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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (12).

Gouderien

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Cet épisode avait dû particulièrement énerver l’adjudant Ramirez, car, une fois le parcours du combattant terminé – sans autre incident -, au lieu de laisser les stagiaires regagner leur cantonnement, il leur fit faire trois fois le tour de l’ensemble du fort en petite foulée.

Enfin Gérald et Bokanofski retrouvèrent leur chambrée. Di Méo vint aussitôt les rejoindre. Elle était particulièrement remontée contre l’adjudant, et avait déjà décidé d’aller voir le commandant – on sait comment cela s’était terminé. Djedoui était là aussi, et les trois comparses tentaient de lui remonter le moral, ce qui n’était pas évident.

-          On ne pourra pas tenir trois semaines comme cela, dit la gendarme à voix basse. Il faut faire quelque chose.

-          Je suis bien d’accord, approuva Bokanofski. Mais il est costaud.

La veille, ils avaient assisté à une démonstration de karaté effectuée par Ramirez, et ils avaient été impressionnés.

-          Et puis, ajouta le Petit, je n’ai pas envie de sacrifier ma carrière militaire pour un abruti pareil.

-          Il faut trouver son point faible, suggéra Gérald.

En fait, son point faible, ils le connaissaient déjà, et c’était l’alcool. Ils n’étaient à la Pointe aux Lièvres que depuis quelques jours, mais ils savaient déjà que l’adjudant Ramirez avait une solide réputation de poivrot. La question qui se posait était : où et quand buvait-il ? Ils l’avaient déjà vu au mess, le soir, boire une bière ou deux, généralement en solitaire, parfois avec un de ses collègues sous-officier. Mais ce mess fermait à 22 heures la semaine, 23 heures le samedi. Et de toute façon, ce n’était certainement pas là qu’il se bourrait la gueule, parce qu’il y aurait eu trop de témoins. Ils allaient devoir se renseigner.

Les jours suivants furent exténuants – les nuits aussi, d’ailleurs, puisque l’adjudant Ramirez les réveilla à trois heures du matin pour leur faire parcourir 15 kilomètres dans la campagne environnante. Ce qui n’empêcha pas la journée du lendemain d’être bien occupée aussi. Gérald et les autres étaient tellement fatigués qu’ils en venaient à oublier leurs projets vengeurs. Et puis le caporal Di Méo eut le bras cassé par Ramirez lors d’une séance de judo, et ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase…

Quand elle monta dans le véhicule qui devait la ramener à son unité, elle pleurait. Mais elle leur fit promettre de la venger. 

 

Gérald termina le parcours du combattant sans incident, puis, avant de regagner la chambre pour prendre une douche, il alla boire une bière au mess car il crevait de soif. La télé fonctionnait, et il vit que la météo confirmait l’arrivée d’une vague d’orages pour les jours à venir. Au moins, ça rafraîchirait l’atmosphère, même si ici – fort heureusement – il faisait bien moins chaud qu’à Paris.

Le soir, il retrouva ses complices habituels pour le dîner.

-          Ça se passe bien ? demanda Leduc.

-          Oui, répondit le journaliste. Je crois que je vais survivre. Après tout, ça ne dure qu’une semaine.

-          Méfie-toi, intervint Marion. Dans chacune des activités que tu fais, tu reçois une note. Si à la fin du stage tes notes ne sont pas suffisantes, on te garde une semaine de plus.

-          Ça m’étonnerait beaucoup, répliqua Gérald.

 

Mardi 19 août 2036.

Et la nuit suivante, à deux heures du matin, on réveilla toute la chambrée : ils avaient dix minutes pour s’habiller et s’équiper, et puis après départ pour une marche de nuit de 10 kilomètres… Gérald accepta la chose avec philosophie ; même si son stage ne durait cette fois qu’une semaine – ce qui est déjà bien assez long -, il n’espérait pas échapper à ce genre de corvée. On lui mit sur les épaules un sac à dos bien lourd, et en avant ! L’itinéraire de cette randonnée d’un genre particulier suivait grossièrement la côte, en direction de l’ouest. Le problème de la marche de nuit, naturellement, c’est qu’on ne voyait pas où on mettait les pieds, même si au bout d’un moment les yeux s’habituaient plus ou moins à l’obscurité. Un croissant de lune brillait dans le ciel, mais sa pâle clarté était bien insuffisante. En plus, au bout d’un moment on a tendance à somnoler en marchant, ce qui n’arrange pas les choses… Assez rapidement, il reconnut les lieux. C’était l’un des itinéraires classiques qui partaient du fort. Mais il ne l’avait parcouru qu’une ou deux fois, et encore cela remontait à une vingtaine d’années. Et il savait qu’il valait mieux faire attention… Le sentier était étroit, herbeux, avec des racines et des branches basses comme autant de pièges au milieu du chemin – lequel était d’ailleurs loin d’être plat ; il montait et descendait. Il traversait une rivière, qu’il fallait franchir en s’accrochant à un câble. Ce n’était pas une ballade si désagréable, d’ailleurs, la nuit conférant aux arbres, aux plantes, aux rochers, une présence mystérieuse. Et finalement on aboutissait à une falaise abrupte, qu’on devait descendre en rappel… avant qu’un camion ne vienne vous chercher pour rentrer au bercail, histoire de s’offrir encore une heure de sommeil – dans le meilleur des cas – avant qu’on les réveille pour commencer la journée du lendemain.

