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Sale Retraite En La Salle Des Fêtes

Tequila Moor

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Un bâtiment imposant, allongé, à l'écart des regards, aux égards reculé, loin des centres-villes, plus sûrement loin des villes ; la misère esseulée sur sa fin, cachée, pour ne point déranger notre modernité solitaire. Des gens sont arrivés ici en fin de course : le plus souvent en roue libre, certains calent avant le passage au point mort, d'autres épuisent leur réserve de carburant, jusqu'à la dernière ratée.

En entrant, avant l'éventuel bonjour venu du guichet d'accueil, une sensation se révèle : odeur aigre et discrète, mélange de poussière et d'urine, qui quoiqu'on fasse s'insère un peu partout, qui malgré le désinfectant s'incruste en sourdine ; lors des repas d'hiver, ce pot-pourri s'impose derrière les senteurs – plus variées – des soupes et des bouillons : légumes et viandes qui s'allient à l'urée, à la saleté, pour combattre la javel.

La deuxième sensation est celle d'un silence feutré, qui s'avère plutôt murmure éternisé, comme si toutes les vieilles gorges présentes jouaient une symphonie de soupirs, sur une partition au tempo ralenti, à la mesure de la pression de leurs coeurs vénérables, moderato, qui s'accorde si mal avec les rythmes par lesquels vivent ceux qui les visitent, effrénés certes, mais ralentis dès qu'il s'agit de venir embrasser ceux qui les ont faits, ou vu naître.

La troisième n'en est pas une, c'est une certitude intellectuelle : sauf heureuse exception, nous finirons toutes et tous nos vies dans un endroit comme celui-ci, malgré nos rodomontades habituelles, nos « il vaudrait mieux partir avant de devenir ainsi » et autres fadaises, qui cachent mal notre peur devant l'inéluctable. Voilà peut-être pourquoi nous ne venons pas souvent : au fond, nous savons que nous y viendrons bien assez tôt, définitivement.

De façon confuse, aussi, nous devinons que la situation est anormale : que le fait de liquider sa vie loin de ceux qu'on aime, dans des endroits spécialement conçus pour cela, ou encore le fait de ne pouvoir garder ses proches dans leur vieillesse, car cela nous empêche de gagner notre vie, bref que cette double condition inhumaine est absurde... Et cette infamie nous abreuve de rancoeur, laissant pousser la mauvaise herbe de la honte, celle qui s'enracine et paralyse.

En ces lieux, existent ces iris que l'on croise, de ces personnes âgées qui espèrent un reflet, espèrent que c'est elles dont nous venons égayer la lente mort, parfois même nous adressant la parole en nous appelant du nom chéri de leur enfant, ne se rappelant plus de l'apparence de ce dernier, juste de l'amour qu'elles lui portent encore, et l'espoir de le revoir en nous les fait tendre les bras.

À l'inverse, la ou le vénérable que l'on vient visiter, parfois ne se souvient plus de nous, et il faut réveiller ses souvenirs en donnant presque des preuves de notre identité, lui parlant de que l'on a connu ensemble, dans le passé. Et de façon curieuse, elle ou il n'a pourtant pas changé, quand soudain nous est adressé un reproche identique à ceux dont on était abreuvé auparavant : sur notre caractère, notre apparence, ou sur la moindre petite chose qui l'énervait avant, en nous.

Cela nous fait rire, ou nous accable, nous dégoûte, fait surgir notre pitié, parfois ressurgir notre rancoeur : l'amour, la haine, l'une ou l'autre, également les deux mêlés. Puis l'ennui. Qui peu à peu assombrit le décor, ennui provoqué par ces gens qui furent moteur de notre vie auparavant – en bien ou en mal, qu'importe, ils agissaient sur notre jugement – mais qui aujourd'hui n'ont plus rien à apporter, le cerveau en veille jusqu'à l'extinction finale de leurs feux, plus rien à dire à part ce qu'ils ressassent, que cela indiffère ou étouffe.

