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Quelques textes épars.

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Criterium

Aurum potabile.

Vous ouvrez les yeux; le cerveau brûle encore, il vous semble continuer à sentir cette odeur âcre qui avait envahi la pièce. Ça avait été une fumée d'abord subtile, puis inquiétante; le mélange des substances s'était révélé réactif — une action lente, inexorable: des vapeurs étouffantes qui vous avaient finalement fait perdre conscience. Pourtant, maintenant, dans la petite pièce baignant dans un flux de lumières tamisées, il n'y avait plus une trace de fumée; tout s'était envolé, happé par l'interstice de la fenêtre laissée entre-ouverte. Au-dehors, la pénombre. La lune se cache derrière d'épais nuages. Il doit encore être tard dans la nuit. — Insomnies...

Vous étendez la main vers la multitude de flacons posés sur le bureau. Il vous semble qu'ils s'accumulent, ces petits morceaux de verre, ces récipients divers, ces miscellanées... Cela fait déjà des années que la collection s'agrandit, que les ingrédients les plus étranges viennent s'y joindre. Alors vous les détaillez du regard, l'un après l'autre, comme pour les redécouvrir. Comme vous le faites souvent. – Il y a là tout ce dont l'on aurait besoin :

Dans ce flacon-ci, un miel épais et sucré. Dans celui-là, une vinaigrette rance...

Des lambeaux de peau morte — une branche de thym — des baies d'if vénéneux...

Des poudres aux couleurs vives — des épices orientales et de la terre de montagne...

Et du sang séché.

Comme autant de portraits, dessinés sur des feuilles volantes et froissés par le temps, pour lesquels les pinceaux sont délaissés quelques temps, repris un temps plus tard, au fur et à mesure des hésitations et des grandes résolutions; — à certaines dates importantes, un sursaut d'énergie les replace dans la main, suggère de nouveaux mélanges et des couleurs inédites. — Ainsi en est-il de votre bureau d'alchimiste. Étiquetant vos substances un jour. Méditant sur de nouvelles opérations à tenter un autre jour; sur d'autres combinaisons et transformations.

Toutefois... Il doit manquer quelque chose. Pourquoi, sinon, le mélange échoue-t-il toujours? — Ce n'est pas comme si vous n'aviez pas essayé les ajouts les plus inattendus, les effets les plus variés... Penchée sur de vieux manuscrits encryptés, patiemment décodant les symboles spagyriques... Que d'heures d'études passées ici, pendant de longues nuits sans sommeil.

Cela devait passer par le sang – vous le sentiez. À chaque essai, le prix à payer: de nouvelles gouttes rouges et douloureuses. L'on sent confusément que chacun n'a accès qu'à un nombre limité de tentatives, et que chaque expérience, s'approchant de la fin, en acquiert d'autant plus de signifiance. Il faut à nouveau rémouler... Les couteaux sont de sortie, le fil des lames est aiguisé à la pleine lune. — Vous vous remémorez cette pensée qui parfois vous est venue: le nombre des battements de cœur est-il pré-déterminé? Chacun aurait un compte... Ainsi de même votre nombre en terme de gouttes de sang. La lame s'approche de votre peau; un trait si fin sur une surface si fragile... Aïe. Une nouvelle goutte pour un nouvel essai — extraite, vivante; se préparant à choir dans le petit athanor.

Vous observez cet œuf alchimique, considérez la cendre à l'intérieur; c'est le passage du noir au rouge, vous ne voulez point d'albâtre — point de gemme — pour ce rubedo précoce. Seul le Noir — Seul le Rouge — Vos deux couleurs.

Dans la pièce faiblement éclairée dans la nuit, vous êtes assise en face de ce vaste bureau en ébène. Tous ces petits flacons s'accumulent et s'amoncellent sur le plan de travail. Combien de temps déjà vous consacrez-vous à l'œuvre? – Il vous semble bien que cela remonte à longtemps, longtemps...

Criterium

Il arrive.

Ses yeux brûlent. — La lumière reflétée par la neige est intense, aveuglante; l'œil croit déceler des couleurs douloureuses dans le champ blanc et bleu qui se confond de plus en plus. Alors l'homme baisse la tête et regarde le moins possible autour de lui, juste ce qu'il faut pour vérifier la direction de ses pas. Il sait également que la douleur optique est une illusion créée par le cerveau, lorsque chacun des deux yeux perçoit quelque chose d'éblouissant — fermez un œil, et la douleur disparaît. C'est pourquoi il s'aventurait comme un cyclope, alternant le côté par lequel il abaissait la paupière — un geste qui était devenu un réflexe; ses pensées, elle, sont lentes et faibles; il doit avoir la sensation que son crâne se congèle. — Chaque expir crée un petit nuage. Chaque pas, un crissement sur la neige.

*crrr...* – *crrr...* –

Partout, cette neige: — Les forêts de pins portent le fardeau blanc, disparaissent sous ce drap qui recouvre toute la région; les dunes ne laissent que deviner par leurs vastes courbes les marques du paysage enseveli. Il n'y a que là-bas, au loin vers le nord-ouest, que des falaises grises, trop abruptes pour accumuler les flocons, contrastent avec les alentours, immaculés. C'est le seul point de repère; alors il continue, continue, à traîner ses pas lourdement le long du chemin, la tête encore baissée. Il progresse lentement, la température est glaciale — et pourtant, le jour lui donnait déjà un coup de soleil sur le visage et les mains. C'est le grand contraste de ces déserts froids: le soleil ne réchauffe pas, mais il griffe les chairs... Il fallait faire avec: une fois la nuit tombée, il ne survivrait pas. Quelle heure est-il? Il ne le sait pas — Il ne peut pas s'arrêter maintenant, la seule option est de continuer sans relâche. Le silence est total, que seul les pas lents et réguliers emplissent — et semblent du même coup beaucoup plus bruyants, intenses.

*crrr...* –

Étaient-ce des heures ou des minutes qui se déroulèrent ainsi? Avait-ce été quelques instants? Le temps avait commencé à se confondre, passé, présent, il y a longtemps déjà, ou plutôt: tout à l'heure. Tout ça n'avait plus aucun sens. — Le ciel s'était assombri, et enfin la réverbération de la lumière sur la neige s'amenuisait. L'on discernait maintenant, en haut dans les cieux, le gris cendré duquel tombaient en voletant quelques nouveaux flocons, et, tout autour, les vastes étendues d'albâtre. — C'était simplement le temps d'une journée qui s'était écoulé; aucune autre mesure n'existait dans cette scène. Seule la Nuit s'y était invitée. Elle était venue sonner le glas.

