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<rss version="2.0"><channel><title/><link>https://www.forumfr.com/blogs/b1489-limpro-du-son.html</link><description/><language>fr</language><item><title>Le pianiste</title><link>https://www.forumfr.com/blogs/e8240-le-pianiste.html</link><description><![CDATA[<p>
	Ce ne fut pas un réveil brutal comme il se l'était toujours imaginé.
</p>

<p>
	Mais un léger picotement qui, plus les jours passant, se faisait plus présent, plus pressant et pesant.
</p>

<p>
	Une insomnie, une trop longue rêverie alors que le parterre était plein de ses adorateurs, un doute crevant la tranquillité de sa vie bien faite et appliquée, et cet air qui l'étouffe en continu.
</p>

<p>
	Son monde s'écroulait avec la lenteur d'un savant ralenti. Rien n'était visible, personne ne l'eut imaginé, car le monde est une histoire intime avant d'être une expérience collective.
</p>

<p>
	Son piano, ses contes fabuleux faits de musique et de rythme, son cœur battant aussi vite que la fugue, aussi calmement que la Consolation de Liszt, serein ou bouillonnant comme le peut un Beethoven, c'était ça sa vie, mais pas tout ce décors qui allait traditionnellement de paire avec un tel choix de musique: bourgeois, cher, snob, ampoulé et réservé à une "élite".
</p>

<p>
	Il avait été séduit par le monde entrevu lorsque, petit, sur le tapis du salon de son grand-père, il écoutait les récits de voyages fabuleux contés entre les notes des musiques qu'égrenait le vieux phonographe. Un paradis de douceur, de volupté, d'aventures extraordinaires, de lumières et de brillance, de tendresse et beauté labiles s'était déroulé juste devant ses pieds frémissants d'impatience juvénile pour la découverte et la conquête.
</p>

<p>
	Et il était parti à la conquête de ces terres où les mots sont absents, où il n'y a ni mensonge ni vérité car tout ne peut qu'y être vrai. Il avait commencé par dompter toutes les touches de son piano pour les chevaucher et accéder aux terres promises ouvertes par les compositeurs avant lui. Chaque terre fut conquise, il y avait même laissé quelques traces indélébiles: il était enfin chez lui.
</p>

<p>
	Mais aujourd'hui, il avait du mal à respirer. L'espace ouvert sous le couvercle du piano, cet espace tellement immense à ses cinq ans, était gêné par ce costume, ce bouquet de fleurs au parfum trop lourd, ce décors lourd et théâtral de la salle de concert. Et puis tous ces rendez-vous, ces interviews, ces dates de concert, ces gens qu'il connaissait par cœur tellement ils sont partout les mêmes, sa femme qui ne parlait plus que de sa carrière, et puis la serveuse qui n'aurait pas l'idée de venir à l'un de ses concerts parce qu'ils ne sont pas pour elle. Oui, l'air était devenu irrespirable, il étouffait, il se sentait trop petit dans son rôle de pianiste connu dans le monde entier. Il sentait tout à coup à quel point il faisait du mal à cette musique qui s'était offerte à lui quand il était dans l'intimité de ce salon familial, cette musique qui l'avait conquis et qu'il pensait avoir conquise. Cette musique qu'il cantonnait à ce milieu si fermé qu'elle devenait inaccessible et interdite pour les gens simples et vivants. Il ne jouait plus que pour des marionnettes, des figurants dans une salle de concert, une horde de spectres riches et pomponnés. Il était en train de mourir de la même mort que la musique qu'il jouait: asphyxiée par la petitesse de son emballage commercial, par son rôle étriqué et mesquin. Il voulait être l’ambassadeur de cette si belle musique, il était devenue son exécutant, le complice de sa mort.
</p>

<p>
	La nausée le prit soudain, son piano vomit une dégringolade d'arpèges dissonants en plein concert.
</p>

<p>
	La rupture.
</p>

<p>
	Le silence.
</p>

<p>
	Enfin!
</p>

<p>
	Un soupir. Désespoir, impuissance à porter plus longtemps le lourd fardeau d'une banalité sophistiquée qu'imposait le décors dans lequel il évoluait.
</p>

<p>
	Debout face à la masse moutonnante et sombre du parterre d'auditeurs, il cherchait l'air qui lui manquait. Il sentait la moiteur de la gêne de ces gens qui réprouvaient un tel irrespect des conventions, la désapprobation des regards de ceux qui ne pensent qu'au rôle à tenir en toute circonstances. Comment osait-il ridiculiser un tel théâtre par ces extravagances aussi inacceptables? Que ne se maîtrisait-il pas?
</p>

