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Monsier Vobary

Tequila Moor

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« Madame Bovary, c'est moi. »

Gustave Flaubert (ou peu s’en faut)

An 2005 : mister Vobary est un enfant du nouveau siècle, il a quitté sa vieille nation trop attachée à des valeurs sociales datant de la précédente ère glaciaire, tout du moins du siècle dernier. Il s'est intégré à la nouvelle frontière du marché commun, frontière bien entretenue, civilisée et européenne, bien délimitée et défendue, riche en promesses d'avenir et en virtuelles aventures. Elevant la flexibilité au rang de talent, il s'est adapté à la nouvelle donne, s'est converti à l'esprit de concurrence, de même façon qu'auparavant, lorsqu'il avait abandonné ses rêves d'adolescent épris de liberté – vision qu'il trouve maintenant naïve – pour espérer travailler dans le tertiaire, avec comme objectif de devenir riche, très vite, en vendant son temps de cerveau disponible, plus exactement en vendant des prestations de services intellectuels à haute valeur ajoutée, comme nomme ceci l'OMC.

Mister Vobary est maître de sa destinée, de ses choix, de sa capacité même à choisir, qui pour lui est synonyme de libre arbitre : tout va bien, son bonheur repose sur sa rationalité. Il ne s'imagine guère refuser de choisir, est strictement incapable d'inventer d'autres choix que ceux qu'on lui propose : qu'en ferait-il ? Cet immense marché commun ne comble-t-il pas tous ses désirs, ne lui assure-t-il pas la découverte d'excitants nouveaux besoins, ne lui apporte-t-il pas déjà tout ce dont il a – et pourra – avoir envie ? Il ne voit aucun intérêt à s'arrêter, ou simplement ralentir, il se construit une existence passionnante, un exploit à taille humaine : depuis sept ans déjà, il n'est plus salarié mais travaille en freelance. À l'instar d'un mercenaire, il gère ses affaires de façon discrète et internationale : son siège social est installé en Irlande, pour la fiscalité réduite, ses comptes bancaires sont regroupés au Luxembourg, pour le secret bancaire, et ses divers domiciles sont établis en Pologne, pour les bas prix du marché foncier.

Malgré tout, mister Vobary partage le plus clair de son temps entre France et Belgique : de fait, c'est là où sont placés la totalité de ses clients, c'est là aussi où sont ses racines, tout du moins c'est ce qu'il aime à dire à ses collègues, car hormis des cousins éloignés qu'il voit une paire de fois l'an, il n'a aucune famille en ces pays. Pas plus d'ailleurs que d'amis, ceci ne le gênant nullement, il a peu de temps à consacrer à ce type de liens : de simples connaissances lui suffisent, surtout si elles sont bien placées dans les hauts cercles. Dans le cyclone qu'est devenu sa vie, il garde ainsi trace de ses copains d’avant sur les réseaux sociaux, habitué depuis beau temps à déménager sans discontinuer. Des amours, par contre, il en a autant que possible : inscrit dans plusieurs clubs de célibataire, où son sourire étudié et ses pectoraux bronzés en cabine font merveille, il y pratique bon nombre de palpitants loisirs, où il peut réclamer un régime de faveur, en tant que client-roi. La possibilité de relations stables, non étouffantes, adultes, étant aussi présente, il se veut là pour ça : il a même essayé le speed-dating mais ça n'a pas bien marché, trop rapide à son goût – il vieillit, sans doute va-t-il être temps pour lui de prendre femme dans un pays du Tiers-Monde.

Mister Vobary possède toutes sortes d'artefacts indispensables et intéressants : un ordinateur portable wi-fi, un assistant personnel miniature, un téléphone cellulaire multifonctions – dans son esprit, virtuel est synonyme de libération. Il ne s'attarde point à connaître l'effet que peut provoquer la multiplication d'émissions d'ondes dans l'atmosphère, si ces divers rayonnements sont sains ou non : il cherche avant tout à savoir si les gigantesques investissements réalisés dans ces domaines peuvent grever les résultats des entreprises du secteur, sociétés qui doivent constamment ajuster leurs prix à la baisse pour rester compétitives, à moins bien sûr de proposer rapidement de nouveaux articles vendus plus chers, ce qui participe à remplir les décharges publiques plus vite qu'elles ne se vident. Ce dernier point, mister Vobary n'en a cure : seul l'aspect financier l'intéresse, il se doit de gérer au mieux son portefeuille de valeurs mobilières, et tant pis si une bulle spéculative susceptible de provoquer un krach boursier international se crée ainsi, qui entraînerait illico presto quelques suppressions d'effectifs. Tout ceci n'est pas de son ressort : il est libéral, il fait confiance au marché et aux autorités capables de le réguler. Point.

