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[Parenthèse commissariat]

Isadora.

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Hier, je me disais que ce serait cool d'aller me promener. Je n'étais sortie de chez moi depuis samedi soir alors je commençais à me dire que ça puait la rechute. Donc il fallait aller faire un tour. Quoi d'intéressant à faire ? Ben tiens, il y a ces grottes, qui m'intéressent depuis longtemps, que je n'ai jamais vues. Ça me rappellera les carrières dans les bois, quand j'étais ado, que je faisais le mur. L'odeur de la pierre, de la terre, les arbres, la forêt, tout cela sera sûrement utile pour se recentrer. Problème : je suis piétonne, il faut prendre un train puis un bus et tout calculer. Départ : 12h35 de la gare. 

Lendemain, 11h50 : j'ouvre les yeux. Loupé pour le trip caverne. 

Je commence ma journée à rouiller chez moi. RAS. Je visionne les auditions de l'affaire Benalla, ça se répète, je sens que ça n'apporte plus rien, à part savoir quel haut fonctionnaire ment outrageusement ou pas. Ils n'ont pas l'air de mentir. Je sens qu'en fait, rien ne se passe. Je commence à me dire :  Hey, mais elle est passée où, ta volonté de faire un truc de ta journée ? Je commence à me dire que je pourrais aller voir des potes ou revoir une nouvelle fois la crypte de la basilique ; nan, c'est fait et refait. 

14h10 : illumination. Et pourquoi pas aller au commissariat et déposer la plainte que tu as résolu de porter il y a deux mois passés ? Celle à laquelle tu penses toujours à 18h ? Celle qui t'emmerde, qui, vraiment, t'emmerde. Profondément. Bah oui. Go. 

Il faut que je prenne une douche. Je la fais rapide mais sortir, surtout pour cela, pour aller faire un truc qui emmerde tout le monde, qui aura peut-être de lourdes conséquences, me crée des tracas. Alors je me maquille. Longuement. C'est dégradé, il y a trois couleurs sur les yeux. En plus, les pigments sont métallisés, je trouve que ça fait un peu pute mais la meuf de Sephora m'a assuré que c'était à la mode et j'ai vu plein de filles comme ça, ça n'avait pas l'air si vulgaire. Je repasse des vêtements que je ne porterai pas. Même s'il fait 33°C à l'ombre, je n'ose pas mettre ma jupe. Je fais tout pour retarder. Je pense aux auditions Benalla et à tous ces hauts fonctionnaires, tous ces gradés, qui sont venus en uniforme et je me dis qu'ils ont dû se chier dessus, eux aussi, dans leur salle de bains, le matin. Sauf qu'ils étaient convoqués, eux. Moi, personne ne m'attend, je vais juste spontanément relouter tout le monde et me faire faire un examen psycho-gynécologique gratos.

En chemin, il y a plein de pâtisseries, de papeteries, je me dis que j'ai envie de ceci, de cela, que de l'eau, ça ne serait peut-être pas du luxe. Et si je crevais de soif au commissariat ? Et si c'était fermé à ma sortie ? Nan, faut marcher, faut avancer. Ça fait trois mois que ça traîne, tout ça. Deux mois que tu as pris ta décisions, vas-y comme un zombie. 

J'arrive au commissariat. Il n'y a personne. On me dit que pour un dépôt de plainte, c'est pas là, c'est à 50m. Je vais à 50m. Là, c'est blindé. Il y a quelqu'un devant mois au guichet et une température d'au mois 35°C. Mon tour vient. 

