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Midinette, 3. − Clore ou conclure.

Isadora.

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Les semaines ont passé. Fauchée, détachée de lui, prise dans d'autres turpitudes, j'ai appris à écrire chez moi. Je pense à lui parfois mais je suis heureuse d'avoir retrouvé une forme, même paradoxale de tranquillité. 

Un soir de pluie, nous nous rapatrions chez lui. Je le revois, ça me fait un choc mais je reste impassible, saluant les uns et les autres, ne lui adressant qu'un vague salut. J'ai l'impression qu'il a un regard qui me dit, presque en m'engueulant, ah bah ça y est, tu es revenue et aussitôt, je me dis que j'ai dû l'halluciner. Puis, je vais commander :

« Je vais te prendre une triple.
− En pinte ? 
− Ouais… Quoi d'autre ? 
− C'est parti ! 
− Tu t'es coupé la barbe ? 
− Ah euh… ouais. Tous les ans, je la rase, parce qu'à force, ça repousse dur et… voilà. 
− C'est la tonte annuelle, quoi. »

Il rit et approuve la formule. Je me sens comme un gros lourd qui fait du rentre dedans à la pauvre serveuse. Dans le fond, c'est vraiment ça. J'ai tout imaginé, je le colle, ça doit être insupportable. Je remonte avec les autres et je lui fous la paix. Dans la soirée, on discute et c'est plutôt fluide. Je retrouve les autres. Ça se prolonge, je suis. Je rentre ivre. Le lendemain, j'ai la tête en vrac mais j'ai réservé une visite de musée alors je me motive pour une expédition au bout du monde − vraiment, j'ai cru que je n'y arriverais jamais − pour visiter un lieu très étonnant, situé sur une base militaire désaffectée. 

Révélation

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Le chemin du retour est non moins éprouvant, même si je le fais sans aucune pression, heureuse d'avoir appris des tas de choses. Mes pas me conduisent machinalement chez lui, où je m'installe sans aucune envie d'écrire. Je suis là, au comptoir, fermement vissée sur mon tabouret. Nous papotons. Il s'en va. Je dégaine le Dude Manifesto, qui me brûle les doigts. Il bosse et me voit éclater de rire à chaque page. Il me demande pourquoi je ris. Je lui demande s'il a déjà vu The big Lebowsi. Il me dit que oui, mais je doute de la véracité de sa réponse. Je lui raconte l'histoire et là, ça revient. Il l'a vu. Je lui explique que des gars ont fait de la manière de vivre du petit Lebowski une pseudo-religion et que c'est un livre qui explique comment vivre en Dude en France. Il me regarde, un peu hagard, l'air de ne pas comprendre pourquoi lire ce livre. Je me dis qu'il y a des gens sur cette terre qui ne connaissent pas le bonheur immense de lire un bouquin marrant et je me demande quelle serait sa réaction s'il me voyait en train de lire Les écritures de Cavanna ou Vivons heureux en attendant la mort de Desproges. Je lui lis un passage. L'auteur préconise d'arrêter la muscu et de se mettre au jokari. Il ne pige pas le second degré. C'est un désastre. Ça ne le fait pas rire du tout. 

Quand je lui explique que c'est un bouquin à la con, il ne semble pas comprendre l'intérêt de cette lecture. Je m'abstiens d'une explication approfondie de type bah c'est drôle, du coup ça fait rire, du coup c'est chouette parce que rire, ça fait oublier les problèmes. Non, décidément, je ne peux pas expliquer l'intérêt de lire pour oublier ses emmerdes à quelqu'un pour qui la lecture a toujours été une souffrance. Je pense à ces gens qui m'expliquent l'intérêt d'aller courir et j'opte pour l'abstention. Mais je replonge dans ma lecture. 

Quelques instants plus tard, je ressors de mon bouquin pour lui dire : « Finalement, c'est pas un bouquin si à la con que ça. » Il m'interroge, je lui raconte que l'auteur explique que pour être un vrai Dude, il faut acheter le moins possible et aller plutôt au marché, chez les petits commerçants et les artisans du quartier. À mon plus total non-étonnement, il s'enthousiasme et commence à développer. C'est fou cette tendance des gens à haïr l'écoute et à se ruer sur la moindre occasion de parler. Je ne comprendrai jamais en quoi c'est mieux de parler que d'écouter. Bref, il parle. 