Alors on regarde autre chose – les infirmières vigilantes, les aides-soignantes d'une patience rare, les nettoyeuses qui souvent dépassent leur simple rôle, les visiteuses bénévoles qui font office d'animatrices : tout un petit monde féminin qui s'efforce d'apporter un peu de vie à cet antique monde oublié, avec plus ou moins de bonheur suivant la situation de chaque pensionnaire, plus ou moins d'envie suivant leur situation personnelle.

L'exemple du moment précédant le déjeuner : fumets de nourritures dans le corridor, répandus par des plateaux portés sur un chariot roulant, en prime l'agitation caractéristique de cet instant. Ces femmes qui s'agitent, car elles doivent en même temps finir les tâches de la matinée, apporter les mets aux pensionnaires, s'occuper des imprévus. Quels sont ceux-ci ? Les malades impotents qui propagent leur râle dans les couloirs, les sonnettes tirées pour un oui pour un non, une envie pressante qui nécessite qu'on change un appareillage, un manque d'affection qui prend subitement, une douleur aiguë et soudaine, une perfusion débranchée ; péripéties.

On vient parfois partager le repas de nos parents – pour des raisons de planning, essentiellement, car ce n'est guère un moment agréable : pour sûr, il y a le regard gourmand de nos ascendants lorsque c'est bon, regard qui fait plaisir à voir car rendant à leurs visages ravagés une malice enfantine, mais il y a surtout la maladresse qui fait tomber leurs serviettes, ou des morceaux de viande à côté de l'assiette, ou leur fait se barbouiller le nez de chocolat par mégarde. Et cette maladresse nous serre le coeur, car c'est nous maintenant qui coupons la viande, qui sucrons les yaourts, parfois apportons le tout à la bouche.

Impossible d'avouer notre trouble, de montrer cette tristesse devant ceux qui perdent petit à petit leurs facultés, devant eux pour qui nous répétons les gestes de la prime enfance, en renversé. Ainsi on sourit à ces corps gangrenés par la vieillesse, qui nous conçurent pourtant de toute la force de leur jeunesse : sourire forcé pour ne pas montrer qu'on a mal de voir la peau flétrie, les gestes tremblants, les yeux aveugles, les dents inexistantes.

Immédiatement après le festin, l'attention qu'ils portaient sur le seul plaisir qui leur reste s'estompe, les délices de sensualité de leur palais se rompent : le travail de sape de la digestion va pouvoir commencer, une lente torpeur s'emparer de leur organes brisés, et le parcours des aliments s'accompagner de plaintes concernant leurs besoins.

Peu à peu, leur conscience se déporte sur ce qu'ils sont obligés de connaître le mieux, leur état physique, et des douleurs qui furent éventuellement oubliées avec le repas, maintenant se réveillent et accaparent leurs pensées, puis les plaintes commencent : alors on se doit de compatir, ou faire de l'humour pour enrayer la chute du moral, trouver des sujets de conversation, d'enfin aller s'enquérir de possibles changements de leur état de santé auprès du personnel.

******************************

Cela faisait 3 semaines que je ne l'avais vue : je m'étais rendu 2 fois à l'hôpital, rapidement, pour visite. J'attendais son entrée dans un centre de rééducation, pour rester plus longtemps près d'elle, sûrement une semaine... Ma mère et moi : comme au bon vieux temps, si on peut dire. J'en profitais pour apporter un nouveau ventilateur multifonction : c'était bientôt son anniversaire, aussi l'été. Au vu de la canicule qui était annoncée, cette fois encore, je n'avais guère envie que ce soit son dernier : ses obsèques, on pouvait remettre ça à plus tard, au moins l'an prochain.

Elle n'avait pas été acceptée, dans ce centre à la con : trop tributaire de, trop vieille, trop délirante, trop. Il ne fait point bon être légèrement fou, et sous tutelle, dans notre nation civilisée, encore plus si on a dépassé la date de péremption. Enfin, elle existe au moins pour d'autres, la rééducation... Donc retour à la case départ, maison d'accueil pour personnes âgées dépendantes : on ferait venir un kinésithérapeute.