« Bonjour, vous venez pour quoi ? 
− Pour un dépôt de plainte. 
− Ça concerne quoi ? 
− Un viol. 
La salle se retourne mais sans plus d'émoi. 
− Ça date de quand ? Et vous êtes allée voir un médecin ? Ok, attendez là. »

Je m'assieds. L'attente est longue. J'ai un bouquin. Je n'arrive pas trop à lire. Le bouquin est court. Je le finis. Une femme arrive avec sa fille, de plus de vingt ans. La fille a failli se faire cambrioler, elle vit au rez-de-chaussée et un mec a tenté d'entrer par la fenêtre, du coup elle vient porter plainte mais la mère accapare l'attention. Pour tout l'arrondissement, il y a neuf chaises dans la salle d'attente et on est déjà au complet. Je me demande ce que la mégère fout là. Je demande au flic si je peux aller fumer une clope. 

« Ah mais vous êtes là pour un viol donc vous êtes prioritaire. »

Je salue mentalement la délicatesse de la formule mais je passe au-dessus, le mec est flic et pas standardiste donc là, il a l'impression d'être puni. Il consent à venir me chercher si par miracle on m'appelait en mon absence. Je fume en deux deux et je rentre. 

Une jeune femme avec une poussette est appelée, elle était déjà là quand je suis arrivée. Elle part dans les bureaux. On attend. La première heure est passée. Un mec arrive, il explique qu'il s'est fait escroquer. On lui répond qu'il n'a pas toutes les pièces, il faudra revenir demain. Un autre arrive, il pense qu'on sait qui il est et qu'on l'a attendu. Il porte ses écouteurs aux oreilles. Son ex aurait dû lui amener les enfants et ça fait un an qu'il ne les a pas vus. Il est très agressif mais je comprends parce qu'on l'a mal renseigné la dernière fois et qu'il a fallu que son avocat lui explique pourquoi et comment les policiers lui avaient affirmé, avec aplomb, n'importe quoi. Deux heures sont passées. 

La femme à la poussette revient en salle d'attente, avec sa fille. Elle essaie de l'installer dans l'engin quand arrive une policière, qui tient dans sa main une menotte, au bout de laquelle  marche un homme. Ils traversent la salle et, quand ils passent la porte, la petite se met à hurler. Son corps se tend dans les bras de la mère, elle lutte de toutes ses forces pour toucher la porte par laquelle il a disparu. Elle pleure et elle baragouine un mot qui ressemble à Papa. Et c'est Papa, tordu par la souffrance de le savoir parti. Disparu. Elle a un an et demi, deux ans, mais elle a tout compris, on ne la lui fera pas. Pendant un quart d'heure, elle hurle, elle se débat. La mère a l'air pudiquement morte de culpabilité, elle tente comme elle peut de la distraire, mais ça ne marche pas. Du jus d'orange ? Rien à faire. Un gâteau ?… Ah… peut-être mais non. Tiens, mettre ses chaussures, ok mais d'un coup, elle se souvient de la porte et se remet à pleurer. Elles vont jouer dans l'escalier, et ça marche. Et puis, d'un coup, elle se remet à hurler. La mère ne sait plus quoi faire. 

Moi, je suis là et je les fixe. Je chiale comme une conne en me disant qu'il faut les aider mais je ne sais pas quoi faire. Ça ne se voit pas que je chiale mais c'est le cas. Je rêve qu'on m'appelle mais on ne m'appelle pas. Putain , mais qu'est-ce qu'il faut faire, dans ces cas-là ? Quand tu ne connais pas les gens, que la mère cherche de l'aide et que tu ne s.a.i.s p.a.s q.u.o.i f.a.i.r.e. J'essaie de me dérober en explorant les toilettes, en plus j'ai soif et j'ai vraiment envie de pisser. Alors, concrètement, les mecs ont vraiment décidé de mener une guerre totale contre les femmes : t'as le choix entre les pissotières et les chiottes à la turque. Désastre sanitaire, bonjour ! Si c'est pour revenir avec les chevilles qui puent la pisse, merci, mais bon… il y a de l'eau. 

Miracle, on m'appelle, au bout de deux heures et demi. Il y a une panne informatique et plus aucune plainte ne peut être reçue mais un homme me reçoit quand même, parce que c'est une affaire bien spécifique, dit-il à ses collègues. Pas besoin d'informatique ? Je flaire l'embrouille. 

