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CONFINES

narcejo

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CONFINES

(récit fiction, évidemment)

 

En période de confinement, on a un peu l'impression d'être en boîte de conserve.

Ce n'est presque pas une image puisque nous étions cernés d'herbe jaunie, de meules de foin et de gallinacés formant notre paysage-horizon depuis des jours. Momo, le plus énergique, avait même grimpé sur une grosse caisse en bois pour s'autoproclamer roi du monde, à l'instar de Leonardo Di caprio dans « Titanic ». Cela dit, il n'en partageait pas le physique puisque Marielle, dont nous savions tous qu'il avait des vues sur elle depuis des années, poussait des gémissements typiques, captables à si faible distance, entre les bras d'Arthur avec lequel elle se trouvait malgré les tentatives du couple de profiter de chaque ombre de la grange. La grange, c'était ce gros bâtiment coincé entre l'entrepôt et le hangar, au total trois bâtiments à la patine archaïque sous les rayons solaires de ces journées d'été. Il y avait Momo, bien sûr, et Marielle, Arthur, Mémère -entre soixante dix et quatre vingts ans, nul ne savait le chiffre exact mais surtout personne n'osait demander-, Pépé, tante Gertrude et Tonio -Antonio, en vrai, mais il insistait pour qu'on l'appelle simplement Tony. Bref, nous nous retrouvions confinés par le décret gouvernemental depuis l'entrée en guerre du pays contre un mélange de virus Ebola et de virus de synthèse réchappé des laboratoires secrets d'Hollywood. Le régime de l'Etat d'urgence imposait des mesures de confinement au niveau national, et bien sûr, les gens qui s'étaient trouvés ensemble quand c'était tombé -façon mur de Berlin- étaient obligés de le rester tant que ça durait.

On ne s'ennuyait pourtant pas à la « Villa Paradise » comme l'avait surnommé Momo entre deux crises de lucidité au début du confinement. D'une manière générale, il paraît qu'une quarantaine, c'est pire, puisque là on ne dispose même pas de l'espace vital requis pour appeler confinement une guerre sanitaire engagée lorsque tout un pays est soumis à une pandémie.La guerre était âpre, d'ailleurs, aux premiers temps que nous regardions avant que la télévision tombe en rade. « Ils » avaient même dépêché dans les bourgs les plus reculés la garde nationale, avec instauration de couvres-feu. Le but affiché consistait à « sauver l'espèce humaine », et le pire c'est que ça résonnait à l'oreille à mi-chemin entre le slogan publicitaire et la déclaration d'intention électorale.

_ Passe moi le sel, dit mémé (je la surnommais « mémère » uniquement dans mon for intérieur)

_ Si dans deux ans tout ça est pas fini, râla ouvertement Momo, je rentre en guerre contre les soldats.

Quelquefois Momo plaisantait. Surtout aux repas, que nous partagions autour de la grande table de jardin déployée à équidistance de la grange, le hangar et l'entrepôt, à quelques mètres de l'enceinte grillagée de la propriété, au milieu de la poussière de la terre à la façon d'une couverture de pique-nique. Nous étions assis sur nos chaises de plastique estivales (tout à fait façon vacanciers) en train de nous concentrer sur les répliques bien senties à adresser à la cuistot -tante Gertrude ce soir-là- qui n'avait pourtant pas lésiné sur les tranches de pain et le salami en guise d'entrées.

_ L'année dernière, je t'aurais peut-être cru, le taquina Marielle (on ignorait pour quelle foutue raison elle semblait apprécier le taquiner, alors que dans le même temps ce bellâtre d'Arthur rayonnait à vue d'oeil, visiblement satisfait de ce qu'ils avaient fait il y avait à peine quelques heures)

_ Cette fois, je suis pourtant sérieux, maintint fermement Momo, que vaut une humanité morcelée comme ça si cela doit durer jusque la fin des temps ?