Ces derniers temps, je ne l'avais vu qu'allongée. Là, je découvrais la récompense pour sa fracture – col du fémur, – ce fauteuil roulant dont elle voudrait divorcer, la connaissant, mais qui risquait de la poursuivre dans le meilleur des cas, symbole d'une finitude proche. Ce fauteuil roulant, dont elle essaya de se lever dès qu'elle me vit ; pour montrer qu'elle avait forcé la nature, inciter à être fier d'elle et de son exemple, m'éprouver peut-être : au cas où, ne pas perdre mon amour.

Tentative un peu ratée, mais l'effort me rassura quant à son mental.

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Elle et toi ? Ces quelques jours, c'est comme cela :

Sa présence dans le cercle des vieux, dans la salle commune, rassemblement de pierres magiques, ancestrales, qui ne communiqueraient plus entre elles : et toi, comme un intrus en train de lui parler, gêné par la présence des autres, car tu sais ne rien pouvoir faire pour eux. Certes, tu sais les oublier comme tout occidental sait le faire, mais tu sais qu'ils envient ta présence auprès d'elle, tu ressens ceci comme un parasitage de votre conversation. Aussi, tu répugnes à penser comme cela, alors tu restes également dans le cercle – puis elle ne veut en bouger.

Sa peau parcheminée que tu caresses et embrasses avec certaine gêne, cette émotion confuse, comme si tu avais peur que cette protection patinée tombe en lambeaux en effleurant la tienne.

Son siège mobile que tu commences de lui apprendre à utiliser, le personnel n'ayant pas le temps de le faire, car avec les années de plus en plus d'antiques en ont un. Ou même : n'ayant pas envie de le faire, car ils peuvent ainsi contrôler les mouvements de chacun. Son siège mobile qu'il faudra lui apprendre à quitter, pour ne pas qu'elle en devienne esclave.

Son ironie qui ne désarme pas, même devant tes capacités qui n'ont rien à lui envier : toi qui te moque d'elle, mais en retour, elle qui te donne encore une leçon là-dessus, ses quatre-vingt ans d'expérience triomphant de ta quasi-jeunesse présomptueuse.

Ses cheveux presque entièrement blancs, et un voile de résistants noirs qui forment une sombre voie dans sa coiffure : alors qu'à l'inverse dans ton enfance, des traces argentées rehaussaient le voile aristocratique de sa coupe noir de jais, et aimantaient le regard des hommes – beauté naturelle dont tu es encore fier.

Sa vieille schizophrénie qui reste stationnaire, l'ayant placé en orbite satellisée, il y a beau temps, qui la protège apparemment du moindre risque de dégénérescence du cerveau : mais tu as perdu l'envie de comparer le mal certain contre le bien possible, ou le contraire, perdu l’envie d'échanger les hypothèses.

Cette propension que tu as de saluer chaque employé de l'endroit, au cas où ceci rendrait plus sympathique la personne que tu viens visiter, à leurs yeux. À l'inverse : propension que tu as de fuir le regard des autres pensionnaires, ne pas éterniser le contact avec eux, comme si tu voyais mieux chez eux la déchéance que tu refuses de voir chez elle.

Sa façon de mâcher, devenue simiesque avec les années, au fur et à mesure de la perte de ses dents, de l'affaissement de son cou, du tonus musculaire qui s'en va, ou de l'ostéoporose qui s'en vient.

Ses repas que tu sautes, préférant aller au restaurant du village : donc, tes plats que tu lui racontes, qu'elle ne peut partager pour cause de diabète avancé.

Son déambulateur, que tu as remarqué en la ramenant dans sa studette : le petit espoir que ça déclenche, dans un coin de ton cervelet, d'entendre sa voix quand elle te prie de le lui apporter, pour s'exercer. Mais elle abandonne : le repos aussi l'attire.

Son faux sommeil, vrai désintérêt pour la réalité, dont elle accepte d'être tirée quand tu l'incites à ne pas perdre le contact, car tu as peur de la voir se laisser aller – comme dit la chanson. Cette dernière que tu lui fredonnes, de façon à tout tourner en dérision, elle et la situation : mais là, elle t'envoie à brûle-pourpoint que tu as quelques améliorations à apporter au niveau chant – te connaissant, cela mouche évidemment ton orgueil, mais le contact est repris.

