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Racaille Le Rouge (Journal d'un sociopathe, partie 3)

Tequila Moor

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En tant que pauvre, dans ma jeunesse, j’eus recours au racket, au vol, à la resquille généralisée pour espérer vivre un peu mieux : en majorité, j’usai de ces techniques envers d’autres pauvres, et on en usa aussi envers moi. D’un point de vue cynique, ce fût légitime. Plus âgé, je jouai même le gigolo de pacotille, car gigolo conjugal : habiter chez des femmes que l’on n’aime pas mais qui ont de l’argent, en faisant croire à notre amour, blabla, à la solidité de notre couple. Guère plus légitime, au moins était-ce agréable ; parfois… Foin de mauvaise foi, tout ceci fût injuste, mais je n’éprouve aucun respect pour ceux qui n’usent pas de tels expédients : l’état de pauvreté implique le fait d’avoir à se débrouiller pour subsister, il n’existe aucune raison de respecter ceux qui ne veulent subsister. Cependant, je n’éprouve aucun respect non plus pour ceux qui acceptent ce jeu de la survie, aucun respect pour la racaille que je fus : accepter ce qui est imposé, c’est le propre de l’esclave. Là est le piège fondamental posé par l’état de pauvre : on serait idiot de refuser la moindre possibilité qu’on trouve de se débrouiller, mais dans le même temps, on ne peut être fier d’accepter cette possibilité car elle n’en est pas une – comme nous n’avons pas le choix, ce n’est pas une possibilité ; comme elle nous est imposée, c’est une injonction.

Que des raisons de se mépriser, en gros.

Passent les années, ce mépris finit par s’oublier, ou alors on en crève – le seul moment où il peut revenir est lorsque, un peu plus chanceux ou malin que d’autres, on s’en sort. Ici, la vie devenant plus facile, et n’étant plus obligés d’user de mêmes méthodes pour se débrouiller, nous avons tout le temps et le loisir de nous mépriser. Cependant c’est un luxe, car rien ne s’oublie, et si nécessaire on reprendra demain les bonnes vieilles habitudes pour ne pas se retrouver sur la touche : le seul hic étant l’éventualité de se faire pincer, alors on essayera d’user de méthodes plus élaborées, plus policées – surtout éviter une lourde décision de justice. Pure logique : si on éprouve peu de respect pour ceux qui ne volent pas, et aucun pour ceux qui volent, on en a encore moins pour ceux qui se font prendre ! Nouvelle règle d’adaptation : arrêter d’être pauvre, s’élever sur l’échelle sociale, signifie ici se civiliser, acquérir un vernis. S’infiltrer donc, pour dévorer de l’intérieur. Et pour mieux s’infiltrer, copier les us et coutumes autour de soi, reproduire ces manières : cela fait partie des choses à comprendre, vite, qu’on ne peut se permettre de parler et d’agir comme on le faisait avant, sous peine d’être rejeté par ses nouveaux amis – voire sa nouvelle caste.

Là aussi, on se retrouve esclave, tout du moins en théorie.

Dans la pratique, il peut arriver de jouer l’ancien pauvre de service, l’arriviste sympa tout de même, le type qui en a vu mais évite d’en causer, celui qu’il ne faut pas chatouiller mais qui a des excuses, etc… La clef ? Ne point en abuser, ne pas trop en faire : rire de son passé, en faire rire, taire les choses les plus dures. Connaître quelques anecdotes de petits malheurs sympathiques, à ressortir sur commande pour détendre l’atmosphère, ou lors de soirées. Surtout, ne jamais se mettre en colère. Principalement quand on entend les tonnes de mielleux sentiments, déversés par les bonnes âmes au sujet de la pauvreté. Ou bien, il faut un gain possible en échange du spectacle de sa colère, cela doit servir : exemple, pour se faire bien voir. Le vernis, toujours… Comme milieu, j’ai opté pour le cultureux : on m’a inculqué assez tôt le goût de la littérature et de la musique, de façon désordonnée certes, mais suffisante pour hériter d’une curiosité envers tout ce qui est art & culture, arrivé à l’âge adulte. À force d’efforts, je finis donc par rencontrer musiciens, acteurs, écrivains, peintres ou metteurs en scène : des gens avec plus ou moins de talent, mais n’allez pas le leur dire !

