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2036. Chapitre 6 : Avant la mission (5).

Gouderien

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Vendredi 8 août 2036.

Gérald finit par aller se coucher et s’endormir. Après une trop courte nuit, il fut tiré du lit à 7 heures par la musique de son implant, qui faisait aussi office de réveille-matin. Après avoir pris sa douche et s’être rasé, il alla déjeuner. A 8 heures, comme promis, il réveilla sa fille.

  • Déjà ? dit-elle en s’étirant.

  • Et oui ! C’est le jour des vacances.

  • Petites vacances !

  • Oui, ben c’est toujours ça. Tu as préparé ta valise ?

  • Oui chef ! Pas de problème chef !

  • Parfait. Tu as juste le temps de prendre ta douche et de déjeuner. Dans une heure, on y va.

  • OK.

Après avoir embrassé le père Jacquet, ils partirent pour l’aéroport de Toulouse-Blagnac à 9 heures. En début d’après-midi, leur avion s’envola pour l’Italie. Ils arrivèrent à Padoue vers 17 heures, et gagnèrent leur hôtel. Agnès avait bien râlé un peu quand elle avait appris qu’elle allait devoir partager la même chambre que son père, mais son enlèvement était encore tout récent, et il n’avait pas voulu prendre le moindre risque – d’autant que les chambres étaient hors de prix. Naturellement, ils disposaient de lits séparés. Il faisait plutôt moins chaud qu’à Paris, ce qui était bien agréable.

Ces journées italiennes en compagnie de sa fille lui laissèrent une impression bizarre, comme si elles n’avaient été qu’une sorte de rêve. En d’autres temps, il aurait profité pleinement de ces vacances avec Agnès. Mais la perspective de son périple russe gâchait tout. Avec chaque jour qui passait, il sentait l’angoisse monter en lui, et il devait faire un effort considérable pour paraître enjoué et insouciant. Et sa fille, qui était loin d’être une idiote, s’en rendait bien compte. Pour se changer les idées, il loua un hors-bord (il avait passé le permis bateau des années auparavant), et ils sillonnèrent en tous sens la lagune de Venise et la mer au-delà, ce qui leur permit d’approcher de près les gigantesques travaux qui avaient été entrepris pour tenter de protéger la cité des Doges de la montée des océans. Après des années de discussions et de fausses solutions, un terminal pour les paquebots avait enfin été construit à l’entrée de la lagune, ce qui devait mettre fin à l’un des pires dangers qui menaçait le site.

Depuis maintenant de nombreuses années, la cité était menacée par des inondations (appelées « Acqua alta”, “ hautes eaux"), qui dépassaient de plusieurs centimètres le niveau des quais, à la suite de certaines marées. Dans beaucoup de vieilles maisons, les anciens escaliers de service utilisés pour décharger les marchandises étaient maintenant inondés, rendant les rez-de-chaussée inhabitables.

Les études indiquaient que la cité continuait à « couler », au rythme relativement lent de 1 à 2 mm par an. En conséquence, l’état d’alerte avait été annulé. En mai 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi avait lancé le projet « MOSE » (“Modulo Sperimentale Elettromeccanico”), un modèle expérimental destiné à évaluer la performance de portes flottantes gonflables ; l’idée était de construire une série de 78 “pontons” fixés au fond de la mer, à trois endroits stratégiques correspondant aux entrées du lagon. Quand une marée dépassant 110 centimètres serait annoncée, on remplirait les pontons d’air, ce qui les amènerait à flotter et à bloquer les flots venant de la mer Adriatique. La fin des travaux était prévue pour 2018.

Le succès du projet n’était pas garanti, mais son coût serait de toute façon faramineux. Prévu au départ pour coûter 800 millions d’euros, son véritable prix de revient atteignit finalement plus de 10 fois cette somme – dont 2 milliards d’euros perdus en raison de la corruption. Avant même l’achèvement de cette entreprise pharaonique, beaucoup de gens s’interrogeaient sur sa raison d’être. Effectivement, quand « Mose » fut terminé, on s’aperçut rapidement que ce « barrage gonflable » n’était qu’une ligne Maginot de pacotille, impuissante à arrêter les eaux de la mer Adriatique – d’autant plus impuissante qu’on attendait en général le dernier moment pour gonfler les pontons, en raison de l’influence du lobby des paquebot de croisière, qui tenait évidemment à ce que ses navires puissent passer. Assez vite, se rendant compte que « Mose » ne suffirait pas, on commença à envisager un « super-Mose », encore plus coûteux – malgré les protestations des véritables défenseurs de l’environnement, qui pensaient qu’on s’attaquait au problème par le mauvais bout.

