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Le vert et le mauve.


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L'œil s'ouvre. C'est le matin. La lumière du soleil colore le plafond d'un joli ton franc, comme pour me susurrer "Bonjour! Il est l'heure". Il y a toutefois... quelque chose d'étonnant dans l'angle de l'éclairage matinal. Quelque chose d'inattendu et qui ne correspond pas à ce que je vois d'habitude en me réveillant. En reprenant avec peine mes esprits, je réalise que ma bouche est pâteuse, qu'une enclume résonne encore dans ce mal de tête, et que la nuit fut courte et peu reposante. À peine quelques images d'un rêve me parviennent encore par fragments — quelque histoire de goules, qui sans doute me terrifierait encore si seulement je m'en souvenais. Et bien! Dur réveil, mais rien qui ne se soigne avec une forte dose d'aspirine.

Sauf qu'il y a — je le vois bien maintenant — un autre problème.

C'était une belle chambre; sous la voûte, ce qui faisait que sur une partie de la pièce le plafond était incliné et baissait de quelques mètres. Le lit avec de beaux draps bleu pastel, maintenant défaits; l'armoire, la commode et le bureau dans un bois clair, sans doute du bouleau; la grande fenêtre au sud qui dès le matin inondait la pièce d'une chaleureuse atmosphère. Une chambre confortable et qui m'aurait plu — si toutefois ç'avait été la mienne.

Où suis-je?

Par chance, la pièce attenante est une salle de bains. Toute aussi claire; les murs aux tons crème. Et ce qu'une telle pièce a toujours, et que j'y retrouvais: un grand miroir. Ce fut avec des pas écourtés que je m'approchai, redoutant par avance quelque révélation inscrite sur le visage, si ce n'était la vision habituelle, moins clémente, des matins d'un lendemain de fête. — Le verdict tenait des deux: j'avais l'air fatiguée, les cheveux en bataille, la peau abîmée. La trace noirâtre d'un peu de maquillage qui avait coulé depuis l'œil et séché, alors que je n'en mettais jamais. Ce n'était pas la tête des grands jours — ou plutôt, si ça l'était, ce serait celle d'un 1er janvier dont les bonnes résolutions avaient déjà pris la malle. — Au même moment où cette pensée me vint, je m'apercevais que le tee-shirt que je portais était non seulement trop grand, mais surtout ne m'appartenait pas.

De retour dans la chambre, j'hésitai un instant. Mes affaires n'étaient pas là — évidemment, car je n'y étais pas chez moi, mais je pensais quand même trouver au moins un sac et quelques habits. Rien sur le sol; rien sous le lit. Il faudrait sûrement explorer le reste de la demeure et réussir d'une manière ou d'une autre à se remémorer les circonstances m'ayant menée jusqu'ici. Alors que je commençais à me concentrer pour faire revenir les images, la porte s'ouvrit pour laisser paraître un homme brun, grand, et peu vêtu. Certes, il était beau et ses yeux clairs pétillaient; mais là encore, le problème: je ne le connais pas. Je le fixais du regard pour tenter d'en reconnaître un trait ou un souvenir.

— "Bonjour toi!"

— "Bonjour", m'entendis-je répondre d'une voix légèrement cassée.

Il s'approcha; près, trop près... — je fis un mouvement de recul, et il s'arrêta, l'air étonné. Nous nous regardions en silence et tout d'abord sans savoir quoi dire.

— "Je..." - hésitai-je; "J'ai mal à la tête". Autant commencer par cela plutôt que de lui dire derechef que c'est un inconnu; cela me donnerait quelques minutes pour hameçonner le reflet d'un souvenir. Heureusement, il avait l'air bienveillant; en souriant il me dit qu'il fallait que je boive de l'eau et que je mange quelque chose, et qu'il venait de préparer café et biscottes pour le petit déjeuner. "D'accord, je te rejoins".

