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Ibant obscuri sola sub nocte per umbram.

Isadora.

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Cher 'Nass,

Je vais bien depuis la dernière fois. Ne t'inquiète pas. Je vais très bien. C'est juste que le calendrier me tourmente… Je t'avais dit, pour Noël et c'est cette période. Ça ira mieux au mois de février, février, le mois des morts, qui a pris Sam… Je vais bien mais j'ai quand même le cœur lourd et le besoin de le vider un peu.

Le 31 mars 2004, à 13h45, en sortant de la chorale, je me suis rendue à la bibliothèque municipale de Charleville pour rendre des livres. Elle est située près d'une église et ce jour-là, il faisait beau. C'est rare, dans les Ardennes, mais c'est très particulier ; le ciel y est d'un bleu très pur, très doux et la lumière a une transparence inconnue ici. Quand le ciel n'est pas couvert d'une épaisse nappe de nuages gris, quand il ne pleut pas à seaux, quand il ne tonne pas, il n'y a vraiment aucun nuage dans le ciel ardennais. Les sons semblent plus vifs aussi et, quand je suis sortie de ce bâtiment de pierre jaune où a étudié Rimbaud, les cloches de l'église sonnaient. Je portais une jupe noire, très longue et une chemise rouge à manches trois-quarts. J'avais aussi une écharpe noire, en guise de mantille et je me rêvais Sévillane. La faute de goût, c'était une paire de baskets noires, qui n'allait pas du tout avec le reste. À cette époque, ce genre de choses m'échappait tout à fait.

J'ai rejoint mes amis à la terrasse du Caveau. J'ai commandé un diabolo pomme. Je suis arrivée à 14h05 et je suis repartie exactement deux heures plus tard. Nous étions cinq. Des ouvriers de la ville installaient des fleurs au pied de la fontaine, la fontaine centrale de la place Ducale. C'était des jonquilles. À 16h10, le bus est parti, j'avais failli le manquer. Olivier y était, puisqu'il avait des cours de Sciences de l'Ingénieur tous les mercredis, en Terminale. Il était assis juste devant moi. Nous discutions ensemble, la joue collée contre la vitre. Je lui ai dit que je venais de rencontrer la personne la plus incroyable que j'aie jamais vue. Il a semblé soufflé. Je me demande parfois si ce n'est pas un peu de là que lui vient son goût du shibari.

Le soir même, je recevais un SMS d'un numéro inconnu, le lendemain je l'appelais pour lui dire qu'effectivement, les jonquilles étaient très belles et que j'avais eu tort de les critiquer. J'ai utilisé ce numéro un an. J'ai essayé de l'oublier. Le 14 août 2007, alors que je venais de boire de l'absinthe avec un inconnu qui allait devenir mon compagnon, chez Adeline, j'ai rappelé ce numéro, que je n'avais pas réussi à oublier. Je m'en souviens encore. Maudite mémoire…

Ce récit n'a aucun intérêt, si ce n'est d'expliquer plus ou moins pourquoi je vis ici. Je me souviens des jonquilles, disposées sur une base carrée autour de la fontaine circulaire, je me souviens du petit espace qu'on avait laissé dans la diagonale, sans doute pour créer un effet d'optique, je me souviens que c'était un jeudi que j'ai appelé, après un cours de géographie sur les États-Unis, je me souviens qu'il y avait du cordon bleu à la cantine, je me souviens non pas de tout mais de presque tout et c'est infernal.

Alors, puisque je t'ai raconté quelques éléments de ma rupture avec Pierre, puisque ce n'était qu'il y a un an, sonnant et trébuchant, tu t'imagines peut-être l'enfer que je tente de contrôler en ce moment, l'enfer qui me guette à chaque fois que ma concentration s'échappe un peu et que la mémoire relance son petit film. Je suis bien heureuse car il y a un an, à cette heure-là, je dormais enfin. Le drame, c'est que je parviens effectivement à contrôler mon royaume intérieur. Je ne me sens pas triste. Je ne me sens pas touchée. Je ne pleure pas. Je pense à toi comme à un ami sincère qui aurait pu m'aider, mais je reste de roc. Je suis comme anesthésiée. Les souvenirs ne défilent plus autrement qu'en parfait respect de la temporalité, en temps réel. Ça les ralentit mais ça a aussi l'effet de les distiller. Aussi, je fais ce que j'aurais dû faire à cette époque ; je bois, je prends conscience de tout ce qu'il se passe et je prends aussi tout ce qui passe, par tous les orifices possibles. Mon métabolisme est, je crois, extraordinaire, à moins que ce ne soit la valeur sûre, celle sur laquelle j'ai toujours compté ; ma tête. Celle que tu trouvais malade. Celle qui m'a sortie de tout. Pour lutter contre ces deux talents, j'augmente les doses. Je multiplie les prises. J'apprends l'art subtil des mélanges.

Je crois au dharma. Sincèrement. Je me dis que tes décisions portaient un message pour moi ; il n'est pas temps de te reposer sur quelqu'un d'autre, il faut encore manger un peu de poussière et de solitude avant d'être valide. Pourtant, les cartes m'avaient dit tout l'inverse. Je ne comprends plus du tout. Je dois être une très mauvaise cartomancienne. D'ailleurs, je viens de tirer une carte pour toi et comme d'habitude, sur 78 possibilités, c'est le Valet de Coupe qui sort. C'est un peu comme si tu avais hacké quelque chose. Et moi, en vain pour éviter les réponses amères, en vain je mêlerai. L'an dernier, à propos de Pierre, je tirais pourtant la Maison Dieu et, sans faille, la maison s'est effondrée…

Bref.

On s'en fout. Le temps avalera tout, j'ai l'habitude. Le temps finit toujours par digérer les événements. Le temps ne garde que ce sur quoi nous nous concentrons vraiment. Bien malgré nous, parfois. Et j'ai tellement triché avec ma tête qu'elle-même ne sait plus vraiment qui je suis…It is getting curiouser and curiouser in here.  Je pense au film Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Je pense aux mille et une façons de tricher. Je pense au dharma. Je pense que ce que je ne parviendrai pas à oublier sera ce que j'ai décidé, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins malgré moi, de conserver au fond de moi. Je pense à ce coffret dont j'avais rêvé, mais je ne te l'ai jamais raconté, ce coffret qui contenait des péridots, des améthystes et des grenats. Ce safe que chacun exhibe sans en connaître le verrou.

Un jour, je ferai de grandes choses  mais pas ce soir, et pas demain non plus. Pour l'instant, je suis trop occupée à trier. Trier… Ibant obscuri sola sub nocte per umbram.

Porte-toi bien, moi, je recueille sur moi tout le bonheur du monde en cet instant.

S.

 

 


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