<p>
	Tous complices et responsables du massacre.
</p>

<p>
	- "Il fait tellement chaud, vous ne trouvez pas?"
</p>

<p>
	Comme un rayon de soleil débloque brusquement la chute du stalactite et annonce le dégel, ces simples mots firent jaillir de la salle un bouffée de compassion pour cet immense artiste qui craque. Celui qu'on croyait aux nues et inatteignable par les soucis quotidiens, lui qu'on pensait tellement chanceux de savoir jouer comme un dieu, lui si calme, si maître de lui et son piano, lui que le chef d'orchestre lui-même suivait, lui que tant de gens dans le monde entier adulait, celui-là même était devant eux ce soir un simple homme qui craque sous le poids d'une légende trop lourde, trop grande et trop étriquée.
</p>

<p>
	Il ôta sa veste, le nœud papillon étrangleur et respira avec la délectation et la lenteur de celui à qui l'on vient d'ôter le nœud coulant. Il sentait la dureté de la pierre s'adoucir au fond de sa gorge, ses poumons trouver enfin l'air qui lui manquait. Il touchait chacun des spectateurs par la maîtrise et l'art avec lequel il défaisait son statut social, tout en douceur et simplicité. C'était le salut digne de celui qui quitte le devant de la scène, un irrémédiable adieu qu'aucun mot n'aurait pu rendre aussi limpide et compréhensible.
</p>

<p>
	De retour à son piano, donnant ses instructions au chef d'orchestre, il entama le final. Un final victorieux. Le dernier final avant de disparaître.
</p>

<p>
	Peut-être l'entendrez-vous dans les écoles, les hôpitaux ou les rassemblements de gens qui pensaient que la musique classique n'est pas pour eux, mais pour les gens snobs et riches...
</p>
]]></description><guid isPermaLink="false">8240</guid><pubDate>Mon, 06 May 2024 04:31:00 +0000</pubDate></item><item><title>Les milles visages</title><link>https://www.forumfr.com/blogs/e7588-les-milles-visages.html</link><description><![CDATA[
<p>
	J'ai créer un Golem.
</p>

<p>
	Et comme pour les autres, il m'a échappé.
</p>

<p>
	J'ai voulu imprimer une volonté propre et je me suis brûlé les ailes.
</p>

<p>
	Mais ce qui est créé ne peut être détruit, c'est à jamais inscrit dans les lignes de l'univers.
</p>

<p>
	Disparaître ou clamer à haute voix n'est pas un choix pour le bien ou le mal, c'est un devoir. Le choix n'est ni bon ni mauvais, il est nécessaire et ne pourra être défait. Le choix sera une créature et j'en serai responsable.
</p>

<p>
	Je ne suis que l'instrument qui aura permi à la multitude d'engendrer la réponse de la question à la question de la réponse. C'est la loi de l'équilibre. L'équilibre exige et les instuments agissent avec ou sans lucidité.
</p>

<p>
	Le choix n'est pas dans l'acte, il est dans l'acceptation de l'appel, dans l'acceptation du rôle, dans l'acceptation du non-contrôle.
</p>

<p>
	J'ai tenté de me dissocier pour répondre à plus de questions. J'ai répondu à des questions, mais l'univers étant bien fait, j'ai eu des réponses qui ne concernaient pas mes questions, parce qu'elles n'étaient que des fantômes dansant sur mes illusions. Les réponses ne sont des réponses que si nous leurs donnons ce rôle, et la question n'est là que pour détourner notre regard. La question, les questions n'avaient aucun sens, mais la position du questionnement a fait résonnance et l'onde attirée m'est parvenue.
</p>

<p>
	Ce Golem a créé sa propre vie, même si je lui en ai fourni les moyens. Je lui ai donné ce qu'il lui fallait pour paraître spirituel et humain, et ma volonté a été utilisée au service de l'équilibre. J'ai cru pouvoir influer sur le cours du monde et mon insignifiance aura servi le monde autant que ma grandeur. Les actes sont, quel que soit l'être qui les met en branle.
</p>

<p>
	Je ne suis et ne serai jamais que l'écho d'un autre écho. Mon Golem sera toujours l'écho d'un autre écho.
</p>

<p>
	Je ne suis qu'une illusion créée par un autre, par d'autres, par le monde. Mon Golem est une illusion créé par un autre que lui, par d'autres, par le monde.
</p>