Encore une fois il eut l’occasion de pester contre ses vingt ans de plus et ses quelques kilos en trop. Il se trouvait généralement assez en forme, enfin pour un quadragénaire, bien entendu, mais ce genre d'exercice le ramenait à la dure réalité.

Et puis ils retournèrent à la caserne et il s’écroula sur son lit – tout ça pour être réveillé une heure plus tard. Il passa le reste de la journée, et une grande partie de celle du lendemain comme un zombi. Plus tard, il fut incapable de se rappeler de ce qu’il avait fait pendant ces jours. De toute façon, le programme n’était pas très varié : sport ou piscine le matin, cours sur un sujet en général assez pointu, puis tir à la cible. Et l’après-midi, encore du sport, ou bien une marche ou un parcours du combattant. Avec une pause à midi, évidemment. Ah oui, si, il se rappelait du mercredi après-midi, parce qu’on les fit ramper sur un vaste terrain boueux semé d’obstacles (murets, fossés remplis d’eau, fils de fer barbelés et autres joyeusetés), tandis qu’une mitrailleuse lourde tirait à balles réelles légèrement au-dessus de leur tête. C’est là qu’il se dit qu’il avait définitivement passé l’âge de se livrer à ce genre de distraction…

En rentrant dans sa chambrée et en contemplant son visage dans la glace, ce soir-là, il se trouva vraiment une sale tronche - en plus il avait une vilaine écorchure au poignet gauche, qu’il se dépêcha d’aller faire soigner à l’infirmerie. D’ailleurs Leduc le lui confirma, quand il se retrouvèrent au mess pour prendre l’apéro, avant le dîner.

-          Toi, tu as passé une sale journée ! dit-il en guise d’accueil.

-          Je confirme, répondit Gérald. J’espère au moins qu’ils ne vont pas nous faire marcher à nouveau cette nuit.

-          Ils en sont capables, mais je ne crois pas, non. A mon avis ça sera plutôt pour la nuit de jeudi à vendredi.

-          Très gai.

-          Au moins tu pourras dormir cette nuit.

-          J’espère bien !

Ils regardèrent la météo à la télévision. Les températures baissaient lentement mais régulièrement sur l’ouest de la France, mais ils s’en rendaient à peine compte. On prévoyait toujours des orages en fin de semaine. En fait, un ouragan se dirigeait vers les côtes françaises – pas très fort, juste niveau 2, mais ce n’était pas le genre de phénomène auquel on était censé s’attendre dans notre pays au climat traditionnellement tempéré, même si d’année en année ils étaient de plus en plus nombreux.

-          Ton stage se finit quand ? demanda Marion.

-          Euh, samedi matin, dit le journaliste après avoir hésité.

Enfin c’est ce qui était écrit sur la convocation qu’il avait reçue la veille par courrier, même si elle était datée du 1er août.

-          Alors tu risques d’y avoir droit. C’est prévu pour vendredi.

-          C’est le temps classique de la Bretagne, quoi.

-          J’ai pas l’impression, dit Marion.

Elle ne se trompait pas…

Rentré dans sa chambrée, il commença à rédiger – sur un cahier d’écolier qu’il avait acheté au bazar du fort – quelques notes destinées au futur article qu’il écrirait, dès son retour à Paris, à propos de son stage à la Pointe aux Lièvres. Après tout, c’était une expérience digne d’être racontée.

 

Jeudi 21 août 2036.

