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Quatrains — 12

Comme il est irréel, je chuchote son nom
À la nuit, à l'absence, à mes envies aussi
Et au lieu dormir, je me souviens de son
Odeur et de ses bras, idéaux paradis. 

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 3. − Clore ou conclure.

Les semaines ont passé. Fauchée, détachée de lui, prise dans d'autres turpitudes, j'ai appris à écrire chez moi. Je pense à lui parfois mais je suis heureuse d'avoir retrouvé une forme, même paradoxale de tranquillité.  Un soir de pluie, nous nous rapatrions chez lui. Je le revois, ça me fait un choc mais je reste impassible, saluant les uns et les autres, ne lui adressant qu'un vague salut. J'ai l'impression qu'il a un regard qui me dit, presque en m'engueulant, ah bah ça y est, tu es revenue et aussitôt, je me dis que j'ai dû l'halluciner. Puis, je vais commander : « Je vais te prendre une triple.
− En pinte ? 
− Ouais… Quoi d'autre ? 
− C'est parti ! 
− Tu t'es coupé la barbe ? 
− Ah euh… ouais. Tous les ans, je la rase, parce qu'à force, ça repousse dur et… voilà. 
− C'est la tonte annuelle, quoi. » Il rit et approuve la formule. Je me sens comme un gros lourd qui fait du rentre dedans à la pauvre serveuse. Dans le fond, c'est vraiment ça. J'ai tout imaginé, je le colle, ça doit être insupportable. Je remonte avec les autres et je lui fous la paix. Dans la soirée, on discute et c'est plutôt fluide. Je retrouve les autres. Ça se prolonge, je suis. Je rentre ivre. Le lendemain, j'ai la tête en vrac mais j'ai réservé une visite de musée alors je me motive pour une expédition au bout du monde − vraiment, j'ai cru que je n'y arriverais jamais − pour visiter un lieu très étonnant, situé sur une base militaire désaffectée.  Le chemin du retour est non moins éprouvant, même si je le fais sans aucune pression, heureuse d'avoir appris des tas de choses. Mes pas me conduisent machinalement chez lui, où je m'installe sans aucune envie d'écrire. Je suis là, au comptoir, fermement vissée sur mon tabouret. Nous papotons. Il s'en va. Je dégaine le Dude Manifesto, qui me brûle les doigts. Il bosse et me voit éclater de rire à chaque page. Il me demande pourquoi je ris. Je lui demande s'il a déjà vu The big Lebowsi. Il me dit que oui, mais je doute de la véracité de sa réponse. Je lui raconte l'histoire et là, ça revient. Il l'a vu. Je lui explique que des gars ont fait de la manière de vivre du petit Lebowski une pseudo-religion et que c'est un livre qui explique comment vivre en Dude en France. Il me regarde, un peu hagard, l'air de ne pas comprendre pourquoi lire ce livre. Je me dis qu'il y a des gens sur cette terre qui ne connaissent pas le bonheur immense de lire un bouquin marrant et je me demande quelle serait sa réaction s'il me voyait en train de lire Les écritures de Cavanna ou Vivons heureux en attendant la mort de Desproges. Je lui lis un passage. L'auteur préconise d'arrêter la muscu et de se mettre au jokari. Il ne pige pas le second degré. C'est un désastre. Ça ne le fait pas rire du tout.  Quand je lui explique que c'est un bouquin à la con, il ne semble pas comprendre l'intérêt de cette lecture. Je m'abstiens d'une explication approfondie de type bah c'est drôle, du coup ça fait rire, du coup c'est chouette parce que rire, ça fait oublier les problèmes. Non, décidément, je ne peux pas expliquer l'intérêt de lire pour oublier ses emmerdes à quelqu'un pour qui la lecture a toujours été une souffrance. Je pense à ces gens qui m'expliquent l'intérêt d'aller courir et j'opte pour l'abstention. Mais je replonge dans ma lecture.  Quelques instants plus tard, je ressors de mon bouquin pour lui dire : « Finalement, c'est pas un bouquin si à la con que ça. » Il m'interroge, je lui raconte que l'auteur explique que pour être un vrai Dude, il faut acheter le moins possible et aller plutôt au marché, chez les petits commerçants et les artisans du quartier. À mon plus total non-étonnement, il s'enthousiasme et commence à développer. C'est fou cette tendance des gens à haïr l'écoute et à se ruer sur la moindre occasion de parler. Je ne comprendrai jamais en quoi c'est mieux de parler que d'écouter. Bref, il parle.  De fil en aiguille, serait-ce l'influence de mon récit du musée des horreurs, il me raconte qu'il a fait un stage dans un abattoir, adolescent. On ne parle pas des vegans mais de ces omnivores qui ne veulent pas savoir comment se passe la transition de animal à produit. Il y a de l'hypocrisie, dans tout cela. On ne parle pas trop fort, parce qu'il y a des clients qui mangent autour. Nous racontons nos différences expériences en matière de mise à mort d'animaux à des fins de consommation, du lien entre le truc vivant et le truc que tu manges, de comment le lien se fait ou pas. D'ailleurs, j'ai très faim, parce que je n'ai rien avalé depuis la veille au soir, et je lui commande à manger. Une valeur sûre : la planche. Laquelle ? Mixte… Petite ou grande ? Mixte, ça n'existe pas en petite. On peut s'arranger. Non, une GRANDE ! Aussi grande que moi, aussi grande que mon surpoids, parce que je suis comme ça et que j'ai faim, et que je ne veux pas de passe-droits, tu veux filer des petites mixtes à tout le monde ? Mets-les à la carte. Et arrête de surveiller ce que je mange, file-moi une grande planche. Évidemment, je n'ai fait que penser tout cela…  Ma planche arrive, et avec elle une inconnue qui demande si on peut manger. Elle s'installe au bar, à côté de moi, elle dit qu'elle veut faire un bon repas mais elle a surtout l'air d'avoir envie de parler.  Elle vient d'une autre ville. Elle passe souvent ici, mais pour voir de la famille, alors elle n'a jamais vraiment visité quoi que ce soit. Elle a eu une réduction sur le transport, elle est dans une auberge de jeunesse et elle a envie de voir quelque chose par elle-même.  Tout en saluant intérieurement l'effort du voyage et la curiosité saine que dénote cette démarche, je m'interroge ; aurais-je affaire à une de ces femmes qui se lancent dans une quête d'indépendance par obéissance à l'injonction d'indépendance de la société ? Cette joie de vivre me semble un peu nerveuse, pour ne pas dire suspecte. Cette attitude positive a des airs de dernier sprint avant la dépression, qu'il convient pour ce genre de personne d'appeler un burn-out. Peut-être suis-je trop pessimiste mais la jeune voyageuse a, de toute manière, manifesté un besoin légitime de parler.  Elle a visité tel et tel et tel quartiers dans la journée. Elle est venue en bus, d'une ville bien connue pour son luxe. Elle y vit en colocation et c'est sympa. Ils ont beaucoup fêté l'ouverture de cette colocation. Lui, il est derrière le bar, il écoute, prêt à participer. Il entre en jeu très vite, d'ailleurs, puisqu'il a vécu là-bas. Ah, il voit où elle est. Super. Formidable. Passionnant. Suis-je de mauvaise foi ? Je m'en fous, je suis le narrateur, je peux bien me le permettre, et dans cette histoire, je suis l'idiotie même.  Par une transition alambiquée, elle en arrive à évoquer ses genoux, qui se sont blessés alors qu'elle pratiquait l'escalade. J'en profite pour faire une brève parenthèse dans mon récit : la fille est très jolie, une blonde sportive, dotée d'un style vaguement bohème, discret mais remarquable par la justesse ; c'est juste sympathique et de bon goût. Sa pratique de l'escalade m'inspire une escalade de la violence narrative que je vais m'autoriser sous vos yeux ébahis, consternés, amusés, puisque, encore une fois, c'est moi qui raconte et que je fais ce que je veux de ma mémoire.  Elle parle de sport. Elle aime le sport. Elle aime beaucoup le sport, si je comprends bien, autant que moi, j'aime ce bar. Elle explique à quel point il est difficile de devoir s'en passer, le temps de se rétablir. Au début, elle ne pouvait même pas marcher, alors elle se faisait conduire par… son ex. Oui, parce que quand l'accident est survenu, elle venait de quitter son conjoint, pour aller vivre dans cette fameuse colocation. Alors il la conduisait gentiment jusqu'à la salle, pour qu'elle continue de travailler tout ce qui était au-dessus de la ceinture. Ce sont quand même les deux genoux qui ont craqué en même temps. Et à part ça, elle est graphiste. Et elle a quitté un poste qui lui rapportait un salaire tout-à-fait convenable, mais depuis qu'elle est en freelance, c'est un peu juste, pour cette ville où tout est cher. Il intervient pour confirmer, il raconte ses premiers temps là-bas, et les week-ends flambeurs au début, quand une soirée coûtait… ce serait indécent de le révéler. Quand elle a déménagé, elle a fêté, fêté, elle a beaucoup trop dépensé mais ça aussi, la double blessure l'en avait privée. Elle a l'air rigolote mais je l'imagine mal dans la débauche la plus totale. J'essaie d'imaginer ce qu'elle appelle, concrètement, fêter.  La conversation revient sur le sport. Elle fait la liste de tous ceux qu'elle pratique, s'attarde sur le running. C'est éprouvant au départ mais très vite, on atteint un stade au-delà duquel on en a besoin. Et la régularité vient d'elle-même. Il surenchérit et fait sa liste à lui, c'est impressionnant. Ces deux personnes ont pratiqué simultanément plus de disciplines que moi dans toute ma vie. J'explique que je n'ai jamais réussi à passer ce cap mais que j'ai connu cet effet avec la méditation pleine-conscience. Les deux semblent brusquement mal à l'aise et s'empressent de m'expliquer de concert que ah moi, la méditation, je n'y arrive pas, j'arrête pas de penser, c'est horrible.  J'ai beau envier quelque peu leur goût de l'activité physique, j'ai quand même un petit choc. Il y a donc des gens qui, sincèrement, ne supportent pas de s'entendre penser. Sans rien dire, je pense à cette époque où mes pensées me tenaient éveillée jusqu'au petit matin, comme des gouttes d'eau tombant régulièrement sur mon crâne. J'écoute.  Il débarrasse et lui propose un dessert, qu'elle accepte. Il se tourne vers moi, l'air de dire par politesse et professionnalisme, je dois t'en proposer un aussi mais tu sais comme moi que tu as trop mangé. Je décline, il me dit que c'est sûrement plus raisonnable.  Puisqu'on est sur la méditation, j'explique que je dois me muscler le dos pour une longue méditation et j'explique ce en quoi cela va consister. Elle écoute, mange son dessert vite et s'en va. Je lui indique une salle de concert où elle devrait trouver des gens sympa avec qui sympathiser. Bonne soirée, jeune voyageuse ! Fais gaffe à toi. J'ai l'impression que des kilos de stress se retirent d'un coup de mes épaules. On se retrouve tous les deux, visiblement désireux de débriefer mais un peu mal à l'aise tout de même. Allez, je lance le truc et on reconstitue ensemble cette histoire :  Elle vit avec un mec. Il a trompe ou commet une erreur dans ce genre. Elle trouve, comme elle peut, une colocation et souffre énormément, alors elle fuit dans l'alcool, tout en se lançant dans des entraînements très rapprochés, pour s'épuiser et compenser le manque de sexe. Au travail, l'ennui est de moins en moins supportable, elle craque. Elle démissionne. La situation s'englue, son ex lui manque de plus en plus et elle augmente les doses de sport, un peu pour compenser, un peu pour rencontrer quelqu'un d'autre, ce qui ne marche pas, jusqu'à l'accident. Là-dessus, elle s'effondre et rappelle son ex qui, par culpabilité, fait le taxi pour qu'elle puisse un peu se dépenser. Elle espère pouvoir coucher avec lui de nouveau, et là, nous ne sommes pas d'accord : lui pense qu'elle y parvient, moi je pense qu'elle n'y parvient pas.  On fait ces conjectures tranquillement, amusés. Il insiste sur le fait que lui, qui est un homme, il sait bien comment ça fonctionne, parce que l'ex qui fait le taxi, ça ne peut pas être autre chose qu'une reprise des activités. Je reste dubitative, parce qu'il y aurait, mais je n'en suis pas assez certaine alors je ne l'évoque pas, un lien entre l'activité sexuelle et la solidité des ligaments croisés, aussi parce qu'elle a continué à se ruer sur le sport… C'est à ce moment-là qu'il me demande :  « C'est pour ton bouquin ? » La question me fracasse. Comment ça, pour mon bouquin ? Celui qui écrit trahit toujours mais… pas comme ça. Et je ne veux pas trahir tout le monde. À la rigueur, l'écouter est intéressant car cela me renseigne sur la forme du discours d'une personne imbibée de pensée positive, confrontée à l'état dépressif mais c'est tout. Les pensées vont trop vite et je me sens blessée par cette remarque alors je balbutie, je nie poussivement. Il surenchérit.  « J'ai bien vu que tu lui posais beaucoup de questions. » Je m'en défends timidement, confusément, perturbée à l'idée qu'il perçoive chacune de mes interactions sociales comme une recherche destinée à alimenter le roman. Il enfonce le clou en me demandant si elle sera un personnage.  Je me sens découragée, tout-à-coup, par son incompréhension, dans le fond innocente et légitime, de mon processus de création. J'ai envie de lui expliquer mais il y a dans ma tête une phrase qui occupe toute la place et me sidère : il croit qu'il sera dans le bouquin. Si on se parle quand même, c'est qu'il veut bien y être, en fait. Il veut être dans mon bouquin. Dans ce cas, qu'est-ce qu'il m'a présenté ? Est-ce qu'il ne serait pas raisonnable de retracer toute l'histoire en prenant en compte le fait qu'il ait, sans doute, posé. Tout simplement posé, par pur narcissisme. Il ne regarde pas de séries mais il est sur Facebook. Et ces deux vidéos… Et ce snobisme constant… Je suis considérée comme un biographe ou non, plutôt comme un filtre Instagram. Cela me consterne.  Je paye et je rentre chez moi. Il me retient un peu. Les livres, c'est pas son truc, mais le Dude Manifesto, il pourrait. J'en suis fort aise.  De retour à mon bout de la rue, j'ai l'impression d'avoir traversé un monde. Quelques mois de fixation se referment. Dans mon appartement, je laisse la lumière éteinte mais j'allume une bougie, et toutes les guirlandes, toutes les LEDs que je possède. Elles m'aident à écrire, d'un seul jet « Midinette 1. » jusqu'à ce que le jour renaisse.  Je pense à cette chanson de Placebo que j'aimais tant et qui disait : I know / you like the song / but not the singer. Je pense à Cyrano, de loin. Je pense à Pygmalion, de près. Je pense à lui, triste. La tristesse ralentit le temps et c'est ainsi que nous aimons vivre, nous qui ne faisons pas de moto, nous qui lisons et méditons, nous qui craignons la mort plus que l'angoisse. Je pense à ce fœtus, que l'alcool conserve encore, lui qui n'est jamais né, lui qui aurait dû vivre au temps du Premier Empire, lui qui n'aura jamais aimé, qui n'aura jamais eu d'enfant mais que j'ai vu dans ce musée, conservé dans ce bocal comme dans un texte. Voilà ce que sont les personnages, les souvenirs et les amours inavoués. Ils peuplent la galerie de notre mémoire, ils alourdissent nos pas et hantent nos rêveries. Nous leur donnons un peu de vie quand nous y repensons et nous les trahissons à chaque instant, puisque nous les hébergeons dans un explicite sournois.  Voici venue la fin de mon éloge funèbre, voici venu le moment de te remercier, lecteur. Grâce à toi, il vivra un peu plus mais il a pu quitter mon cœur. Nous avons respecté sa dernière volonté, il est un personnage. Et puis… tu ne trouves pas que nous l'avons très bien tué ? 