Je passai d'abord de longs moments sous une douche brûlante. La température allait peut-être me réveiller plus en douceur, ou qui sait — peut-être me réveillerais-je une seconde fois, dans mon lit enfin. Rien de tel pourtant. J'interrogeai le séchoir à cheveux, et il ne me dit rien non plus: il se contentait de me souffler question après question à l'oreille.

Une fois prête et à nouveau enveloppée du tee-shirt ridicule, je le rejoignis. L'homme avait enfilé une chemise bleu clair; cela lui allait bien, me dis-je en réalisant petit à petit que j'avais au moins le souvenir de l'avoir déjà vu auparavant. Sa présence, inexplicablement, me rassurait. Sur la petite table à laquelle il était assis, il avait disposé un petit déjeuner royal: mugs de café chaud, jus d'orange, biscotte, beurre, marmelade, croissants... Au début, l'idée de manger quelque chose me donnait une impression de nausée; mais c'était juste le mal de tête qui persistait. Mais ça n'avait pas été causé par de l'alcool; la sensation était plus subtile. Une gorgée d'eau commença à clarifier mes esprits. Et ensuite, comme si j'avais manqué d'un nutrient essentiel sans lequel mon cerveau ne pouvait pas fonctionner normalement, dès le premier craquement d'une biscotte beurrée une multitude de souvenirs, d'instantanés de la veille, perlèrent un par un.

Alors enfin, je me souviens de tout...

 

*

 

...La veille. Nous étions un groupe d'amis; nous avions organisé une soirée entre nous. Tous ensemble, enfin ensemble après ces mois sans fin d'interrogations et de confinement. Chacun, avec la sensation qu'on lui avait subtilisé un peu de sa vie, avait développé le regard bienveillant qui venait avec l'évidence que ces moments passés entre nous étaient importants. L'ambiance était festive; nous dansions.

Plus tard dans la nuit, nous étions tous épuisés; en petit comité qui se connaissaient tous, nous avions pu nous laisser emporter par des heures de danse, à virevolter et à alterner tantôt un pas de an-dro à l'unisson, tantôt de riantes improvisations. Un ami était assis en tailleur sur le sofa, et martelait son tambour d'un rythme régulier, tandis que certains d'entre nous s'essayaient à scander des poèmes. C'était un jeu d'esprit et de mélodie; il fallait improviser quelques vers en suivant la rime du chanteur précédent, puis en en proposant une nouvelle. La plupart d'entre nous préférait cette forme de transe à celle trop aisée de l'alcool. Alors je chantai à tue-tête:

"L'horrible couronne nous a bien eus,

Hélas — On a fait ce qu'on a pu;

Maintenant elle gît dans le marécage,

Tous les oiseaux sont sortis de leur cage."

Les questions et les réponses se croisaient dans la belle humeur, jusqu'à ce que nos voix commencent à pâtir de tels écarts. Avec l'heure qui passait, le chant laissait maintenant la place aux longues discussions. Nos projets, nos doutes aussi. J'avais posé la tête sur l'épaule de l'homme brun aux yeux clairs. Comment avais-je pu oublier qu'il s'agissait de ma moitié... — Nous écoutions les aventures de l'un de nos amis, qui s'était semble-t-il donné pour mission d'essayer toutes les substances sur lesquelles il pouvait mettre la main. Ses anecdotes étaient souvent intéressantes et parfois tristes; nous souhaitions juste qu'il fasse attention à lui au cours de ses explorations, qu'il qualifiait toujours de psychonautiques et d'enthéogènes. Il nous montra un petit flacon contenant une substance légèrement fluorescente, verte comme l'herbe. On aurait dit une sorte d'absinthe.

Il nous raconta qu'il s'agissait là d'une substance extra-terrestre qui lui avait été confiée par des visiteurs inter-galactiques. Nous rîmes — puis nous réalisions qu'il était sérieux lorsqu'il nous racontait cela. Il avait sûrement consommé quelque chose d'autre avant pour en être aussi convaincu, mais la curiosité et la perspective de l'histoire nous enchanta, et nous entraîna à lui demander de tout nous narrer depuis le début. De temps en temps, lorsque ce n'était pas dangereux, nous acceptions de goûter à de curieux mélanges. Il approcha une petite coupelle.

