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Midinette, 2. − Souvenirs minuscules.

Isadora.

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On fait une soirée là-bas. La majorité du groupe rigole dehors, je suis accoudée au comptoir avec F., qui me parle de sa dernière relation en date… Et elle date ! C'est bien là tout le problème. Il évoque sa récente démission, son appétit de vivre renouvelé, son urgence de trouver une copine mais, surtout, cette image de mec coincé qui lui colle à la peau, son besoin de faire éclater tout cela. Durant la soirée, un des convives lui a dit qu'il était le parangon de l'homme au balai dans le cul. Il trouve cela très juste. Il le reconnaît volontiers, puisque c'est sa réalité qu'il doit changer et non les tristes constats, honnêtes, que l'on peut dresser à son propos. Il revient sur cette femme avec qui il a vécu, sur ces moments insupportables qu'il a traversés à la fin. Moi, en totale empathie, je me reconnais dans certains passages, quand il est question de la manière dont elle s'est métamorphosée au fil de la rupture. J'évoque mon ex, la mesquinerie qu'il a déployée après mon déménagement, les incohérences nombreuses de ses actes. Nous sommes deux personnes accoudées à un comptoir qui se soulagent un peu en pestant sur ceux qui ont cessé de les aimer. Rien que de très banal, et pourtant cela rapproche. 

Lui, de son côté, il ne dit rien. Il fait comme si la vaisselle l'occupait tout entier mais il écoute, ça se voit, qu'il écoute. Il n'en perd pas une miette. Son visage impassible est très réussi. Nous baissons la voix, parfois. Je ne sais ni ce qu'il en pense, ni l'intérêt qu'il trouve à nous écouter. 

Le bar ferme, les autres veulent prolonger, ils s'en vont. Moi et F., nous sommes toujours là, à discuter. Quand le patron s'en va, il nous demande ce que nous faisons. F. dit qu'il est un peu embêté parce qu'il habite très loin et qu'il a raté le dernier métro. Le patron est désolé pour lui, il nous salue, prend sa moto tandis que nous nous éloignons, pour finir notre conversation assis sur un muret. 

Le lendemain, je retourne au bar. Il est dehors, sur le trottoir et il regarde la rue. Il y a eu une braderie, les services de nettoyage de la ville sont à l'œuvre. Il a l'air soucieux. J'ai l'impression de voir Jean de Florette chercher dans le ciel un nuage. J'arrive, souriante, et lui demande comment il va. Nous parlons de la braderie. Sans quitter sa mine maussade et sans crier gare, il tourne ses yeux vers moi et me demande, abrupt : « T'es bien rentrée, hier ? » Désarçonnée, je lui réponds que oui. Je suis étonnée, il sait pourtant que j'habite au bout de la rue. Comment aurais-je pu ne pas bien rentrer la veille ? « Et ton pote, il est bien rentré ? » C'était donc cela, la question. C'est intrusif, totalement déplacé mais cette question me flatte. Au terme de quelques jours de mauvaise foi, je finirai par descendre de mon petit nuage pour envisager toutes les autres possibilités… j'ai beau me dire que je débloque, j'ai beau savoir que ça ne rime à rien, cela me fait plaisir, l'espace de quelques jours, de l'imaginer jaloux. 

______________________________

Je viens de sortir du travail. Je suis allée là-bas. Mon havre de paix est devenu un enfer ; quand je n'y suis pas, j'y pense sans cesse. Quand j'y suis, au bout d'un moment, je dois en partir. J'y suis et ça me fait mal. Il y a un homme au comptoir, visiblement une personne qui l'a aidé à créer son entreprise, un comptable ou je ne sais pas qui. Il vient pour voir si les comptes sont ok. Ça vient de rouvrir alors il n'y a quasiment personne et j'ai l'impression forte de déranger, puisque j'entends tout. 

Il y a un moment délicat, quand on devient l'habitué d'un lieu, c'est ce moment où l'on commence à se fondre dans le décor. On n'est pas encore un ami mais on n'est plus une nouveauté non plus. Typiquement, dans ce genre de configuration, ça se sent et c'est très désagréable. On n'est plus un client courtisé mais un client acquis, qui peut donc être négligé. C'est comme aller chez quelqu'un que l'on connaît ; au début, l'hôte propose d'aller chercher tout et n'importe quoi, il brique le lieu à fond, tout sent la fleur et l'opération séduction. Au bout de quelques visites, il faut aller se servir tout seul dans le frigo. Plus tard, il sera même possible de faire la vaisselle, voire de passer un coup de balai. Après seulement, on peut se voir remettre les clefs. C'est toujours comme ça. Les lieux sont comme les chats : naturellement polis, courtois et très procéduriers. 

Je suis donc à ce croisement, ni proche ni lointaine. La compta, je fais semblant de ne pas l'entendre en mettant des écouteurs sans musique, juste pour le rassurer. Je ne sais pas si c'est l'effet contrôle de connaissance, ma présence ou ma paranoïa mais il a l'air très nerveux. Ses yeux se fixent à des endroits variables de la pièce, dans un ordre aléatoire. Il semble incapable de se rendre compte que je sollicite son attention quand je me présente pour reprendre un verre, jusqu'à ce que le Monsieur des chiffres me signale. Il s'agite, il fait des aller-retours que je soupçonne inutiles.

Je n'aime pas l'idée de déranger, parce qu'elle suppose que je devrais partir. En même temps, c'est un bar, il est ouvert. Je n'ai aucune raison de me sentir de trop, aucune raison de m'éclipser discrètement. Nous sommes au croisement où par amitié, je devrais lui laisser de l'intimité et où, par sens du commerce, il devrait me traiter comme une cliente lambda. Toutes ces surcouches émotionnelles révèlent le malaise de cette transition. 