Toutefois... il s'approche enfin des parois sombres et nues. Là — le flanc de la montagne, à l'adret. À la limite de la plaine ensevelie, l'inespéré: un minuscule chalet partiellement enneigé. L'homme se rapproche, hagard et frissonnant. Une réserve d'énergie se réveille, et l'aide à continuer ses pas... malgré l'immense fatigue, et le nuage glaçant ses pensées. Vingt pas tout au plus... dix...; le voilà à la petite maison en bois. Les fenêtres sont en partie recouvertes de givre, tout autour des montants. Ses yeux brûlés discernent mal l'intérieur. Il arrive à la porte, sur une plateforme surélevée par rapport au sol, et alors seulement s'arrête et commence à déblayer la couche de neige qui en bloque encore l'entrée. Ce n'est pas très difficile étant donné qu'il s'agissait de poudreuse légère, mais ces quelques instants si près du but lui paraissent trop longs... Il met sa main sur la poignée... — Elle tourne!

Les crissements ont cessé.

L'homme n'a même pas détaillé du regard les pièces étroites; il a refermé la porte, s'est replié dans un coin du chalet, emmitouflé dans toutes les couvertures qu'il a trouvé sur les étagères disposées en face de l'entrée. Il laisse tomber à ses côtés le sac à dos, et, dans ce cocon agréable, laisse enfin son cerveau se brouiller et s'éteindre. — Il s'endort.

— Allait-il La voir à nouveau dans ses rêves?

Criterium

Mandragore. (5)

Lorsque la journée s'annonce très chaude, dès la fin de matinée la rue festive commence à se peupler. Cette allée réservée aux piétons traverse le quartier de part en part. De nombreux promeneurs s'y attardent. La plupart des bars ouvrent tôt et installent les tables en terrasses, sortent les parasols... Les riverains, les étudiants, les touristes passant par ici en été s'attablent alors, ou flânent devant quelque boutique de souvenirs. D'autres s'y retrouvent comme à un point de rendez-vous peu défini, savent qu'ils se croiseront bien à un point ou à un autre le long de la rue pavée. — L'on voit la plupart des hommes en pantacourt ou en bermuda, les femmes en jupe et en short; vers midi peut-être s'y joindront également quelques costumes, cravates, tailleurs, tous échappés le temps de leur pause. Dans l'ensemble l'on voit beaucoup de couleurs claires et franches, des pastels aussi — l'ambiance est chaleureuse et colorée. Un beau jour d'été.

Je me glisse à travers la foule, d'un pas léger et plus rapide. À la devanture d'un petit bar, que l'on reconnaissait de par le fait qu'il portait un blason — de gueules, à trois tourteaux d'or — je ralentis et cherchai du regard mon ami. Sans doute n'était-il pas encore arrivé; je pénétrai dans l'unique salle, tout en longueur, où quelques tables supplémentaires faisaient face au zinc. Celui-ci s'étendait jusqu'au fond de la pièce. En fait, presque personne ne se trouvait à l'intérieur. Il était beaucoup plus agréable de s'asseoir en terrasse et d'observer le flux des marcheurs; on s'abritait à un coin d'ombre et attendait le passage de la brise. Le barman me salua. Il avait un grand sourire. Nous ne nous connaissions pratiquement que de vue, nous nous étions croisés ici quelques fois; il m'avait toujours adressé ce sourire franc, et ce dès la première fois. C'était une personne avec cette ouverture naturelle, qui lui donnait aussitôt un caractère d'aspect agréable, et léger. Une fois — c'était avec B. — nous avions parlé tous les trois de ces armoiries sur la devanture du bar. Personne ne connaissait leur histoire, ne savait d'où elles provenaient; le barman nous avait dit qu'elles se trouvaient déjà là lorsqu'il s'était installé et que l'endroit était encore une boutique d'herbaliste. B. avait fait quelques recherches de son côté, et avait retrouvé un blason similaire, porté par un noble de Bourgogne du XIVe, un certain de Voudenay — sans que cela ne nous avançât plus loin. Quel était le lien? — Dans la vieille ville, de nombreuses façades gardent les traces d'un mystère.

Je m'assis à l'ombre en terrasse; je n'eus pas à patienter longtemps, car bientôt B. arriva. C'était lui que j'attendais. Il me salua de la main, s'approcha, me fit la bise, demanda une blonde au patron... Quant à moi, j'avais déjà un jus de pamplemousse. Nous échangeâmes au début quelques phrases anodines, de celles-ci qui sont pratiquement le prolongement des salutations... Ce fut après un premier court silence qu'il prit une voix légèrement plus grave, comme pour s'enquérir de nouvelles d'un autre niveau.

— "As-tu trouvé la mandragore, Flavia?", me demande-t-il.

— "Oui."

Il me demanda si elle m'avait apporté ce que je désirais. Je souris et hochai la tête; un instant plus tard, comme je sentais qu'il avait besoin de mots, je lui expliquai. J'avais bien la mandragore; nous l'avions cueillie dans les règles de l'art, avec Erwain – et j'en avais préparé un liniment. Cette essence patientait maintenant dans un flacon de verre, je comptais l'utiliser à la prochaine pleine Lune... elle adviendrait dans trois jours. Repose-moi la question très bientôt. Et je portais une sélénite.

Depuis mon enfance, j'avais appris à distinguer les phases de la Lune et à les suivre. Lorsque la demi-lune est à droite, formant comme un "p", c'est le "premier" quartier. Lorsqu'elle est à gauche, comme dans un "d", c'est le "dernier" quartier. Rapidement j'avais appris à estimer en un coup d'œil le cycle, et j'attendais naturellement chaque pleine et nouvelle lune. C'était avec elle que j'avais grandi. Elle m’avait suivie. Elle était toujours avec moi, au-delà des voyages qui m'avaient amenée ici ou là, au-delà des changements de ville, des époques...

Je n'avais pas mentionné nos accompagnateurs novices. Je sentais qu'il n'était pas nécessaire de le faire; cette omission me parut d'autant plus sage qu'après avoir mentionné cette soirée où il m'avait raccompagnée — encore un peu groggy, le long des escaliers et passages menant à travers les hauteurs à la maison du druide... — il me demanda ce que j'allais faire avec Xavier.

— "Que veux-tu dire?"

— "Vous vous êtes rapprochés..."

— "On est ensemble", fis-je. Dire cela me donnait une impression étrange, parce qu'à la fois c'était ce que nous avions décidé, décrété et donc cet ensemble était bel et bien là, et à côté de cela j'avais quand même la sensation de dire un mensonge; ou plutôt une formule malhabile. — Je n'eus de toute manière que peu de temps pour méditer cette bivalence, en voyant la tête que fit B.: ç'avait été un mouvement relativement subtil, mais indéniable, un assombrissement des traits, un air plus grave... Lorsqu'il reprit la parole, sa voix elle-même s'était revêtue d'un nouveau voile.