Momo était un parangon de patience. Plutôt bien fait physiquement, au moyen des travaux des champs qui avaient sculpté ses bras et son abdomen, et la nature l'avait même doté d'une tête avenante, sur laquelle il possédait l'art de faire passer toutes les émotions, jusque dans leurs plus petites nuances.

_ Corona 35 m'a contactée aujourd'hui, intervint Gertrude.

«  Corona 35 » faisait partie des pseudonymes de sa liste d'amis, dans son répertoire virtuel -l'ordinateur était tout ce qui restait de la télé, cela faisait bientôt un an. L'ordi avait survécu à la « grande Dispute » qui avait opposé tous les membres de notre petit groupe ce Noël-là. Je ne me souviens plus pourquoi nous nous étions disputés. Peut-être à cause de qui fabriquait les cadeaux cette année-là ? Puisque l'inexistence du Père Noël, en tout cas, semblait avérée. Bref, les esprits s'étaient échauffés.

_ Oui, dit Pépé en donnant à son mot l'air d'une interrogation.

Peut-être qu'une seule personne savait ce qu'il faisait pendant que Gertrude, sa belle-soeur, tâchait de faire oublier à son petit monde le côté rustique de son prénom -dont nous savions tous qu'elle le détestait.

Elle n'avait cependant révélé à personne quel pouvait être son propre pseudonyme sur Internet, peut-être la seule entité vivante non confinée sur la planète.

_ Oui, répéta Gertrude. D'après Corona, les savants prévoient de tester de nouveaux médicaments dans six mois, et alors..

_ Peuh ! Lâcha Tony.

_ … Et alors, poursuivit Gertrude, ce sera la véritable fin du monde, d'après des groupuscules occidentaux, puisque le mal a peut-être muté et ne correspond plus à ce qu'avait le « patient zéro ».

En effet, l'année dernière, en même temps que se déroulait ici « notre » grande Dispute, à l'échelle nationale il y avait eu des révoltes, des villes avaient tenté de se soulever contre le régime en place, et le résultat ça avait été qu'il ne nous -nous, l'espèce humaine- restait plus la moindre technologie utilisable afin d'observer l'infiniment petit. C'est à dire le monde dans lequel évoluait le virus. La seule autre forme de vie, avec Internet, épanouie dans cette partie du système solaire.

_ En définitive, tenta de résumer Mémère, le virus a bien muté, il se trouve dans la tête de ceux qui prétendent nous sauver.

_ Pourquoi vouloir sortir de chez nous ? Continua Pépé. Et il s'esclaffa.

Il avait un peu raison, je partageais son avis, quand je contemplais comme un poète les étoiles qui filaient dans la nuit. On ne savait où, ni d'où, et c'était fort bien ainsi.

Cependant, je piquai mon morceau de viande, dans mon assiette, avec le bout de ma fourchette et je tempérai :

_ Nous sommes comme ce virus : nous voulons nous étendre, nous multiplier.

Là dessus, je reçus un coup de pied dans le tibia, sous la table, bien senti de la part de Gertrude qui était assise non loin en face de moi.

Durant la suite du repas, je n'osais plus regarder dans la direction de Marielle, ni d'Arthur, le couple qui s'était formé depuis notre confinement, à vrai dire j'ignorais s'ils utilisaient des vieilles pilules contraceptives (on n'en livrait plus depuis longtemps, sans doute même n'en fabriquait-on plus), et en tout cas je ne possédais aucun droit de jugement sur leur idylle ou la qualité de leur engagement réciproque.

La voix de Momo amena mon attention sur d'autres sujets.

_ Moi je vais pas pouvoir explorer la jungle équatorienne comme je voulais, s'ils bousillent la planète à coups de rayons laser avec une visée soi-disant thérapeutique ; bien sûr que je m'en irai un jour, quoique Papa et Maman nous disent, et j'escompte bien participer à la prochaine Révolte.

