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2036. Chapitre 6. Avant la mission (4).

Gouderien

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Il suivit Ghislaine dans son bureau.

  • Tu as faim ? demanda-t-elle.

  • Quelle question !

  • J’ai réservé dans un restaurant mexicain. Il faut bien varier les plaisirs…

  • Du moment qu’il est climatisé…

 

Un peu plus tard, tandis qu’ils mangeaient des enchiladas en buvant un cabernet-sauvignon mexicain, au milieu d’un décor latino-américain assez bien reconstitué, ils en vinrent à évoquer, une fois de plus, la canicule qui sévissait sur le pays.

  • Le gouvernement nous engage à répéter les mesures de précaution élémentaires à prendre contre la chaleur, dit Ghislaine, et en même temps il nous pousse à minimiser le nombre de victimes. On se croirait revenus en 2003.

  • En 2003 je n’étais qu’un ado, dit Gérald. En plus j’ai passé l’été à la campagne avec mon père, donc je n’ai pas trop souffert de la chaleur. Et il y a eu tellement d’autres étés caniculaires depuis…

  • Celui-là fut le premier, et l’un des pires. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à réaliser que la grosse chaleur pouvait tuer.

Au bout d’un moment, comme il était moins bavard que d’habitude et que la conversation commençait à s’étioler, elle remarqua :

  • Dis-donc, j’ai l’impression que je fais les demandes et les réponses. Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ?

Si, ça allait, sauf qu’il avait toujours parlé franchement avec sa rédactrice en chef, qui était aussi son amante, et qu’il se rendait compte maintenant qu’il ne pouvait plus le faire, parce que toute leur conversation était sans doute écoutée par des oreilles indiscrètes, et à tout le moins enregistrée.

  • Excuse-moi, dit-il. Je me sens fatigué. Ça doit être le contrecoup de la chaleur.

  • Tu pars en Dordogne demain ?

  • Oui. Et après, direction l’Italie. En fait, je me serais bien contenté de me reposer à la campagne. Ce voyage, c’est surtout pour ma fille.

  • Je sais que tu es en vacances, mais pendant que tu seras à Venise, ça ne t’ennuierait pas de faire un petit article sur l’état actuel de la cité ? Les efforts qu’ils font pour se protéger de la mer, la sauvegarde des monuments, enfin tu vois le genre.

  • Tout à fait.

Depuis des décennies, la situation périlleuse de la cité des doges, face à la montée du niveau des eaux, au changement climatique, à la pollution, à l’invasion touristique etc., et les travaux pharaoniques entrepris pour sauver la ville, constituaient un « marronnier » classique des mois d’été. Cette année, apparemment, ce serait lui qui s’y collerait. Mais ça ne le dérangeait pas trop : il avait l’habitude.

  • Avec quelques photos, ça serait parfait, ajouta-t-elle.

  • Évidemment. C’est comme si c’était fait.

  • Merci.

Puis, comme il fallait s’y attendre, elle l’interrogea à propos de son prochain voyage en Russie, et il lui raconta ce qu’il savait – sans lui préciser, naturellement, que la tournée triomphale de Miss Wenger connaîtrait une fin inattendue à Smolensk… Mais Ghislaine était une fine mouche, et elle sentait qu’il y avait quelque chose de pas très clair dans cette histoire.

  • J’ai l’impression que ça ne t’inspire pas un grand enthousiasme, cette tournée, observa-t-elle tandis qu’ils attendaient les desserts.

Il ne chercha même pas à nier :

  • Ça se voit tant que ça ?

  • Oh oui.

  • Je ne sais pas. Je suppose qu’il n’y a pas d’atomes crochus entre cette Mademoiselle Wenger et moi.

  • Pourtant, à en croire certains de nos collègues, vous seriez du dernier bien !

  • Bullshit !

  • Tant mieux.

  • Pourquoi tant mieux ?

  • Tant mieux pour moi, dit-elle en éclatant de rire, dévoilant des dents dont la blancheur perpétuellement éclatante devait lui coûter une fortune.

Il sourit. Elle avait raison. Ils mangèrent un sorbet, puis finirent le repas au champagne. Ensuite, ils gagnèrent son appartement de Neuilly, où elle démontra assez de talent au lit pour lui faire oublier momentanément ses problèmes.

 

Jeudi 7 août 2036.

Ghislaine réveilla Gérald à 7 heures du matin. Après une douche et un solide petit-déjeuner, ils gagnèrent le centre de Paris, où elle le laissa devant l’immeuble du « Figaro », non sans lui avoir fait promettre de venir la voir dès son retour d’Italie. Il rentra chez lui, prit une nouvelle douche et se changea – avec cette canicule, on transpirait beaucoup, et les vêtements étaient vite sales, même si ces dernières années on avait inventé et mis dans le commerce des tissus « intelligents », capables d’aider le corps à réguler sa transpiration. Puis il fit sa valise, avant de reprendre la route en direction de Chennevières.

