l'autre et, pensant chacun avoir affaire à un malfaiteur, avaient commencé à lutter au prix de tomber dans le marais. Ils étaient maintenant trempés, couverts de saleté et de verdure. Ah çà non, ils n'avaient plus bonne mine ! ...

Mais alors qu'ils allaient tous en rire — ils remarquèrent... le premier bruit n'avait pas été le leur. Car l'on avait bien jeté, juste à côté d'eux, une large masse. Comment quelqu'un avait-il bien pu se glisser dans l'obscurité, par-delà le terrain si traître du bayou, sans être vu ni entendu, et parvenir à jeter dans l'eau — juste à deux mètres d'eux tous — une telle quantité de matière ? C'était impossible... Ou alors ça avait été jeté depuis le ciel, tombé ici par hasard... Il n'y avait pourtant eu aucun bruit d'avion, d'hélicoptère ni même de drone. Cela se révélait si incompréhensible qu'ils pensaient en savoir désormais encore moins qu'avant — et ce qui était déjà si peu. Car évidemment, la masse projetée dans l'eau : un amoncellement d'extrémités découpées, encore sanglantes...

Des années ont passé depuis le mois du sang. Le vent de la vengeance était venu, puis il était reparti. Personne n'avait été appréhendé ; quelques pistes et soupçons se révélèrent des impasses. Sans que l'on ait progressé dans l'enquête, tout s'était arrêté, et bientôt plus personne ne se levait tôt le matin quelque peu allégé. Si les juges secrets avaient eux disparu, quelque chose d'autre était resté dans la région : à la fois une sorte de chape lourde, l'impression que chaque manquement à une loi muette serait sévèrement sanctionné — et en même temps... un certain renouveau du vivre-ensemble. Car maintenant, il n'y avait plus de vols, il n'y avait plus d'incivilités. La région était devenue très sûre. Plus personne ne voulait parler de ce qui s'était passé — en fait, plus personne n'avait besoin de le faire : à peu près une personne sur dix en témoignaient en silence, claudiquant sur une prothèse, ou faisant les gestes de la vie courante de la main qui n'était pas un moignon... — Peu à peu, les gens se reparlaient ; la vie reprit... et avec elle une certaine bienveillance s'était invitée. Comme s'ils partageaient tous quelque chose en commun. Ce qui était le cas : cette expérience épouvantable... Une sorte de confiance caractérisait maintenant la région entière. L'on pouvait laisser la porte de sa voiture ouverte, les portefeuilles perdus revenaient avec tous leurs billets, les jeunes femmes pouvaient sortir la nuit... Certains eurent tôt fait de se dire — mais toujours à voix basse — qu'en fin de compte l'horrible moisson avait été salutaire.

Les pas de l'inspecteur font un bruit de succion sur la mousse mouillée du bayou. Une belle journée d'automne ; le soleil éclairait l'eau opaque qui croupissait çà et là. Il est seul. Parfois, les chants des oiseaux l'accompagnent dans ce qui est devenu sa promenade hebdomadaire. — N'ayant eu aucun résultat, l'affaire avait eu tôt fait de le mettre en retraite anticipée. Ç'avait été la fin de sa carrière. À vrai-dire... ça ne l'avait pas tant gêné que cela ; ça n'aurait été de toute manière que l'affaire de quelques années... et ses collègues lui avaient organisé une belle fête, le jour de son départ. Ses honneurs, le respect, les poignes de mains fermes : tous ses hommes étaient avec lui — n'y a-t-il pas là de meilleur cadeau ? Après tout... qu'importe s'ils n'avaient pas arrêté les vengeurs inconnus. Ils étaient partis d'eux-mêmes, et ils laissaient derrière eux ce que tout inspecteur considérant réellement son métier comme un sacerdoce pouvait espérer en son domaine : une ville sans crime, une région où il faisait bon vivre.

Un sourire lui revient aux lèvres... Qu'est-ce que cette aventure lui avait coûté, finalement ? ... Quelques années de métier, des années qui auraient été calmes, sans délits... Un peu de respect de la part de ses supérieurs, et des magistrats corrompus... Ça, ça ne valait pas grand-chose ! Il préférait la considération de sa femme et de sa fille... Quoi d'autre? De longues heures d'attente et d'enquête... À se poser des questions... Et puis... peut-être... avec une toute autre équipe... certains soirs... quelques entailles dans les chairs... quelques travaux de découpe...

 

 

Modifié par Criterium

4 Commentaires


Commentaires recommandés

il y a 8 minutes, Criterium a dit :

Mais mais ! J'ai invité un peu de Louisiane en France :p

Pourquoi pas ! Tu pourrais pousser plus loin le concept, en inventant le Southern French Gothic, et remplaçant shérif par gendarmerie, bayou par étangs de Camargue, football américain par rugby, vaudou par hérésie cathare, marching band par banda de música,  jambalaya par cassoulet ou gumbo par bouillabaisse. :yahoo:

Par contre ça va être dur de trouver des crocodiles pour jouer le prédateur local. Des moustiques, à la limite...

  • Merci 1
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