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Le Bar-PMU & l’Ennui


Tequila Moor

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Bar-PMU est idem à ma résidence secondaire.
C’est drôle : je ne me souviens guère en avoir une primaire.
J'y passe maintenant – jour, soirée – l’essentiel de mes moments    
À boire, observer, réfléchir ; ou rien d’autre d’intéressant.    

Là, au milieu des verres sales, paradis pour anonymes :    
Ça y cause pas, beaucoup, sur tout, de rien, de façon minime.
Nombre d’hommes, quelques femmes aussi, se retrouvent ici :
Rien à se dire au fond, le regard attiré par les paris.

Grand prince, je dépense ici mon fric de crevard du tertiaire.
Même dans la dèche, j'y suis : on m’y a fait crédit en bières.
Malgré l’immonde boucan, les morceaux glaviots de la radio,
J’y vais : mieux vaut être là que sur le net, dans un bar néo

Chic, hype, rétro, cosy – ou les deux en même temps, wifi
Oblige, ou 5G. Ou mieux… Hyper connectés ! Musique hi-fi !
En discussion – réelle, virtuelle – avec des gens sains
À propos de leurs projets, de leurs envies, besoins ou desseins.

J’ai supporté tellement ceux-là, tel moi, ou bien d’autres sortes :
Tous à s’agiter, vouloir prouver, qu’ils sont parts de la cohorte,
De qui importe ou de qui vit. De qui sait mieux faire semblant –
Mais enfin, pas trop souvent… De qui sait fuir le désoeuvrement.

Mort & vie sont les idées qu’ils n’abordent que lorsqu’ils s’ennuient :
En ça, ils ne sont pas si différents des ivrognes de nuit.
Ces derniers donnent bien plus dans la philosophie de comptoir,
Vu qu’ils ont plus l’habitude – plus le temps – de reprendre à boire.

Mais ils pensent tous idem, nomment ennui ce qui fait bailler,
Ce qui empêche de bouger, donne à peine envie de changer :
Dans ces instants, ils sont comme des rats qui s’épuisent en cage,
Ont l’impression d’être avalés en sables mouvants – marécage.

Ici, dans les gogues, à lire : annonces pour des services,
De préférence salaces, ou bien macabres ; de sévices
En attaques chimiques contre le bon goût, ou les narines.
Spéciale dédicace à Javel & aux gars de la Marine.

Aussi, j’apprécie ce Bar-PMU, pour la résignation
Dont font preuve les clients : l’humilité de leur condition
Devrait être enseignée, à tous les bas-du-front, dont l’arrogance
Sait si bien se mélanger avec l’espoir. Avec l’ignorance

Dont je faisais preuve auparavant, m’admirant dans les vitrines,
Rivant le regard d’autres gens sains, comme moi, pour la cyprine
Ou juste pour savoir si j’étais conforme : miroir de rue.
Me foutant de tout, j’avais raison, j’étais partout – bienvenue.

Demain je serai ici, fidèle au poste : au bout du zinc,
Après le burlingue, peut-être ayant déjà taché mes fringues.
Autour, les bouches des autres pochtrons comme autant de poubelles,
Une tireuse à bières pissant l’oubli. Les écrans, réels

Et rassurants, disposés dans la salle, diffusant les courses :
Tels les dieux d’un nouvel Olympe, régnant sur toutes les bourses.
Alourdissant certaines, allégeant la plupart, quand les scores
Mettent tous les participants au même niveau, en accord.

Qui pensent tous idem, nomment ennui ce qui les fait vieillir,
Ce qui rabat leur caquet, les empêche de s’enorgueillir :
L’argent serait la solution, pour sortir de l’état stupide
Où les plonge la peur du lendemain ; monotonie morbide.

Parfois, au bar y’a un type qui a osé, qui est parti : loin.
Racontant ses voyages, ses cicatrices, ses coups de poing.
Toujours de passage… parfois, c’est une femme qui dit « stop » ;
Elle va tenter sa chance, son ailleurs, avant de finir myope.

Pour ceux-là, l’ennui a été révélateur : dégoût du monde
Mais d’où, peu à peu, se libère l’aspiration moribonde.
D’où renaît donc le désir déçu, germe d’un nouveau départ :
Même si leurs chaînes ne tombent pas, ils réclament leur part.

Là où d’autres oublient, en pariant, en buvant, leurs vies décombres.
Là où d’autres étouffent, renâclent un peu, dans la pénombre.
Il en est qui veulent que, n’importe quoi, quelque chose arrive.
Que le fleuve soit plus beau, docile, une fois sur l’autre rive.

Moi, je ne parie pas, mais je bois, puis ne les blâmerai pas :
Je m’ennuie sans être proche d’eux, ça donne un but. Grâce à ça,
La langueur de vivre l’emporte : si j’étais autre, ou ailleurs,
Ou demain… Ça ne changerait rien, car en mon for intérieur :

L’ennui, c’est la simple impossibilité d’être, quand on sait
N’avoir rien en propre ; quand dans tout ce qui existe on ne fait
Que s’éprouver, puis se retrouver ; simple impossibilité
De s’oublier, tout en ayant la sensation d’être évidé.

Et ce sera toujours idem.

7 Commentaires


Commentaires recommandés

clapping.gif Quelle loquacité ! C'est original, les hexadécasyllabes, et des quatrains de vers à 4² syllabes, ça a une certaine logique. La forme est elle-même assez carrée, ce qui est plutôt rare chez toi, je trouve. Et c'est fluide, ça se lit comme ça se prononce. Le fond, lui, est plus coutumier, et il est très pertinent, ce qui n'est pas non plus inhabituel. Bref, j'aime beaucoup.

(Accessoirement, j'ai repéré une coquille, tu as écrit : "diffusants les courses".)

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Merci m'sieur Konvicted, j'en rougis comme une fraise tagada ! L'hexadécasyllabe, c'est trop cool : on a l'impression d'être à mi chemin de la prose et du vers, je le recommande.:cool:

(et je vais corriger cette coquille, c'est en effet très vilain)

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Invité Tar Baby

Posté(e) (modifié)

" L'ennui est l'expérience nihiliste par excellence. "

Bruce Bégout 

-----------------------

" La beauté de l'ennui

Dans la nuit qui bourdonne

A la galeuse féerie

Des crépuscules d'automne "

 

Hubert Félix Thiéfaine, Scandale mélancolique.

 

Modifié par Tar Baby
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Invité
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