Il me reçoit, seul, alors la porte reste grande ouverte. Je lui dis que j'ai des notes des dates et des numéros de téléphone, il me demande de ne pas les regarder. Heureusement que je n'en ai pas vraiment besoin… Il me demande de raconter. Je vois ses notes, il écrit la date en gros, il écrit ALCOOL en gros. Il y a deux colonnes : les faits et moi. Dans ma colonne, antécédents psychiatriques. Bah ouais, connard, j'ai fait une dépression et ça allait mieux quand c'est arrivé. Ça ne veut pas dire que je délire… Il ne me demande à aucun moment si le mec a eu des antécédents psychiatriques. En revanche, il me demande quels étaient mes fantasmes et et siens à voix bien haute. Quelqu'un passe dans le couloir. Je lui demande si c'est bien obligé, la porte ouverte mais il n'entend pas ce que je dis. 

Il me demande pourquoi je ne suis pas venue porter plainte avant. Je digresse pour lui expliquer les freins psychologiques mais, je ne sais pas, il devait tabler sur le fait que j'aie été retenue dans une cave durant tout ce temps alors il ne cesse de me couper la parole et j'essaie de lui expliquer que la digression est nécessaire et que je suis bien en train de répondre à sa question. J'essaie de lui expliquer ma démarche. Mes hésitations. Il me rappelle que viol, c'est les Assises et que c'est grave. Ouais, connard, je sais. T'aurais pas besoin de me le rappeler si t'avais écouté que j'étais allée voir une avocate dans une asso et que j'avais des potes juristes, quatre, à qui j'ai fait part de la situation, ce que je t'ai raconté. Il me redemande si j'ai des antécédents psy, de quelle nature, si j'étais suivie, par qui, pour quoi. Il insiste sur la question de savoir si je me suis débattue, et pourquoi vous ne vous êtes pas débattue − bah… t'es à 600 bornes de chez toi, tu as un moyen de repli dans huit heures, si tu te débats, concrètement tu te fais péter la gueule pendant huit heures, c'est ça, la bonne attitude ? Je ne raconte même pas la parenthèse ah au fait, j'ai des pratiques BDSM mais ça ne change rien au fait que là, c'était hors-contexte et la parenthèse et puis il avait dix ans de moins que moi. Il remplit une fiche à la main ; j'ai pitié de lui quand je vois à quel rythme il trace les lettres sur la feuille et je rage que ce gros con soit le fonctionnaire dont dépend ma démarche. Je vérifie à l'envers tout ce qu'il note. 

Finalement, il m'annonce que les plaintes pour viol, c'est pas chez eux, c'est centralisé dans un autre commissariat. Là, on est mercredi donc y aura sûrement pas de rendez-vous avant la semaine prochaine. J'en déduis que l'interrogatoire porte ouverte, c'était gratos.

Il me raccompagne en salle d'attente.

Quand je rentre dans la salle d'attente, la sombre connasse qui accompagne sa fille dit : « Ah, elle a eu de la chance ! » Je la fusille des yeux, je la hais, je la vomis, je la déteste, cette salope de merde qui estime que j'ai eu de la chance parce que je suis arrivée avant elle et que les dépôts de plainte pour viol, c'est plus urgent que les dépôts des plainte pour tentative d'effraction. C'est comme à l'opéra, les vieux bobos, c'est des gros cons qui estiment que les gens qui sont assis quand eux sont debout ont toujours moins de raisons qu'eux d'être assis. Non mais tu crois quoi, grosse pute ? Tu crois que l'ordre d'attente, c'est pour les autres et que toi, ta qualité de bourgeasse blanche te permet de légitimement ne pas perdre du temps au commissariat quand personne ne t'a demandé de venir accompagner ton assistée de fille, qui n'est même pas foutue d'aller porter plainte toute seule à son âge ? Ouais, c'est le service public, y a des noirs et des arabes et des ordres de passage.