Isadora.

Isadora.

Quatrains − 10

Après ta mort, tu te diras :  « Mais quel idiot ! 
Si j'avais su que tout cela n'était qu'un jeu
J'aurais joué ma vie, j'aurais joué mon je
J'aurais pu en coulisses trouver que c'était beau ! » 
 

Isadora.

Isadora.

Quatrains − 9

La bougie tendre et l'air du soir qui se balance
Tout est en paix dans mon royaume couronné 
Demain peut-être le malheur viendra sonner
Mais pour l'instant je nage dans cette présence

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 2. − Souvenirs minuscules.

On fait une soirée là-bas. La majorité du groupe rigole dehors, je suis accoudée au comptoir avec F., qui me parle de sa dernière relation en date… Et elle date ! C'est bien là tout le problème. Il évoque sa récente démission, son appétit de vivre renouvelé, son urgence de trouver une copine mais, surtout, cette image de mec coincé qui lui colle à la peau, son besoin de faire éclater tout cela. Durant la soirée, un des convives lui a dit qu'il était le parangon de l'homme au balai dans le cul. Il trouve cela très juste. Il le reconnaît volontiers, puisque c'est sa réalité qu'il doit changer et non les tristes constats, honnêtes, que l'on peut dresser à son propos. Il revient sur cette femme avec qui il a vécu, sur ces moments insupportables qu'il a traversés à la fin. Moi, en totale empathie, je me reconnais dans certains passages, quand il est question de la manière dont elle s'est métamorphosée au fil de la rupture. J'évoque mon ex, la mesquinerie qu'il a déployée après mon déménagement, les incohérences nombreuses de ses actes. Nous sommes deux personnes accoudées à un comptoir qui se soulagent un peu en pestant sur ceux qui ont cessé de les aimer. Rien que de très banal, et pourtant cela rapproche.  Lui, de son côté, il ne dit rien. Il fait comme si la vaisselle l'occupait tout entier mais il écoute, ça se voit, qu'il écoute. Il n'en perd pas une miette. Son visage impassible est très réussi. Nous baissons la voix, parfois. Je ne sais ni ce qu'il en pense, ni l'intérêt qu'il trouve à nous écouter.  Le bar ferme, les autres veulent prolonger, ils s'en vont. Moi et F., nous sommes toujours là, à discuter. Quand le patron s'en va, il nous demande ce que nous faisons. F. dit qu'il est un peu embêté parce qu'il habite très loin et qu'il a raté le dernier métro. Le patron est désolé pour lui, il nous salue, prend sa moto tandis que nous nous éloignons, pour finir notre conversation assis sur un muret.  Le lendemain, je retourne au bar. Il est dehors, sur le trottoir et il regarde la rue. Il y a eu une braderie, les services de nettoyage de la ville sont à l'œuvre. Il a l'air soucieux. J'ai l'impression de voir Jean de Florette chercher dans le ciel un nuage. J'arrive, souriante, et lui demande comment il va. Nous parlons de la braderie. Sans quitter sa mine maussade et sans crier gare, il tourne ses yeux vers moi et me demande, abrupt : « T'es bien rentrée, hier ? » Désarçonnée, je lui réponds que oui. Je suis étonnée, il sait pourtant que j'habite au bout de la rue. Comment aurais-je pu ne pas bien rentrer la veille ? « Et ton pote, il est bien rentré ? » C'était donc cela, la question. C'est intrusif, totalement déplacé mais cette question me flatte. Au terme de quelques jours de mauvaise foi, je finirai par descendre de mon petit nuage pour envisager toutes les autres possibilités… j'ai beau me dire que je débloque, j'ai beau savoir que ça ne rime à rien, cela me fait plaisir, l'espace de quelques jours, de l'imaginer jaloux.  ______________________________ Je viens de sortir du travail. Je suis allée là-bas. Mon havre de paix est devenu un enfer ; quand je n'y suis pas, j'y pense sans cesse. Quand j'y suis, au bout d'un moment, je dois en partir. J'y suis et ça me fait mal. Il y a un homme au comptoir, visiblement une personne qui l'a aidé à créer son entreprise, un comptable ou je ne sais pas qui. Il vient pour voir si les comptes sont ok. Ça vient de rouvrir alors il n'y a quasiment personne et j'ai l'impression forte de déranger, puisque j'entends tout.  Il y a un moment délicat, quand on devient l'habitué d'un lieu, c'est ce moment où l'on commence à se fondre dans le décor. On n'est pas encore un ami mais on n'est plus une nouveauté non plus. Typiquement, dans ce genre de configuration, ça se sent et c'est très désagréable. On n'est plus un client courtisé mais un client acquis, qui peut donc être négligé. C'est comme aller chez quelqu'un que l'on connaît ; au début, l'hôte propose d'aller chercher tout et n'importe quoi, il brique le lieu à fond, tout sent la fleur et l'opération séduction. Au bout de quelques visites, il faut aller se servir tout seul dans le frigo. Plus tard, il sera même possible de faire la vaisselle, voire de passer un coup de balai. Après seulement, on peut se voir remettre les clefs. C'est toujours comme ça. Les lieux sont comme les chats : naturellement polis, courtois et très procéduriers.  Je suis donc à ce croisement, ni proche ni lointaine. La compta, je fais semblant de ne pas l'entendre en mettant des écouteurs sans musique, juste pour le rassurer. Je ne sais pas si c'est l'effet contrôle de connaissance, ma présence ou ma paranoïa mais il a l'air très nerveux. Ses yeux se fixent à des endroits variables de la pièce, dans un ordre aléatoire. Il semble incapable de se rendre compte que je sollicite son attention quand je me présente pour reprendre un verre, jusqu'à ce que le Monsieur des chiffres me signale. Il s'agite, il fait des aller-retours que je soupçonne inutiles. Je n'aime pas l'idée de déranger, parce qu'elle suppose que je devrais partir. En même temps, c'est un bar, il est ouvert. Je n'ai aucune raison de me sentir de trop, aucune raison de m'éclipser discrètement. Nous sommes au croisement où par amitié, je devrais lui laisser de l'intimité et où, par sens du commerce, il devrait me traiter comme une cliente lambda. Toutes ces surcouches émotionnelles révèlent le malaise de cette transition.  Toutes mes surcouches émotionnelles se révèlent, aussi, douloureusement. Je voudrais partir mais je ne le peux pas. J'aimerais écrire mais je n'y parviens pas. J'ai un livre à lire mais mon attention s'est envolée bien loin. Je suis aux prises avec la douleur, l'âpre douleur spécifique de mon mal. J'ai longtemps appelé cela de l'amour mais je sais bien dorénavant que ce n'est pas le véritable nom de ce démon. Sors de ta cachette, je t'ai reconnue, dépendance affective. Toi qui me tortures depuis dix-neuf ans. Tu es née avec O., tu as culminé avec U., bien souvent tu m'as mise dans de beaux draps, vite souillés par toutes les sécrétions qu'un corps peut rejeter. Ce n'est pas lui, c'est toi qui me cloues à ma chaise, qui m'empêche de vivre normalement, c'est à cause de toi que je n'ose pas lui révéler quoi que ce soit, c'est toi qui me fais mal, quand une situation anodine me rend malade ainsi.  Je prends mon téléphone et me voilà, au comble du pathétique, à supplier une amie de me rejoindre pour m'exfiltrer. Je suis prête à lui payer tout ce qu'elle veut boire ou manger pour la dédommager, je ne sais pas comment faire autrement qu'appeler quelqu'un à l'aide pour que ce quelqu'un me sorte de là. On est là à un autre croisement, entre SOS amitié et SOS médecin. Elle m'appelle et croit dans un premier temps que je me fous de sa gueule. Elle comprend que c'est sérieux et m'explique qu'elle ne peut pas venir mais que je peux la rejoindre chez elle. Futée, elle me fixe un horaire de départ, pas trop lointain mais pas trop rapproché non plus. Ah, on reconnaît la fille qui a consulté abondamment en thérapie cognitivo-comportementale. Je me détache progressivement et je change de quartier comme un zombie, de la musique dans les oreilles et regardant mes pieds, désagréable aux touristes comme à moi-même, je me précipite dans cet asile que mon amie m'a offert et qui seul pourra me réconforter. J'arrive chez elle en sueur. Ça y est, on est en sécurité, dans le monde réel. Il me semble que je viens de traverser le Styx.  ______________________________ Je lui dis en riant que le lendemain, je dois assister à un stage de méditation utérine. C'est pour les besoins du livre et ça promet d'être très drôle. Il dit : « Ah ouais. » et il part faire autre chose.  Le lendemain, je reviens, alors que je n'aurais pas dû. Je suis invitée ailleurs mais c'était sur le chemin. Je suis crevée, je pue la sueur et j'ai une rose à la main. Quand je pose le premier pied dans le bar, vingt personnes, installées en hauteur sur la mezzanine, m'applaudissent, se lèvent. Il y en même un qui siffle. Je lève les bras dans un simulacre de victoire, riant, hochant la tête et je monte les rejoindre. On me demande : « Alors ?! » et je raconte. La soirée était tellement improbable de "pratiques" rafistolées n'importe comment que je raconte, même si ça ne devrait pas se faire. C'était complètement pourri, ce truc, mais ça m'aura permis d'entendre une personne remercier publiquement toutes ces belles âmes, toutes ces femmes, ainsi que mon utérus, qui m'a donné ce merveilleux petit être de lumière : mon fils. Il monte me demander, tout sourire, ce que je bois ; je passe ma commande et sans transition enchaîne sur les chants dédiés à l'utérus et à notre Mère la Terre. Il a l'air vexé.  Notre jeu du Maître et de l'Esclave, notre dialectique de sourds a ces moments cruels, quand on se vexe l'un l'autre. Un soir, je suis la cliente qui squatte le comptoir faute d'avoir une vie et te raconte des choses qui ne t'intéressent pas, le lendemain, tu n'es qu'un serveur. Allez, patron, si tu veux. Mais si ça ne t'intéressait pas hier, je ne vois pas pourquoi ça t'intéresserait aujourd'hui.  ______________________________ Un soir, on était proche de la fermeture, tous bourrés ou presque. On s'est mis à chanter. Ce n'est pas « La chenille » qui est sortie et on n'a pas non plus fait tourner les serviettes. C'était « Et vice et versa », que nous étions cinq à connaître par cœur. Un soir, on s'est balancé des répliques des Monty Pythons dans la gueule, une espèce de Kamoulox dans la langue d'origine. Un soir, on s'est mis à parler de cul, juste après avoir parlé de cinéma. C'était trash. Très trash.  Je ne sais pas ce qu'il pense de moi. Il me voit dans ce groupe, exubérante, souvent. Courtisée quelques fois et dans ces cas, diplomate. Parfois j'écoute, parfois je parle, parfois je ris. Je fais des blagues que tout le monde comprend, des fois je me demande s'il fait exception. Des fois, je chante. Il arrive que je me moque avec cruauté. Je mange trop. Je bois trop. Et puis le lendemain, je prends du thé, je me tais et j'écris pendant des heures, sans communiquer avec personne.  Je ne sais pas ce qu'il pense de nous. Ce que je sais, c'est que nous me protège de lui et, au travers de lui, de moi. Je sais que j'ai bousculé l'ordre des choses et qu'il faut nous remettre en place. On est bien peu de choses… Sa présence est un miroir qui reflète mes peurs. Qu'est-il ? Une pure projection de mon esprit malade, sans doute. Qui suis-je, au fond ? Dans ce miroir, je n'en sais rien.    