Il s’arrêta à Bourges pour déjeuner, et retourna dans le même restaurant où il avait mangé avec Sophia et son assistante lors de son voyage de retour à Paris, quelques jours plus tôt. Il sortait de l’établissement, quand la sonnerie musicale de son implant se fit entendre dans sa tête. Lassé des Beatles et de leur « Bois norvégien », il avait profité du changement d’implant pour faire remplacer « Norvegian Wood » par un morceau classique : un extrait instrumental de la « Passion selon Saint-Mathieu », de Jean-Sébastien Bach. Nul doute qu’à la longue cette musique paisible lui deviendrait aussi odieuse que les notes du sitar de George Harrison, mais en attendant ce changement était le bienvenu. Justement, c’était Miss Wenger, qui venait prendre de ses nouvelles.

  • Comment allez-vous, cher ami, depuis notre dernière rencontre ? demanda-t-elle.

  • Très bien, et vous ?

  • Ça va. Vous êtes où ?

  • A Bourges. Je sors justement du restaurant où nous avions déjeuné l’autre jour.

  • Qu’est-ce que vous faites à Bourges ?

  • Eh bien, je redescends à Chennevières.

  • Oh, c’est dommage. Moi qui voulais vous inviter à manger…

  • Ce sera pour la semaine prochaine, j’en ai peur.

  • Ce n’est pas grave. Si vous êtes à Paris le 15 août, je vous invite à mon concert, avec votre charmante fille.

Il songea en lui-même qu’il aurait l’occasion, pendant leur séjour en Russie, de profiter jusqu’à la satiété des talents musicaux de sa coéquipière, mais bien sûr il garda cette réflexion pour lui, d’autant que cela intéresserait sans doute Agnès – à condition encore que sa mère l’autorise à assister à ce concert, étant donné qu’au retour de Venise, il faudrait bien qu’il rende la jeune fille à son ex-épouse.

  • Je ne sais comment vous remercier, dit-il. Vous êtes très gentille.

  • Oh, c’est tout naturel.

Il y eut un instant de silence, puis elle ajouta :

  • J’espère que vous êtes content de partir en Russie avec moi ?

Il aurait été encore plus content, si ce voyage n’avait pas servi en réalité de couverture à une mission d’assassinat. Mais ça, naturellement, il ne pouvait pas le dire – d’autant que leur conversation était très probablement écoutée.

  • Je suis absolument ravi, dit-il de son ton le plus convaincu. Je voudrais déjà y être.

  • Moi aussi ! renchérit-elle. La Russie est un tellement beau pays. Tellement romantique ! Et les Russes sont un tel peuple d’artistes ! J’ai beaucoup de fans, là-bas.

Il se demanda un instant si elle était sincère et idiote – ce qui paraissait peu probable – ou si elle se foutait de lui. En tous cas, si leur mission réussissait, elle aurait nettement moins d’admirateurs russes d’ici quelques semaines…

  • Je n’en doute pas ! dit-il sans se mouiller.

Changeant de sujet, il ajouta :

  • Vous ne souffrez pas trop de la chaleur ? Pour une Anglaise comme vous, ça doit être pénible.

  • Non, ça va. Mais vous savez, il fait à peu près aussi chaud chez moi, en ce moment.

  • C’est vrai ? J’ai du mal à le croire.

  • Je vous assure ! Bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps.

  • Mais vous ne me dérangez pas.

  • Vous êtes adorable. Bye. A bientôt !

  • Bye !

Elle raccrocha. Suant à grosses gouttes en raison du soleil brûlant, il gagna sa voiture et reprit la route du sud. Il arriva à Chennevières dans la soirée.

 

Son père et sa fille l’attendaient devant le portail. Agnès avait l’air radieuse, elle avait pris des couleurs depuis la dernière fois qu’il l’avait vue. La joie des retrouvailles et la lumière pâlissante du crépuscule ne l’empêchèrent pas de remarquer le pansement qu’il portait toujours au-dessus de l’oreille gauche.

  • Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? demanda-t-elle. Tu es tombé ?

Il n’allait pas servir à sa fille l’histoire du furoncle qu’il avait racontée à Ghislaine, et qui l’avait d’ailleurs laissée sceptique. Le mieux était encore de dire au moins une partie de la vérité.

  • J’ai fait changer mon implant, expliqua-t-il. Il commençait à déconner, et ma rédactrice en chef à tenu à ce que je le fasse remplacer avant mon voyage en Russie.

  • Je croyais que tu voulais t’en débarrasser ? intervint son père.

  • Oui, c’est vrai, renchérit Agnès. Je t’ai entendu le dire plusieurs fois.

  • On ne fait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie.

  • Ça fait mal ?

  • Non, ça va mieux. Le pire est passé.

  • Et moi ? Quand est-ce que j’aurai mon implant ?