— "Oh... vous êtes ensemble", commença-t-il. Ses yeux s'étaient d'abord fixés sur moi, mais rapidement il avait détourné le regard, et semblait maintenant aller partout ailleurs: les passants, la table, le mur, le blason, ses doigts sur le verre, mes mains; il alternait ainsi, hésitant. Il continua: — "Est-ce que... tu ne trouves pas qu'il n'est pas exactement... le genre de personne qui peut te comprendre...? – je veux dire; ..." - je le regardai en silence - "Tu n'es pas comme les autres, tu es différente, Flavia".

— "Écoute; même si c'était vrai, même si j'avais besoin d'autre chose, serait-ce à toi de me le dire?"

Un long moment s'écoula; il regardait les passants, et quant à moi, je le fixai; nous entendions tout autour de nous le bruit des multiples conversations, des verres sur les tables en terrasse, des claquements de talons sur le sol, parfois quelque appel de passant... Il était presque midi et il y avait de plus en plus de monde dans la rue. Toutes les tables à nos côtés étaient maintenant occupées. La chaleur de la journée devenait pesante. Je sentais monter en moi, à côté d'une pointe d'irritation quant à ce que je devinais chez mon ami, l'envie d'aller ailleurs, dans un endroit moins peuplé. Nous allions interrompre cette conversation, alors que nous avions, je le sentais bien, d'autres choses à se dire – et à cause d'une broutille; c'était certainement cela qui m'agaçait le plus. Je repensais à ce que m'avait dit Xavier lors de notre première conversation: qu'à son avis, je plaisais à B. – Je connaissais bien ces situations et ces multiples jeux; leurs règles; parfois ils sont plaisamment enivrants, parfois - comme maintenant - ces interférences me paraissent ennuyeuses, finissent en obstacles. Si seulement je n'avais pas été une fille, nous aurions évité ce moment-ci... Cela était particulièrement irritant. Il n'y avait que peu de personnes avec qui je pouvais avoir des conversations d'un tout autre niveau au sujet de magie et de mystique; dont lui; allait-on gâcher cela pour une raison aussi matérielle? – Pour un corps, un simple vaisseau? — À la table voisine, quelques-uns jetaient des regards curieux dans notre direction; ils avaient dû remarquer ce silence et la mine maintenant gênée de B. – peut-être s'attendaient-ils à une scène ou une dispute, et ils s'étaient alors apprêtés à ne pas laisser filer l'occasion d'y assister. C'était comme si je pouvais lire dans leurs pensées. L'on devinait cette envie de voir le spectacle qu'offriraient deux personnes se disant des choses mauvaises, la fascination que cela leur procurerait. Je savais qu'un couple au sens théâtral développé se saisirait prestement d'une telle occasion – comme captant ces ondes mentales et se laissant guider par elles – et commencerait alors sa représentation. Nous n'allions pas tout de même faire cela... Nous n'allions pas non plus rester assis une heure en silence.

— "Je vais devoir y aller. Mais tu voulais me parler d'autre chose, n'est-ce pas?", fis-je.

— "Oui... Non; enfin, oui, mais ce serait mieux à un autre moment", hésita-t-il, me regardant à nouveau.

Quelques minutes plus tard, j'étais partie dans la foule. Je me faufilais vers la direction de mon appartement - en quête de calme et de méditation. Ça n'était pas très loin, mais il fallait contourner les groupes de promeneurs qui flânaient çà et là, ou de personnes qui s'étaient rassemblées en face des bars-restaurants. — Soudain, j'entendis mon nom - quelqu'un m'appelait. Je me retournai — et ce fut un grand étonnement. J'avais en face de moi une ancienne connaissance — une femme approchant la quarantaine, très brune, avec un grand sourire qui contrastait avec la peau fatiguée de son visage, usé par d'anciennes épreuves mais non dépourvu de charme; elle était vêtue de bleu et de blanc — je ne l'avais pas croisée depuis que j'étais arrivée dans cette ville. Son nom... me revint alors d'un coup: Élyse. Nous nous saluâmes avec joie. Elle était là avec quelques amis, ils s'apprêtaient à aller au restaurant; elle me proposa de les rejoindre. Je lui dis que je ne pouvais pas, mais que cela me ferait très plaisir de la revoir; pourrait-elle passer prendre le thé après son repas? – Je lui indiquai l'adresse. Elle accepta; elle m'appellerait dans une heure. —

Les fenêtres grandes ouvertes pour qu'un peu de vent rafraîchisse l'atmosphère, je m'étais assise en tailleur dans le salon. Un peu de calme – un peu de temps solitaire. La tournure de l'entrevue avec B. m'avait, je le sentais bien, irritée plus que cela n'aurait dû le faire. Ou alors était-ce quelque chose d'autre? — J'ai souvent eu à revêtir une armure; lorsqu'il fallait que certains événements glissent sur moi sans y laisser d'éraflures. Cela aidait lorsqu'il fallait se détacher, ou se laisser transparaître d'une certaine manière, parmi les différents milieux que j'explorais. Mais, en parallèle, je prêtais très attention aux remous qui pouvaient m'agiter intérieurement. D'un côté, je sentais que mon esprit était une eau calme — si je n'avais pas atteint ce stade, je n'aurais pas pu mettre en mouvement de forces occultes — et d'un autre, je sentais les émotions qui naturellement me venaient, depuis le corps; cette eau-là se troublait, les émotions se mouvaient d'elles-mêmes, comme des réflexes. Autrefois j'avais pensé que c'était mon corps qui me trahissait lorsque ces phases survenaient; depuis j'avais accepté que notre vaisseau physique soit soumis à certaines règles. Cela faisait penser à l'image orientale du Carrosse:

Tout être humain est comme un carrosse, avec un cheval et un cocher. Le carrosse, c'est le corps dans sa dimension physique. Le cheval représente nos émotions et nos instincts; comme elles, c'est une force immense et subconsciente. Le cocher, c'est l'intellect, et les processus mentaux; eux sont accessibles à notre conscience. — Beaucoup ne savent pas qui ils sont ni comment ils fonctionnent; comment peuvent-ils aller quelque part? Lorsque la position du carrosse détermine à elle seule la direction vers laquelle alors le cheval souhaite se ruer, et qu'un cocher se contente d'observer le désastre, incapable du moindre contrôle — où peut-on aller? Peut-on même se mouvoir, se déplacer? La chaîne est dirigée dans le mauvais sens, depuis le carrosse jusqu'au cocher. Il s'agit d'inverser la chaîne: le cocher (l'intellect) contrôle - et manipule en quelque sorte - le cheval (les émotions), qui porte alors sans difficulté le carrosse dans la direction voulue. Le travail nécessaire à l'inversion de la chaîne est immense; c'est pourtant la toute première étape — en effet, ce n'est qu'après cela que peut apparaître dans ce tableau un quatrième élément: le Maître. Celui-ci sait où il veut aller; il vient dans le carrosse, et ordonne au cocher. — Ce nouveau venu, c'est la Volonté. — On ne l'achète ni ne la capture; le moment décisif auquel elle arrive advient en temps voulu. C'est ce qu'entendaient certains lorsqu'ils affirmaient que le maître n'arrive que lorsque l'élève est prêt. C'est ce qu'entendaient d'autres lorsqu'ils déclarent que l'homme n'a pas de volonté qui lui soit propre. — Pour autant, chaque élément nécessite d'être entretenu. Le carrosse doit être poli; le cheval et le cocher nourris. Lorsque le cheval est trop fatigué, il ne se dirige plus, et il ne se déplace plus très loin; il faut le laisser se reposer un temps.

C'est la raison pour laquelle je ne veux pas ignorer le corps; il s'agit de mon vaisseau. Alors, à ces moments-là, je le laissais reprendre le dessus, je renonçais au contrôle. Mon corps ne me trahissait pas: il avait besoin de s'exprimer. Il avait besoin d'être soigné, entretenu. Je laissais mon sentiment d'irritation suivre ses métamorphoses... — Une minute plus tard, un grand spasme: je sentais que je tremblais. Et alors, les vannes s'ouvrirent: j'éclatai en sanglots. – Je pleurais.

*

* *

Coup de téléphone. — C'est Élyse.

J'avais pleuré longtemps, comme cela n'arrivait que rarement; le goût du sel sur les lèvres m'avait rappelé de vieux et désagréables souvenirs. Cela m'avait également épuisée. — Mais je n'avais pas eu beaucoup de temps pour me reposer, et je voulais effacer les traces de ce qui venait de se passer. Alors j'avais pris une douche, et je m'étais longuement lavé le visage... Je venais de sortir de la salle de bains lorsque le téléphone avait vibré – j'étais à nouveau maîtresse de moi-même. Je l'invitai à monter me rejoindre. Le temps d'enfiler quelque chose, et j'entends tapoter à la porte.

Un instant plus tard, elle est assise à côté de la table basse et observe avec curiosité l'ameublement du salon, les couleurs claires de l'ensemble. Elle me dit qu'elle est très contente d'enfin voir l'endroit où j'habite. La théière siffle. — Je nous verse deux tasses. Elle me remercie, m'invite à m'asseoir sur le sol à côté d'elle, et nous commençons à discuter. Assez rapidement, elle s'arrête, regarde mes yeux...

— "Flo... tu as pleuré?"

— "Oui; mais ce n'est rien", fis-je. On devait encore percevoir à mes yeux ce qui s'était passé. Ça n'avait peut-être pas été le moment idéal; je ne tenais pas particulièrement à évoquer un sentiment de commisération. Je dus lui répéter que tout allait bien pour qu'elle accepte de retourner à une conversation plus anodine – et je sentais bien qu'elle m'observa un instant d'un regard rusé, comme pour se demander de quelle manière détournée elle allait vaincre mes défenses, pour que je lui révèle tout, et qu'alors elle puisse me consoler, grâce à son expérience qui saurait trouver le baume adéquat pour mon petit cœur. — Nous reprîmes la discussion.

— "Parle-moi de ta vie, de ce que tu fais maintenant... Tu vas bien? Tu écris toujours? Tu fais toujours de l'art? Tu es toujours avec T.?", fait-elle, avec un ton qu'elle voulait à la fois complice et enjoué. Elle voulait tout savoir — tout du moins, tout sur ces choses qui gravitent autour de moi, les extérieurs essentiels: les amis, le travail et le cœur...

Oui, j'allais bien. J'écrivais beaucoup ces temps-ci; il y avait ce projet sur les états altérés de conscience, il y avait quelques poèmes, des dessins, d'autres idées qui ne restaient pour l'instant qu'au stade d'embryons...; oui, il y avait aussi d'autres projets artistiques — je me levai et lui montrai une toile, car je savais qu'elle préférait ce qui était visuel à ce qui relevait de l'écriture: c'était un hibou dans une pose hiératique. J'avais dessiné quelques-uns de ses traits d'abord avec de la colle inflammable, mis le feu à la toile, et c'était seulement après que j'avais commencé à travailler avec de la peinture à l'huile. Les traces brûlées donnaient un relief particulier à l'animal, un contre-noir. — Quant à T., cela faisait un moment que nous n'étions plus ensemble; cette mention me laissa un demi-sourire nostalgique aux lèvres. Toutefois, pour une raison ou une autre, Élyse s'était mise en tête que la raison pour laquelle je m'étais sentie mal et pleuré ne pouvait être que le fait que je n'étais plus avec T. – elle se mit à m'en parler avec beaucoup de termes positifs, que nous allions vraiment bien ensemble, que ça n'avait pu être qu'un malentendu... – puis, lorsque je lui rappelai quelques événements moins reluisants qu'elle connaissait pourtant déjà, elle endossa le rôle de la confidente complice, et adopta le ton opposé, grossissant ses défauts plutôt que d'uniquement les admettre, comme si c'était ce que je voulais entendre pour le moment: — "Ah mais, tu sais, les hommes c'est comme ça..." – Quelques truismes y passèrent. Finalement, je n'y tins plus, et l'interrompit pour lui dire que j'avais rencontré quelqu'un d'autre. Il se passa exactement ce que j'attendais (et ce pourquoi je ne l'avais pas révélé plus tôt): une salve de questions sur cette personne. Quel est son nom? Que fait-il dans la vie? Il est mignon, j'espère? Aime-t-il les artistes comme moi? — Pourtant il y avait une réelle tendresse chez Élyse, et je sentais derrière tout cela un fleuve de bonnes intentions et de la véritable sympathie — donc je jouais le jeu et lui racontai. Elle fit l'admirative lorsque je lui parlai du vernissage, de la réserve de Xavier...; et d'ailleurs, il m'avait invitée ce soir à une soirée privée. C'étaient des amis musiciens qui régulièrement venaient se présenter des compositions les uns aux autres; ils étaient pour la majorité des pianistes. L'un d'entre eux était un ami de sa famille, ce qui expliquait que Xavier eut vent de ces événements informels. À chaque fois, un petit nombre de spectateurs mélomanes pouvait volontiers venir y assister. Il n'y avait jamais beaucoup de monde, et la moyenne d'âge était assez élevée; mais la musique, inédite, pouvait se révéler originale et jolie. Lui-même n'y allait que de temps en temps, mais il se disait que cela pourrait bien me plaire.