Isadora.

Isadora.

[Parenthèse commissariat]

Hier, je me disais que ce serait cool d'aller me promener. Je n'étais sortie de chez moi depuis samedi soir alors je commençais à me dire que ça puait la rechute. Donc il fallait aller faire un tour. Quoi d'intéressant à faire ? Ben tiens, il y a ces grottes, qui m'intéressent depuis longtemps, que je n'ai jamais vues. Ça me rappellera les carrières dans les bois, quand j'étais ado, que je faisais le mur. L'odeur de la pierre, de la terre, les arbres, la forêt, tout cela sera sûrement utile pour se recentrer. Problème : je suis piétonne, il faut prendre un train puis un bus et tout calculer. Départ : 12h35 de la gare.  Lendemain, 11h50 : j'ouvre les yeux. Loupé pour le trip caverne.  Je commence ma journée à rouiller chez moi. RAS. Je visionne les auditions de l'affaire Benalla, ça se répète, je sens que ça n'apporte plus rien, à part savoir quel haut fonctionnaire ment outrageusement ou pas. Ils n'ont pas l'air de mentir. Je sens qu'en fait, rien ne se passe. Je commence à me dire :  Hey, mais elle est passée où, ta volonté de faire un truc de ta journée ? Je commence à me dire que je pourrais aller voir des potes ou revoir une nouvelle fois la crypte de la basilique ; nan, c'est fait et refait.  14h10 : illumination. Et pourquoi pas aller au commissariat et déposer la plainte que tu as résolu de porter il y a deux mois passés ? Celle à laquelle tu penses toujours à 18h ? Celle qui t'emmerde, qui, vraiment, t'emmerde. Profondément. Bah oui. Go.  Il faut que je prenne une douche. Je la fais rapide mais sortir, surtout pour cela, pour aller faire un truc qui emmerde tout le monde, qui aura peut-être de lourdes conséquences, me crée des tracas. Alors je me maquille. Longuement. C'est dégradé, il y a trois couleurs sur les yeux. En plus, les pigments sont métallisés, je trouve que ça fait un peu pute mais la meuf de Sephora m'a assuré que c'était à la mode et j'ai vu plein de filles comme ça, ça n'avait pas l'air si vulgaire. Je repasse des vêtements que je ne porterai pas. Même s'il fait 33°C à l'ombre, je n'ose pas mettre ma jupe. Je fais tout pour retarder. Je pense aux auditions Benalla et à tous ces hauts fonctionnaires, tous ces gradés, qui sont venus en uniforme et je me dis qu'ils ont dû se chier dessus, eux aussi, dans leur salle de bains, le matin. Sauf qu'ils étaient convoqués, eux. Moi, personne ne m'attend, je vais juste spontanément relouter tout le monde et me faire faire un examen psycho-gynécologique gratos. En chemin, il y a plein de pâtisseries, de papeteries, je me dis que j'ai envie de ceci, de cela, que de l'eau, ça ne serait peut-être pas du luxe. Et si je crevais de soif au commissariat ? Et si c'était fermé à ma sortie ? Nan, faut marcher, faut avancer. Ça fait trois mois que ça traîne, tout ça. Deux mois que tu as pris ta décisions, vas-y comme un zombie.  J'arrive au commissariat. Il n'y a personne. On me dit que pour un dépôt de plainte, c'est pas là, c'est à 50m. Je vais à 50m. Là, c'est blindé. Il y a quelqu'un devant mois au guichet et une température d'au mois 35°C. Mon tour vient.  « Bonjour, vous venez pour quoi ? 
− Pour un dépôt de plainte. 
− Ça concerne quoi ? 
− Un viol. 
La salle se retourne mais sans plus d'émoi. 
− Ça date de quand ? Et vous êtes allée voir un médecin ? Ok, attendez là. » Je m'assieds. L'attente est longue. J'ai un bouquin. Je n'arrive pas trop à lire. Le bouquin est court. Je le finis. Une femme arrive avec sa fille, de plus de vingt ans. La fille a failli se faire cambrioler, elle vit au rez-de-chaussée et un mec a tenté d'entrer par la fenêtre, du coup elle vient porter plainte mais la mère accapare l'attention. Pour tout l'arrondissement, il y a neuf chaises dans la salle d'attente et on est déjà au complet. Je me demande ce que la mégère fout là. Je demande au flic si je peux aller fumer une clope.  « Ah mais vous êtes là pour un viol donc vous êtes prioritaire. » Je salue mentalement la délicatesse de la formule mais je passe au-dessus, le mec est flic et pas standardiste donc là, il a l'impression d'être puni. Il consent à venir me chercher si par miracle on m'appelait en mon absence. Je fume en deux deux et je rentre.  Une jeune femme avec une poussette est appelée, elle était déjà là quand je suis arrivée. Elle part dans les bureaux. On attend. La première heure est passée. Un mec arrive, il explique qu'il s'est fait escroquer. On lui répond qu'il n'a pas toutes les pièces, il faudra revenir demain. Un autre arrive, il pense qu'on sait qui il est et qu'on l'a attendu. Il porte ses écouteurs aux oreilles. Son ex aurait dû lui amener les enfants et ça fait un an qu'il ne les a pas vus. Il est très agressif mais je comprends parce qu'on l'a mal renseigné la dernière fois et qu'il a fallu que son avocat lui explique pourquoi et comment les policiers lui avaient affirmé, avec aplomb, n'importe quoi. Deux heures sont passées.  La femme à la poussette revient en salle d'attente, avec sa fille. Elle essaie de l'installer dans l'engin quand arrive une policière, qui tient dans sa main une menotte, au bout de laquelle  marche un homme. Ils traversent la salle et, quand ils passent la porte, la petite se met à hurler. Son corps se tend dans les bras de la mère, elle lutte de toutes ses forces pour toucher la porte par laquelle il a disparu. Elle pleure et elle baragouine un mot qui ressemble à Papa. Et c'est Papa, tordu par la souffrance de le savoir parti. Disparu. Elle a un an et demi, deux ans, mais elle a tout compris, on ne la lui fera pas. Pendant un quart d'heure, elle hurle, elle se débat. La mère a l'air pudiquement morte de culpabilité, elle tente comme elle peut de la distraire, mais ça ne marche pas. Du jus d'orange ? Rien à faire. Un gâteau ?… Ah… peut-être mais non. Tiens, mettre ses chaussures, ok mais d'un coup, elle se souvient de la porte et se remet à pleurer. Elles vont jouer dans l'escalier, et ça marche. Et puis, d'un coup, elle se remet à hurler. La mère ne sait plus quoi faire.  Moi, je suis là et je les fixe. Je chiale comme une conne en me disant qu'il faut les aider mais je ne sais pas quoi faire. Ça ne se voit pas que je chiale mais c'est le cas. Je rêve qu'on m'appelle mais on ne m'appelle pas. Putain , mais qu'est-ce qu'il faut faire, dans ces cas-là ? Quand tu ne connais pas les gens, que la mère cherche de l'aide et que tu ne s.a.i.s p.a.s q.u.o.i f.a.i.r.e. J'essaie de me dérober en explorant les toilettes, en plus j'ai soif et j'ai vraiment envie de pisser. Alors, concrètement, les mecs ont vraiment décidé de mener une guerre totale contre les femmes : t'as le choix entre les pissotières et les chiottes à la turque. Désastre sanitaire, bonjour ! Si c'est pour revenir avec les chevilles qui puent la pisse, merci, mais bon… il y a de l'eau.  Miracle, on m'appelle, au bout de deux heures et demi. Il y a une panne informatique et plus aucune plainte ne peut être reçue mais un homme me reçoit quand même, parce que c'est une affaire bien spécifique, dit-il à ses collègues. Pas besoin d'informatique ? Je flaire l'embrouille.  Il me reçoit, seul, alors la porte reste grande ouverte. Je lui dis que j'ai des notes des dates et des numéros de téléphone, il me demande de ne pas les regarder. Heureusement que je n'en ai pas vraiment besoin… Il me demande de raconter. Je vois ses notes, il écrit la date en gros, il écrit ALCOOL en gros. Il y a deux colonnes : les faits et moi. Dans ma colonne, antécédents psychiatriques. Bah ouais, connard, j'ai fait une dépression et ça allait mieux quand c'est arrivé. Ça ne veut pas dire que je délire… Il ne me demande à aucun moment si le mec a eu des antécédents psychiatriques. En revanche, il me demande quels étaient mes fantasmes et et siens à voix bien haute. Quelqu'un passe dans le couloir. Je lui demande si c'est bien obligé, la porte ouverte mais il n'entend pas ce que je dis.  Il me demande pourquoi je ne suis pas venue porter plainte avant. Je digresse pour lui expliquer les freins psychologiques mais, je ne sais pas, il devait tabler sur le fait que j'aie été retenue dans une cave durant tout ce temps alors il ne cesse de me couper la parole et j'essaie de lui expliquer que la digression est nécessaire et que je suis bien en train de répondre à sa question. J'essaie de lui expliquer ma démarche. Mes hésitations. Il me rappelle que viol, c'est les Assises et que c'est grave. Ouais, connard, je sais. T'aurais pas besoin de me le rappeler si t'avais écouté que j'étais allée voir une avocate dans une asso et que j'avais des potes juristes, quatre, à qui j'ai fait part de la situation, ce que je t'ai raconté. Il me redemande si j'ai des antécédents psy, de quelle nature, si j'étais suivie, par qui, pour quoi. Il insiste sur la question de savoir si je me suis débattue, et pourquoi vous ne vous êtes pas débattue − bah… t'es à 600 bornes de chez toi, tu as un moyen de repli dans huit heures, si tu te débats, concrètement tu te fais péter la gueule pendant huit heures, c'est ça, la bonne attitude ? Je ne raconte même pas la parenthèse ah au fait, j'ai des pratiques BDSM mais ça ne change rien au fait que là, c'était hors-contexte et la parenthèse et puis il avait dix ans de moins que moi. Il remplit une fiche à la main ; j'ai pitié de lui quand je vois à quel rythme il trace les lettres sur la feuille et je rage que ce gros con soit le fonctionnaire dont dépend ma démarche. Je vérifie à l'envers tout ce qu'il note.  Finalement, il m'annonce que les plaintes pour viol, c'est pas chez eux, c'est centralisé dans un autre commissariat. Là, on est mercredi donc y aura sûrement pas de rendez-vous avant la semaine prochaine. J'en déduis que l'interrogatoire porte ouverte, c'était gratos. Il me raccompagne en salle d'attente. Quand je rentre dans la salle d'attente, la sombre connasse qui accompagne sa fille dit : « Ah, elle a eu de la chance ! » Je la fusille des yeux, je la hais, je la vomis, je la déteste, cette salope de merde qui estime que j'ai eu de la chance parce que je suis arrivée avant elle et que les dépôts de plainte pour viol, c'est plus urgent que les dépôts des plainte pour tentative d'effraction. C'est comme à l'opéra, les vieux bobos, c'est des gros cons qui estiment que les gens qui sont assis quand eux sont debout ont toujours moins de raisons qu'eux d'être assis. Non mais tu crois quoi, grosse pute ? Tu crois que l'ordre d'attente, c'est pour les autres et que toi, ta qualité de bourgeasse blanche te permet de légitimement ne pas perdre du temps au commissariat quand personne ne t'a demandé de venir accompagner ton assistée de fille, qui n'est même pas foutue d'aller porter plainte toute seule à son âge ? Ouais, c'est le service public, y a des noirs et des arabes et des ordres de passage. Non, concrètement, je ferme ma gueule et je vais m'acheter un thé à le menthe dégueulasse au distributeur parce qu'il n'y a pas de boisson fraîche et je suis bien contente parce que la machine déconne et qu'elle me rend mes 0,50€. J'ai encore les jambes en coton. Je vais m'asseoir ; le mec qui veut revoir ses gosses a étendu son bras, il prend trois places. Il y a sa main contre mon dos mais ça ne le perturbe pas plus que ça qu'on ait l'air de sortir ensemble. Je me satisfais de ne pas perturber Monsieur… et je me dis que c'est peut-être pas par hasard que son ex enfreint les règles du droit de visite.  Dix minutes plus tard, mon héros de la journée vient m'annoncer la bonne nouvelle : « Finalement, vous avez rendez-vous demain matin à 9h00. Vous avez de la chance ! »   Eh ouais, bande de connards, c'est comme ça, moi je suis une meuf chanceuse. Vous voyez mon cul ? Vous voyez les nouilles qui le bordent ? Allez vous faire mettre ! Pour fêter ça, je vais m'acheter des bouquins et me bourrer la gueule dans mon bar préféré.  Youpi, la vie, c'est trop la fête et j'ai de la chance.   MORALITÉ : si j'aurais su, j'aurais pas venu. La pré-plainte en ligne, ça aurait été mieux !  

Isadora.

Isadora.

Quatrains − 6

Depuis que nous avons perdu ce parfum-là
J'ai perdu le Visage, oublié Lévinas
Dans ce vaste univers, on ne sent plus que ça
Y a que du fric, du cul, l'ego et la vinasse.

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 5

Que reste-t-il de nos amours décomposés ? 
La sensation d'un manque — permanence du vide 
Des souvenirs, quelques photos un peu osées, 
La certitude, aussi, qu'on survit au putride. 

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 4

Tant qu'il nous restera un peu de lumière
Nous suivrons cette voie, guidés par cet espoir
Mais, Chéri, endors-toi lorsque tombe le soir ;
L'obscur n'est que pour moi, aujourd'hui comme hier. 