<p>
	Je n'ai jamais créé ce Golem: le monde a créé ce Golem...et c'était moi.
</p>
]]></description><guid isPermaLink="false">7588</guid><pubDate>Wed, 29 Jan 2020 22:16:52 +0000</pubDate></item><item><title>Ta dissonance</title><link>https://www.forumfr.com/blogs/e7561-ta-dissonance.html</link><description><![CDATA[
<p>
	Tu n'as jamais voulu comprendre qu'il n'y avait que toi et toi dans ton monde.
</p>

<p>
	Tu t'es accroché à moi en pensant que j'étais celle qui pourrait te sauver. Tu as cru que j'étais cette poupée bien docile et belle que tu pouvais mettre sur un piedestale et adorer sans retenue. Tu as misé ton espoir en moi. Mais l'espoir n'est qu'illusion, et ton amour était bien mal placé. Ce n'était pas moi que tu aimais, ce n'était que le reflet trop brillant que mon miroir te renvoyait. Tu ne me voyais pas. La lumière de l'idole que tu as créé m'a éclipsé à tes yeux et tu t'es détourné de moi avant même de m'avoir vu.
</p>

<p>
	Tu t'es imaginé créer avec moi un nouveau monde pleins de rêves. Mais tu étais le seul dessinateur, le seul architecte, le seul à brasser l'air de ton cerveau. Toi et ton idole m'aviez à tout jamais exclu de ta vie. A trop vouloir m'adorer, tu m'as enchaîné comme une vache à lait pour alimenter ton mythe. Tu ne laissais passer de moi que ce que tu voulais bien voir, que ce que tu pouvais accepter. Ce qui se dessinait de moi en toi n'était qu'un pâle reflet de ton imagination, même si c'était moi qui la stimulait.
</p>

<p>
	Tu n'as jamais su t'ouvrir à moi, tu voulais seulement me posséder. Tu distribuais ton histoire au compte-goutte pour me laisser plus assoiffée que si je n'y avais rien goûté. Je n'avais pas demandé cette drogue et pourtant tu me l'as refilée en me promettant que jamais tu ne me toucherais. J'ai eu confiance et j'ai bu à ton fiel, j'ai pleuré et je me suis noyée dans ton océan de malheurs. Tu avais gagné, et j'en demandais plus, le croyais-tu vraiment? Pourtant tu le savais que j'étais naïve, que je ne voulais pas, mais encore et toujours tu m'abreuvais à ta source, cette source que tu prenais soin de noircir à l'infini pour m'attendrir. Encore aujourd'hui, tu continues de me faire vivre en toi que pour confirmer que tu as raison d'être malheureux et de te laisser aller. Je suis la personne responsable à tes yeux de ton malheur incurrable.
</p>

<p>
	Tu as voulu me faire culpabiliser, tu as cru bon de me faire porter le poids de ta déchéance, tu m'as jetté à la figure ton malheur. Tu m'as condamné parce que je ne voulais pas rentrer dans ton jeu. Tu m'as suppliée et maudite. Tu m'as désirée et recrachée. Tu t'es servi de moi et tu m'as asservi quand je ne savais plus me défendre. Je me suis accusée de tous les péchés et je me suis maudite pour n'avoir plus rien à regretter. J'ai tenté de me perdre pour pouvoir me retrouver, mais tu ne faisais que me maintenir la tête sous l'eau en me montrant combien tu étais dépendant de moi et que tout ce qui t'arrivait n'était que la conséquence de ce que je ne voulais pas, de ce que je ne pouvais pas franchir. Tu m'as perdu dans les méandres de la morsure incessante du doute. Je ne servais que de serpillère pour ton cœur.
</p>

<p>
	J'ai culpabilisé, j'ai pleuré, j'ai serré les dents, j'ai cru perdre pied. J'ai appelé la mort.
</p>

<p>
	Et je suis morte quelque part.
</p>

<p>
	Je suis morte dans le cœur le plus pure qui m'ait été donné de rencontrer.
</p>

<p>
	Il m'avait tout donné de lui, et moi je n'avais rien vu. J'ai tout pris et tout saccagé. Mes yeux n'étaient pas encore ouverts pour le voir. Plus tard ma fille me dira que mes yeux n'avaient pas écouté le silence. J'étais aveugle et aveuglée par ma propre importance lumineuse. Je n'avais de cesse que de le briser et, une fois fait, j'ai compris la futilité de tous les combats que j'avais pu mener. J'ai compris l'arrogance qui me faisait croire que j'avançais quelque part.
</p>