Si, en dépit de tout l’argent qu’il avait coûté, « Mose » n’avait pas tenu toutes ses promesses – ce que ses détracteurs prévoyaient depuis le début – c’était en effet pour plusieurs raisons, dont la première était que la montée du niveau des mers entraînée par le réchauffement climatique avait été à la fois plus rapide et plus forte que prévu. Mais d’autres facteurs jouaient, certains fort anciens et liés à la nature même du site que, vers la fin de l’Empire romain, on avait choisi pour construire la cité. Il y avait aussi, bien entendu, le problème du tourisme.

Venise n’était pas victime que du réchauffement climatique. Elle subissait aussi les effets pervers de la mondialisation, qui avait entraîné un développement effréné du tourisme de masse, et particulièrement des croisières, tandis que des politiciens ultra-libéraux, incompétents et corrompus, faisaient de leur mieux pour entraver les efforts des pouvoirs publics en faveur de la sauvegarde de l’environnement.            

Venise ne pouvait guère se passer de la mane touristique et des très nombreux emplois liés à cette activité. Pendant des décennies, on avait sacrifié les problèmes environnementaux, devant la nécessité d’accueillir les grands paquebots de croisière, qui faisaient découvrir à leurs clients émerveillés les splendeurs de la Méditerranée, dont la Sérénissime était l’un des plus beaux fleurons. Pour eux on avait construit, à l'ouest du centre historique, près du quartier populaire de Santa Croce, un vaste port, capable de recevoir les plus impressionnants bâtiments d'une flotte mondiale de croisière dont l'importance croissait d'année en année. Mais cette époque était révolue. En 2013, on avait interdit aux navires de plus de 40.000 tonnes d’entrer dans le canal de Guidecca et le bassin de Saint-Marc. En janvier suivant, une cour de justice locale avait abrogé le décret, mais plusieurs compagnies de croisièristes avaient indiqué qu’elles continueraient de le respecter, jusqu’à ce qu’une solution à long terme pour la protection de Venise soit trouvée.

Par exemple, « P&O Cruises” retira Venise de ses programme d’été, tandis que “Holland America” déplaçait un de ses navires de la Méditerranée vers l’Alaska, et que “Cunard”, dès 2017 et 2018, commençait à réduire le nombre d’escales de ses paquebots. Le résultat – qui était loin de faire plaisir à tout le monde – fut que les autorités portuaires estimèrent à 11,4 % la diminution du nombre des bateaux de croisière faisant escale à Venise en 2017 par rapport à 2016. Ce qui entraîna naturellement une chute parallèle des rentrées d’argent.

La ville prit aussi d’autres mesures, par exemple l’interdiction des valises à roulettes.

En plus d’accélérer l’érosion des fondations de la vieille cité et de polluer la lagune, les paquebots de croisière déversaient sur la cité des Doges un nombre excessif de touristes, à tel point que durant la période estivale, la place Saint-Marc et les autres sites populaires étaient envahis d’une telle foule de voyageurs venus des quatre coins du monde que c’est à peine si on pouvait encore se déplacer. La municipalité de Venise voyait d’un œil de plus en plus critique ces hordes internationales de croisiéristes, qui ne quittaient leurs bateaux le matin que pour y retourner en fin d’après-midi, apportant finalement peu de choses à l’économie de la ville en comparaison des nuisances qu’elles généraient.

Ayant échoué en 2013 à bannir les gros paquebots du canal Giudecca, la municipalité de Venise tenta une nouvelle stratégie à la mi-2017. Cette fois, on interdit la création de tout hôtel nouveau. Il y avait déjà 24.000 chambres d’hôtel dans la cité. L’interdiction ne concernait pas les locations à court terme dans le centre historique, ce qui entraîna une hausse des loyers pour les véritables habitants de Venise. La municipalité avait déjà interdit l’installation de fast-foods, afin de préserver le caractère authentique du site. C’était une autre raison pour geler le nombre d’hôtels. Cela dit, moins de la moitié des millions de touristes qui visitaient la ville chaque année passaient la nuit sur place.

En 2014, les Nations Unies avertirent la municipalité que Venise pourrait être placée sur la liste de l’UNESCO des sites culturels mondiaux en danger, à moins que les paquebots de croisière ne soient exclus des canaux proches du centre historique.