Isadora.

Isadora.

 

Midinette, 1.

Il a ouvert un bar juste à côté de chez moi, il y a un an. Il m'a fallu quasiment six mois pour m'en apercevoir ; moi, j'allais juste à côté. Faut dire qu'il y a beaucoup trop de bistrots dans le secteur et qu'en plus, ils sont tous plutôt cool. On a atterri là, en période de fêtes ; le lieu habituel était fermé, nous n'étions que six, tout le monde avait oublié d'organiser quoi que ce soit, un bar sur deux était fermé, ceux qui étaient ouverts étaient beaucoup trop bruyants, on a migré jusqu'à arriver chez lui. Et c'était bien. On s'est dit qu'on reviendrait.  On est revenu, la semaine suivante, à vingt. On se voit chaque semaine. On, c'est un genre d'association de gens qui se retrouvent pour discuter. Les contraintes sont nombreuses, parce que le groupe est assez difficile. Il faut un endroit assez silencieux pour que les hyperacousiques ne passent pas une soirée de merde, assez bien insonorisé pour que nos propres bruits ne nous gênent pas, assez flexible pour qu'on puisse se pointer à trente alors qu'on a réservé pour douze et qu'en plus on a lancé la réservation le jour même parce que l'organisateur avait complètement zappé, pas trop cher pour les fauchés, par trop cheap pour les friqués, pas trop central pour ceux qui viennent en voiture, pas trop isolé pour les piétons, avec une hygiène impeccable pour les germophobes et une carte qui permette à ceux qui ont des restrictions alimentaires de manger. Ah oui, aussi, il faut que le service puisse être fait quand les gens ont faim et pas quand le cuistot l'a décidé. Et que ce soit bon. Et copieux. Et il faut, évidemment, que ceux qui le désirent puissent ne pas manger du tout. J'oubliais les claustro, les fumeurs et ceux qui ne tiennent pas en place : il faut qu'ils puissent bouger. Ah, et ceux qui assument moyennement leur présence là tiennent aussi à ce que l'on puisse discuter sans être collés à une table qui entende tout. Bref, ça faisait des mois qu'on cherchait à changer d'enseigne, et on est arrivé chez lui.  Au début, j'avais un comportement normal avec lui. Je lui passais des commandes, je discutais un peu, histoire de savoir si c'était possible qu'on continue de venir, si vraiment ça ne le gênait pas qu'on se manifeste à la dernière minute, qu'on soit un groupe hyper bordélique, etc. Pendant les réunions, de plus en plus, je m'arrangeais pour traîner au bar et les autres me faisaient souvent remarquer que j'étais extraordinairement souriante, ce soir. Et d'insister : Mais qu'est-ce qui t'arrive ? − Rien, rien, je suis toujours comme ça. Tu parles. Et puis j'ai commencé à chercher des prétextes de plus en plus artificiels pour aller lui parler. Il y en a eu de belles ! Je ne sais pas exactement combien de fois je suis allée lui dire que nous étions tous très contents de venir chez lui, qu'il était cool, son bar et qu'on était tous très contents de venir chez lui. Parce qu'il est cool, son bar, quand même. Et puis je suis revenue un autre jour. En terrasse, puisqu'il commençait à faire beau. Ça devait être en avril, ce qui signifie qu'il m'a fallu tout de même quelques mois pour trouver en moi ces ressources d'audace. Et puis à l'intérieur, mais avec un prétexte : je venais là pour écrire… et après avoir gratté dix pages, j'arrivais toujours ou presque à me faufiler jusqu'à lui.  À force de tourner autour du pot, j'ai (nous avons ?) fini par trouver d'autres sujets de conversation que le groupe et la joie que nous avions à venir là plutôt qu'ailleurs. Ça a commencé très doucement avec des conversations essentiellement culinaires. L'entrepreneuriat, les produits locaux, les produits bio (han, tu sais que j'en ai vendu), des tentatives de bitchage rugueusement accueillies (trop tôt pour les connivences négatives). Un jour, je lui ai dit j'étais prof de français et j'ai eu l'impression d'exercer le métier le plus hype du monde, parce qu'il est dyslexique. Il a commencé à me raconter comment ça avait été difficile de s'entendre dire qu'il était fainéant toute son enfance, en fait jusqu'à trouver la cuisine. J'étais tellement contente qu'il me parle de quelque chose de personnel ! Et puis, les dyslexiques m'ont toujours intéressée et attendrie. Réciproquement, j'avais l'impression que ça lui faisait plaisir que je sois ça, parce qu'il avait dû sentir que je l'admirais. La gloire fut de courte durée, puisque je venais de reprendre après un an d'arrêt et que j'étais en mi-temps thérapeutique dans un établissement où personne n'avait besoin de moi… un genre d'emploi fictif que j'ai d'ailleurs très mal vécu.  Qu'à cela ne tienne, les fois suivantes, il m'a demandé pourquoi j'avais été en arrêt. Je lui ai raconté mes problèmes de harcèlement, comme si ça n'avait tenu qu'à ça. Je n'avais aucune envie de lui parler de mon ex, de la rupture qui a mis deux ans à se laisser digérer. Nous nous sommes donc trouvé une passion commune pour la détestation de la hiérarchie et des profs en général. Il a dû se dire que j'essayais de l'endormir quand je lui racontais à quel point je m'ennuyais en salle des profs mais bon, il m'a fait part d'une malheureuse expérience dans l'EN. Il a failli être prof, lui aussi, mais de cuisine. Il a claqué la porte et il est allé travailler dans un milieu très lucratif. Et puis il a claqué la porte aussi. Marre de servir des produits de merde, ses convictions écologistes l'ont emporté. Mais bon, la dyslexie, ça revenait souvent, quand même, alors il a commencé à me parler de son fils, également atteint, lourdement atteint. Son fils ! Un grand gamin super mignon, qui passe des heures au bout du bar en fin d'après-midi. Je me suis longuement demandé pourquoi il n'était pas ailleurs. Il avait l'air de s'ennuyer follement… il avait l'air d'être en fin de Cinquième et jamais de devoirs à faire. Une femme venait le chercher tous les soirs, je me suis dit que ça devait être sa mère. Un jour, quand je suis arrivée, j'étais la seule cliente et il n'y avait que lui. Je lui ai dit bonjour, je lui ai demandé comment il allait. C'était justement quelques heures avant que je révèle ma profession − est-ce que ça avait un lien ? Après son départ, j'ai demandé à son père en quelle classe il était. En CM2. Waouh. Il a commencé à me raconter qu'il commençait à lui donner du fil à retordre, puisqu'il se tenait de moins en moins bien à l'école, ce qui le désarmait ; lui-même avait été ce gamin. Je n'ai pas osé poser trop de questions mais j'ai donné quelques avis sur la place des parents par rapport à l'école. Dans ma tête, je me disais qu'il n'avait rien à faire au bar tous les soirs, sans rien faire, que c'était catastrophique en matière d'éducation, qu'il fallait faire ceci et cela mais ce n'était vraiment pas mon rôle. Alors je me suis tue. Ç'aurait été si facile de m'engouffrer là-dedans… Le lendemain, je suis revenue et le petit − qui, du coup, est super grand − m'a fait un sourire immense et angélique. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'était magique. Lui qui a toujours l'air de s'ennuyer, de dormir éveillé, d'un coup, il avait les yeux qui brillaient et son sourire était absolument spontané, d'un naturel désarmant ! Tout son visage semblait animé. J'avais envie de l'adopter. Depuis ce jour-là, je l'évite. Ma frustration, que dis-je, mon écorchement de ne pas avoir d'enfants conjuguée à la tentation de me mettre le fils dans la poche pour mieux attendrir le père me terrorisent littéralement. Quand je le vois, je me glace. Un jour, plus tard, j'ai appris que sa mère état morte. C'est pire encore, depuis.  Malgré tout cela, j'avais encore besoin d'un alibi pour aller là-bas seule, alors je me suis mise à écrire chez lui. J'arrivais avec un énorme cahier, je mettais des écouteurs et, après avoir abondamment checké mon téléphone, je me mettais à gratter. Dans mon coin, je regardais ce qu'il faisait de temps en temps. Rarement. Ça m'amuse toujours autant, de le voir répondre à la question : « Vous avez quoi, comme vin ? »  Je pense que je ne m'en lasserai jamais. Je n'ai même plus besoin d'entendre quoi que ce soit pour savoir qu'il est précisément en train de répondre à cette question. Il lève les yeux vers le plafond, fronce les sourcils et se lance dans une improbable litanie, une récitation que nul ne peut stopper, parce que son regard ne se pose sur son interlocuteur que furtivement mais avec une acuité toute particulière, de sorte que personne n'ose lui couper la parole. L'index posé sur la tempe, ou presque, il explique, il explique tout avec une peur visible d'oublier le moindre détail, alors qu'il en fournit quatre fois plus qu'un caviste. Ses mains se lancent dans une chorégraphie aussi étrange que chirurgicale. Et il parle. Certains clients apprécient, ceux-là hochent la tête, échangent des regards satisfaits entre eux, l'air de se dire télépathiquement hum, bonne adresse, on reviendra avec Stéphanie et Armand ; ce sont ceux qui, pour commander une bière, partent sur une IPA cognac ou que sais-je. Ils ne boivent pas, ils collectionnent. Là, on est en plein cœur de cible. D'autres ont l'air complètement confus. Ils lèvent le doigt, ouvrent la bouche, essaient d'en placer une mais non, il n'y a rien à faire. Le monsieur ne débite pas que des boissons, il aime parler, aussi. Ils reviennent quand même, je crois.  La plupart du temps, je me contentais d'être là, sans le regarder directement. Déformation professionnelle : j'ai développé une capacité apparemment impressionnante à sentir ce qu'il se passe autour de moi et à utiliser ma vision périphérique. J'étais à cette table, dans le prolongement du bar, occupée à écrire mais toute mon attention de second plan était fixée sur sa présence. C'est comme ça que ça a commencé à virer un peu malsain pour moi. Cette sensation enveloppante d'être là où il était a commencé à devenir ma joie et ma sérénité. Il travaillait, il parlait avec d'autres personnes, il allait et venait mais j'ai commencé à me sentir en paix parce que je l'avais à portée de vue. Sans jalousie aucune, je le sentais vivre alentour et cela m'apaisait. Il va de soi que partout ailleurs, je me languissais d'y retourner.  Certains soirs, plus fréquents que dans d'autres établissements, le comptoir se peuplait de jeunes femmes aux décolletés pigeonnants qui, comme moi, se passionnaient pour le bio et le local. J'en soupçonne certaines de s'être senti des vocations d'œnologue. Elles étaient toutes beaucoup plus belles que moi, alors je me sentais triste. Non pas amère, mais triste. J'aurais voulu avoir leur beauté, leur bagout, leur légèreté et, sans les envier, je pleurais silencieusement l'absence de ces qualités en moi-même, dès qu'il était question de lui.  C'est qu'à ce stade, je n'avais toujours pas osé lui demander son prénom, que par ailleurs je connaissais, entre autres détails. La plupart du temps, quand je le croisais, chacun déambulant dans sa direction propre, ou bien quand il m'adressait la parole, je perdais tous mes moyens. Je sombrais dans une stupidité intense. Au bout d'un certain temps, je redevenais capable de tenir des propos cohérents mais combien de fois ai-je laissé de longs silences gênés, agrémentés d'un sourire des plus béats ? Si j'avais été belle, formidablement belle, j'aurais peut-être semblé moins cruche mais là… Combien de fois, dans le secret de mon appartement, je me suis perdue dans d'indécents moments de narcissisme, me parfumant, passant sur ma peau des crèmes, des beurres aux fragrances florales et sensuelles, changeant de tenue, me caressant l'épaule dans un auto-érotisme ridicule, mais combien de fois dans la solitude et le secret je me suis sentie belle ! Et là, face à ces inconnues, moi la fille aux écouteurs planquée dans le coin, la semi-autiste, celle qui gratte des pages et des pages au critérium, je me sentais quelconque, oubliable et, somme toute, invisible. Le parfum dont je m'étais enduite semblait avoir entièrement laissé place à l'odeur grise du tabac. Alors, je replongeais dans mon manuscrit, torturant mon pauvre personnage, épinglant ses bourreaux, disséquant ce monde où il me semble encore souvent que je n'aurai jamais de place, faute d'être si belle.  Il a fini par me demander, tout de même, ce que je faisais. Comme il est commerçant rusé et qu'il ne pose jamais de question intrusive à ses clients, il n'a pas formulé les choses ainsi. Il m'a demandé, plein d'un enthousiasme très surprenant, si je préparais mes cours. Je lui ai répondu que j'écrivais un livre et… il a semblé déçu. Poliment, il m'a demandé de quoi ça parlait. Je lui ai expliqué l'histoire en précisant que c'était un genre de roman de bonne femme parodique, très ironique. Il a eu un mouvement de recul, je n'ai jamais compris si c'était parce que le concept même de mon livre est critique et donc négatif ou si c'était parce que cela tournait autour de trucs de nana. En tout cas, il n'avait pas du tout l'air emballé. Je me suis sentie comme un alchimiste à qui l'on vient taper sur l'épaule en demandant : alors, tu fabriques de l'arôme de banane ? Mais quel beauf !  Qu'à cela ne tienne, il demeurait terriblement, irrémédiablement, véritablement, étymologiquement charmant. Cette histoire d'écriture m'a permis d'aborder des sujets différents. Un jour, je lui ai demandé si je pouvais lui poser une question personnelle. Il a frémi, son regard s'est assombri, je ne sais pas ce qu'il a redouté exactement mais ça m'a amusée. Je lui ai expliqué qu'un de mes personnages frôlait la mort et y prenait goût. Je voulais vérifier quelque chose. Alors je lui ai tout simplement demandé s'il avait déjà fait cette expérience. D'un coup, il a semblé être rassuré par ma question et s'est lancé dans un récit passionné. Il avait plein de clients à servir alors il s'interrompait et revenait, reprenait son histoire exactement où il l'avait laissée, chose rarissime chez lui. Son TDA/H non-diagnostiqué, quoique flagrant, semblait s'être envolé. Tout au long, il a planté son regard sombre dans le mien, avec cet air un peu fou qu'il a quand il déclame la carte des vins mais cette fois, ses yeux transmettaient toutes ses émotions, intactes et subtilement nuancées : la peur, l'amour de ses proches, le plaisir de vivre, les souvenirs de paysages somptueux, le stress de sentir que tout cela peut s'arrêter d'un coup, la terreur de manquer à son fils, l'émotion de sa naissance, la tétanie. J'étais happée par le récit mais ce n'était pas là que les choses se jouaient ; enfin, j'avais accès à son véritable regard. Voilà, cet homme avait cette couleur, cette saveur ; sa vie avait exactement cette intensité. J'avais l'impression que mon esprit se baignait à la source du sien, et j'aimais y nager.  