Les « révoltes » successives qui avaient vu le monde divisé entre ceux des villes -transformées en campagne à force d'inactivité des usines- et ceux des îlots de pouvoir (au tout début -c'est à dire très loin en arrière-, on avait appelé « paradis fiscaux » là où leurs richesses leur assurait un confort conséquent).

_ Tout ce que tu réussiras, le contrai-je, c'est attirer l'attention du satellite sur nous. Or, nous savons tous deux qu' « ils » ne reculent devant aucun meurtre afin de faire des exemples. Le but sera de calmer les ardeurs de toute la contrée. En attendant, nous serons carbonisés.

Le Satellite, c'était ce disque que les savants avaient mis en orbite afin d'instaurer ce qu'ils appelaient le respect de la vie et des espèces vivantes. En réalité, une machine à tuer puisqu'on ne recherchait même pas si les contrevenants du Décret étaient malades ou non. Foutue pandémie. Foutue organisation mondiale de la santé corrompue par des chefs de guerre bananiers. Assurément, ceux qui avaient financé la fabrication de ce virus n'avaient pas manqué leur coup, simplement au lieu d'abattre des Etats voyous, ils exterminaient les « pauvres », les plus désargentés de la planète, en d'autres termes ceux qu'on baptisait depuis le premier mouvement, les Révoltés.

J'étais écoeuré moi-même de tout ce à quoi je pensais, et pourtant je me montrais incapable de songer à autre chose, c'est pourquoi subitement je me redressai de ma chaise, et avant que quiconque puisse me retenir, je sortis de table.

 

_ Qui es-tu ? Demandai-je à mon vis à vis.

_ Covid 19, répondit une voix presque douce.

Cette voix possédait un velouté envoûteur, lorsqu'elle s'éteignait à la fin d'une phrase j'éprouvais l'envie de tourner ma langue dans ma bouche, comme pour en goûter encore l'arôme.

_ Que fais-tu ici ? Le confinement...

_ Je viens à la rencontre de l'Homme.

_ Explique toi.

_ Je suis né dans le monde microscopique, depuis que vos savants cessent de m'étudier, je me développe et là je suis sous cette forme afin de transmettre un message.

_ Covid 19, on dirait un pseudonyme des mondes virtuels de tante Gertrude.

_ En réalité, je SUIS le virus, né dans vos laboratoires ; je suis hybride entre la Nature et le génie humain, il y a quelque temps j'ai compris comment communiquer sans vous rendre violents à cause de ma présence.

_ Comment ? Fis-je d'une vois pâteuse pour ma part.

_ En interagissant avec vous... dans vos rêves.

_ Je rêve ?

_ Oui, David.

_ Comment sais-tu qui je suis.

_ Parce que tu es sain.

_ Saint ?

Pour la première fois, je pris conscience que j'étais dans mon propre rêve, et que j'essayais néanmoins de penser à la place de ce que j'y voyais.

_ Non, sain.

_ Tu arrives à lire dans mes pensées ?

_ Oui, évidemment puisque c'est grâce à moi que tu ne tousses pas.

_ Que veux-tu dire ?

_ J'ai utilisé mes porteurs -ceux de ton espèce- afin de comprendre le monde qui vous entourait. Qui m'entoure, maintenant, moi.

Au début de l'épidémie, nous avions appelé « Grippe », simplement, en raison des seuls symptômes éprouvés, ce qui nous décimait. Il n'y avait besoin de précision puisque tout le monde évoquait la même chose chaque fois qu'il se mettait à tousser, tel un sonneur. On ne mourait pas que de la Grippe, certes, mais chaque fois que quelqu'un toussait, c' était à cause de la Grippe.

_ Tu nous parasites ?

_ Non, je constitue l'évolution de l'espèce humaine.

_ C'est quoi le sens de tout cela ?

Ce posant, cette question recouvrait bien des choses dont j'avais conscience, pas uniquement les histoires de fesses avec Marielle et Arthur.



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