J'éclatai de rire lorsqu'elle me dit que Xavier avait l'air d'être un bon parti, et qu'il fallait absolument que je le lui présente; en femme d'expérience, sachant observer les hommes, elle saurait me dire s'il était assez bien pour moi... Allait-elle remplacer sa vision romantisée de T. par celle de Xavier? - Je m'y attendrais bien. — À demi-mot je compris que sa nouvelle déduction sur ma crise de larmes était qu'il s'agissait en fait de mon véritable deuil de T., maintenant que je m'avançais vers une autre relation. Alors elle essayait maintenant de deviner où en était celle-ci, quelles "étapes" étaient franchies, s'il était gentleman, et tant d'autres questions... par exemple si je n'avais ressenti soudain une nouvelle inspiration artistique ou quelque autre signe de renouveau. Quelle curieuse! – À sa bonté l'on devinait que s'adjoignait souvent une façon de compenser des erreurs anciennes en souhaitant les éviter aux autres. Elle m'avait raconté un jour certaines de celles-ci, comme la rencontre d'un homme qui lui avait été particulièrement infidèle et qu'elle avait pardonné sans cesse; ou celle d'un autre homme, un manipulateur narcissique qui l'avait projetée dans une spirale dépressive... Par certains aspects elle me rappelait Murielle, ce côté maternel en particulier – quoique le reste de leur caractère restait assez différent. Élyse voulait comme me prendre sous son aile et jouer tour-à-tour le rôle de la mère, de la grande sœur, de l'amie et de la confidente. Ça n'était pas désagréable à petite dose.

— Elle me prit dans les bras un long instant avant de prendre congé; et me répéta qu'il faudrait vraiment que nous nous revoyions l'un de ces jours, seules ou en groupe: et qu'elle ressentirait aussitôt si Xavier était la bonne personne. Je ris à nouveau, lui communiquai que cette entrevue m'avait également fait plaisir. — C'était vrai; toutefois j'étais épuisée. Une fois seule, je m'allongeai sur le canapé et m'endormis.

Rêve.

Je viens d'entrer dans une grande pièce noire. Je ne vois rien. Je sens, cependant, que la salle est large; et une présence. Mes yeux, s'habituant petit à petit à l'obscurité, commencent alors à discerner que je viens de pénétrer dans un théâtre: il y a une douzaine de rangées de sièges, la plupart sont occupés. De ces spectateurs je ne distingue que des silhouettes. La pénombre éteint toutes les couleurs en divers tons gris. Au-devant, une estrade s'illumine alors progressivement: c'est la scène. Sur un parquet en bois vernis sont disposées quelques planches verticales, sur lesquelles des buissons et des plantes ont été peints. Un homme courbé, de petite stature, apparaît alors, s'avançant sur la scène. Il est très bien vêtu, sa barbe en bouc est finement taillée; je ne sais pas s'il va s'agir d'un acteur ou du présentateur de la pièce qui doit se préparer à être jouée. Le silence du public est total; je sens que toutes les attentions ont été captivées par sa venue. L'homme nous regarde, tournant lentement la tête d'un côté à l'autre de la salle. Il ne devait pas nous voir à cause de l'obscurité, juste deviner nos présences — et pourtant j'avais nettement l'impression qu'il nous voyait tous, parfaitement, comme s'il possédait un autre sens, plus fin que la vue. Cherche-t-il quelqu'un? Soudain, il me voit. Il cesse ses mouvements de tête: il me fixe. Comme liés, nous nous fixons. — Hypnotisme? — Un instant plus tard, sans que je ne puisse m'être rendue compte d'une transition, je vois que l'homme a disparu de la scène. À sa place, trois hommes et trois femmes sont apparus. Ils sont habillés élégamment, en tenue de bal, et portent des masques de type vénitien; chaque masque est différent. Celui de cette femme en belle robe verte et dorée a un nez long et crochu; un autre, des sourcils exagérément froncés; un autre encore, des feuilles de trèfle dessinés sur les joues et un air mutin... Les acteurs forment trois couples, qui dansent et virevoltent dans le silence le plus total...

* *

*

La soirée s'était rafraîchie.

L'atmosphère agréable invitait les groupes de promeneurs à sortir à nouveau maintenant que la nuit venait de tomber, et à arpenter les rues et chemins de la vieille ville que je traversais à nouveau. À côté de chez lui, Xavier m'attendait. Un rapide baiser, puis je prends son bras et le laisse me guider jusqu'à l'antre des artistes. Ce n'était pas très loin; il fallait marcher le long d'une belle avenue, jusqu'au quartier aisé se trouvant à côté de la mairie. Là encore, je pressentais qu'il s'agirait d'un certain milieu socio-culturel – pour lequel je nourrissais des sentiments bivalents: d'une part je haïssais ces masques de paille, d'autre part je ressentais quand même l'excitation d'une petite fille qui se déguise. Cela me rappela quelques anciennes "infiltrations"... Xavier avait mis une belle veste noire, une chemise claire; quant à moi, une robe de soirée. Mes escarpins claquaient sur le sol.

Nous arrivons devant une grande porte cochère. C'est là, dans un appartement au premier étage, que se rencontre le groupe de musiciens et de mélomanes dont Xavier m'avait parlé, et dont il m'avait proposé de faire la connaissance. L'immeuble est très soigné. Les surfaces du sas d'entrée sont brillantes, récemment reluises. Les quelques plantes me sembleraient plus heureuses au-dehors, mais doivent apporter cette touche verte qu'affectionnent les tenants de tels lieux; à vrai-dire, je ne serais pas étonnée que dans le second hall d'entrée nous attende un maître d'hôtel en uniforme. Au lieu de cela, un petit escalier tapissé de rouge. Arrivés au premier étage, nous entendons quelques bruits gais de conversation nous parvenir, et un filet de lumière illuminer le petit corridor.

Nous entrons. L'hôte vient à notre rencontre dans le petit hall, servant d'antichambre. À gauche et à droite, des portes doubles s'ouvrent sur deux grands salons; nous apercevons dans la première de ces pièces le groupe de mélomanes.

— "Quel plaisir de faire votre connaissance, Mademoiselle", me dit l'hôte avec un certain maniérisme. Il est grand, fin; de petites moustaches grises lui donnent l'air d'un ancien diplomate. L'on entend aussitôt, également, qu'il a ce léger accent qu'affectionnent certains hommes aimant les hommes. Je le trouve élégant. Il nous conduit alors vers l'assemblée.