Le coup de grâce est arrivé à la toute fin, quand il m'a décroché un : « Mais moi, j'ai vécu vingt vies, tu n'imagines même pas. »  Pour le coup, c'est ma vie qui a défilé devant mes yeux.  Ce n'est pas ce que vous croyez. Certes, il est toujours troublant, pour une femme surtout,  de voir, d'entendre, de vivre l'expérience d'avoir en face de soi un grand ténébreux qui sort une phrase mystérieuse, romanesque, surtout quand cette phrase semble être une invitation à poser la question qui, je l'avoue, me brûlait les lèvres. Le contexte commercial dans lequel nous étions amenés à nous côtoyer avait toujours accentué la barrière entre nous et d'un coup, il me proposait un passage. Évidemment, j'avais envie de lui demander ce qu'il avait vécu, tout ce qu'il avait vécu et en détails, j'avais envie de passer la nuit entière à l'écouter, une semaine de nuits blanches ne m'aurait pas fait peur même, mais je savais bien qu'il n'y avait pas de nuit entière à parler. De plus, quand je l'ai entendue, je me suis dit : « Il a dû en emballer, des minettes, avec cette phrase. » Pourquoi jouer les tombeurs avec moi ? Pourquoi me servir la soupe ainsi, j'étais déjà à genoux depuis des mois. Presque depuis la première fois que je l'avais vu. Je me décrochais la mâchoire devant lui, comme une imbécile heureuse. Il m'était même arrivé de passer deux heures à me demander si je pouvais y aller ou c'était trop, en dosant ma présence sur la semaine, alors que c'est juste le bar à côté de chez moi. N'avait-il pas vu qu j'étais déjà complètement acquise, dans le sens le plus absolu, le plus consternant… le plus adolescent ? Est-ce qu'il avait suffi d'un peu de concentration sur mon carnet pour le berner ? Non, ce n'était pas possible, il n'aurait pas eu ce regard inquiet quand j'avais parlé de « question personnelle ». Cependant, le pire n'était pas là. Il pensait impressionner qui, avec ce genre d'affirmation ? Quelle était donc cette vie qu'il m'imaginait ? La vie d'une prof de français qui passe ses soirées dans un bistrot pour écrire, qui avait dû passer du temps à lire − ce qui lui échappait complètement. Un truc chiant, terne, basé sur des expériences de seconde main.  Certainement un parcours ultra-rectiligne, alors que lui, lui il avait Vécu des choses ! Oh mon Dieu ! Je suis impressionnée… Et s'il s'imaginait ma vie ainsi, comment lui faire comprendre que ce n'était pas exactement le cas… ?  Comme j'avais pensé tout cela en moins de trois secondes, j'étais sous le choc alors je me suis figée. Je n'ai rien dit. Il a insisté. « T'imagines même pas. » Comprenant qu'il attendait vraiment une réponse de moi, je lui ai dit : « Okay. », avec un sourire un peu gêné. En trois secondes, j'avais eu envie de l'embrasser, de le harceler de questions, de le gifler, de partir, de rire et de m'effondrer. Tout cela simultanément.  La fois suivante, il y avait un peu moins de clients. J'avais mes écouteurs, mon carnet, plein d'inspiration et j'ai écrit douze pages en trois heures. Vers la fin, il est venu vers moi, m'a interrompue en me disant : « Alors, ça écrit. » Il avait l'air triste de ne pas être au centre de mon attention. Comme s'il venait de se rendre compte que les choses que je posais sur le papier avaient beaucoup plus d'intérêt et d'importance pour moi que ce qu'il se passait autour de moi. De toute manière, j'étais vexée. En plus, il avait déplacé ma table et j'avais dû me mettre en face du comptoir. Pas au comptoir, quelques mètres en arrière, juste en face de lui. Pourquoi avoir déplacé cette table ? Malgré tout, j'étais encore venue là comme un automate. Absolument dépendante de ce lieu et de sa présence. Il avait beau m'agacer, je me sentais physiquement mal de ne pas être là-bas, parfois. Souvent. Comme si le centre du monde était là. À défaut d'être un amant, un aimant. Faut-il regretter cette soirée ? En tout cas, il n'a plus été aussi chaleureux après. Il est devenu subtilement distant.  J'ai tenté de me sortir de cette ambiguïté et de la tristesse que je ressentais en percevant l'inversion des polarités. Parfois, je me sentais de trop. Nous discutions, il s'éclipsait et ne reprenait jamais la conversation. Il semblait subitement être devenu indispensable en cuisine, alors que le cuisinier et l'aide de cuisine étaient bien là. Je ne voyais plus se dessiner ses sourires de tout le visage, ces beaux sourires qu'il avait transmis à son fils. J'ai commencé à prendre mes distances. Je venais toujours, mais moins souvent et puis je partais parfois juste après avoir fini ce que j'avais à faire. Pour me sortir de ce guêpier, j'ai tenté de me concentrer sur ce qu'il semblait penser de mes activités. En d'autres termes, j'ai tenté de ne voir en lui que la pure fusion du hipster et du beauf. Et puis d'ailleurs, il n'y avait pas que cela, qui indiquait le beauf. Il avait beau m'avoir dit qu'il n'aimait pas les écrans, les réseaux sociaux et "tout ça", il avait un profil Facebook personnel, et des plus accablants ! J'ai mentionné le fait que je connaissais son nom… Eh bien vous savez comment, maintenant ! Les publications consistaient en une série de photos à la gloire de la cuisine… et de la moto. Oui. La motocyclette. Les commentaires ? Je n'ose les reproduire. Son Instagram ressemblait davantage à ce que j'avais perçu de lui. Beaucoup de mer, de paysages, de citations… Mais il y avait son compte YouTube ! Comment peut-on laisser traîner des choses aussi honteuses sur internet ? Cette vidéo, ancienne certes, composée d'une chanson un peu soul et de quatre portraits photographiques de lui, défilant tour à tour. Pfff… Lamentable. Et pourtant, tout cela, tout ce narcissisme au premier degré parvenait aussi à m'attendrir.  Un jour, au comptoir, j'ai vu traîner un flyer pour un festival. Une des animations proposait d'imaginer que la guerre éclatait chez nous, comme en 39. J'ai trouvé cela ridicule et je l'ai fait savoir ; de toute manière, je ne supportais plus de sentir mon discours se modifier en sa présence. C'était ridicule, après tout ; j'avais l'air d'une militante écolo alors que je fais mes courses chez Casino et que l'absence de tri sélectif dans mon immeuble a suffi à me faire retrouver de mauvaises habitudes sans pour autant me perturber plus que cela. Et puis, tous ces trucs de bobo me gonflent ; j'adore la bière, mais la bière belge ! En somme, ce jour-là, je me sentais me rebeller. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre sortir de sa bouche un discours presque survivaliste. Lui, la guerre, il l'attendait dans les prochaines années. À cause du numérique et de la finance et des hackers et ça serait pas plus mal. Un scénario apocalyptique à la Mister Robot. Quand j'ai évoqué la série, il m'a arrêtée net : Monsieur ne regarde pas de séries. Okay… Mine de rien, en quelques instants, je me suis pris en pleine figure toute la colère qu'il ressentait pour la société, toute la difficulté qu'il avait à la gérer en se contentant d'actes constructifs. Il se cachait derrière une peur absolument fallacieuse pour espérer l'effondrement de la civilisation et le chaos. Je n'ai jamais cru aux scénarios apocalyptiques, d'ailleurs je pense que si l'apocalypse se produisait réellement, nous nous y accoutumerions très vite et serions vite repris par nos pensées habituelles, malgré les nécessités de la survie et la raréfaction du confort. En d'autres termes, je fais partie de ces gens qui pensent que la catastrophe ne sera jamais aussi catastrophique que cela et qu'il n'y a jamais de fin des temps. Alors je me suis sentie désolée pour lui ; un bref instant, je me suis sentie prisonnière de sa colère.  J'ai invité ma meilleure amie à me rejoindre là, un jour. Cette fille jouit de facultés d'observation et d'analyse des comportements hors-norme, alors j'avais besoin qu'elle me dépanne, parce que je ne savais plus du tout à quoi m'en tenir. Un soir, j'ai fait la fermeture, j'étais la dernière cliente. Il s'était lancé dans un récit sur ses grands-parents, leur arrivée en France, ses oncles et tantes, les échecs que certains avaient dû essuyer dans leurs activités professionnelles, la versatilité de la réussite et alors même que j'étais sur le départ depuis plus d'une demi-heure, il me retenait. Nous avons rentré la terrasse en causant et nous avons continué à parler devant le bar. J'étais étonnée qu'il prenne sur son temps pour poursuivre, j'étais flattée mais quand nous nous sommes quittés, au coin de la rue j'ai regardé ma montre : il était 0h32, soit deux minutes après l'horaire de fermeture prévu. Une autre fois, à la fin d'une de nos réunions, nous étions quelques uns à vouloir prolonger la soirée dans un autre lieu et j'ai pris mon courage à deux mains pour lui proposer de venir avec nous ; il a hésité puis décliné pour cause de marché le lendemain matin. Avait-il hésité parce que je lui proposais ou bien avait-il décliné parce que je lui proposais ? Le marché pouvait être légitime. Et puis il était très concentré sur ses projets, peut-être avait-il peur de glisser dans des distractions trop dangereuses, de retrouver de mauvais penchants. Qu'importe, je n'ai jamais osé réitérer ce genre de proposition. J'étais perdue.  Mon amie nous a observés. Elle a confirmé mon impression de stupidité. Elle a infirmé l'hypothèse d'un intérêt réciproque. « Il te parle comme un commerçant parle à une cliente habituée, rien de plus. » Je m'y étais préparée mais je me suis sentie triste, tellement déçue… Alors j'étais bel et bien ridicule, à avoir espéré qu'il y ait quelque chose. D'ailleurs, j'étais bien embêtée parce que je ne parvenais pas à écrire ailleurs. Mes tourments ont pris fin là, mais j'étais triste.  Pour en rajouter, je m'étais lancée, pour les besoins de mon livre, dans une série de stages tous plus foutraques les uns que les autres. Bienvenue dans un monde new-age, enchantée de vous rencontrer, madame la chamane ! J'avais beau y aller pour observer la rhétorique des participants, quand je lui en ai parlé, il a eu l'air dubitatif… mais s'est abstenu de tout commentaire. Sa réserve s'est trahie d'elle-même un jour où quelqu'un a parlé de câlinothérapie ; il s'est tourné vers moi et m'a dit : « T'aimes bien ce genre de trucs, toi, non ?! » Je me suis glacée. J'ai eu honte de découvrir qu'il pensait cela de moi. Je l'ai haï. Il n'avait rien compris de ce que j'avais pu lui raconter. Rien. Et il m'avait écoutée en se moquant silencieusement. Bah oui… la cliente excentrique.  Un peu pour le livre, un peu pour faire passer ma tristesse,  je me suis mise à fréquenter un temple bouddhiste. En fait, il était très bien et je m'abstiendrai de le critiquer en quoi que ce soit. Un soir, il y avait un cours sur le karma. La moniale a un peu parlé d'écologie et de consommation, de la charge karmique qu'impliquaient nos choix, y compris dans ces domaines. Puis, nous avons médité. En sortant, je me sentais seule et bien. Neutre. Silencieuse. Prête à accepter ce qui est en portant un regard bienveillant, quoiqu'un peu triste, sur tout. Un orage a éclaté juste avant la fin du cours, je suis repartie sous une pluie chaude et torrentielle. C'était comme si l'eau emportait avec elle toutes mes attentes, toutes mes projections. Les jours suivants, j'ai commencé à développer une véritable aversion pour les produits industriels. Je me suis mise à privilégier systématiquement les produits bio et artisanaux. Chaque déception amoureuse est l'occasion d'absorber ce que l'on a admiré chez la personne qui nous a déçus, afin de devenir ce que l'on aurait espéré découvrir en elle. Lui, il était la conformité entre les connaissance et les actes, l'engagement positif, discret. La pacifique proposition plutôt que la plainte stérile.  Dans mon furtif élan court-circuiste-bio-bobo-éco-responsable, je suis allée acheter des bières chez un caviste. J'ai trouvé, chose rare et précieuse, des Orval. Quelques jours plus tard, je lui en ai offert une bouteille, parce que c'est la meilleure bière du monde et que cela, d'une certaine manière, m'aidait à faire un deuil. Nous avions parlé de cette bière, qu'il ne connaissait pas. Il a eu l'air un peu gêné, j'ai fait mine de ne pas m'en apercevoir, mais ma curiosité a été piquée quand il m'a dit : « On goûtera ça, merci. » J'ai commencé à espacer mes visites. Avec le beau temps, nous avons cessé, temporairement, de nous réunir dans son bar.  Une semaine plus tard, à la faveur d'une main baladeuse, je découvrais l'ignoble vérité : il se tapait l'aide de cuisine.  Je me suis ouverte de ma découverte à deux personnes du groupe. L'une a eu l'air physiquement dégoûtée qu'il m'ait préféré une femme si insignifiante, au regard bovin, au charisme nul. De plus, elle a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employée, quelle connerie ! L'autre m'a dit qu'il n'était pas étonné, qu'il l'avait senti mais il avait confondu l'aide de cuisine avec le cuisinier. Pour se donner une contenance quand je l'ai corrigé, il a souligné la bêtise de la démarche : se taper son employé(e), quelle connerie !  J'ai continué à y aller, pour écrire. Dans nos rares moments de conversation, mon ton avait changé, décomplexé. Je pensais à Solal grimé en vieillard, qui pénètre dans la chambre d'Ariane pour lui clamer sincèrement son amour et essuyer un refus. Puis, il revient vers elle, splendide, lui expliquer que puisqu'elle n'a pas su être sensible à sa belle déclaration, il va la séduire comme toutes les femmes. La vulgarité prospère là où est passée la déception. Le vieillard en moi avait été meurtri.  Un jour, je suis arrivée les yeux en larmes. Il m'a demandé comment j'allais. Bien, j'ai répondu. Tu pleures ? − Oui, mon ophtalmo vient de me faire une piqûre dans l'œil.− Ah bon, pourquoi ? − J'ai une dégénérescence maculaire. − Mais… c'est pas un truc de vieux ? − Si mais c'est précoce, chez moi. − C'est de famille ? − Non. − Ça vient d'où ? − Nan, c'est rien. − C'est arrivé comme ça ? − Non, c'est un accident de sexe. − Ah. Fin de la conversation.  Ce jour-là, elle était cliente, entourée de nombreux amis. Je ne l'ai pas reconnue, sur le coup. Elle n'était pas si mal que ça, maquillée.  À ce moment à peu près, j'ai rencontré un type, dans un autre bar. Ça faisait un mois qu'on se croisait, avec plaisir. On avait un ami commun. Il était intéressant, on rigolait bien ensemble. Ma meilleure amie m'a fait remarquer qu'il n'avait d'yeux que pour moi et qu'il essayait toujours de créer des apartés. Un soir, on a couché ensemble. C'était super. Après, il m'a annoncé qu'il était phobique de l'engagement et il m'a fait tourner en bourrique. Je ne suis plus sortie dans aucun bar pendant trois semaines. 

