Aller au contenu

Assoiffés de Réel à Satiété (journal d'un sociopathe, partie 4)


1 019 vues

Longtemps, bien avant l'invention du temps, ils furent sans vie propre. L'ensemble de leur être était ouvert au monde, rien ne les séparant du reste du réel. Combien de temps ils survécurent ainsi, nul ne le savait. Puis quelque chose commença à changer. Cela prit place au cours de générations dont personne ne se souvenait, les signes d'un changement sans précédent s'écrivant profondément en eux. En avançant, ils franchirent des frontières dont ils n'imaginaient pas l'existence. Bientôt, ils commencèrent à tout voir d'une manière jamais éprouvée avant. La nuit tombée, regard tourné vers le ciel empli d'étoiles, ils se sentaient petits et fragiles devant l'immensité. Quand ils trouvaient un des leurs, mort, ils se tenaient autour du corps comme s'il y avait quelque chose à faire, ce qu'ils n'avaient jamais fait auparavant. Alors ils commencèrent à amener ces corps vers des endroits retirés, afin de ne plus les trouver aux alentours. Mais après avoir fait ceci, certains en leur sein virent encore ces morts, debouts, silencieux dans le clair de lune, ou flânant à la lisière du feu. Ainsi ils n'amenèrent plus ces corps au loin, mais les brûlèrent, les mangèrent, les mirent sous terre : les gardant ainsi près d'eux. En eux. Et cela éveilla quelque chose, il y avait le reste du monde, et eux. Longtemps, ils furent sans vie propre. Maintenant, ils avaient de telles vies ; il n'y eut plus de retour en arrière.

Ils sont devenus quelque chose, ils ne savent pas quoi, mais ils sentent que cela n'aurait jamais dû arriver. Quelque chose doit être fait s'ils veulent survivre comme autrefois, pour ne pas devenir fous, ce savoir les séparant maintenant du reste du réel. Alors ils cherchent, ils trouvent, ils imaginent, ils mentent. Là, ils commencent à se voir d'une manière jamais connue avant. La nuit tombée, ils sentent les étoiles petites et fragiles dans l'immensité de leur regard. Quand ils trouvent un de leurs mensonges, mort, ils se tiennent autour du cadavre comme s'il y avait quelque chose à faire, ce qu'ils n'ont jamais fait auparavant. Ils commencent d’abord par les enfouir aux confins de l'oubli, afin de ne plus les trouver aux alentours. Mais après avoir fait cela, certains en leur sein voient encore ces mensonges, debouts, silencieux dans le clair d'une conversation, ou flânant en périphérie de la vision. Ainsi ils ne les amènent plus au loin, mais les recyclent, les digèrent, les rationalisent : les gardant ainsi près d'eux. En eux. Et cela éveille autre chose, il y a le reste du monde, et eux, qui ne savent plus être au monde mais qui veulent savoir ce qu’est le monde. Il est devenu impossible pour eux de croire que les choses ont été autrement. Ils semblent maintenant maîtres de leurs mouvements ; jamais il n'y aura eu quelque chose comme eux auparavant.

Au fil du temps ils découvriront ce qui pourra être fait afin de vivre cette vie qui sera maintenant la leur. Ce ne sera pas faire revivre en eux ce qui aura été vécu jadis, ils se sauront avoir une vie propre : base solide sur laquelle construire l’avenir, même si cela signifiera, pour certains en leur sein, vivre ce qu'ils n'auraient jamais dû devenir. Des choses changeront encore, des mensonges s’ajouteront aux mensonges, des vérités aux vérités. Les générations à venir seront privées d’oubli. En avançant, ils franchiront toutes les frontières. Sauf une. Longtemps, bien après avoir inventé ce qui viendra après le temps, ils se sauront encore avoir leur vie propre séparée du réel. Jamais ils ne sauront si, réellement, ils existent ; ou s’ils ne sont qu’un autre de leurs mensonges.