De fil en aiguille, serait-ce l'influence de mon récit du musée des horreurs, il me raconte qu'il a fait un stage dans un abattoir, adolescent. On ne parle pas des vegans mais de ces omnivores qui ne veulent pas savoir comment se passe la transition de animal à produit. Il y a de l'hypocrisie, dans tout cela. On ne parle pas trop fort, parce qu'il y a des clients qui mangent autour. Nous racontons nos différences expériences en matière de mise à mort d'animaux à des fins de consommation, du lien entre le truc vivant et le truc que tu manges, de comment le lien se fait ou pas. D'ailleurs, j'ai très faim, parce que je n'ai rien avalé depuis la veille au soir, et je lui commande à manger. Une valeur sûre : la planche. Laquelle ? Mixte… Petite ou grande ? Mixte, ça n'existe pas en petite. On peut s'arranger. Non, une GRANDE ! Aussi grande que moi, aussi grande que mon surpoids, parce que je suis comme ça et que j'ai faim, et que je ne veux pas de passe-droits, tu veux filer des petites mixtes à tout le monde ? Mets-les à la carte. Et arrête de surveiller ce que je mange, file-moi une grande planche. Évidemment, je n'ai fait que penser tout cela… 

Ma planche arrive, et avec elle une inconnue qui demande si on peut manger. Elle s'installe au bar, à côté de moi, elle dit qu'elle veut faire un bon repas mais elle a surtout l'air d'avoir envie de parler. 

Elle vient d'une autre ville. Elle passe souvent ici, mais pour voir de la famille, alors elle n'a jamais vraiment visité quoi que ce soit. Elle a eu une réduction sur le transport, elle est dans une auberge de jeunesse et elle a envie de voir quelque chose par elle-même. 

Tout en saluant intérieurement l'effort du voyage et la curiosité saine que dénote cette démarche, je m'interroge ; aurais-je affaire à une de ces femmes qui se lancent dans une quête d'indépendance par obéissance à l'injonction d'indépendance de la société ? Cette joie de vivre me semble un peu nerveuse, pour ne pas dire suspecte. Cette attitude positive a des airs de dernier sprint avant la dépression, qu'il convient pour ce genre de personne d'appeler un burn-out. Peut-être suis-je trop pessimiste mais la jeune voyageuse a, de toute manière, manifesté un besoin légitime de parler. 

Elle a visité tel et tel et tel quartiers dans la journée. Elle est venue en bus, d'une ville bien connue pour son luxe. Elle y vit en colocation et c'est sympa. Ils ont beaucoup fêté l'ouverture de cette colocation. Lui, il est derrière le bar, il écoute, prêt à participer. Il entre en jeu très vite, d'ailleurs, puisqu'il a vécu là-bas. Ah, il voit où elle est. Super. Formidable. Passionnant. Suis-je de mauvaise foi ? Je m'en fous, je suis le narrateur, je peux bien me le permettre, et dans cette histoire, je suis l'idiotie même. 

Par une transition alambiquée, elle en arrive à évoquer ses genoux, qui se sont blessés alors qu'elle pratiquait l'escalade. J'en profite pour faire une brève parenthèse dans mon récit : la fille est très jolie, une blonde sportive, dotée d'un style vaguement bohème, discret mais remarquable par la justesse ; c'est juste sympathique et de bon goût. Sa pratique de l'escalade m'inspire une escalade de la violence narrative que je vais m'autoriser sous vos yeux ébahis, consternés, amusés, puisque, encore une fois, c'est moi qui raconte et que je fais ce que je veux de ma mémoire. 