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 3

Nostalgie de ses yeux et manque de sa voix
Manque de sa peau blanche et nostalgie des soirs
Où pour accompagner l'amour nous aimions boire. 
Ses yeux : ce lieu où mes ivresses étaient des joies.

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 2

Le silence est l'ami de tous les amoureux 
Je me tais tu surgis dans mes songes aqueux
Silure mystérieux, je n'imagine que
Ta remontée du fleuve et l'onde sur ta queue
Dans une obscurité où rien n'est douloureux

Isadora.

Isadora.

Quatrains — 1

Et si je l'imagine à l'intérieur de moi
J'imagine ses yeux, j'imagine ma joie
Mais aussitôt j'oublie, du moins je m'y emploie ; Jusque dans mes poèmes, il ne m'aime pas.

Isadora.

Isadora.

 

Aïd el Kebir

J'étais enfant, nous étions pauvres mais nous nous aimions. Le jour de l'Aïd, ma mère nous rhabillait de la tête aux pieds, comme le jour de la rentrée des classes. Elle nous achetait de beaux vêtements neufs à tous, parce que nous nous aimions et que c'était la fête. Nous allions chez des amis, à la campagne, et nous faisions de grands repas, en famille étendue, avec mes oncles et les amis d'enfance de mon père. Nous étions si nombreux… Je me souviens d'une robe jaune que ma mère m'avait achetée, une année. Elle était faite en coton brodée. Sur les photographies, je portais un serre-tête et pas de lunettes, encore. Je devais avoir six ans. Les compliments me flattaient comme n'importe qui à cette époque, puisque je n'avais, je crois, pas encore commencé à me haïr. De mémoire, il faisait beau, il y avait des rires et de la joie.  Parfois, quelqu'un racontait l'histoire d'Abraham et de son fils, que Dieu voulait lui faire sacrifier. Il avait beau l'aimer, il préférait son Dieu alors il avait obéi. Miraculeusement, l'ange Gabriel avait surgi de la nuée au moment fatidique pour subtiliser l'innocent et lui substituer un agneau. Où étais-tu, Gabriel, quand ils m'ont reniée ? Certes, il n'y avait pas de couteau mais tu sais bien, comme moi, que tout ça m'a tuée. Tuée de l'intérieur, insidieusement.  Il est plus que probable que j'écrive un jour un livre sur l'apostasie. Ce sujet revient sans cesse dans ma vie, dans mes écrits. Quand j'aurai fini ce que je fais actuellement, je l'écrirai et j'attendrai qu'ils soient morts et je le ferai publier. On n'imagine pas, quand on n'accorde pas ou peu d'importance à la religion, la férocité de ce processus. On n'imagine pas, quand on subit doucement une famille normale, ce que ça fait de ne se sentir appartenir à rien. J'ai eu par le passé l'espoir de fonder une famille ; il a fallu renoncer. Dorénavant, je crois peu en mes chances de, finalement, me stabiliser et avoir des enfants. Quelque chose me dit que ça n'arrivera jamais et que je suis sur Terre pour apprendre à vivre sans famille, sans foyer, seule. 

Isadora.

Isadora.

 

Généalogie d'une intuition

Pièce n°1 : 
« On va orienter la thérapie sur cette question de l'auto-maltraitance. »
Vendredi matin, l'infirmière en charge de mon suivi me dit cela. Pourquoi vous maltraitez-vous ainsi ? Depuis lundi et pour deux mois, je suis en semi-hospitalisation. Ce n'est pas un hôpital mais une association, où tout le monde a flirté avec la mort. Me trouver là est déjà l'aboutissement d'un long chemin, il va maintenant falloir m'y retrouver.  Pièce n°2 : 
Sans trop savoir pourquoi, je vais au S*** avec des amis que je me suis faits ces derniers mois. Finalement, je n'y suis qu'avec M*** et comme elle est comme moi, elle ne s'y sent pas vraiment à l'aise. Je croise ces gens que j'ai vus tous les week-ends ou presque pendant deux ans. La moitié ne me reconnaît pas, l'autre moitié est glaciale. Je savais que ce lieu était essentiellement fréquenté par des connards, j'apprécie d'en avoir la preuve et le détail, la certitude nuancée. B*** mixe, M*** s'en va, B*** fait un ulcère, on l'emmène aux urgences. J'ai l'impression de passer ma vie aux urgences de toute manière, c'est la troisième fois en deux semaines. Je préfère finalement être à l'hôpital qu'au S***.  Pièce n°3 : 
G*** commence à remettre en question la viabilité de son couple s'il reste monogame. Il devient possible que nous nous voyions. Simultanément, je prends pleinement conscience du fait que je souhaite, au fond, tomber enceinte de lui, ce qui est totalement démesuré puisque nous ne nous sommes même pas vus réellement. Cet homme doux, rassurant et brillant suscite en moi des désirs de liberté et d'attachement, j'aimerais que nous soyons là l'un pour l'autre. Révélateur de ma déconnexion de la réalité : il va épouser quelqu'un d'autre. Je suis totalement à côté de mes pompes. Quelques douces soient ses paroles, elles ne sont au fond que des *mots en l'air*… Pièce n°4 : 
P*** se fait une nouvelle fois hospitaliser, encore un sevrage. Il a beaucoup avancé dans son travail thérapeutique depuis que je le connais. Il me parle de son ex, celle avec laquelle il était, quand tout allait bien encore. Son travail lui a permis de comprendre que, dès le départ, il a accepté des choses qu'il n'aurait jamais dû accepter et juste après, il a commencé à s'autodétruire dans l'alcool. Ces mots simples recouvrent une réalité très juste et je ne suis pas du tout choquée qu'il lui ait fallu des années pour en arriver à cette prise de conscience. On dit souvent, à tort, que la difficulté est de trouver les mots justes. Non. Les mots sont là, évidents. Il faut accepter ces sensations que l'on fait tout pour fuir mais les mots, eux, n'ont rien de difficile.  Pièce n°5 : 
J'ai consacré une grande partie de mon après-midi de samedi à débattre de questions philosophiques. Peut-on se poser des questions existentielles sans être né dans une famille croyante ? Le cas de Sade s'est posé : et s'il n'y avait aucune raison de ressentir de l'empathie, si c'était une sorte de bug de notre esprit et que les psychopathes avaient un avantage réel ?  ------------------------------------------------------------------ Une image est ressortie, quand le puzzle s'est intuitivement résolu, m'emportant dans une vague tristesse soudaine, une mélancolie vague couvrant un bouillonnant malaise : Tu n'es que du vent. ------------------------------------------------------------------ Je ne sais pas encore comment ça va évoluer. J'ignore absolument où je vais, comment j'y vais et ce que je vais devoir laisser derrière moi. Le bon sens me pousserait à penser que s'il n'y a pas d'actes, il n'y a pas de raison de faire des pas en avant vis-à-vis de quiconque mais prendre cette décision, c'est déjà me positionner dans une attitude de prudence, de calcul, de mesquinerie, de mon point de vue.  J'essaie d'écrire des poèmes, ça ne marche pas vraiment. J'essaie de me vider l'esprit mais c'est un semi-échec. Tout se déroule comme si, bientôt, j'allais devoir rejoindre la bergerie, m'installer bien au chaud parmi mes congénères, tuer ma part excessive et entrer dans ce jeu de négociations que l'on observe partout. La confiance et l'engagement sont des valeurs perdues, j'ai eu une chance que je n'ai pas su saisir il y a longtemps déjà, apparemment cela ne se reproduira pas. 

Isadora.

Isadora.

 

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram.