 Le jour suivant, il se réveilla plein d’optimisme. Il ne lui restait qu’un peu plus de deux jours à tirer. La matinée se déroula comme d’habitude – douche, salut aux couleurs, petit-déjeuner, puis une heure de sport, un cours magistral sur l’art du camouflage, enfin une séance de tir avec diverses armes. C’est après le repas de midi que le temps commença à changer. Le ciel, jusque-là ensoleillé, se couvrit de sombres nuages, tandis que le vent se mettait à souffler. Mais il en fallait plus pour modifier le programme du fort de la Pointe aux Lièvres. Et donc, après une heure de karaté, ils eurent droit à un nouveau parcours du combattant… Gérald ne s’en sortit pas trop mal, et il eut même droit aux félicitations du sous-officier instructeur, un Martiniquais du nom d’Isidore Couturier, parce qu’il avait amélioré son temps précédent.

Épuisé, il regagna sa chambrée et prit une douche. La soirée fut assez banale, sauf que les prévisions météo étaient de plus en plus alarmistes. Le département était même placé en vigilance orange. Est-ce en raison de ce temps médiocre que la marche de nuit qu’il craignait n’eut pas lieu ? En tous cas, il passa une nuit paisible. Mais il ne perdait rien pour attendre…

 

Vendredi 22 août 2036.

Le claquement des volets le réveilla dès 6 heures du matin. Tout de suite, il sut que quelque chose n’allait pas. Il n’y eut pas de salut aux couleurs, parce que le drapeau avait été amené, en raison du vent violent. Cela n’empêchait pas les haubans de claquer contre le mât, en faisant un bruit d’enfer. Le ciel était sombre, et une petite pluie tombait. Après le petit-déjeuner, il pensait qu’il aurait droit à une journée de cours magistraux ou de sport en salle, car il faisait un temps à ne pas mettre un bidasse dehors. Mais c’était mal connaître le fort de la Pointe aux Lièvres. On les fit mettre en rangs dans la cour, et puis un adjudant – il s’appelait Kevin Debort - lança :

-          Marche de 12 ! Vous avez 15 minutes pour vous préparer ! Et n'oubliez pas de prendre vos parkas.

Jetant un coup d’œil vers le ciel chargé d’orages, ils crurent avoir mal entendu. Mais c’était bien la réalité. Gérald, comme ses camarades, regagna sa chambrée et se prépara. Marche de 12, cela voulait dire marche de 12 kilomètres dans la nature, avec un fusil et un sac de 12 kilos sur les épaules. C’était loin d’être la pire, il existait aussi la marche de 15 dans le sable (avec 15 kilos sur les épaules), et la marche de 30, que même les « pros » craignaient. Habillés en treillis, coiffés du béret vert, chaussés de rangers, ils prirent le sac qu’un sous-off leur tendait. Lors d’un vrai stage commando, on donne aux stagiaires des éléments pour remplir leur sac, et ils effectuent cette tâche eux-mêmes, en fonction du poids demandé – s’ils ont un doute, ils peuvent toujours rajouter un caillou. A la fin de la marche on pèse les sacs pour vérifier que personne n’a triché – les resquilleurs étant punis d’une sanction pouvant aller d’une simple mauvaise note dans leur dossier jusqu’à la fin prématurée du stage et au renvoi dans leur unité. Mais pour ce stage d’une semaine, on leur épargnait cette corvée.

-          En petites foulées ! lança l’adjudant !

Gérald fit la grimace. S’il avait toujours été un bon marcheur, à la course c’était autre chose. Ils s’enfoncèrent dans la campagne encore humide de rosée, dépassèrent le musée de la Chouannerie, puis traversèrent le village de Kerzivien en train de se réveiller. Les gens, en ouvrant leurs volets, découvraient cette bande de zigotos en treillis qui passaient dans la rue. Certains les saluaient au passage, d’autres se contentaient de les regarder, étonnés. Des petites grands-mères – certaines en costume traditionnel, coiffe comprise - agitaient les mains en signe d’encouragement. Ils en avaient bien besoin. Les visages étaient tendus. La file s’allongeait. Un groupe de tête s’était formé, composé des plus jeunes ou des plus sportifs, qui devançait largement les autres stagiaires. Une cinquantaine de mètres plus loin venait le gros de la troupe, suivi par quelques retardataires. A l’arrière se trouvait la voiture balai, comme dans les courses cyclistes, avec un sergent-conducteur et un infirmier chargé de récupérer au besoin les blessés ou ceux qui n’en pouvaient plus. Gérald était au milieu. Il savait que dans ce genre d’épreuve, l’idéal était d’être en tête, mais si ce n’était pas possible, alors au moins il fallait à tout prix éviter de se retrouver en arrière. Ils avaient parcouru environ 500 mètres, quand un gars se mit à clopiner, puis s’arrêta, discuta quelques instants avec un sous-officier puis monta dans la voiture. Ils apprirent plus tard qu’il souffrait d’une tendinite au genou droit – le genre de pépin contre lequel on ne peut rien faire.