Elle parle de sport. Elle aime le sport. Elle aime beaucoup le sport, si je comprends bien, autant que moi, j'aime ce bar. Elle explique à quel point il est difficile de devoir s'en passer, le temps de se rétablir. Au début, elle ne pouvait même pas marcher, alors elle se faisait conduire par… son ex. Oui, parce que quand l'accident est survenu, elle venait de quitter son conjoint, pour aller vivre dans cette fameuse colocation. Alors il la conduisait gentiment jusqu'à la salle, pour qu'elle continue de travailler tout ce qui était au-dessus de la ceinture. Ce sont quand même les deux genoux qui ont craqué en même temps. Et à part ça, elle est graphiste. Et elle a quitté un poste qui lui rapportait un salaire tout-à-fait convenable, mais depuis qu'elle est en freelance, c'est un peu juste, pour cette ville où tout est cher. Il intervient pour confirmer, il raconte ses premiers temps là-bas, et les week-ends flambeurs au début, quand une soirée coûtait… ce serait indécent de le révéler. Quand elle a déménagé, elle a fêté, fêté, elle a beaucoup trop dépensé mais ça aussi, la double blessure l'en avait privée. Elle a l'air rigolote mais je l'imagine mal dans la débauche la plus totale. J'essaie d'imaginer ce qu'elle appelle, concrètement, fêter

La conversation revient sur le sport. Elle fait la liste de tous ceux qu'elle pratique, s'attarde sur le running. C'est éprouvant au départ mais très vite, on atteint un stade au-delà duquel on en a besoin. Et la régularité vient d'elle-même. Il surenchérit et fait sa liste à lui, c'est impressionnant. Ces deux personnes ont pratiqué simultanément plus de disciplines que moi dans toute ma vie. J'explique que je n'ai jamais réussi à passer ce cap mais que j'ai connu cet effet avec la méditation pleine-conscience. Les deux semblent brusquement mal à l'aise et s'empressent de m'expliquer de concert que ah moi, la méditation, je n'y arrive pas, j'arrête pas de penser, c'est horrible.  J'ai beau envier quelque peu leur goût de l'activité physique, j'ai quand même un petit choc. Il y a donc des gens qui, sincèrement, ne supportent pas de s'entendre penser. Sans rien dire, je pense à cette époque où mes pensées me tenaient éveillée jusqu'au petit matin, comme des gouttes d'eau tombant régulièrement sur mon crâne. J'écoute. 

Il débarrasse et lui propose un dessert, qu'elle accepte. Il se tourne vers moi, l'air de dire par politesse et professionnalisme, je dois t'en proposer un aussi mais tu sais comme moi que tu as trop mangé. Je décline, il me dit que c'est sûrement plus raisonnable. 

Puisqu'on est sur la méditation, j'explique que je dois me muscler le dos pour une longue méditation et j'explique ce en quoi cela va consister. Elle écoute, mange son dessert vite et s'en va. Je lui indique une salle de concert où elle devrait trouver des gens sympa avec qui sympathiser. Bonne soirée, jeune voyageuse ! Fais gaffe à toi. J'ai l'impression que des kilos de stress se retirent d'un coup de mes épaules. On se retrouve tous les deux, visiblement désireux de débriefer mais un peu mal à l'aise tout de même. Allez, je lance le truc et on reconstitue ensemble cette histoire : 

Elle vit avec un mec. Il a trompe ou commet une erreur dans ce genre. Elle trouve, comme elle peut, une colocation et souffre énormément, alors elle fuit dans l'alcool, tout en se lançant dans des entraînements très rapprochés, pour s'épuiser et compenser le manque de sexe. Au travail, l'ennui est de moins en moins supportable, elle craque. Elle démissionne. La situation s'englue, son ex lui manque de plus en plus et elle augmente les doses de sport, un peu pour compenser, un peu pour rencontrer quelqu'un d'autre, ce qui ne marche pas, jusqu'à l'accident. Là-dessus, elle s'effondre et rappelle son ex qui, par culpabilité, fait le taxi pour qu'elle puisse un peu se dépenser. Elle espère pouvoir coucher avec lui de nouveau, et là, nous ne sommes pas d'accord : lui pense qu'elle y parvient, moi je pense qu'elle n'y parvient pas. 