31 Commentaires


Commentaires recommandés



il y a 3 minutes, Tequila Moor a dit :

Ouaip, c'est probablement un des mes textes les plus pessimistes. Je ne le vois pas triste pour ma part, car il accorde finalement à l'imaginaire la première place, ce qui nous permet justement d'inventer une infinité d'histoires pour nous amuser ou nous consoler, ce qui fait donc écho à tes lectures de prédilection. Ce qui serait triste, serait que nous cessions de disposer de ce super-pouvoir qu'est l'imaginaire.

Merci. Et ça me sidère également. :) Et ce qui me sidère encore plus, c'est qu'un texte de 2016 déclenche autant de commentaires un dimanche soir plus de 5 ans après ! :D

Tu peux l'être, sidéré ! T'as pas eu besoin d'être mort pour devenir forumiquement célèbre :p

  • Haha 1
Lien vers le commentaire
il y a 1 minute, Tequila Moor a dit :

En fait, je ne crois pas qu'il soit possible de s'extraire de la "vague", que je comprends ici comme "ensemble des hypothèses que l'humanité développe sur elle-même ou sur le mondre", pour faire suite à l'idée développée dans mon texte. Où, de façon générale, tout est mensonge : autant le pire que le meilleur que ce qui est entre les 2.

Ma thèse est de dire que nous ne savons pas ce que nous sommes, et que nous ne le saurons probablement jamais : à partir de là, comme nous ne pouvons pas nous arrêter de penser et de générer des hypothèses sur nous ou sur le monde, nous accumulons des mensonges et les recyclons tant qu'ils peuvent nous servir.

Certains pourtant arrivent à s'en extraire. 

Je ne pense pas que tout est mensonge. Amon avis, ce n'est que l'excuse de la facilité.

Toujours par rapport à ma vision des choses ( et consciente qu'elle ne fait aucune unanimité) . Le problème est de se soumettre au mensonge, pas seulement celui des autres, de notre monde etc... mais celui qui nous maintient dans un semblant d'équilibre qui n'en est pas, la peur peut être de ne pas savoir ou assez croire en ce que nous sommes.

La vague n'est qu'un mécanisme de groupe, le cheptel dans la vision éthérée de notre caricature sociétale.

Comme Jane Doe l'a exprimé , c'est comme si on était des fantômes dans la vision d'autres, enfin des être imaginaires, de ce que j'ai compris et je ne sais pas si ça arrive à ceux qui ont posté ici, l'impression parfois de s'observer vivre , un détachement dangereux.

Je suppose que sociopaths ou psychopathe , on l'est tous à des phases et degrés différents, certains ont juste la lucidité de l'exprimer (ou la folie...)

Lien vers le commentaire
il y a 9 minutes, Lowy.. a dit :

Certains pourtant arrivent à s'en extraire. 

Je ne pense pas que tout est mensonge. Amon avis, ce n'est que l'excuse de la facilité.

Toujours par rapport à ma vision des choses ( et consciente qu'elle ne fait aucune unanimité) . Le problème est de se soumettre au mensonge, pas seulement celui des autres, de notre monde etc... mais celui qui nous maintient dans un semblant d'équilibre qui n'en est pas, la peur peut être de ne pas savoir ou assez croire en ce que nous sommes.

La vague n'est qu'un mécanisme de groupe, le cheptel dans la vision éthérée de notre caricature sociétale.

Comme Jane Doe l'a exprimé , c'est comme si on était des fantômes dans la vision d'autres, enfin des être imaginaires, de ce que j'ai compris et je ne sais pas si ça arrive à ceux qui ont posté ici, l'impression parfois de s'observer vivre , un détachement dangereux.

Je suppose que sociopaths ou psychopathe , on l'est tous à des phases et degrés différents, certains ont juste la lucidité de l'exprimer (ou la folie...)

Je ne sais pas si certains arrivent à s'en extraire, et j'avoue ne plus trop savoir ce qu'est s'en extraire : j'ai cru à un moment que c'était mon cas et que c'était simple, mais plus maintenant. Mon ambition est plutôt de me transformer en embruns de temps à autre, c'est déjà pas mal.