Il y a là une douzaine de personnes. Je reconnais quelques visages: nous avions croisés certains de ceux-ci lors du vernissage de l'artiste-illusioniste. À part une femme âgée, qui porte un énorme collier de perles, il n'y a là que des hommes. Tous sont en tenue de soirée, certains portent un nœud-papillon. La moyenne d'âge est effectivement assez élevée; Xavier et moi dénotons certainement. Sans doute pour cette raison, nous sommes à la fois agréablement bienvenus et considérés – chacun nous avait salué volontiers – et restons côte-à-côte. Nous prenons de fines coupes de champagne, très pétillant. La conversation porte tantôt sur de grands noms de musiciens — l'on cite Mozart, Bach, Beethoven mais également Tchaikovsky, Ravel, Rachmaninov... quelqu'un mentionna même Ligeti — et tantôt se vide de substance pour se métamorphoser en formules jolies mais qui ne disent rien. Passes rhétoriques. L'on devine relativement aisément que certains se prêtent à cela par jeu, et d'autres plutôt par fatuité ou grandiloquence. — Un son de cuillère frappée sur un verre résonne alors dans la pièce.

Le maître des lieux nous invite à prendre place dans le salon opposé; les représentations vont commencer. Le sol de cette pièce est lui aussi couvert de tapis orientaux. Il y a trois rangées de chaises Louis-Philippe, tournées vers un espace aménagé devant les grandes fenêtres menant sur un balcon; dans cet espace, un piano de marque est placé de trois-quarts. Contre le mur, quelques pupitres à partition. Les tons rouges des tapis, des chaises, des rideaux, donnent à la pièce une allure bourgeoise et cossue.

Un vieux monsieur, vêtu élégamment et à la coiffure d'artiste — des cheveux mi-longs, dégarnis de sorte qu'ils étaient absent du centre de la tête, tous d'un blanc-gris uniforme — se place alors derrière le clavier, et démarre immédiatement, sans annonce, une rapide succession de gammes. Tout le public se fait silencieux et attentif; et les gammes deviennent des arpèges, ceux-là s'enchaînent par saccades — la seconde voix s'invite alors parmi les modulations et forme petit à petit une succession de mélodies évoquant les Jeux d'eau de Ravel... L'homme joue très bien. — Quelques morceaux se succèdent, entre lesquels l'homme présente les titres et les muses de ses œuvres en termes ampoulés. Il dédicace sa dernière composition à la femme au collier de perles, laquelle rougit et se pâme de cette considération; c'était comme si elle revenait à ses vingt ans, devant un admirateur enamouré, le temps de quelques minutes. —

Après que quelques pianistes se soient succédé, l'on pouvait se faire une bonne idée du système de fonctionnement de ce petit cercle. Il y avait manifestement la rencontre de quatre personnalités, certainement les membres fondateurs; ceux-là avaient établi la tradition de se jouer les uns aux autres des pièces virtuoses. Petit à petit quelques amis mélomanes ont été admis aux représentations, et c'était maintenant un rendez-vous mensuel et intimiste.

Une pause fut annoncée; une partie de la petite assemblée se levait pour aller chercher de nouvelles coupes de champagne. Je m'apprête à en faire de même...

Une vibration. C'est un appel. — C'est B.

Je reviens dans l'autre salon, plongé dans la pénombre; la fenêtre est ouverte, je m'isole sur le balcon.

— "Allô?"

— "F.?"

— "Oui. Bonsoir?"

— "Bonsoir... J'espère que je ne te dérange pas. Voilà; je voudrais m'excuser pour tout à l'heure".

— "Ne t'en fais pas".

— "Vraiment".

— "Je m'excuse moi aussi, d'être partie aussi vite", dis-je en hésitant. Un court moment de silence gêné de chaque côté de la ligne; et alors, comme si cela avait été prévu d'un commun accord, nous nous mettons à rire, tous deux en même temps. Cela eut l'effet de dissiper la gêne.

— "En fait, je voulais vraiment te demander autre chose tout à l'heure".

— "J'en étais sûre. Tu veux en parler maintenant?"

— "C'est difficile par téléphone. Il faudra que je te montre quelque chose".

Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain.

Lorsque je reviens dans le salon de musique, c'est un cinquième pianiste qui s'apprête à prendre place sur la scène. Celui-là est un petit homme, qui porte une barbe en bouc, taillée... Je me souviens de mon rêve. J'entends des voisins se murmurer qu'il s'agit là d'un artiste relativement nouveau de ces soirées. Il s'incline bien bas, et s'assied devant le piano, ajustant plusieurs fois le tabouret afin de se ménager un accès confortable aux pédales. Cela prend un certain moment, durant lequel le public ne dit pas un mot: l'effet est réussi. Il annonce d'une voix forte, avec une certaine emphase: "Mesdames et Messieurs" — se tournant vers moi — "Mademoiselle" — il ajuste son gilet — "Je vous présente ma nouvelle œuvre! Mélancolie, force obscure - c'est une fleur du mal que j'ai voulu cueillir pour vous, bien humblement. Une plante dangereuse... mon âme vacille! ... Il est dit qu'elle a forme humaine et le pouvoir de nous rendre riches et puissants; l'on la ramassait au pied de l'échafaud! Cette œuvre en est le cri – Je l'ai appelée: Mandragore". — Je suis fixée sur le siège. Puis, les premières notes s'élèvent du piano, basses, sombres... Xavier et moi échangeons un rapide regard, amusés de la coïncidence... et en même temps, comme se demandant s'il s'agissait véritablement d'une coïncidence. Nous ne connaissions pas le petit homme — il ne pouvait pas savoir ce que nous avions cueilli, il y a quelques jours, à la nuit tombée... — mais c'était comme s'il avait été l'instrument d'une sorte de clin d'œil qui nous fût adressé: comme si une confrérie secrète nous avait observés, et venait nous le dire: scimus, nous savons. Les notes sont ténébreuses, et je pense à nouveau à Ravel: mais cette fois à sa traduction musicale du Gaspard de la Nuit...

Le bruit de mes talons résonne dans les ruelles que nous empruntons au retour. À nouveau, je tiens le bras de Xavier, qui me raccompagne vers mon appartement. Nous marchons dans un silence paisible, communicatif. Étrangement, il y a moins peu de monde que nous ne pensions; ou peut-être est-ce parce que nous nous plaisons à prendre les petites rues. Nous arrivons alors au pied de la bâtisse. Et, comme la première fois, il m'embrasse; nous nous souhaitons bonne nuit. Je lis ses pensées. Je sens qu'il aurait bien aimé que je l'invite à monter chez moi. Je ne le fais pas. Plutôt, nous nous regardons en silence et je lui souris. Il a l'air heureux. Il ne donne pas de signe quant à ce désir; il me trouve sans doute secrète, mystérieuse. — Je lui vole un dernier baiser et disparais. Dans mon esprit résonnent encore certains accords fugaces, solanés.