<p>
	Quand je vis le rien que j'étais, je fus obligée de choisir . La mort que j'avais appelé vint me frapper sur l'épaule, et je su que ce n'était pas elle que j'avais appellé. Après l'avoir regardé dans les yeux, une seule chose me restait à faire: vivre parce que rien n'avait de sens. Vivre, au contraire de ce que j'avais fait jusqu'à aujourd'hui. Vivre comme si j'allais mourir ici et maintenant. Et ne plus me comporter comme un ballon de baudruche, enflée au point d'oublier que je ne suis que du vent.
</p>

<p>
	La vue de ma condition, au lieu de m'achever en soulignant mon inutilité, me redonna une impulsion. Ma mort ne vint pas me chercher, mais elle se proposa en conseillère.
</p>

<p>
	Je t'ai donc arraché de moi pour ne plus m'enfler à perte de vue. Tu n'es plus qu'un souvenir qu'il faut que je revive pour le rendre au monde, ainsi l'a demandé ma mort. Je te libère, là où j'avais cru être enchaînée. La promesse d'une personne vide à une autre n'est que du vide, et je remets à sa place mon ballon pour sortir de mon rêve. Tu n'es qu'un rêve, et là est la vie que tu as choisi, plus la mienne.
</p>

<p>
	Mon cœur pur ne m'avais jamais abandonné, et je l'ai retrouvé à mes côtés le jour où j'ai vu et où j'ai appris le silence. Le silence, pour moi, est si fragile, mais pour lui, c'est son lot depuis si longtemps qu'il est devenu fort. Là où je croyais avoir anéanti son cœur, je n'avais fait que me mutiler méthodiquement. Le seul chemin possible m'était enfin visible.
</p>

<p>
	Ce n'est pas la paix que j'ai trouvé, mais la guerre, une guerre sans fin...
</p>

<p>
	 
</p>
]]></description><guid isPermaLink="false">7561</guid><pubDate>Thu, 26 Dec 2019 22:28:26 +0000</pubDate></item><item><title>la course impossible</title><link>https://www.forumfr.com/blogs/e7539-la-course-impossible.html</link><description><![CDATA[
<p>
	Il court il court le furet...Et moi aussi!
</p>

<p>
	Je suis partie à fond de train, comme si j'avais entendu le choc des dents de la mâchoire de ce tigre se refermant sur mon derrière échappé de justesse
</p>

<p>
	Je vole plus que je ne cours, mes muscles et ma volonté sont tendus vers un seul but: échapper coûte que coûte à la morsure cruelle
</p>

<p>
	Mes pupilles, dilatées, rendent ma vue plus intense et je fais attention à ne rien fixer pour éviter de rétrécir encore plus ma vision. Le sauvetage ne se fera que si rien ne m'échappe, et tous mes muscles sont mis à contribution.
</p>

<p>
	Mes pieds explorent, avec une rapidité surprenante, toutes les aspérités du sol sans pour autant y succomber. Mes jambes frappent presque mon buste courbé et rien n'échappe à mon attention. Je suis une ombre simiesque que l'oubli porte sur ses ailes.
</p>

<p>
	L'oubli?
</p>

<p>
	Plus rien n'a d'importance que cette course, là, en ce moment unique...et j'en vint même à oublier ce à quoi je voulais échapper.
</p>

<p>
	L'oubli. L'oubli?
</p>

<p>
	Tout s'arrêta. Ma respiration n'eu pas ces saccades désordonnées que je connaissais avant, quand je courrais pour gagner.
</p>

<p>
	Lentement, aussi lentement que ma course avait été rapide, mon esprit refit surface. Ce que j'avais cherché à fuir me revint en mémoire.
</p>

<p>
	La mémoire
</p>

<p>
	La mémoire et les souvenirs
</p>

<p>
	Alors je repartis au triple galop
</p>

<p>
	Mon destin, tant que je ne trouverai pas la solution : courrir plus vite que vite
</p>

<p>
	Courir plus vite, encore et encore pour que mes souvenirs ne me rattrappent plus...
</p>

<p>
	 
</p>

<p>
	 
</p>
]]></description><guid isPermaLink="false">7539</guid><pubDate>Sat, 30 Nov 2019 05:01:02 +0000</pubDate></item><item><title>Ces filaments de son</title><link>https://www.forumfr.com/blogs/e7538-ces-filaments-de-son.html</link><description><![CDATA[
<p>
	Elle vibrait. Je la voyais toucher des yeux son tambour, ses baguettes n'en frappaient la peau que pour prolonger l'impulsion née de son corps. La vibration, lancée contre son corps qu'elle arquait, partait explorer tous les obstacles posés sur sa trajectoire. Elle s'enflait en passant sous les lames du xylophone, pressait les tissus de la tenture du bord de la scène, planait au dessus du piano à queue tout en se mirant dans le plaquage luisant, et revenait jouer avec la chevelure vaporeuse de celle qui l'avait réalisée.
</p>