Cher 'Nass, Je vais bien depuis la dernière fois. Ne t'inquiète pas. Je vais très bien. C'est juste que le calendrier me tourmente… Je t'avais dit, pour Noël et c'est cette période. Ça ira mieux au mois de février, février, le mois des morts, qui a pris Sam… Je vais bien mais j'ai quand même le cœur lourd et le besoin de le vider un peu. Le 31 mars 2004, à 13h45, en sortant de la chorale, je me suis rendue à la bibliothèque municipale de Charleville pour rendre des livres. Elle est située près d'une église et ce jour-là, il faisait beau. C'est rare, dans les Ardennes, mais c'est très particulier ; le ciel y est d'un bleu très pur, très doux et la lumière a une transparence inconnue ici. Quand le ciel n'est pas couvert d'une épaisse nappe de nuages gris, quand il ne pleut pas à seaux, quand il ne tonne pas, il n'y a vraiment aucun nuage dans le ciel ardennais. Les sons semblent plus vifs aussi et, quand je suis sortie de ce bâtiment de pierre jaune où a étudié Rimbaud, les cloches de l'église sonnaient. Je portais une jupe noire, très longue et une chemise rouge à manches trois-quarts. J'avais aussi une écharpe noire, en guise de mantille et je me rêvais Sévillane. La faute de goût, c'était une paire de baskets noires, qui n'allait pas du tout avec le reste. À cette époque, ce genre de choses m'échappait tout à fait. J'ai rejoint mes amis à la terrasse du Caveau. J'ai commandé un diabolo pomme. Je suis arrivée à 14h05 et je suis repartie exactement deux heures plus tard. Nous étions cinq. Des ouvriers de la ville installaient des fleurs au pied de la fontaine, la fontaine centrale de la place Ducale. C'était des jonquilles. À 16h10, le bus est parti, j'avais failli le manquer. Olivier y était, puisqu'il avait des cours de Sciences de l'Ingénieur tous les mercredis, en Terminale. Il était assis juste devant moi. Nous discutions ensemble, la joue collée contre la vitre. Je lui ai dit que je venais de rencontrer la personne la plus incroyable que j'aie jamais vue. Il a semblé soufflé. Je me demande parfois si ce n'est pas un peu de là que lui vient son goût du shibari. Le soir même, je recevais un SMS d'un numéro inconnu, le lendemain je l'appelais pour lui dire qu'effectivement, les jonquilles étaient très belles et que j'avais eu tort de les critiquer. J'ai utilisé ce numéro un an. J'ai essayé de l'oublier. Le 14 août 2007, alors que je venais de boire de l'absinthe avec un inconnu qui allait devenir mon compagnon, chez Adeline, j'ai rappelé ce numéro, que je n'avais pas réussi à oublier. Je m'en souviens encore. Maudite mémoire… Ce récit n'a aucun intérêt, si ce n'est d'expliquer plus ou moins pourquoi je vis ici. Je me souviens des jonquilles, disposées sur une base carrée autour de la fontaine circulaire, je me souviens du petit espace qu'on avait laissé dans la diagonale, sans doute pour créer un effet d'optique, je me souviens que c'était un jeudi que j'ai appelé, après un cours de géographie sur les États-Unis, je me souviens qu'il y avait du cordon bleu à la cantine, je me souviens non pas de tout mais de presque tout et c'est infernal. Alors, puisque je t'ai raconté quelques éléments de ma rupture avec Pierre, puisque ce n'était qu'il y a un an, sonnant et trébuchant, tu t'imagines peut-être l'enfer que je tente de contrôler en ce moment, l'enfer qui me guette à chaque fois que ma concentration s'échappe un peu et que la mémoire relance son petit film. Je suis bien heureuse car il y a un an, à cette heure-là, je dormais enfin. Le drame, c'est que je parviens effectivement à contrôler mon royaume intérieur. Je ne me sens pas triste. Je ne me sens pas touchée. Je ne pleure pas. Je pense à toi comme à un ami sincère qui aurait pu m'aider, mais je reste de roc. Je suis comme anesthésiée. Les souvenirs ne défilent plus autrement qu'en parfait respect de la temporalité, en temps réel. Ça les ralentit mais ça a aussi l'effet de les distiller. Aussi, je fais ce que j'aurais dû faire à cette époque ; je bois, je prends conscience de tout ce qu'il se passe et je prends aussi tout ce qui passe, par tous les orifices possibles. Mon métabolisme est, je crois, extraordinaire, à moins que ce ne soit la valeur sûre, celle sur laquelle j'ai toujours compté ; ma tête. Celle que tu trouvais malade. Celle qui m'a sortie de tout. Pour lutter contre ces deux talents, j'augmente les doses. Je multiplie les prises. J'apprends l'art subtil des mélanges. Je crois au dharma. Sincèrement. Je me dis que tes décisions portaient un message pour moi ; il n'est pas temps de te reposer sur quelqu'un d'autre, il faut encore manger un peu de poussière et de solitude avant d'être valide. Pourtant, les cartes m'avaient dit tout l'inverse. Je ne comprends plus du tout. Je dois être une très mauvaise cartomancienne. D'ailleurs, je viens de tirer une carte pour toi et comme d'habitude, sur 78 possibilités, c'est le Valet de Coupe qui sort. C'est un peu comme si tu avais hacké quelque chose. Et moi, en vain pour éviter les réponses amères, en vain je mêlerai. L'an dernier, à propos de Pierre, je tirais pourtant la Maison Dieu et, sans faille, la maison s'est effondrée… Bref. On s'en fout. Le temps avalera tout, j'ai l'habitude. Le temps finit toujours par digérer les événements. Le temps ne garde que ce sur quoi nous nous concentrons vraiment. Bien malgré nous, parfois. Et j'ai tellement triché avec ma tête qu'elle-même ne sait plus vraiment qui je suis…It is getting curiouser and curiouser in here.  Je pense au film Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Je pense aux mille et une façons de tricher. Je pense au dharma. Je pense que ce que je ne parviendrai pas à oublier sera ce que j'ai décidé, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins malgré moi, de conserver au fond de moi. Je pense à ce coffret dont j'avais rêvé, mais je ne te l'ai jamais raconté, ce coffret qui contenait des péridots, des améthystes et des grenats. Ce safe que chacun exhibe sans en connaître le verrou. Un jour, je ferai de grandes choses  mais pas ce soir, et pas demain non plus. Pour l'instant, je suis trop occupée à trier. Trier… Ibant obscuri sola sub nocte per umbram. Porte-toi bien, moi, je recueille sur moi tout le bonheur du monde en cet instant. S.    

Isadora.

Isadora.

 

#Des chiffres et des lettres

Il y a exactement un an, jour pour jour et heure pour heure, commençait le drama de 2016. Je suis infiniment heureuse d'en sortir, infiniment chanceuse de ne pas y avoir laissé ma peau et infiniment reconnaissante pour ce que cette rupture a ouvert comme perspectives. Mon appartement, finalement, ne me convient pas si mal, malgré ses défauts majeurs et je m'aperçois que j'aime bien être chez moi, seule et dormir dans mon lit, avec mes chats, mes rêveries et ma liberté.  J'espère que 2017 réservera de jolies nouvelles.  Moment langue de pute dans toute cette joie : je n'ai pas pu m'empêcher d'envoyer un SMS à mon ex : Joyeux Noël ! -------------------------------------- Ces derniers jours ont été, il faut bien l'avouer, aux antipodes de ce que j'avais annoncé dans mon dernier billet. Nuits décalées, alcool coulant à flots, excès en tous genres. Le défilé de mecs permanent a repris et je ne sais même plus si je trouve ça drôle ou pathétique. Je ne suis pas tombée sur des hommes glauques, c'est même plutôt l'inverse je crois, mais mon intérêt ne va plus que vers la chose sexuelle. J'ai même de moins en moins d'intérêt à retenir le nom de mes amants ; je leur demande les renseignements dont j'ai besoin pour remplir ma liste — donc pour les statistiques — et dès que tout est noté,  j'oublie.  Je ne pose presque plus de questions non plus,  du moins ma conversation se dépouille de l'intérêt pour la personne. Dans mes carnets, je ne fais même plus l'effort de conjuguer les verbes.  #87 Ramassé un mec à la sortie du ***. Proposé de venir avec P. et moi comme ça. Bu du vin. Coït après départ P. Trouvé capote usager dans lit le surlendemain. Beurk.  Pour l'instant, 2016, c'est +18 dans ma liste, ce qui en fait la deuxième année la plus chargée. Les écarts d'âge se réduisent par rapport à 2008, par exemple, on est à 30 ans de moyenne, le plus jeune étant à 24 et le plus vieux à 36.  Petite majorité de mauvais amants,  deux addicts au sexe,  beaucoup d'hommes branchés par le développement personnel et un mode de vie sain. Je me suis attachée trois fois, c'est-à-dire trop. C'est à peu près tout ce qu'il y a à en dire. Mes derniers émois m'ont été coûteux. C'est comme se retrouver fauché après une soirée trop alcoolisée ; on s'est cru riche et on a tout claqué. C'est con mais c'est trop tard. Tout a été bu, à l'excès et tout s'est retrouvé dans une flaque de gerbe. C'est drôle que ce mot serve aussi aux couronnes de fleurs, couronnes de vanité in memoriam.

Isadora.

Isadora.

 

Pour se changer les idées sainement…

Hello ! Ces derniers temps, même si les quelques billets que j'ai postés depuis ma réinscription ne le laissent pas forcément présager, je me sens bien. Je dois ce mieux à quelques trucs, glanés çà et là (et d'ailleurs merci à Criterium pour les conseils !). Je voulais vous faire un petit topo sur les différents outils que j'ai pu trouver pour améliorer ma vie. Bon, je préviens, si vous n'êtes pas l'heureux détenteur d'un smartphone, ça ne risque pas vraiment de vous intéresser. Alors oui, j'ai beaucoup recours aux TIC, mais le leitmotiv, c'est mens sana in corpore sano. Et étonnamment, ça a marché. Créer des habitudes La première application qui ait fonctionné s'appelle Fabulous. C'est un coach qui s'incruste sur votre téléphone et qui vous pousse à adopter des habitudes plus saines. Au départ très sceptique, je me suis prise au jeu et ça fonctionne plutôt bien pour ajouter de la régularité à votre quotidien. Si comme moi, vous avez tendance à être bordélique et que vous l'avez toujours été, vous pourrez vous dire que les habitudes ne servent à rien… eh bien non, c'est tout l'inverse. En réfléchissant, je me suis rendu compte que tous les moments constructifs et épanouissants de ma vie ainsi que toutes mes réussites, je les avais vécus dans des périodes où j'avais tellement de choses à faire, j'étais tellement pressurisée que je ne pouvais pas ne pas avoir d'habitudes. Du coup, j'en avais conclu que j'aimais la pression alors qu'en fait, j'aime simplement les habitudes. Alors, concrètement, ça marche comment ? C'est très simple. L'appli vous incite à vous lever à la même heure tous les jours, à vous coucher à la même heure tous les jours aussi, à faire le ménage, à prendre un petit déjeuner, à faire un peu de sport… Rien de fou mais la clef, c'est : 1. la régularité ; 2. le fait de devoir faire des rapports quotidiens et donc d'être récompensé si vous le faites. Ensuite, il y a mon appli préférée, qui s'appelle Daylio (mais on en trouve un paquet d'autres). Le principe est très simple : c'est un journal intime dans lequel il n'est pas nécessaire d'écrire. On peut créer des activités-type et, régulièrement, on se met sur l'application, on entre son humeur (entre 1 et 5, on donne un nom à chaque humeur) et c'est parti, on raconte ce qu'on a fait depuis la dernière connexion. Pour les gens qui manquent de régularité, c'est parfait car c'est très peu contraignant. Bien sûr il est possible de rajouter un petit paragraphe mais ce n'est pas nécessaire. Si vous avez changé d'humeur, que vos souvenirs sont bons et que vous en avez envie, vous pouvez aussi remplir ce journal après coup, c'est donc assez facile de renseigner chaque jour. Finalement, l'utilité que je trouve à cette application, en plus de garder ma vie en mémoire de manière plutôt objective, c'est de me montrer ce qui me fait du bien et de me motiver à continuer sur cette voie. Idéalement, il faudrait chercher des schémas se répétant mais je n'ai pas encore assez utilisé l'appli. En revanche, je peux vous dire que de manière très majoritaire, mon humeur oscille entre "tout va bien" et "mouais" (2 et 3), que je vais toujours bien quand je me lève tôt et que j'accomplis les tâches ingrates que m'impose mon travail, que l'alcool est plus souvent associé à un mal-être que je ne le pensais, etc. Que du positif pour cette appli, donc ! Méditer Pour la méditation, c'est en revanche un peu plus la jungle. Honnêtement, je ne suis pas encore certaine d'avoir trouvé LE truc idéal, d'autant que beaucoup d'applications existent, qu'elles sont parfois payantes, qu'elles sont souvent en anglais, etc. Ça fait un certain temps que je pratique mais de manière trop irrégulière. J'avais commencé par de la méditation par le vide, j'ai médité aussi dans le cadre de la sophrologie, j'ai essayé des méditations tibétaines mais de manière sans doute un peu trop solitaire. en somme je ne pars pas de zéro mais c'est pas très sérieux non plus. J'avais commencé par une application un peu prise au hasard, qui s'appelle Petit Bambou. C'est pas mal mais on arrive vite à du payant — et quand je dis payant, c'est un abonnement, d'environ 10€/mois. Un ami m'a conseillé HeadSpace, qui apparemment est plus efficace pour la motivation et propose une large palette de méditations, classées par motivation sauf que c'est en anglais et sur abonnement. Fabulous propose aussi des méditations mais ça n'est pas aussi poussé. J'ai peut-être trouvé un bon compromis, mon but étant dans un premier temps de travailler sur le vide et la respiration, sachant aussi que je cherche un centre de méditation dans ma ville. Ça s'appelle Prana Breath et c'est vraiment très, très simple, excessivement basique : la respiration se décompose en 4 moments (1. j'inspire ; 2. je retiens ; 3. j'expire ; 4. je retiens). Selon l'effet désiré, l'appli vous dit quoi faire, comme un métronome, pour le temps désiré. Vous pouvez vous faire 5, 7, 10 minutes de respiration apaisante avec une inspire courte et une expire longue sans pause ou autre, et je vous assure que quand vous faites ça, vous n'avez pas vraiment besoin qu'une voix vous demande d'être présent à vous-même pour ne penser à rien d'autre. Dans tous les cas, si la méditation vous intéresse, je vous conseille très vivement de ne pas négliger ces solution. Elles peuvent avoir l'air un peu cheap, moins bien que de la vraie méditation avec un vrai prof et tout mais si en réalité vous ne faites rien du tout, mieux vaut au moins commencer comme ça plutôt que de ne pas faire. J'ajoute d'ailleurs que l'intérêt de la méditation réside dans la régularité de la pratique et qu'à moins de coucher avec ou d'être sa progéniture, un prof de yoga/méditation ne sera pas dispo 7j/7 donc voilà, vous n'avez pas d'excuse. Faire le ménage Vos parents vous l'ont répété sans arrêt, votre ex aussi mais vous vous raccrochez à l'idée que vous êtes bordélique et que c'est comme ça. Il n'empêche que votre logis n'est pas toujours assez propre pour que vous soyez content d'y rentrer ou d'y inviter des gens, que votre frigo déborde d'aliments périmés et que vous avez un peu honte. Eh bien non, c'est pas une fatalité. Personnellement, j'ai commencé par réparer ce qui dysfonctionnait. Du bricolage. Fixer les étagères qui attendaient depuis des mois. Ça fait de la poussière : hop, un coup d'aspirateur. Ah mais le sol est sale, en fait ! Hop, un coup de serpillère. En dehors de ça, les deux éléments les plus importants ont été l'évier et le réfrigérateur. Le simple fait de jeter tout ce qui est périmé permet de bien voir ce qu'il fat racheter et de limiter la tentation de la junk food. Idem pour la vaisselle : une fois qu'elle est faite, il devient plus facile de la faire systématiquement, pour maintenir un niveau d'hygiène acceptable, voire un peu plus que ça. Garder un intérieur sain est intimement lié à la manière dont on fait ses courses. Il va falloir veiller à ce qu'il y ait toujours un certain nombre d'éléments dans les placards, si possible en stock : en gros, de quoi laver et de quoi prendre soin de soi ou de quelqu'un d'autre, qui arriverait à l'improviste. En somme, il faut avoir des sacs poubelle, de la lessive et du produit vaisselle mais aussi un stock d'éponges neuves, un balai qui fonctionne, etc. De même, aller faire un tour au marché donne envie de manger plus sainement, voire d'inviter des amis, ce qui motive aussi à ranger -> cercle vertueux. Commencer par jeter et réparer a été un bon point de départ pour moi. Après, je ne fais toujours pas mon lit mais ça ne me préoccupe pas plus que ça. Le sol est propre, l'évier nickel, les sanitaires aussi, le réfrigérateur est sain. Ça me suffit pour bien fonctionner. Apprendre à anticiper Alors là, c'est complètement transversal, c'est le truc qui m'a permis d'enfin aller à la piscine, d'enfin prendre un petit déjeuner et d'enfin manger plus sainement. Pourtant, c'est très simple : il faut anticiper. Personnellement, je fais comme si j'avais un enfant à charge et que je devais préparer sa journée du lendemain — sauf que l'enfant, c'est moi. Je me prépare mon petit déjeuner la veille en rangeant la cuisine, au moins en groupant dans le frigo ce que je compte manger le lendemain. Du coup, quand je fais mes courses, c'est pareil, j'anticipe davantage. Concrètement, je ne prenais plus de petit déjeuner depuis des années, me contentant d'une énorme quantité de café. Je me suis demandé ce qui pourrait passer le matin, j'ai acheté des clémentines et des amandes. De fil en aiguille, je me retrouve à acheter des quantités astronomiques de jambon et de gouda en tranches que je dévore tous les matins. Ça, c'est aussi lié au fait de me coucher plus tôt et de me lever tous les jours à la même heure ou presque : ça donne faim le matin et pas le soir, de se coucher tôt. Idem pour le sport : en planifiant ça la veille ou en fixant des rendez-vous hebdomadaires et en préparant un sac exprès, avec tout ce qu'il faut dedans, il est plus difficile de reporter à plus tard. En plus, il y a des synergies dans tout ce que j'ai mentionné plus haut : je suis contente d'avoir atteint mes objectifs sur certains plans et je suis triste de devoir avouer à mon appli — donc à moi-même — que j'ai foiré quelque chose. Du coup, quand je vais faire de l'exercice, non seulement j'ai la satisfaction en rentrant de me sentir plus concentrée, plus tonique, plus efficace mais en plus, j'ai la satisfaction de voir que oui, je peux tenir les promesses que je me suis faites à moi-même. Et ça, je crois que c'est essentiel. Travailler et lire des livres (en papier si possible) Là aussi, j'ai trouvé une appli super efficace, à condition d'y penser. Elle s'appelle Brain focus et là non plus, ça n'a rien d'envahissant. Il s'agit d'un chronomètre, tout simplement un chronomètre, qui en plus met votre téléphone en mode avion pendant les séances de travail. Ça peut se paramétrer mais le principe est simple : vous devez ou vous voulez travailler 2h, ça vous découpe les deux heures en insérant des pauses. C'est plus facile de rester concentré comme ça et je trouve ça redoutable contre la procrastination. De manière plus générale, l'utilisation de chronomètres me tente de plus en plus, dans tous les domaines, étant donné que j'ai tendance à me perdre dans mes pensées et dans des activités chronophages. C'est intéressant d'apprendre à ne pas passer plus de x minutes sous la douche ou de bien gérer le temps de cuisson de ses aliments. En fait, la plupart des choses qui me prennent du temps au quotidien ne prennent, en réalité, que très peu de temps. C'est juste que je m'échappe. Avec un chronomètre, je m'en aperçois. Constituer des bibliothèques de choses intéressantes et les trier par envie/humeur Pour la musique, il y a des playlists. Pour internet, il y a des agglomérateurs de liens et le bouton "suivre" est présent sur quasiment tout ce que le net peut avoir d'intéressant à montrer. Il est ensuite facile de trier. La méditation et l'utilisation d'un traqueur d'humeur permettent entre autres de savoir très rapidement décrire son état intérieur. Tout part donc de la question comment je me sens ? À partir de là, il faut agir en grande personne et en tirer les conclusions qui s'imposent sur ce que l'on veut. Par exemple, là, je viens d'avoir une déception amoureuse. Bon, c'était vite vu : je me sentais déçue, déprimée, en manque de tendresse, etc. À partir de ce constat, j'avais envie de deux choses, dans un premier temps : assurer au travail parce que c'est important et que ça n'a aucun rapport avec le mec qui m'a déçue (en gros ne pas perdre mon estime de moi-même en laissant le truc proliférer) et vivre cette tristesse à fond dans l'objectif de passer à autre chose le plus vite possible. Comme on crève un abcès. Du coup, j'ai forcé pour faire en priorité tout ce que j'avais à faire pour le travail et en parallèle, dès que j'avais une minute, j'écoutais des morceaux super déprimants, j'ai écrit, je me suis rendue malade en quelque sorte. Ça n'a pas l'air révolutionnaire dit comme ça mais je trouve cela capital de faire les choses en conscience et de manière responsable. Le principe, c'est aussi que si on se sent triste et qu'on voudrait ne pas l'être, il faut s'orienter vers une humeur plus positive. Passer de triste à serein est assez facile, plus en tout cas que de passer de triste à joyeux. Donc si mon envie est d'aller mieux et que j'en ai fini avec le besoin de me mortifier, je passe à de la méditation, à des playlists apaisantes, etc, et tout ça sans me cacher derrière des prétextes ou des justifications foireuses. L'humeur de passage est ainsi acceptée, la suivante est choisie, les choses ne traînent pas, c'est tout. Ça a l'air con dit comme ça mais ça marche vraiment — en tout cas pour moi ; je me suis rapidement rendu compte que ma tristesse était devenue de l'ennui et j'ai donc changé de disque, pour aller plutôt vers une sélection de choses qui m'intéressent comme ça ou ça (pour ne parler que de ce qu'il y a sur le net ). Plus sérieusement, j'essaie ainsi de choisir l'humeur dans laquelle je veux me sentir et, si tout est ok mais que je ne sais pas quoi faire, tout simplement, eh bien j'ai à disposition des choses qui me permettront de "perdre" mon temps sans me perdre sur le net de manière compulsive ou gênante. Voilà pour moi. N'hésitez pas à partager vos trucs !