On fait ces conjectures tranquillement, amusés. Il insiste sur le fait que lui, qui est un homme, il sait bien comment ça fonctionne, parce que l'ex qui fait le taxi, ça ne peut pas être autre chose qu'une reprise des activités. Je reste dubitative, parce qu'il y aurait, mais je n'en suis pas assez certaine alors je ne l'évoque pas, un lien entre l'activité sexuelle et la solidité des ligaments croisés, aussi parce qu'elle a continué à se ruer sur le sport… C'est à ce moment-là qu'il me demande

« C'est pour ton bouquin ? »

La question me fracasse. Comment ça, pour mon bouquin ? Celui qui écrit trahit toujours mais… pas comme ça. Et je ne veux pas trahir tout le monde. À la rigueur, l'écouter est intéressant car cela me renseigne sur la forme du discours d'une personne imbibée de pensée positive, confrontée à l'état dépressif mais c'est tout. Les pensées vont trop vite et je me sens blessée par cette remarque alors je balbutie, je nie poussivement. Il surenchérit. 

« J'ai bien vu que tu lui posais beaucoup de questions. »

Je m'en défends timidement, confusément, perturbée à l'idée qu'il perçoive chacune de mes interactions sociales comme une recherche destinée à alimenter le roman. Il enfonce le clou en me demandant si elle sera un personnage. 

Je me sens découragée, tout-à-coup, par son incompréhension, dans le fond innocente et légitime, de mon processus de création. J'ai envie de lui expliquer mais il y a dans ma tête une phrase qui occupe toute la place et me sidère : il croit qu'il sera dans le bouquin. Si on se parle quand même, c'est qu'il veut bien y être, en fait. Il veut être dans mon bouquin. Dans ce cas, qu'est-ce qu'il m'a présenté ? Est-ce qu'il ne serait pas raisonnable de retracer toute l'histoire en prenant en compte le fait qu'il ait, sans doute, posé. Tout simplement posé, par pur narcissisme. Il ne regarde pas de séries mais il est sur Facebook. Et ces deux vidéos… Et ce snobisme constant… Je suis considérée comme un biographe ou non, plutôt comme un filtre Instagram. Cela me consterne. 

Je paye et je rentre chez moi. Il me retient un peu. Les livres, c'est pas son truc, mais le Dude Manifesto, il pourrait. J'en suis fort aise. 

De retour à mon bout de la rue, j'ai l'impression d'avoir traversé un monde. Quelques mois de fixation se referment. Dans mon appartement, je laisse la lumière éteinte mais j'allume une bougie, et toutes les guirlandes, toutes les LEDs que je possède. Elles m'aident à écrire, d'un seul jet « Midinette 1. » jusqu'à ce que le jour renaisse. 

Je pense à cette chanson de Placebo que j'aimais tant et qui disait : I know / you like the song / but not the singer. Je pense à Cyrano, de loin. Je pense à Pygmalion, de près. Je pense à lui, triste. La tristesse ralentit le temps et c'est ainsi que nous aimons vivre, nous qui ne faisons pas de moto, nous qui lisons et méditons, nous qui craignons la mort plus que l'angoisse.

Je pense à ce fœtus, que l'alcool conserve encore, lui qui n'est jamais né, lui qui aurait dû vivre au temps du Premier Empire, lui qui n'aura jamais aimé, qui n'aura jamais eu d'enfant mais que j'ai vu dans ce musée, conservé dans ce bocal comme dans un texte. Voilà ce que sont les personnages, les souvenirs et les amours inavoués. Ils peuplent la galerie de notre mémoire, ils alourdissent nos pas et hantent nos rêveries. Nous leur donnons un peu de vie quand nous y repensons et nous les trahissons à chaque instant, puisque nous les hébergeons dans un explicite sournois. 

Voici venue la fin de mon éloge funèbre, voici venu le moment de te remercier, lecteur. Grâce à toi, il vivra un peu plus mais il a pu quitter mon cœur. Nous avons respecté sa dernière volonté, il est un personnage. Et puis… tu ne trouves pas que nous l'avons très bien tué ? 


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