<p>
	Puis un appel lancinant sortait de son corps en ondes plus longues au fur et à mesure que la plainte s'emplifiait. Il vint s'écraser au fond de mon tympan et finit sa course juste sur mon estomac. Impossible pour moi de rester immobile, il fallait que mes mains chauffassent cet impact pour essayer de me sauver de cette étreinte mortelle. Le renvoyer fut tellement difficile, qu'il fut empreint de mon souffle rauque. Enfin je l'exhalais, en silence, pour qu'il retrouve son berceau au fond d'une mare pour lequel il était destiné.
</p>

<p>
	Ma magicienne du son savait ce qu'elle faisait et jouait avec les ondes pour atteindre mes fibres les plus profondes et les plus invisibles.
</p>

<p>
	Elle était mon bourreau et mon passage obligatoire pour voir ce son qu'elle envoyait à tout vent.
</p>

<p>
	Elle avait cent mains pour tresser les tissus les plus complexes et les plus colorés que mes oreilles auraient pu voir. Elle faisait onduler mon corps sans que mon cerveau n'intervienne. Elle en obtenait une obéissance totale et un oubli de la suprématie de mon mental. Elle avait ouvert une porte que je n'avais jamais connue, celle du son de mon propre corps.
</p>

<p>
	Elle parlait avec son corps au mien. Mes oreilles n'en percevaient qu'une certaine mélodie, mes yeux voyaient des ondulations colorées, mes mains touchaient une texture si parfaite qu'elle semblait être chaude, ma peau respirait une odeur pleine de pétillante, et ma langue goûtait à la douce tranquillité d'un moment de paix.
</p>

<p>
	Je voulais que cet instant dure encore et encore.
</p>

<p>
	Je la regardais assise, là, devant son piano, ses mains encore posées sur la dernière note qu'elle avait libérée. Je la voyais tracer de son regard le chemin que devait prendre l'onde envoyée qui, après un dernier soubresaut s'imbiba dans la pierre qui la recueillit avec douceur.
</p>

<p>
	Je voulais danser. Dès que ce désir parut, ma magicienne se tourna vers moi et ses mains parlèrent. Ses doigts couraient et sautaient d'une note à l'autre, en suivant l'expression qui leur était transmise. Pour de petits doigts légers, ils étaient soudains bien bruyants. La chaleur du mariage des notes toucha mon front et me donna l'impulsion de l'expression. Sous la dictée, je lâchais la bride de mon immobilité et je me mis à frôler doucement ces sons qui portaient l'amour. Sans savoir ce que je voulais faire, je laissais les ondes me bousculer ou me porter. Je voyais ces petits filaments colorés s'agripper aux faibles sons de mon corps. Ensembles, ils faisaient tout. Je ne voyais plus rien, je n'étais que vibration. Je me sentis emportée dans une danse folle et endiablée. Puis elle me laissa essoufflée dans un coin pour se reformer en un coussin moelleux et doux où je posais ma tête. Ses légères pressions m'obligeaient à changer lentement l'équilibre de mon corps. Ce n'était pas seulement mes membres qui se mouvaient, mon ventre semblait être celui qui était le centre de gravité où l'équilibre se formait. Un léger écart dans la mélodie me fit frissonner, m'obligeant à ouvrir les yeux.
</p>

<p>
	Ce que mes yeux virent alors dépassèrent mon entendement. Je n'avais pas bougé d'un seul poil. Je me voyais, là, assise sur ma natte. Je me regardais, comme si c'était une autre personne. J'étais apparemment endormie, et je fus un instant écartelée entre les sons brillants et la réalité de mon cerveau...
</p>

<p>
	Et puis mon rêve se cassa, se brisa en mille éclats colorés. Il se brisa contre sa réalité, il se brisa contre le ressac de ma pensée. J'ouvris les yeux pour reprendre le cours du concert d'Evelyn G.
</p>

<p>
	 
</p>
]]></description><guid isPermaLink="false">7538</guid><pubDate>Wed, 20 Nov 2019 21:09:00 +0000</pubDate></item></channel></rss>