Ses yeux qui s'allument quand tu lui proposes de lui offrir une plus moderne télévision, avec télécommande car son état la clouera au lit le plus souvent, à moins bien entendu qu'elle ne remarche vraiment. Ses yeux qui, pourtant, n'arrivent pas à lire la pendule, à deux mètres d'elle sur le mur, qui ont depuis longtemps abandonné la lecture, promesse d’autres mondes – ses yeux qui sont faibles et qui le savent.

Son goût pour la musique : elle te demande de siffler un air, puis elle embraye dessus, puis c'est ton tour, et votre cacophonie devient de plus en plus juste. La prochaine fois, tu lui apporteras à écouter le bruit que tu pratiques dans ta cave ; la prochaine fois, tu apporteras de quoi enregistrer vos ballades, en guise d'appareil photo.

Sa lutte pour reprendre le contrôle de son corps, oublier la douleur, montrer qu'elle n'est pas encore bonne à mettre à la casse. Pour marcher malgré tout, et même si avec déambulateur : dans sa chambre, tout d'abord, du lit jusqu'aux WC – chemin qu'elle parcourait lorsqu'elle eut sa fracture – puis du lit à la porte d'entrée. En la soulevant ou non au début, en la tenant ou non une fois debout, en la suivant ou non avec la chaise à roues, ensuite. Enfin elle ose sortir, parcourir la moitié du long couloir, encadrée de toi et d'une infirmière, encadrée de vos attentions et encouragements.

Ses pieds qui s'emprisonnent de sel – rétention d'eau – et ainsi paraissent brunis, pelés, gonflés : ces orteils tous déformés ; les ongles n’y sont plus que corne.

Ses vomissement systématiques après un effort trop violent, signes d'un affrontement entre un organisme plié par les années et une volonté qui veut encore dompter celui-ci : alors oui, elle gagne chaque bataille de sa rééducation naissante, mais la carcasse renâcle, et s'en venge.

Le temps que tu as perdu à ne pas aller la voir, plutôt devrais-tu dire « son temps que tu as perdu » – personne n'est redevable de son propre temps perdu. Ces moments qui à présent s'écoulent de façon plus intense, l'urgence de son besoin de quelque aide te mettant à son service ; ces instants, ensemble, que tu ne veux gâcher à avoir des remords, tu en auras suffisamment après sa mort – le deuil est un exercice de mortification solitaire, qui à rebours s'enclenche.

******************************

« - C'est gentil à votre fils d'être venu vous voir, madame X : on l'aura vu rester longtemps, cette fois-ci... Et puis, j'en ai rarement vu qui s'occupe aussi bien de leur maman : je vous ai observée marcher dans le couloir l'autre jour, il y a du mieux !

- Ha non, mademoiselle, vous faites erreur une nouvelle fois, vous savez bien que ce n'est pas mon enfant : celui-ci, c'est un agent secret, qui interprète également le rôle d'Amadeus dans un film connu !

- Heu... Ha bon ?

- Parfaitement ! D'ailleurs quel hypocrite ! Ceci dit, il est serviable tout de même. J'ai fait quelques progrès, je suis heureuse... Mais ça m'a éreintée, toute cette activité – il y a quoi de goûteux au repas de ce soir ? »


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« Le bistrot est fréquenté par les vieillards qui habitent l’asile au bout du village. Ils sont là, un verre à la main, se regardent sans parler. Un d’eux se met à raconter, je ne sais quoi qui se voudrait drôle. Personne ne l’écoute, en tout cas personne ne rit.

Tous ont trimé pendant de longues années pour en arriver là.

Autrefois, dans les campagnes, on les aurait étouffés sous un oreiller. Formule sage, perfectionnée par chaque famille, et incomparablement plus humaine que celle de les rassembler, de les parquer, pour les guérir de l’ennui par la stupeur. »

Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né

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