Mister Vobary, par ailleurs, n'a guère porté attention au référendum concernant le Traité Constitutionnel Européen : ni à la campagne, ni au vote proprement dit. De façon étonnante, pour quelqu'un qui fonde autant ses actes sur sa raison, il a cru que les choses étaient jouées d'avance : que les débats houleux qui partageaient l'opinion, au final, n'empêcheraient pas le bon sens de l'emporter. De plus, il pense intimement que voter est une perte de temps et d'énergie, suivant en cela les brillantes conclusions de Prix Nobel d'économie – même si cette dernière catégorie ne fut jamais citée par Alfred Nobel comme devant faire l'objet d'une récompense à son nom. Après tout, que pourrait sa supposée voix au milieu de centaines de millions d'autres ? Qu'est-ce que ça pourrait bien lui apporter de l'utiliser ? Qui donc pourrait lui reprocher de ne pas se comporter en citoyen ? Très sérieusement, la vision qu'a mister Vobary des affaires publiques passe dans ses actes, bien entendu apolitiques, et non en un quelconque suffrage : il n'a confiance ni en la notion de peuple, ni en celle de communauté, seulement en celle d'argent. En produit typique de son époque, il est séparé de la conscience d'appartenir à groupe plus grand que lui, voire fermé au simple sentiment d'appartenir, ne serait-ce qu'à quelqu'un : à l'inverse, perméable à ces sirènes subliminales – mais tellement sociales – qui l'enchantent de promesses, rationnelles et raisonnables.

Ce qui explique qu'il se désigne souvent sous le terme « homo european economicus » : cela l'amuse follement, il répète cette innocente private-joke à qui veut bien l'entendre. C'est un grand gamin : une autre de ses plaisanteries est de raconter la fois où il reçut sur son téléphone portable un SMS d'une personne inconnue, qui était manifestement un message d'amour fou, et qui laissait à penser que l'individu se suiciderait s'il ne recevait pas de réponse... Il n'a jamais répondu, même si le numéro émetteur était lisible, pas même pour signaler l'erreur d'émission : il aime à dire ensuite, cyniquement, que l'amour est la chose la plus pitoyable au monde. Dans son monde, le sexe est une affaire sérieuse, du reste mister Vobary aime être d'une santé parfaite : chez lui cela prend la forme d'une obsession, qui l'a incité à se faire vacciner contre toutes les maladies possibles, n'hésitant pas à essayer tout nouveau sérum mis en vente, en particulier ceux vantés comme plus efficients que les précédents par les groupes pharmaceutiques. Il prend ainsi soin de son corps comme de son ordinateur, mais ne sait pas encore que son marché chéri l'a déjà autorégulé, lui : parmi ces diverses vaccinations passées, il y eut celle contre l'hépatite B, et notablement un produit qui présentait un petit défaut... Chez certains sujets, il pouvait provoquer le malheureux développement d'une sclérose en plaques.

« Multiple Sclerosis » : ça rime avec Vobary s'abysse - bye, mister !

Las ;

Lui s'efface...

Mais dix autres ont déjà pris sa place.




2 Commentaires


Invité Cléanthe

Posté(e)

C'est agréable de te lire. Surtout quand il y a des petits messages. Anagrammes ? enfin j'imagine plus des sous-entendus. Pour le reste j'aurais préféré Madame Bovary, plutôt que Mister étant trop trisme à mes yeux sachant que la douceur naive d'une femme ne correspond pas à l'homme que tu dépeins. N'est ce pas ? Mais c'est toi l'auteur. Bravo en tout cas, car j'aime bien l'histoire.

Lisons entre nos lignes :) ou même à la verticale, tiens ça changera. Surtout à la verticale.

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Lire à la verticale ? Heu... ça va faire mal à la tête, non ? Ceci dit, c'est ce que je fais avec les journaux, la plupart du temps. :D

Oui, je n'aurais pu écrire ce texte avec une femme en héroïne, le but du jeu était ici de décrire la vision de l'homme que j'aurais pu être. En étant un peu ironique, il est vrai, d'où ton impression de sous-entendus. Merci pour ton appréciation !

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