L'ami nous raconte son aventure:

— "Je rentrais du travail beaucoup plus tard que d'habitude, ce 14 février. Il n'y avait plus de Valentine, alors depuis des semaines je m'abrutissais à la tâche et finissais des piles et des piles de dossiers. La nuit était tombée depuis longtemps, et avec le long trajet jusqu'à chez moi il devait être minuit passé. Il n'y avait plus personne sur les routes dès que l'on sortait de la ville. Avec la fatigue et la monotonie du paysage de nuit — un arbre, un poteau, un autre arbre... — je me sentais comme hypnotisé; et à vrai-dire j'ai dû dormir l'œil ouvert, puisque je me rendis compte tout d'un coup que j'étais dix sorties trop loin. C'est dire à quel point je devais être éreinté. Bref, je fais demi-tour. Vous voyez le long chemin, à côté de chez moi, qui longe le bois d'un côté et la vieille usine de l'autre? — Oui? — Hé bien, c'est là que soudain quelque chose s'est passé. D'un coup, je cale. Aucune explication. Et la voiture s'éteint: plus de phares, plus de tableau de bord, plus de voyants... Je me disais que c'était bien là le pire jour de l'année: la batterie qui lâche en pleine campagne... J'allais pousser la voiture vers le rebord de la route, histoire d'être à l'abri si quelqu'un avait l'idée de faire des pointes de vitesse par ici, mais dès que je sortis du véhicule je sentais qu'il y avait quelque chose de bizarre dans l'air. C'était... électrique. Vous savez, cette lourdeur dans l'atmosphère qui arrive juste avant l'orage; c'était encore plus lourd, plus oppressant; une odeur d'ozone flottait quelque part."

"Je me dis que ce n'était pas un simple orage... et le bois était trop silencieux. Je me rappelais plutôt des théories sur l'espace-temps selon lesquelles il peut y avoir des brisures à certains endroits et à certains moments; où l'on raccommode un point d'espace et de temps avec un autre point, distant, à des années-lumière d'ici et de maintenant. — Et alors que je me posais des questions sur les formules mathématiques qui auraient pu expliquer cela — comme si l'on pût l'expliquer par un tel tour de passe-passe! — j'aperçus une soudaine lueur. Juste plus loin sur la route; un peu comme des phares, mais de couleur verte."

"C'était un véhicule! Il arrivait trop vite, on aurait dit que c'était du 200 à l'heure. Enfin, c'était dur à dire, étant donné qu'il faisait nuit. Et d'un coup, il était . Juste en face de moi. Et immobile; comme si un frein instantané immobiliser la chose. C'était difficile à décrire; une sorte de demi-sphère en métal, entourée de guirlandes multicolores dont la plupart étaient vertes et avaient donné cette teinte à la lueur, à distance. Sans que je ne réalise comment cela se produisit — téléportation? — il se tenait soudain devant moi deux être humanoïdes. Ils nous ressemblaient en tout point, mais ils étaient plus petits, plus longilignes; leur yeux étaient grands et trop verts. On devinait seulement au tracé de leur visage qu'ils n'étaient pas humains: le menton assez pointu, la bouche minuscule; leur visage plutôt façonné comme un triangle inversé."

"Ils me parlèrent! Ils me dirent qu'ils m'avaient aperçu naviguant dans l'espace-temps; qu'ils remarquaient toujours les explorateurs des dimensions dans ce coin-ci de la galaxie et du siècle. Ils m'invitèrent à entraîner ma conduite encore débutante en adoptant un véhicule plus adapté. Et tout disparut d'un coup: vaisseau, visiteurs, même l'impression oppressante d'un début d'orage — tout était volatilisé. Est-ce que j'avais rêvé? On le dirait, n'est-ce pas? — C'est alors que je m'apercevais que j'avais une preuve de ce qui venait de se passer: dans les mains, j'avais ce flacon, le véhicule qu'ils m'avaient conseillé d'apprendre à conduire. — Et autant vous le dire: c'est une Lamborghini."