Isadora.

Isadora.

 

Naufrage

Et c'est ainsi que meurent les jolies choses. Comme ça. On jette au sol les lys tout rabougris comme de vieilles capotes après l'orgasme. On se faufile dans le néant d'où l'on avait surgi avec joie mais on s'y laisse absorber de nouveau avec à la bouche un goût amer. L'exubérance offre sa place à une humeur maussade, massacrante.  Pour t'oublier, alors que tu étais entré dans ma vie comme ça, j'ai déjà essayé bien des remèdes. L'alcool n'a rien changé, même il a rendu mes regards plus tristes. Je me suis décidée à rester sobre. La méditation, les bons repas, la natation,  l'hygiène de vie ont fait de moi un automate pathétique, capable seulement de simuler un bonheur perdu. La méthode Coué décidément ne marche pas. J'ai essayé aussi de t'oublier dans les bras d'un autre homme. Il a bien remarqué mon regard fuyant, mon manque d'intérêt total, en un mot mon ennui. À tout moment, ton image revenait, ta douceur, ta présence. Ta voix aussi. Les hommes n'étaient plus hommes que dans la mesure où ils portaient quelque chose de toi. Dans la mesure où ils te révélaient, tandis que tu mettais à jour leur insignifiance. Je t'ai écrit, encore. Deux jours plus tard. Deux jours plus tard encore. Avant-hier avant de m'endormir et hier matin un peu plus fort encore, j'ai senti dans ce silence l'abandon total, définitif et je ne suis pas parvenue à te dire adieu. Impossible de mettre les mots l'un devant l'autre et impossible de clore cette histoire, dont je ne sais si elle a de pathétique que je m'y sois accrochée ou que tu t'en sois lavé les mains ainsi. Un mot de toi est arrivé, finalement, un mot qui me souhaitait un bonheur momentanément inimaginable. Un mot qui me congédiait sans assumer le mal qu'il me faisait et qui te détournait très calmement de cette scène. Pudeur pratique. Politesse ignoble.  Pour compenser, il faut du sale, du trash, de la multitude. Déjà je suis ivre sans boire autre chose que du café. Je ne mange plus que des fruits secs. Hier, un homme a fait trembler mes jambes. Une éternité que ça n'était pas arrivé. On s'est rencontrés sur un site, il est venu chez moi. J'étais presque déçue en le voyant car ses cheveux étaient très courts et que quelque chose en moi s'attendait à te voir arriver. Il m'a demandé si je pouvais le sucer à peine le pas de ma porte franchi mais il a commencé à me parler, à parler trop. Comme si, finalement, ça ne lui allait plus. Il avait peur de me faire mal à chaque geste et moi, je voulais avoir mal. Je voulais me dissoudre dans sa pénétration, dans sa volonté, dans autre chose que moi-même. J'essaie de t'oublier. De te supprimer de mon esprit. D'oublier ton odeur. C'est difficile. Ton image me hante à chaque instant, d'autant plus depuis que la porte s'est refermée, d'autant plus depuis que tu t'es dédit et que tu as sombré dans cette lâcheté que j'abhorre. Comme tant d'autres. Bassement banal. J'avais de jolies choses à te donner, pourtant.  

Isadora.

Isadora.

 

Comme des fleurs, cousin

Il me dit que je lui suis une bonne nouvelle. Il me dit qu'il aime les moments que nous passons ensemble, à chaque fois. Qu'il est heureux que j'aille bien. Qu'il ne voudrait pas me rendre triste et qu'il se surveille. Que je suis la femme la plus intéressante qu'il connaisse. Qu'il voit en moi une beauté que peu de femmes ont. Il me dit qu'il aime notre complicité et qu'un baiser pourrait mettre en péril le lien que nous avons noué. Qu'un baiser ne vaut pas cela quand on a quelqu'un en face, pour une fois. Il me dit qu'il m'offre son amitié très aimante et que c'est beaucoup. Quand je l'appelle cousin, il me répond cousine et j'aime ça. Quand il me montre les ficelles de son métier de voyou, il me semble qu'il emporte un peu de moi plus près de lui, en permanence. Quand de mes bras, je l'agrippe fort, je le sens stupéfait mais ses mains se glissent sur moi et il me serre, lui aussi. J'aime tant le tenir très fort, tout contre moi. Sans un mot, nous nous respirons comme des fleurs et nous nous embrassons dans le cou. Nos mains l'une dans l'autre se crispent et se cajolent et si parfois je demande un baiser que ses lèvres me refusent, je ne m'en offusque pas, puisqu'elles me disent pas encore et que son sourire autant que ses pensées à moi se donnent. Je l'avais rarement vu jadis, ce beau sourire de la bouche et des yeux, ému, un peu taquin, un peu timide. Amusé. Heureux. — Il y a quelques jours, j'avais besoin de sous-vêtements ; j'ai tant pensé à lui en les choisissant qu'il me semblait présent. À ce moment-là, il y avait dans chaque cabine d'essayage un homme dans le miroir, un homme aimé, invisible et souriant. Et les femmes en se changeant effectuaient une danse de l'amour vouée à n'être jamais vue mais dessinée, à chaque instant, dans leurs mouvements. — C'est dans la rue surtout que nous cherchons de l'autre la présence. Bientôt, il fera froid, bientôt il fera nuit très tôt et nous pourrons les arpenter, ces rues, dans l'ombre si propice aux entrevues, aux frôlements et aux silences. Son rire aura tant de splendeur que son sérieux sous un grand parapluie et tous les clapotis s'éteindront un à un autour de nous quand nous passerons aux aveux. Pour l'instant, c'est l'été indien, un été qui semble ne pas vouloir s'achever, jamais, et nous parlons avec beaucoup de bruit à la terrasse de cafés, dans des kebabs et sur des bancs. La ville est un vaste bac à sable qui s'offre à nos tribulations. Pour une fois, nous sommes dans le film. Nous sommes le film de passants silencieux comme nous le fûmes autrefois. Le silence qui se creuse autour de nous n'est pas encore si fort qu'il nous enferme et nos amis peuvent encore nous rejoindre pour un peu de bruit. Mercredi, j'irai chez lui. Je lui offrirai des fleurs et je me plongerai, encore une fois, dans les lignes somptueuses de son labyrinthe. J'irai boire un peu de ce qu'il est, j'irai l'apprendre sur le bout des doigts, j'irai le côtoyer et profiter de ces sourires que nous échangeons. Je lui offrirai des fleurs encore et encore, jusqu'à ce qu'il comprenne que la fragilité de nos corps périssables est belle et que seul le présent s'offre à nous, que c'est une chose heureuse et qu'il faut accepter le fleuve. Et qu'ai-je d'ailleurs, à rêver de lui, puisqu'il est là, juste là, présent et qu'il me rendrait presque heureuse ? C'est que ses lèvres m'ont dit pas encore, c'est que son corps m'appelle même si je ne voudrais pas moi non plus abîmer quoi que ce soit. Ce n'est pas que j'aie peur, c'est que je veux goûter cette fragilité encore. Encore. Telle qu'elle s'offre. J'écris pour le rendre absent, j'écris pour qu'il me manque, par pure fantaisie. J'écris pour le voir de plus loin et me baigner dans mes images de lui. Pour profiter de la forme de son être, merveilleuse, et avec elle danser. C'est un amour dont j'ai longtemps rêvé, au point que je ne l'osais plus. C'est un amour d'enfant, c'est un amour qui ne dit pas son nom, qui prend son temps, enraciné dans l'amitié, c'est un amour léger qui ne sera pas consommé avant de se prendre au sérieux. Il me l'a dit, pourtant tu sais que l'amour est quelque chose de plus sérieux que ça, et je le sais. S'il doit prendre forme, notre amour sera vivant. II sera maladif et doux. Ce sera beau.

Isadora.

Isadora.

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