Criterium

Ç'avait été un hasard — il me semble que c'est toujours par hasard que ces découvertes arrivent — et je réalisai alors qu'existait réellement une communauté secrète, dont la pratique différait de tout ce dont j'avais entendu parler jusqu'alors. Qui étaient-ils? Ceux-là se baptisaient de plusieurs noms: les "changeurs de vie". Les bioswitched. Les "échangés"...

Qui sont-ils?

Encore aujourd'hui, un certain nombre de personnes tiennent un journal intime. Pour certains, c'est une ligne de temps en temps, chaque année peut-être, décrivant quelques nouvelles résolutions ou grandes décisions de vie; pour d'autres, c'est un roman-fleuve, un feuilleton qui chaque soir se décline sur des dizaines de pages, décrivant chacun de leurs monologues intérieurs, émotions et pensées virevoltantes. Certains disent tout, absolument tout, d'autres cachent des morceaux choisis. On révèle le sale, ou l'on prétend le propre; il y a tant de manières d'écrire l'intimité. — Toutefois, pour ces personnes, l'objet de leurs confidences — le journal intime — devient peu à peu pesant, une trace lourde du passé. Parfois littéralement, lorsqu'il s'agit d'une cinquantaine de carnets reliés, précieusement conservés dans des boîtes à chaussures. Parfois simplement en esprit, lorsque quelques phrases pèsent trop lourd et font trop mal. — C'était alors que l'idée survint: tout comme l'on est amené à brûler les lettres de ses premières amours, d'aucuns éprouvent l'envie de se séparer de souvenirs trop anciens, devenus inutiles - ou trop pesants, un boulet traîné de déménagement en déménagement. À côté de cela, l'homme a toujours eu l'envie profonde de s'imaginer dans la vie de quelqu'un d'autre — de quelqu'un ayant fait des choix différents, pris une autre route... Ces carrefours de la vie, ceux-là qui adviennent très tôt et ne sont reconnus comme tels que bien après-coup... C'est alors a posteriori: quelle minuscule décision ce jour-là ou cette nuit-là — ayant déterminé quasiment tout le reste de sa vie! Est-ce un choix d'études? Un déménagement, une ville? Est-ce le fait d'être resté en couple avec telle personne, d'avoir quitté telle autre? Ce job moins bien payé mais dépaysant? ... — Et si tout avait été différent? — Et si tout avait été à refaire? — C'est là qu'intervient le journal intime de l'Autre.

Un cercle de personnes cèdent une grande partie de leur passé — des années de journaux intimes. Et chacun reçoit — complètement au hasard — l'histoire de quelqu'un d'autre. Chacun entre de fait dans cette communauté inconnue; chacun devient un "changeur de vie".

Classe sociale, niveau culturel, lieu géographique, aucun facteur ne vient remplacer celui du hasard. Seule la langue est uniforme — et encore, vous pourriez hériter des trente carnets d'une adolescente dyslexique. Déjà cependant ces changeurs s'internationalisent et la société secrète s'étend.

Une enquête s'imposait. — Mais tout était crypté; il n'était pas possible de déterminer qui, si vraiment il y avait quelqu'un à la tête de cet étrange groupe, jouissait de la qualité d'organisateur. Un système de clefs asymétriques: presque impossible à remonter. C'était déjà par une coïncidence étrange que j'entendis parler de ce mouvement underground — laquelle il me serait préférable de ne pas confier ici — il était donc difficile d'acquérir une vue d'ensemble du phénomène. Je n'avais que quelques contacts anonymes et secrets; beaucoup de questions - aucune réponse.

Alors je réalisai qu'une seule solution existait réellement: devenir moi-même membre de la secte. Je réalisai aussitôt que je me formulai l'idée à l'esprit que cela serait difficile et douloureux. J'avais en effet tenu jusque là un journal intime. Assez irrégulièrement, je l'admets; et, s'il ne me semblait pas particulièrement intéressant — il était question de mes relations amoureuses, de mes choix professionnels, et d'écrits en "flux de conscience" à propos de questions philosophiques qui me taraudaient... — était cependant devenu une partie de moi. C'était donc comme se couper un bras. Je ressentais bien sa bivalence pour autant: les carnets me pesaient, le style me semblait malhabile et dégrossi, les questions un peu bêtes. Cependant, j'avais également lu beaucoup de contes bouddhiques ces dernières semaines, et donc je réalisai en parallèle à quel point ce 'bras' n'était en fait qu'une impermanence, plutôt une 'mue' que j'allais abandonner derrière moi. Que son double-aspect: histoire et lourdeur, n'était que deux facettes distinctes du même attachement au passé. Que je devais laisser ça derrière moi, afin de renaître une nouvelle personne. Peut-être... qu'en fait, ce procédé n'était qu'une manière de rendre tout le processus plus facile, et que la lecture de cette 'vie parallèle', celle de l'Autre, serait une manière de tous se soutenir et de réaliser — ce ne sont que des peaux mortes, du passé poussiéreux! — Que là se trouvait réellement le but de la confrérie. — Un jour, je réalisai qu'il ne fallait plus attendre et méditer: l'heure était venue de changer de peau... de vie. J'envoyai mes vieux carnets.

Quelques jours plus tard. Un surplus de travail m'avait fait presque oublier cet acte; je réalisai alors que je n'avais pas tant tenu à ces carnets. Mais j'allais également découvrir une émotion nouvelle: l'excitation si étrange qu'il y a à trouver chez soi un colis, soigneusement ficelé et empaqueté, contenant la vie de l'Autre.

J'ouvre la boîte. — Cinq grands cahiers, épais. On devine qu'entre de nombreuses pages ont été insérées des images, des dessins, des herbiers... Le tout est recouvert d'une écriture fine, le plus souvent au stylo bille noir, parfois bleu; une écriture d'homme. Je découvre une nouvelle vie. — Curieusement, impossible d'y retrouver son prénom; pourtant, ses amis et ses amours sont tous là, nommés, parfois de simples initiales; d'innombrables souvenirs sont soigneusement décrits en quelques mots et avec des tournures qui me paraissent d'autant plus poétiques qu'elles ont été pensées par un esprit différent, dont l'on devine qu'il associait les mots différemment. — Je lis, fasciné, happé par ces pages et ces pages. Il y a là des souvenirs d'enfance, la première cigarette, la première copine; des descriptions trop précises d'actes sexuels à côté d'envolées poétiques sur le sens de la vie et les buts que l'on s'adjoint. C'était plus qu'une autobiographie: c'était le roman vrai d'une autre vie, d'une autre mue. La lecture est captivante, fascinante; ce n'est qu'après avoir fini l'ensemble — que l'on devine correspondant à peu près à douze années de vie — que je reviens à moi, puis tombe de fatigue sur un siège.