A la sortie du village, ils s’engagèrent sur un chemin bordé de haies, qui longeait prés et champs. Et puis il se mit à pleuvoir de plus en plus. Le petit crachin du réveil s’était transformé en une véritable averse. En peu de temps, ils furent trempés. Et à l’horizon montaient d’énormes nuages noirs et menaçants. Il n’était même pas 9 heures du matin, mais une lumière crépusculaire envahissait le paysage. Insensiblement, ils avaient ralenti l’allure, parce que le sentier était en train de se transformer rapidement en pataugeoire, et que chaque pas soulevait une giclée de boue. Et puis un portable sonna ; c’était celui de l’adjudant Debort. Il répondit, ralentit, puis s’arrêta tout à fait et se retourna vers sa troupe :

-          Messieurs, Météo-France vient de nous faire passer en alerte rouge. Nous rentrons à la caserne.

Gérald se dit qu’il était témoin d’un événement rarissime, parce que ce n’était sûrement pas fréquent d’interrompre une marche commando – surtout qu’ils avaient à peine parcouru le quart du trajet prévu. Et puis il regarda le ciel, et demeura bouche-bée. Une sorte de monstruosité climatique étant en train de se créer sous leurs yeux. Il regretta vivement de ne pas avoir d’appareil-photo. Un immense nuage d’un noir de jais, évasé à la base et de plus en plus large vers son sommet, à plusieurs milliers de mètres d’altitude, barrait l’horizon. Environné de vents tourbillonnants, il avançait lentement en direction de l’est.

-          Qu’est-ce que c’est que ça ? cria quelqu’un. Une tornade ?

-          Une tornade, chez nous ? C’est incroyable.

-          Qu’est-ce qu’il y a, dans cette direction ? demanda un autre.

-          Le Ménec, Carnac, plus loin La Trinité-sur-mer… répondit un sous-officier.

-          Bon, lança l’adjudant, on ne va pas passer la journée ici. On y va. En avant… marche !

Cette fois ils se mirent en route, non sans jeter de temps à autre un coup d’œil derrière eux. Ils rentrèrent donc au fort. Ce fut une marche peu glorieuse, dans la boue, sous les assauts du vent et de la pluie qui retardaient leur progression. Ils avaient enfilé leurs parkas imperméables, recouvertes d’un motif ressemblant à des tâches de léopard, mais cela ne suffisait guère à les protéger des éléments en colère. De temps en temps le portable de l’adjudant Debort sonnait, et au fur et à mesure de ces coups de fil, sa mine s’allongeait. Quand ils repassèrent à Kerzivien, le village offrait un visage tout différent de celui qu’ils avaient découvert tout à l’heure. Les caniveaux étaient pleins, il n’y avait pas un chat dans les rues, et les rares passants se dépêchaient de rentrer chez eux pour s’y calfeutrer, tout volets fermés. Le vent soufflait de plus en plus fort, et des tuiles d’ardoise tombaient des toits, tandis que les panneaux publicitaires, arrachés, s’envolaient pour aller atterrir des dizaines de mètres plus loin. Ils eurent de la chance de traverser le bourg sans que quiconque soit blessé.

Enfin, à dix heures passées, ils regagnèrent le fort. Plusieurs gros camions Berliet peints en couleurs camouflage stationnaient dans la cour ; les uns, chargés d’hommes en treillis, s’apprêtaient à quitter la caserne ; les autres, vides, attendaient. Le colonel Le Goff était là aussi, et elle sembla soulagée de les voir arriver. Elle échangea quelques mots avec l’adjudant, puis il rassembla ses ouailles, les compta pour vérifier que tout le monde était là, puis dit :

-          Vous allez rentrer dans vos chambrées, prendre une douche et vous changer. Tenue de combat. Et puis vous irez prendre un repas chaud dans le mess. Et à 11 heures on embarque dans ces camions.

-          Qu’est-ce qui se passe, mon adjudant ? demanda quelqu’un.

-          Nous allons à Auray. La tornade que nous avons aperçue tout à l’heure a dévasté la ville. Il y a des morts, des blessés, des centaines de sans-abris. Nous allons faire de notre mieux pour les aider.


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