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Sur la tête de ma mère (1_I)

Tequila Moor

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Salut maman. Aujourd’hui, c’était ton enterrement. Une journée originale, à ton image : éveillé tôt, je tentais de trouver un car à destination de ton bourg. Première embûche de la journée… Impossible, j’ai téléphoné aux trois compagnies privées de transport de cette ville : aucun bus ne partait pour chez toi le matin. Obligé d’en prendre un qui me déposait à dix kilomètres, de me débrouiller ensuite : les joies de l’hiver dans les régions paumées. Là, je crois que j’ai été trop confiant : j’aurais dû prendre un taxi pour faire les trente bornes, ç’aurait été plus simple… Au lieu de ça, il fallut appeler le seul taxi du hameau où tu habitais, en vue de faire jonction avec le bus : il me dit « j’arrive » et ce fut vrai. Une heure et demi plus tard, je le vis arriver.

Cool ; cela me donna du temps pour faire mon courrier, sur un banc de la place du village, vu que le seul troquet du coin était fermé… Alors, je suis tout de même arrivé vers midi moins le quart à l’endroit de ta dernière demeure : direction le bistro-supérette, pour se restaurer un peu car je n'avais rien mangé le matin, puis la maison de retraite. Quand j’ai poussé la porte, j’ai cru à une blague : le personnel buvait le champagne, il y avait foule dans l’entrée, des gens apparemment bien trop jeunes pour être ici pensionnaires. On ne m’avait rien dit : peut-être qu'une fête était organisée pour ton départ – ce qui n’aurait pas été pour te déplaire – mais je trouvais qu’il y avait trop de monde d’invité.

Simple : il s’agit du pot annuel que la Mapad paye à ses fournisseurs, ce que j’appris en discutant avec la secrétaire, celle que tu nommais Mme Bohémienne, une jolie rousse dans sa quarantaine flamboyante – qui me dit d’un ton goguenard, que si tu avais été là, tu aurais tenté de chaparder une ou deux flûtes... Je rencontrais aussi le directeur, avec qui je montais voir ta dépouille à l’étage, lui devant m’accompagner, ayant fermé ta chambre à clef. Enfin je te voyais, telle que la mort t’avait prise, en ta gisante posture : il n'y avait là rien d'extraordinaire. Ton corps semblait juste une statue de cire tout droit sortie du musée Grévin, avec sa chair blanche et rigide, froide bien sûr, et ses traits figés. Tu semblais dormir, sur le point de te réveiller, presque souriante.

Dans la pénombre, je m’y serais laissé prendre : mais là, avec le lobe de ton oreille droite qui avait commencé de pourrir, cela ne risquait guère ; surtout en pleine lumière, petite cachottière ! Sans compter le bruit de frigo, fréon des années soixante, qui provenait de la table réfrigérée sur laquelle tu étais allongée : pas très confortable, pour qui aimait comme toi sa douillette couette. Alors, je suis resté cinq ou dix minutes avec toi ; puis comme tu n’avais pas beaucoup de conversation, je me suis éclipsé aux toilettes. Une fois revenu, je m’ennuyais vraiment trop, je partis donc discussionner en bas – voir si je ne pouvais grapiller quelques verres au passage, pour te faire honneur. Point tu ne m’en veux, j’espère ?

L’alcool aidant, je me rendis un peu sociable, discutant avec : une aide-soignante qui venait de démarrer son contrat, qui t’aimait bien ; un type du coin qui commençait déjà à être bien imbibé, chauffeur je crois ; la jolie secrétaire qui décidemment me plaisait ; un cuisinier qui travaillait ici depuis longtemps, qui connaissait bien mon frère – tu le sais, je ressemble beaucoup à ce dernier, le rapprochement fut vite fait – et m’apprit où celui-ci avait élu résidence dernièrement. Le « où » voulant dire « dans quel bar de la région »… Résultat des courses ? Patienter tranquillement le temps que ta fille et son mari n’arrivent, me sentir vivre au lieu de me morfondre une heure durant à côté de ta dépouille.

J’ai même poussé l’incruste jusqu’à aller boire un café dans la salle de détente du personnel ; et comme ce dernier est presque exclusivement féminin, on peut y admirer des photos d’acteurs ou de sportifs, dans des tenues qui vont du suggestif au carrément dénudé – je ne sais si tu étais au courant, mais comme tu ne rigoles plus beaucoup là où tu es, il me fallait t’en informer. Mon image préférée était le ballon de rugby qui cache le service trois pièces d'une star du jeu à XV, façon originale de rappeler que nous sommes ici sur le causse du Quercy, où ces dames aiment les montagnes de muscles et le ballon ovale. Puis, tant d’agitation m’a permis de commencer une sieste réparatrice dans le fauteuil, une fois remonté près de toi, au frais.