Quelques Vénitiens plaidaient pour l’adoption de mesures plus agressives afin de diminuer le nombre des passagers des navires de croisière qui débarquaient à Venise, nombre qui, dans les périodes de pointe, pouvait atteindre 30.000 par jour. D’autres, au contraire, concentraient leurs effort sur la promotion d’une manière plus responsable de découvrir la ville. Un référendum non-officiel se déroula en juin 2017, sur la question de savoir s’il fallait bannir les gros paquebots. 18.000 personnes votèrent, dans les 60 bureaux prévus à cet effet, et sur ce nombre 17.874 choisirent de favoriser l’exclusion des navires de la lagune. Sur une population totale estimée à environ 50.000 personnes, c’était un chiffre important. Les organisateurs du référendum proposèrent un plan prévoyant la construction d’un terminal pour les navires de croisière, à l’une des trois entrées de la lagune de Venise. Les passagers seraient transférés à bord de petites navettes, pour gagner le centre historique.

En novembre 2017, un comité officiel réalisa un plan spécifique pour garder les grands navires de croisière en dehors de la place Saint-Marc et de l’entrée du Grand Canal. Les paquebots de plus de 55.000 tonnes devraient suivre un trajet particulier en suivant un autre canal, afin de rejoindre un nouveau port de passager qui serait construit à Marghera, un secteur industriel continental qui possédait déjà des infrastructures pour accueillir les navires de commerce.

Les travaux devaient durer quatre ans, mais le groupe « No Grandi Navi » (Pas de grands navires) prévoyait à juste titre qu’ils prendraient bien plus de temps, et qu’en plus ils ne diminueraient pas le niveau de pollution causé par les paquebots – sans compter que 55.000 tonnes, c’est déjà beaucoup. Quand finalement le port de Marghera fut achevé, deux ans après l’échéance prévue, on ne tarda pas à se rendre compte qu’il n’apportait absolument pas une réponse au problème, parce que les grands navires de croisières continuaient à parcourir la lagune, avec tous les inconvénients qui en résultaient. En 2025, on finit par se rendre à l’évidence, et on décida de construire un autre port pour les passagers, cette fois à l’entrée de la lagune. On avait encore perdu 8 ans, et les sommes colossales investies dans la construction du port inutile de Marghera auraient pu trouver un meilleure utilisation. L’État italien, qui avait quitté une Europe unie largement dominée par l’Allemagne, était à présent beaucoup plus libre de ses actes, et il participa largement au financement de ce projet. En 2036 ce nouveau terminal était tout juste achevé, et il était encore trop tôt pour déterminer s’il permettrait enfin de sauvegarder le site de Venise, mais l’époque où les monstres des mers parcouraient la lagune en tout sens était enfin terminée. La prochaine étape consisterait à revoir le trajet des navires de commerce, qui, eux, continuaient à traverser la lagune afin de gagner le port de Marghera.

 

A part ça, Venise était toujours Venise, et les grands efforts de la municipalité en vue de diminuer la foule des touristes qui envahissait, pendant une bonne partie de l’année, la cité des Doges, n’avaient pas encore produit beaucoup d’effet. Si, cette année, il y avait un peu moins de monde que d'habitude, c'était plutôt en raison des graves événements qui secouaient la Chine et les États-Unis. Mais les Américains, bien que moins nombreux, étaient toujours là, et les Chinois étaient remplacés par les Russes, les Turcs et les habitants du Golfe. Gérald et sa fille visitèrent les grands sites historiques (le palais des Doges, la basilique Saint-Marc, le pont des Soupirs, le théâtre de la Fenice, le palais Vendramin Calergi où Wagner était mort, l’île de Murano), burent un cappucino (hors de prix) dans un café de la place Saint-Marc, dévorèrent des pizzas (ruineuses) dans les restaurants locaux, mais, grâce au hors-bord loué par le journaliste, ils ne tardèrent pas à sortir des sentiers battus pour aller découvrir des endroits moins courus, en particulier les nombreuses petites îles qui parsèment la lagune, et dont certaines sont totalement ignorées des touristes. En fait le plus grand plaisir était d’arrêter le bateau au milieu de la lagune, par exemple entre les îles de San Clemente et de La Grazia, et de bronzer devant ce paysage sublime, sous le soleil torride de ce mois d’août vénitien, une boisson fraîche ou une glace à la main. Maintenant que les paquebots de plus de 30.000 tonnes avaient déserté la lagune, celle-ci était redevenue un endroit beaucoup plus paisible, même s’il fallait compter évidemment avec les navires plus petits, sans oublier le ballet incessant des navettes qui conduisaient les touristes jusqu’au centre historique et aussi le trafic des cargos, porte-containers, pétroliers ou méthaniers qui continuaient imperturbablement à se diriger vers le port de Marghera ou en sortaient.  