Nous rîmes tous. Qu'allait-il bien inventer!

Le flacon luit étrangement — il me semblait que la phosphorescence, couleur d'émeraude, devenait plus forte encore. Nous nous demandions bien quelle était cette matière.

Avec des gestes réglés et précis, il déposa une simple et unique goutte du liquide, visqueux, sur la coupelle.

— "À Mademoiselle l'honneur", m'invitait-il.

Il s'agissait, avait-il indiqué, de toucher la goutte du bout du doigt; la substance était lipophile et s'absorbait au contact. Je me demandais si l'effet serait subtil — l'on entend tant de fois parler de telle ou telle substance pour s'apercevoir ensuite qu'elle se contente de colorer quelques rêves. D'un geste presque cérémonial, j'approchais le doigt tendu de la coupelle.

Deux centimètres. Un. Et je touchai la goutte.

Aussitôt, je sentis quelque chose dans le crâne, à la fois comme si l'on me touchait le cerveau et l'on agitait un voile aux périphéries de ma vision — qui se rétrécit immédiatement. Il me semblait que j'étais sortie de mon corps et que je voyais la scène tout au bout d'une longue-vue — et qui s'allongeait encore, mètre par mètre. Et mètre par mètre. Et mètre par mètre. Kilomètres.

 

*

 

Des paysages hallucinés. La surface de Mars — avec des arbres gigantesques, mais sans tronc, comme des fougères démesurées. Des vapeurs glissaient depuis leurs paquets de spores au-dessous des frondes pennées. Le vert émeraude qui contrastait avec le rouge rouillé du sol martien — une photo à la saturation exagérée. Scintillations. Lumières venant de nulle part et qui pourtant reflétaient des gouttes sèches comme une buée de poussière, les chatoiements du mica. Le son assourdissant de marées invisibles, si fort mais si doux qu'il donnait l'impression de caresser l'oreille interne de l'intérieur, avec un bout de tissu angora. Chutes vertigineuses vers les étoiles — avant de se téléporter ici, à nouveau, dans la forêt cyclopéenne.

Une tour immense taillée dans de la pierre noire. Menaçante, perçant le ciel rempli d'ouragans silencieux, de mauve et de pourpre. Tourbillons qui emportent tout. Le ciel devient une spirale qui tord même l'extrémité de l'immense flèche. Les éclairs qui fêlent tantôt cette ronde semblent lier les étoiles entre elles par d'hésitantes broderies électriques. Le canevas sombre et violet de nuages colossaux, voyageant entre les astres en procession. La sensation écœurante qu'une espèce inconnue de champignon dont le mycélium s'étend sur plus que sur trois dimensions m'épie, depuis quelque endroit caché aux alentours de mon champ de vision; l'oppression de multiples présences dont aucune n'est véritablement perçue.

Et puis la Lune. Elle, qui devient de plus en plus grande, me dévisage, elle grisée par un sourire narquois — couverte de grains de beauté dont chacun semble tantôt convexe, tantôt concave comme un cratère. Elle m'enveloppe. Elle me prend dans ses bras et m'enfile un tee-shirt trop grand.

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l s'agissait, avait-il indiqué, de toucher la goutte du bout du doigt; la substance était lipophile et s'absorbait au contact. Je me demandais si l'effet serait subtil — l'on entend tant de fois parler de telle ou telle substance pour s'apercevoir ensuite qu'elle se contente de colorer quelques rêves.

Le voyage de ton personnage s'apparente pour moi, à ce que j'ai pu lire des bad trips suivant la prise de LSD. Apprenant à te connaitre, m'étonnerait que ce soit si simple.

 

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