Gros problème avec le café : des fois il me fait dormir.

(à suivre)



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9 Commentaires


Commentaires recommandés

Si j'ai pensé à L'Etranger, au départ, il n'y a pas du tout l'indifférence par la suite, donc je n'ai rien dit.

La situation peut sembler étrange. Parler à une morte de sa journée. Mais, au fond, je me demande si ce n'est pas quelque chose d'assez courant. Autant dans la fiction que dans la réalité.

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L'Etranger... woaow ! Tu n'es pas avare en compliments. :D Mais je viens de ressortir le livre de ma biblio, et tu as raison, c'est la même situation de départ : m'en souvenais plus du tout, de ce bouquin. Tu as raison également sur un autre point : il n'y a pas d'indifférence, par contre il y a une distance du narrateur d'avec son chagrin, cachée par le fait qu'il s'adresse directement à la morte. Mais je prévois un retour du refoulé dans les chapitres suivants...

Et oui, je pense aussi que c'est courant : ça m'est bien arrivé, donc pourquoi pas à d'autres ? De plus, comme procédé littéraire, c'est intéressant : je vois ça comme une façon d'induire un trouble chez le lecteur, puisque ce n'est pas à lui qu'on s'adresse, malgré le "tu" utilisé. Enfin, parler à un mort de façon intime, lui raconter ce qui nous arrive, comme si on l'avait quitté hier, ce n'est rien d'autre que le considérer encore vivant.

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C'est donc bien une histoire "longue"! Tant mieux!

Et non, je ne suis pas avare. Je devrais? C'est juste que dans ma tête, je fais des liens. C'est un bouquin que j'ai pas lu depuis un moment non plus, à vrai dire. Mais certains détails restent. Et, c'est le seul lien que je vois, finalement, parce que le narrateur parle de lui, ou plutôt de sa vie, dans l'Etranger, mais il n'en fait qu'en parler. L'impression qu'il laisse est d'être bien ailleurs. Ce qui, en effet, n'est pas le cas chez toi. Heureusement, j'ai envie de dire : m'a pas semblé que tu te lançais dans la réécriture!

C'est vrai. C'est le considérer comme vivant.

Enfin bref. Tout ceci m'a donné une idée. Reste à savoir si je parviens à la réaliser.

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Non non, faut pas forcément être avare en compliments, la preuve : tu m'as fait penser à ce que j'avais oublié. En fait, c'est rigolo car je fonctionne de même façon : quand je donne un avis, j'ai tendance à faire des comparaisons avec des trucs connus, et à les exprimer. D'ailleurs, il m'est arrivé de vexer des gens, comme ça, qui n'avaient guère aimé mes comparaisons... :smile2:

Oui, ça va être une histoire avec rebondissements & développements. Ce serait dommage de s'arrêter là, surtout que je n'ai pas encore déployé le personnage de la mère, il va falloir en dire plus sur ses bizarreries, voire montrer qu'elles n'étaient pas si sympathiques que ça. Sans pour autant tout expliciter : en essayant de garder le même ton, à savoir un narrateur qui a le nez dans le guidon (comme tu dis, il n'est pas ailleurs, au contraire du héros de l'Etranger) et un récit où les clefs de compréhension sont suggérées.

En fait, je crois rejeter de plus en plus le côté explicatif de l'écriture, tout du moins pour ma pomme : plutôt envie de faire comme au cinéma, décrire gestes et actions qui ont l'air anodins ou emplis de sens, mais qui sont le reflet d'une psychologie ou d'une morale que le lecteur devra deviner. L'inverse d'un Kundera, en gros, même si j'aime beaucoup ce qu'il fait.

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Y'a des gens comme ça : la pensée par analogie. Ca porte un nom. J'ai la flemme de chercher à nouveau. Mais, oui, faut faire attention, surtout quand on le contrôle pas. M'est arrivé aussi de vexer des gens comme ça. Imagine, tu détestes Camus! T'aurais pris ça comme une insulte, hahaha.