« Regarde, j'ouvre ma boîte de compassion. Oh, elle est vide… »

Foin de moqueries. Ces gens m’auront permis d’acquérir les nécessaires patins culturels, afin d’exister lors des vernissages, d’être introduit dans les soirées qui suivent la première d’un spectacle, de ne pas avoir l’air idiot lorsque j’apporte mon avis ô combien constructif sur une œuvre quelconque, ou encore de séduire des étudiantes en anthropologie. Tout ceci en gagnant ma vie dans un domaine connexe, celui du traitement de l’information : connexe pour le vulgaire, je suis à classer parmi les informaticiens, non les journalistes ou les publicitaires, mais ça me va de rejoindre les bourgeois-bohèmes. De plus, je gagne aujourd’hui assez pour bien me fringuer, avoir la juste apparence du bobo arrogant, mes origines pauvres ne se distinguant plus : au premier coup d’œil, on me catalogue plutôt dans la catégorie (plus très jeune) cadre dynamique moderne. Ça marche tellement du feu de dieu, que d’authentiques pauvres ne me calculent plus comme l’un des leurs : j’ai juste l’air blanc et friqué, qui prend soin de lui, peut-être même homosexuel. N’hésitant pas à y ajouter un discours de gauche, quand le besoin s’en fait sentir : plus rouge que vert, donc ; et dans le rouge, plus libertaire pirate que marxiste doctrinaire.

Bien intégré, non ?

La dernière fois, j’en eus la confirmation : je venais d’aller voir la première d’une pièce de théâtre qu’une connaissance écrivit puis mit en scène, petit truc sans avenir vu qu’elle l’avait financé elle-même, qu’il n’y avait aucune structure pour l’épauler. Mais qui avait au moins le mérite d’exister ; en plus elle croit avoir du talent. Bien sûr, je n’avais pas payé l’entrée, et je fus invité au pot juste après la représentation : un bon plan. Ensuite, nous partîmes au resto avec elle, son mec, les acteurs, des amis à elle : petite dizaine en tout. La soirée se passa tranquillement, dans une ambiance très « féminisme de journaux féminins » vu les personnes là rassemblées : un peu revanchardes envers les hommes, mon amie et ses copines sont surtout frivoles ; elle savent que leur féminisme branché accepte plutôt bien que leurs mecs payent le loyer afin de leur permettre de jouer les artistes ; tout ceci étant bon enfant. Pas très révolutionnaire dans l’âme : on trouvait presque autant d’envie d’en découdre chez la clientèle du bar ; semblant exclusivement composée d’agents de sécurité fans du PSG, ou de sympathisants du VRP de droite à talonnettes – le même qui deviendrait résident de l’apprêt public en France, comme quoi certaines racailles réussissent à très haut niveau.

Ceci étant une autre histoire, revenons sur Terre.

Je quittais ce joli monde vers minuit, me dépêchant pour attraper le dernier métro. À l’une des correspondances, je croisais un noir costaud genre zyva-tu-veux-du-tosh qui venait juste de resquiller au tourniquet : au moment de me dépasser – bon timing – ce blaireau ouvre une canette de coke, faisant en sorte que la pression me jette à la gueule quelques millilitres de boisson acide, visant pour me faire sentir tout son mépris. J’étais crevé, bien saoul, je devais attraper le RER pour ne pas rentrer en taxi, et surtout je n’avais guère envie de m’embrouiller avec ce mec, plus grand et plus large, au risque de me faire dévisser la tête. J’ai donc continué ma route, tant pis si je passais pour un boloss… Cependant, je me dois de remercier cet abruti, il m’a confirmé que j’avais l’apparence exactement désirée, certainement pas à ses yeux, mais aux miens oui : cela veut dire que je suis parfaitement assimilé, tandis qu’il reste tricard. Aux prochaines émeutes, faudra que j’allume un cierge ou que je prie pour lui : il lui faudra bien ça, pour échapper aux milices blanches aussi racistes que lui, aux flics galvanisés par la politique de plus en plus sécuritaire du pays, ou aux bandes rivales.

Mais non, je rigole : qu’il crève.

Restons positifs, cette rencontre m’aura appris quelque chose : avoir la possibilité d’abandonner le masque est libérateur, ne serait-ce que pour quelques instants, pour montrer à quelqu’un d’autre, ce que l’on pense vraiment. Il faudra que j’y pense, mais comment éviter le puéril mépris ? De même pour la misanthropie. Celle-ci est une affection déplacée – guère d’intérêt à détester son prochain, ou l’Humain, ou les masses bêlantes quand il suffit d’y être indifférent. Tourmenter, exécrer, mépriser : bien trop d’attention accordée à ce qui n’en mérite aucune. Puis toute l’énergie que ça demande : un bon mot par-ci, un méchant regard par-là, quelques insultes à lancer, parfois même condescendre à dégénérer en querelleur... Tout pour faire savoir aux gens autour, qui s’en foutent, qu’on ne peut les supporter. Tout également pour se donner l’impression d’exister, avec sa fade gueule, ses idées torves, sa méchanceté sur-jouée. Haïr le monde revenant à se haïr soi, ou encore trop s’aimer. Alors qu’être indifférent, envers ses contemporains, de façon égalitaire… Dans mon cas, ce serait finir par n’en avoir plus rien à faire de ce qui peut m’arriver. C’est le danger, je me demande si je pourrais devenir ainsi.