Et vlan ! Il n’en revenait pas de la façon dont il s’était piégé lui-même.

  • On verra ça quand je reviendrai de Russie, répondit-il. Il faudra d’abord que j’en parle à ta mère.

Elle poussa un soupir :

  • Si je comprends bien, c’est pas encore pour demain.

  • Tu connais le proverbe : tout vient à point à qui sait attendre…

  • Mouais.

La nuit tombait. Les chauves-souris sortaient de leurs cachettes, et se mettaient en chasse des nombreux insectes qui voletaient dans l’air nocturne. Après avoir garé sa voiture dans le parc, il rejoignit les autres dans la grande maison. Malgré l’épaisseur des murs, là aussi la chaleur avait fini par s’installer. Gérald fit honneur au dîner qu’on avait préparé spécialement pour lui, même s’il trouva cette nourriture un peu lourde pour la saison, avec un potage campagnard suivi d’un cassoulet à la graisse d’oie.

  • Alors tu as réservé pour l’Italie, papa ? interrogea sa fille.

  • Et oui. On part demain matin.

  • Déjà ? dit Philippe Jacquet en ronchonnant. Je vais m’ennuyer, quand vous serez partis. Ma petite fille unique et préférée va me manquer.

  • T'en fais pas grand-père, je reviendrai te voir, dit Agnès.

  • Ouais, quand ta maman t’autorisera. Et je crains bien que ce ne soit pas pour tout de suite. Je l’ai eue au téléphone, elle a menacé d’envoyer les gendarmes pour aller rechercher sa fille.

  • Les gendarmes ? s’étonna Gérald. Je croyais qu’elle était fâchée avec la police.

  • Apparemment elle a fait la paix avec eux. Mais pas avec toi.

Après le repas, il monta dans sa chambre. Agnès ne tarda à l’y rejoindre. Avant même qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, il posa son doigt sur ses lèvres pour lui imposer le silence. Il avait prévu le coup. Sur un papier, il nota : « Ne me pose aucune question à propos de tu sais quoi. Je pense qu’on nous écoute. » Il lui montra la feuille, puis désigna son oreille gauche.

Elle hocha la tête en signe d’acquiescement.

  • D’accord d’accord, dit-elle.

Elle lui emprunta la feuille et le stylo, et nota : « Le voyage en Russie, c’est une mission ? »

Par la même méthode, il répondit : « Oui. Mais je ne peux rien te dire à ce sujet. »

Elle nota : « J’espère que tout se passera bien », à quoi il rétorqua : « Moi aussi ! »

  • Je voulais te demander à quelle heure nous nous levons demain matin, dit-elle d’une voix haute et claire.

  • A 8 heures du matin, répondit-il. Mais ne t’en fais pas, je te réveillerai.

  • D’accord. Alors bonsoir.

  • Bonne nuit !

Il l’embrassa, et elle gagna sa propre chambre. Il prit la feuille de papier dont il venait de se servir, et la déchira en tout petits morceaux, avant de la jeter à la poubelle. Il n’avait pas sommeil ; d’ailleurs, il faisait trop chaud. Il prit une douche, se sécha, puis redescendit à la cuisine. Il savait qu’il y trouverait son père.

  • Ça va ? demanda-t-il. Toujours insomniaque ?

  • Ouais, dit le vieil homme, et la chaleur n’aide pas à dormir. Tu veux une bière ?

  • C’est pas de refus.

Philippe Jacquet sortit deux canettes de Heineken du frigo et en tendit une à son fils, tandis qu’il ouvrait l’autre pour lui-même. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre sur un banc de bois, devant la grande table de la cuisine.

  • Ça s’est bien passé, avec Agnès ? demanda Gérald.

  • Oui oui. Aucun problème.

  • Vous vous entendez bien ?

  • Comme tu le vois. Le seul truc qui m’énerve chez elle, c’est qu’elle passe son temps sur son portable, soit au téléphone, soit sur les réseaux sociaux.

  • Que veux-tu, c’est une ado.

  • Mais à côté de ça, elle a des côtés marrants. Un matin que j’étais à mon atelier, elle est venue me voir et m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai expliqué, et je lui ai montré comment on travaillait le métal. Elle a passé deux heures à découper de la tôle avec un chalumeau, ça avait l’air de bien lui plaire.

  • Ouais, c’est une gamine attachante.

  • Dis donc, dit le vieillard en changeant de sujet, qu’est-ce que tu vas aller faire, en Russie ?

  • J’accompagne Sophia Wenger, celle qui a sauvé Agnès.

  • Oui, je sais qui c’est. Mais pour quoi faire ?

  • Mon métier de journaliste, tiens !

Le vieil homme le fixa d’un œil inquisiteur :

  • C’est tout ?

  • Pourquoi ?

  • Comme ça. Je me posais la question.

Gérald but une longue gorgée de bière bien fraîche, en se demandant si par hasard sa fille ne s’était pas montrée trop bavarde…


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