Quand, le 13 août au matin, arriva le moment de rendre la chambre d’hôtel et de reprendre l’avion pour Paris, Gérald se dit qu’il avait été idiot, et qu’il aurait dû réserver pour deux fois plus longtemps. Malheureusement, il ne pouvait pas faire n’importe quoi, et il fallait bien qu’il ramène Agnès chez sa mère. Celle-ci avait déjà menacé de faire supprimer son droit de visite, et il savait hélas que ce n’étaient pas des paroles en l’air. Il pouvait toujours se dire que dans quelques années, Agnès serait majeure et qu’alors elle serait libre de faire ce qu’elle voudrait, mais à ce moment, elle n’aurait peut-être plus trop envie de partir en vacances avec son père. Et de toute façon, avec la perspective de ce maudit voyage en Russie qui l’attendait à partir du 29 août, il hésitait à faire des projets à long terme.

 

Mercredi 13 août 2036.

A bord de l’Airbus qui les ramenait en France, Gérald inspectait sur son portable les centaines de photos qu’il avait prises durant le voyage, en se demandant lesquelles Ghislaine choisirait afin d’illustrer l’article… qu’il avait à peine commencé. Bien entendu, il allait lui proposer une sélection des meilleurs clichés – enfin, de ceux qu’il jugeait les meilleurs -, mais dans ce domaine comme dans pas mal d’autres, c’est à elle que revenait le dernier mot. Tout à coup il réalisa que dans deux jours aurait lieu le concert de Sophia Wenger, qu’elle les avait invités, lui et sa fille, et qu’il n’en avait même pas parlé à Agnès. Bien sûr, elle avait refusé d’assister au concert que la diva avait donné à Toulouse, mais depuis, peut-être avait-elle eu le temps de changer d’avis à ce sujet.

Assise à ses côtés, Agnès était plongée dans « Facebook ». Elle aussi avait pris des tas de photos, et elle était en train de choisir celles qu’elle allait publier sur sa page personnelle.

  • Dis-donc, commença-t-il.

  • Oui ?

  • Dans deux jours, Sophia Wenger doit donner un concert à Paris, au palais des Congrès. Elle nous a invités. Ça te dirait de venir ?

Elle parut réfléchir.

  • Pourquoi pas ? dit-elle finalement.

  • OK. Alors on ira. Si ta mère est d’accord, bien entendu.

  • Ma mère, j’en fais mon affaire.

Il faillit lui demander si elle avait changé d’idée à propos de la pianiste, mais finalement il s’en abstint, déjà trop content qu’elle veuille bien l’accompagner à ce concert. Bien plus tard, elle lui avoua que si elle avait accepté de venir, ce n’était pas du tout en raison de son intérêt pour Sophia Wenger, mais simplement pour être encore un moment avec lui, parce qu’elle aussi, l’idée de son voyage en Russie l’inquiétait.

Ils atterrirent à Paris dans l’après-midi. La capitale ployait toujours sous la canicule, et les gens qu’on croisait avaient l’air épuisés. Il récupéra sa voiture, et reconduisit Agnès au Veyzinet. Isabelle les accueillit froidement - le dentiste, qui travaillait dans son cabinet, n'était pas là -, mais Gérald s’était attendu à pire. Elle lui proposa même un café, mais il préféra une boisson fraîche.

  • Alors ces vacances, demanda-t-elle, c’était bien ?

  • Parfait, mais trop court, dit Agnès.

Sa mère fit la grimace, mais ne releva pas. Gérald jugea que c’était le bon moment pour évoquer le concert de vendredi.

  • C’est quel genre de concert ? demanda Isabelle.

  • C’est un récital de Sophia Wenger. Piano et chant.

  • Sophia Wenger ? C’est bien la femme…

  • Qui a libéré Agnès, oui.

  • Pas de problème. Ça doit être quelqu’un de bien.

Sur le coup, il fut un peu surpris qu’Isabelle accepte aussi facilement. Mais il est vrai qu’une Corse ne pouvait guère être choquée par le principe de la justice expéditive, tel que l’avait appliqué la diva britannique.

Comme le récital commençait à 20 heures, il promit de venir chercher Agnès vers 17 h 30. Il embrassa sa fille, salua son ex-épouse et rentra chez lui. En chemin, il téléphona à Ghislaine et la prévint qu’il n'irait la voir que le lendemain, car ce soir il était exténué.

 


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