Oui, je n'aurais pas dû utiliser le terme "mensonge", il est trop radical, et de plus ce n'est pas entièrement la thèse du texte : cette thèse, c'est que nous générons des hypothèses sur ce qu'est la vie, sur ce que nous sommes, sur ce qu'est le monde. Et ces hypothèses existent ensuite dans des états échelonnés de Faux à Vrai dans nos têtes, nous servant à agir sur le monde ou sur nous-mêmes. Et ce qui fait pencher chacune de ces hypothèses vers Faux ou vers Vrai, c'est si elle fournit une réponse satisfaisante à un problème donné à un moment particulier : satisfaisante ne voulant pas dire la meilleure réponse, ou la seule réponse vraie, mais juste une réponse qui convienne sur le moment. Et au fil du temps, de nouvelles hypothèses chassent les anciennes.

Je comprends ce que tu veux dire, c'est une opposition entre l'envie d'émancipation d'une part et le besoin d'adaptation à la société d'autre part, qui peut éventuellement déboucher sur le désir de changer cette dernière quand on se sent assez émancipé. Dans cette situation, s'il n'y a pas forcément un équilibre, il y a au moins un état initial de forces exercées : et pour arrêter de s'y soumettre, il faut a minima réussir à se sentir extérieur à ces forces pour pouvoir les critiquer, ce qui suppose de se sentir légitime de le faire. C'est la première incarnation de la peur, le "laisse-donc parler ceux qui savent". Ensuite, il y aura plusieurs étapes mais ça passe invariablement par l'autre grande incarnation de la peur, le "sérieux, tu crois pouvoir faire quoi tout seul dans ton coin ?"

Par contre, le fait de se sentir vivre dans une fiction écrite par quelqu'un d'autre n'est pas forcément un problème : se rendre compte de cela, c'est une des étincelles possibles pour initier le feu d'un désir d'émancipation. C'est bien sûr générateur de malaise, initialement, mais cela peut devenir la première étape vers un chemin positif d'évolution. Il faut réussir à ne pas rester dans l'état désespéré initial : plus facile à dire qu'à faire...

Moi j'ai choisi les embruns. :D Et la sociopathie pour de faux (ou presque, hahaha).

Lien vers le commentaire

Ben c'est sincère... je vogue régulièrement dans ce genre de réflexions, pensées, "méditations" mais c'est salutaire et plaisant de sortir de "ma" conception de mes couleurs et de recevoir une autre approche, une autre perception et... des choses qui m'échappent, comme avec un poème, ça fait du bien et c'est bien tout simplement ...

Voilà :)

  • Like 1
Lien vers le commentaire
il y a 2 minutes, Gremlyne a dit :

Ben c'est sincère... je vogue régulièrement dans ce genre de réflexions, pensées, "méditations" mais c'est salutaire et plaisant de sortir de "ma" conception de mes couleurs et de recevoir une autre approche, une autre perception et... des choses qui m'échappent, comme avec un poème, ça fait du bien et c'est bien tout simplement ...

Voilà :)

De rien, pour moi aussi c'est sincère. :D Ce que je veux dire par là est que, quand je reçois un "like" sur un de mes billets de blog mais sans commentaire, j'écris un petit message de merci à la / aux personnes qui ont "liké" sans commenté, vu qu'il n'est pas possible de "liker" un "like"... :crazy:  Donc pas d'étonnement. :)

  • Haha 1
Lien vers le commentaire

Ajouter un commentaire…

×   Collé en tant que texte enrichi.   Coller en tant que texte brut à la place

  Seulement 75 émoticônes maximum sont autorisées.

×   Votre lien a été automatiquement intégré.   Afficher plutôt comme un lien

×   Votre contenu précédent a été rétabli.   Vider l’éditeur

×   Vous ne pouvez pas directement coller des images. Envoyez-les depuis votre ordinateur ou insérez-les depuis une URL.

Chargement
×