Peut-être alors, faire un livre de tout ceci.


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16 Commentaires


Merci bien beaucoup ! Et j'ai corrigé un chouïa, car c'est bien beau d'utiliser le passé simple, mais c'est mieux sans faute...

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Puisque tu en parles, "fut" ne prend pas de circonflexe au passé simple de l'indicatif mais à l'imparfait du subjonctif. Et aux soirées bien arrosées de bière, mais je m'égare.

Par contre, je n'avais pas remarqué les fautes que tu as corrigées donc on va dire 1 partout, balle au centre.

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Cette faute-là, je la laisse : j'adore l'accent circonflexe, et depuis qu'il est en voie de disparition, j'ai parfois tendance à en mettre partout pour compenser... Surtout si j'écris avec un fût à portée. :sleep:

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Arg... faire le gigolo éh éh

Bah... allez, je me place sur la même liste que toi Tequila histoire d'occuper le terrain :

Si vous êtes vieille, mourrante, riche et très généreuse, appelez moi.

On fera l'amour en viager, votre testament sur testicule, une relation sexi-contractuelle avec moi en contractuel pas si con.

A ces varices enrichies, à ces rhumatismes a fantasmes, à ses seins qui tombent comme les intérêts sur vos comptes à livret délivrés, je serai votre étalon, votre rocco, votre testamentaire alimentaire.

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Invité Lapins

Posté(e)

La partie deux était mieux, à mon goût.

Je te remercie, Tequila Moor.

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Génial.

Cela dit, faut qu'on se calme sur les textes longs. Ca commence à être long à lire (niark niark niark).

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@ Zenalpha :

Haha, ça se voit que tu débutes dans le milieu... Les vieilles, ça se méfie trop, et quand ça a vraiment de l'argent, ça se transforme vite en cougar, et là t'es trop mis en concurrence... Tandis que faire tomber amoureuse une femme un peu plus âgée mais qui a un bon job, de préférence qui ne rencontre pas trop de mecs voire un peu timide, ça peut rapporter un max.

C'est jeune, ça a du lait frais qui coule encore du nez, et ça croit tout savoir. :o°

@ Lapins :

Pourquoi que donc ? Niveau style, ou de ce qui est raconté ? J'ai tenté de rendre le personnage plus sombre, moins sympathique, dans cette partie-là, car il m'a semblé étrange que la partie 2 soit autant appréciée... Est-ce que cela correspond à ce que tu as ressenti ?

@ Jedino :

Non non : c'est trop bien les textes longs, ça délaye, ça défoule, on se prend moins la tête à trouver le bon mot avec le bon nombre de syllabes pour entrer dans le nombre de pieds du vers, et on peut laisser tourner la boîte à association d'idées et le déconophone à plein tube... Cool !

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enfin, la suite !

Plus longue, plus de détail, plus approfondie, le personnage semble encore plus décalé. (que du plus ! que demander plus ?) Il a l'air bien intégré malgré ça façon de penser.

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Zut, je n'avais pas vu ta réponse... Oui, plus décalé en étant intégré, je pense que ce sera son problème sur le long terme : combien de temps va perdurer l'abîme entre l'intérieur et l'extérieur, sans que cela craque...

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Pas de problèmes.

Parce qu'il risque de craquer... mais de quelle manière ? hehe3.gif

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Invité Lapins

Posté(e)

Bonjour Tequila Moor, pour répondre à tes questions : au niveau de ce qui est raconté ;)

Et en fait, oui c'est lié à mon ressenti.

J'attends la suite avec impatience.

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J'aime beaucoup ce genre d'écrit, auto-critiques qui peuvent remettre les points sur les "i" :) ( y en a d'autres ? , ben ouais vu le nombre de page sur ton blog :/ ).

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@ Evasive

Je n'en sais rien, faut chercher dans "proz" ou "truk". Surtout, je ne vois pas en quoi il s'agit d'une "auto-critique" qui peut "remettre les points sur les i". Désolé, mais ce que tu dis me dépasse un peu. :|

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Encore de l'incompréhension, là, je dois partir, je reviendrai m'en expliquer :)

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