Toutes mes surcouches émotionnelles se révèlent, aussi, douloureusement. Je voudrais partir mais je ne le peux pas. J'aimerais écrire mais je n'y parviens pas. J'ai un livre à lire mais mon attention s'est envolée bien loin. Je suis aux prises avec la douleur, l'âpre douleur spécifique de mon mal. J'ai longtemps appelé cela de l'amour mais je sais bien dorénavant que ce n'est pas le véritable nom de ce démon. Sors de ta cachette, je t'ai reconnue, dépendance affective. Toi qui me tortures depuis dix-neuf ans. Tu es née avec O., tu as culminé avec U., bien souvent tu m'as mise dans de beaux draps, vite souillés par toutes les sécrétions qu'un corps peut rejeter. Ce n'est pas lui, c'est toi qui me cloues à ma chaise, qui m'empêche de vivre normalement, c'est à cause de toi que je n'ose pas lui révéler quoi que ce soit, c'est toi qui me fais mal, quand une situation anodine me rend malade ainsi. 

Je prends mon téléphone et me voilà, au comble du pathétique, à supplier une amie de me rejoindre pour m'exfiltrer. Je suis prête à lui payer tout ce qu'elle veut boire ou manger pour la dédommager, je ne sais pas comment faire autrement qu'appeler quelqu'un à l'aide pour que ce quelqu'un me sorte de là. On est là à un autre croisement, entre SOS amitié et SOS médecin. Elle m'appelle et croit dans un premier temps que je me fous de sa gueule. Elle comprend que c'est sérieux et m'explique qu'elle ne peut pas venir mais que je peux la rejoindre chez elle. Futée, elle me fixe un horaire de départ, pas trop lointain mais pas trop rapproché non plus. Ah, on reconnaît la fille qui a consulté abondamment en thérapie cognitivo-comportementale. Je me détache progressivement et je change de quartier comme un zombie, de la musique dans les oreilles et regardant mes pieds, désagréable aux touristes comme à moi-même, je me précipite dans cet asile que mon amie m'a offert et qui seul pourra me réconforter. J'arrive chez elle en sueur. Ça y est, on est en sécurité, dans le monde réel. Il me semble que je viens de traverser le Styx. 

______________________________

Je lui dis en riant que le lendemain, je dois assister à un stage de méditation utérine. C'est pour les besoins du livre et ça promet d'être très drôle. Il dit : « Ah ouais. » et il part faire autre chose. 

Le lendemain, je reviens, alors que je n'aurais pas dû. Je suis invitée ailleurs mais c'était sur le chemin. Je suis crevée, je pue la sueur et j'ai une rose à la main. Quand je pose le premier pied dans le bar, vingt personnes, installées en hauteur sur la mezzanine, m'applaudissent, se lèvent. Il y en même un qui siffle. Je lève les bras dans un simulacre de victoire, riant, hochant la tête et je monte les rejoindre. On me demande : « Alors ?! » et je raconte. La soirée était tellement improbable de "pratiques" rafistolées n'importe comment que je raconte, même si ça ne devrait pas se faire. C'était complètement pourri, ce truc, mais ça m'aura permis d'entendre une personne remercier publiquement toutes ces belles âmes, toutes ces femmes, ainsi que mon utérus, qui m'a donné ce merveilleux petit être de lumière : mon fils. Il monte me demander, tout sourire, ce que je bois ; je passe ma commande et sans transition enchaîne sur les chants dédiés à l'utérus et à notre Mère la Terre. Il a l'air vexé. 

Notre jeu du Maître et de l'Esclave, notre dialectique de sourds a ces moments cruels, quand on se vexe l'un l'autre. Un soir, je suis la cliente qui squatte le comptoir faute d'avoir une vie et te raconte des choses qui ne t'intéressent pas, le lendemain, tu n'es qu'un serveur. Allez, patron, si tu veux. Mais si ça ne t'intéressait pas hier, je ne vois pas pourquoi ça t'intéresserait aujourd'hui. 

______________________________

Un soir, on était proche de la fermeture, tous bourrés ou presque. On s'est mis à chanter. Ce n'est pas « La chenille » qui est sortie et on n'a pas non plus fait tourner les serviettes. C'était « Et vice et versa », que nous étions cinq à connaître par cœur. Un soir, on s'est balancé des répliques des Monty Pythons dans la gueule, une espèce de Kamoulox dans la langue d'origine. Un soir, on s'est mis à parler de cul, juste après avoir parlé de cinéma. C'était trash. Très trash. 

Je ne sais pas ce qu'il pense de moi. Il me voit dans ce groupe, exubérante, souvent. Courtisée quelques fois et dans ces cas, diplomate. Parfois j'écoute, parfois je parle, parfois je ris. Je fais des blagues que tout le monde comprend, des fois je me demande s'il fait exception. Des fois, je chante. Il arrive que je me moque avec cruauté. Je mange trop. Je bois trop. Et puis le lendemain, je prends du thé, je me tais et j'écris pendant des heures, sans communiquer avec personne. 

Je ne sais pas ce qu'il pense de nous. Ce que je sais, c'est que nous me protège de lui et, au travers de lui, de moi. Je sais que j'ai bousculé l'ordre des choses et qu'il faut nous remettre en place. On est bien peu de choses…

Sa présence est un miroir qui reflète mes peurs. Qu'est-il ? Une pure projection de mon esprit malade, sans doute. Qui suis-je, au fond ? Dans ce miroir, je n'en sais rien.

 

 


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