Non, concrètement, je ferme ma gueule et je vais m'acheter un thé à le menthe dégueulasse au distributeur parce qu'il n'y a pas de boisson fraîche et je suis bien contente parce que la machine déconne et qu'elle me rend mes 0,50€. J'ai encore les jambes en coton. Je vais m'asseoir ; le mec qui veut revoir ses gosses a étendu son bras, il prend trois places. Il y a sa main contre mon dos mais ça ne le perturbe pas plus que ça qu'on ait l'air de sortir ensemble. Je me satisfais de ne pas perturber Monsieur… et je me dis que c'est peut-être pas par hasard que son ex enfreint les règles du droit de visite. 

Dix minutes plus tard, mon héros de la journée vient m'annoncer la bonne nouvelle : « Finalement, vous avez rendez-vous demain matin à 9h00. Vous avez de la chance ! »

 

Eh ouais, bande de connards, c'est comme ça, moi je suis une meuf chanceuse. Vous voyez mon cul ? Vous voyez les nouilles qui le bordent ? Allez vous faire mettre ! Pour fêter ça, je vais m'acheter des bouquins et me bourrer la gueule dans mon bar préféré. 

Youpi, la vie, c'est trop la fête et j'ai de la chance.

 

MORALITÉ : si j'aurais su, j'aurais pas venu. La pré-plainte en ligne, ça aurait été mieux !  


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7 Commentaires


Commentaires recommandés

Je te sens toute massacrée dedans. Et les administrations, les massacres intérieurs,ils savent mal à gérer .

Ne condamne pas la mère qui a accompagné sa fille. Elle a eu peur pour elle.

Je te tiens la main. Continue. Craque pas.

Tu es différente quand tu es vraie. Bats toi. Pour toi et les autres.

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Ouais, enfin cette dame balance des trucs totalement déplacés… 

Bon, je suis allée au bout de ma démarche. J'écrirai peut-être un article dessus. Je ne sais pas vraiment, parce que le vrai dépôt de plainte du lendemain a été catastrophique, bien pire que ma tentative ici racontée. J'en suis encore choquée. 

Merci pour le message de soutien. 

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c'est une démarche que j'aurai dû faire, mais je n'ai pas pu...Les faits son prescrits depuis 2 ans. A la place, je suis bonne pour une thérapie pour exorciser tout ça!
Alors je salue ton courage et ta force et j'espère de tout coeur que ta plainte ne restera pas lettre morte et qu'elle t'aidera à avancer
Tu as tout mon soutien *câlin * (si tu permets)

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Hello Arwena, 

Le câlin, tu peux tout-à-fait te le permettre. Il est même vraiment bienvenu… 

Depuis que tout ça est arrivé, je découvre avec effroi le nombre des femmes qui sont concernée. Tu n'es pas la première à m'avoir fait part d'une impossibilité de plainte pour prescription. Pourquoi sommes-nous si timorées, si conciliantes avec nos agresseurs ? Hélas, on ne le sait que trop…

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il y a effectivement la peur d'être mal reçue (j'avoue que le flic qui t'a auditionné m'a fait bondir -_- )
Pour ma part c'était plus la peur des réactions familiales et la difficulté à assimiler/accepter que des parents proches sont des criminels et que je n'aurai pas du minimiser pour les protéger

Oui c'est assez effrayant en effet de constater que beaucoup de femmes/filles traversent cette épreuve et encore plus déroutant de constater que certains arrivent encore à justifier ça 

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Le 26/07/2018 à 01:43, 120lola120 a dit :

Je te sens toute massacrée dedans. Et les administrations, les massacres intérieurs,ils savent mal à gérer .

Ne condamne pas la mère qui a accompagné sa fille. Elle a eu peur pour elle.

Je te tiens la main. Continue. Craque pas.

Tu es différente quand tu es vraie. Bats toi. Pour toi et les autres.

Assez interessant, je dirais encore beaucoup de courage

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