Ah oui, je vois. Une espèce de paradoxe dans l'image du personnage pour la mère : à la fois un mauvais et un bon souvenir, si on veut. Là, je pense à Au-delà du mal de Shane Stevens, toute proportion gardée, où la mère torture son fils, mais où le fils idolâtre la mère, tout en la détestant, ce qu'il porte en une haine du genre féminin (il tue quand même sa mère, mais pense tout le temps à elle, si mes souvenirs sont bons). Enfin bref. Je verrai ça à la lecture!

Je connais assez mal Kundera (j'en ai lu qu'un, de ses bouquins, et ça m'a pas marqué des masses). Mais je vois l'idée, je crois.

Mon idée, ce n'est pas une histoire. Pas le temps. Je me suis contenté d'un mauvais poème.

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Oui, ce sera ça pour le personnage de la mère : un bon & un mauvais souvenir. Je ne connaissais pas Shane Stevens, j'ai été voir de quoi causait "Au-delà du mal" : bon, encore une histoire de serial-killer torturé par sa môman et qui va haïr les femmes en retour... C'est malheureusement devenu un gros cliché, même si ça ne l'était apparemment pas quand il a écrit son livre. Alors je ne vais pas lui casser du sucre sur le dos, son livre est sans doute très bien, mais ça me semble facile : prendre un cas extrême pour expliquer pourquoi et comment un individu se met à commettre des meurtres. Tu me diras, c'est un polar / thriller, il est normal qu'il y ait des meurtres... :D Mais justement, je me dis qu'il est plus intéressant de prendre un cas extrême et de montrer comment l'individu étudié ne va PAS commettre l'irréparable. Comment il va résister, en avançant tant bien que mal, en se cassant la gueule et en se relevant, en ayant une vie compliquée où les personnes qui deviendront ses intimes vont morfler, sans forcément qu'il le veuille : en gros, comment il va être un petit (anti-)héros du banal. Histoire de montrer une réalité statistique, doublée d'un message d'espoir : la plupart des personnes qui ont eu une enfance de merde ne deviennent pas des assassins. Par contre, elles n'ont pas toujours une vie extra - leurs proches non plus, d'ailleurs.

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Oui, à ce moment-là, ce n'était pas répandu. C'était nouveau. Et, c'est une de mes premières lectures marquantes. Certes, l'histoire est banale, à nos yeux. Mais, ça va plus loin que la simple vie de merde qui fait d'un homme mauvais. Le personnage principal est né dans la violence et ne connaît ça, au point de voir la vie comme violence. C'est un exemple (répandu, maintenant) d'un enfant qui a intégré les mauvais "concepts" (j'ai pas le bon mot, ce soir). Un être intelligent qui voit la femme comme le mal absolu à détruire. Je l'apprécie plus pour la réflexion qu'il m'a permis de lancer que pour l'histoire en elle-même.

Maintenant, oui, tous les hommes qui ont souffert ne sont pas des monstres. Seulement, Shane Stevens a, selon moi, réussi à développer une espèce de pitié pour un homme qui tue avec envie et sans froid. Et ça, c'est l'effet des premières pages, de son histoire. Et, tu te demandes si, à sa place, tu serais réellement différent. Si tu es vraiment ce que tu es, ou ce que les autres font de toi.

C'est banal, sans doute. Mais, pour les thrillers que j'ai lu, ça commence en général par un cadre où un homme tue et où on tente de l'arrêter. Ou les variantes. Là, tu as l'histoire du tueur. Du début à la fin. D'abord sous son angle, dans sa tête. Puis, dans celle de celui qui cherche à le comprendre pour l'arrêter.

Pardon, j'en parle, mais j'ai bien compris que ce n'est pas ton truc :D

M'enfin ouai, fais ton truc! C'est l'essentiel, de le faire comme on le souhaite.

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Invité Out of Paprika

Posté(e) · Signaler

toc toc toc, on dérange? :)

J'aime beaucoup le texte, suffisamment pudique pour faire sourire sans oublier d'en être très touchant pour autant. Car on parle bien de la mort, tout de même, et d'une maman qui plus est. La mort célébrée au Champagne dans une maison de retraite, s'il doit y avoir une suite je prends...

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Non, tu ne déranges jamais. :p

Merci, je n'avais pas vu le côté pudique du récit, moi qui le pensait plutôt trop démonstratif dans sa volonté de refuser la douleur. Mais tant mieux, si ça se marie bien avec une émotion qui passe. Et y'a une suite, mais pas au champagne, sinon les employés des pompes funèbres vont finir dans le bas-côté : c'est dangereux les petites routes de campagne...

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