Sensations confuses: une impression, maintenant que je ne suis plus plongé dans les cahiers, d'avoir épié ces mots — mais surtout le fait que cela soit une sensation connue. Une sensation finalement très similaire à celle que j'avais eu par le passé en relisant mes propres carnets. Ces traces auraient-elles donc toutes la même valeur? L'on dit et se répète: les mots s'envolent, les écrits restent. Je n'ai jamais autant eu la sensation que ceux-là s'envolaient tout autant, que maintenant, avec cette réalisation que nous ne sommes pas nos vies.

Criterium

Mandragore.

Encore quelques mètres et j'arrive à la terrasse du bar dans lequel B. m'a donné rendez-vous. Les dalles du trottoir sont hexagonales sur une centaine de mètres, finement taillées. Cette touche moderne dénote un peu avec la vieille ville; l'ensemble toutefois n'est pas déplaisant esthétiquement. C'est la première fois que je viens ici. J'ai vaguement l'impression d'avoir vu cet agencement de maisons et ces gammes de couleurs dans un rêve. J'entends mon nom; cela fait, en fait, quelques instants que j'étais là, à contempler la perspective du lieu, et la lumière du jour tracer les contours des bâtisses sur les dalles. Quand étais-je ici pour la première fois, réellement?

"Flavia".

Il m'appelait par un nom secret. Nous en avions convenu ainsi; c'était B. – Revenant à mes esprits, je l'aperçus se lever un instant d'une table en terrasse pour me faire signe. Je le rejoignis et demandai au garçon qui arrivait un café, sans réfléchir, juste pour l'éloigner. Nous nous assîmes; il me parla de lui, de ce qu'il avait fait récemment, de quelques amis communs dont nous observions la vie, de quelques réflexions qu'il s'était faites durant cette observation - ces pensées sur les différentes persona que l'on revêtit dans différents milieux, et qui, comme les vêtements d'un acteur semblent parfois lui insuffler son rôle, prennent une vie propre et nous manipulent à travers chacune des étapes qui incombent aux scènes de ces personnages masqués. — Je l'écoutais parler, timide, préférant à la déferlante des mots de petits mouvements de la tête.

Puis je me rappelai: dans la poche gauche de mon gilet, un cabochon de grenat rouge. Contre le cœur, une malachite. Cette disposition de gemmes permet de renouveler son énergie, d'insuffler une force, une vigueur. Je jouais avec l'anse de la tasse; un certain enjouement m'était revenu et je commençai à vraiment parler. De fait, mon dynamisme prit rapidement le dessus et j'avais l'impression de désormais tenir les rênes.

Ç'avait été un détail dont nous avions parlé la dernière fois qui m'était resté ancré à l'esprit, m'était revenu sans cesse ces derniers jours: la mandragore. Un de ses amis avait été le gardien de quelqu'un en ayant pris. Le psychonaute avait préparé un thé, mélangé à d'autres herbes; à la suite d'un rituel assez kitsch, il avait bu le breuvage. L'ami pensait que ça se déroulerait comme une session de prise de champignons à psilocybine, ou de Salvia divinorum; il savait vaguement qu'il s'agissait là d'une plante autrement plus puissante, mais il ne s'attendait certainement pas à "ça". — Pendant trois jours, son compagnon avait nagé en plein délire. Les pupilles affreusement dilatées, il alternait épisodes cataleptiques et agitations complètement déconnectées du monde réel, s'entretenant avec des personnes ne se trouvant pas là; parfois euphorique, mais le plus souvent l'air terrifié. Le surveiller et le nourrir pendant ces trois jours avait été un calvaire. Il fallait aussi absolument l'empêcher de sortir dans un tel état; du coup, il était presque impossible de dormir, car de temps en temps l'autre se tenait devant la porte et s'apprêter à aller dehors. — Après l'expérience, aucun souvenir n'était resté; seulement une sensation de sécheresse et une nébuleuse frayeur. Le gardien avait catégoriquement refusé de renouveler une telle session; il n'eut pas à user de persuasion, puisqu'il avait semblé que ça n'avait pas été plaisant de l'autre côté, non plus.

Ce qui me fascinait dans cette histoire, c'était à quel point elle montrait simplement que le modèle de tant de psychonautes amateurs était faux. L'on dit que chaque plante — chaque être vivant — synthétisant des alkaloïdes psychotropes est comme un Guide, chacun possédant son caractère, sa personnalité; ils utilisent des mots différents, des images différentes; chacun permet d'apercevoir par-delà notre réalité quelques perceptions d'une réalité supérieure. Par exemple la Dame de la Salvia nous apparaît douce, sirupeuse, un serpent qui enlace; alors que les esprits des Psilocybe sont festifs, colorés, des nains joueurs qui s'annoncent en tirant d'un côté puis d'un autre les cordes de notre perception spatiale. Untel aura une affinité plus forte avec l'un ou l'autre guide, ce qu'il découvrira au fur et à mesure qu'il les rencontrera les uns et les autres; il deviendra alors peut-être le disciple de l'un d'entre eux. Cependant, chacun nous guiderait vers la même dimension, chacun, espiègle ou non, reste bénévolent. D'aucuns découvrant ces univers parallèles réalisent alors que tout est connecté, qu'il y a une gigantesque toile, une connexion entre êtres vivants, dont la réalité et la vigueur restent insoupçonnées tant que l'état de conscience n'est pas "réveillé". — En quelle mesure l'esprit de la mandragore était-il un guide bénéfique? Elle n'ouvrait manifestement pas les mêmes portes. Or, je pensais qu'il existait beaucoup de portails - plusieurs plans surimposés à notre réalité. Comment ne pas ignorer la possibilité que certains de ces portails étaient tournés vers la direction opposée — la Nuit?

Il y aurait une abysse infernale, un immense continent éternellement baigné dans les ténèbres; il y aurait une silhouette maigre, maléfique; une veuve au voile noir. Le voyageur s'égarant dans ces contrées pouvait mourir ou devenir fou.

Or c'était bien ce qui se passait de temps en temps: des gens devenaient fous et mourraient. Il était aisé de s'en apercevoir en lisant des récits d'expériences similaires. Ces pensées étaient venues et revenues dans mon esprit; je savais désormais que la route était barrée à ceux qui parcourent le premier chemin, la voie positive. — Mais moi je n'étais pas de ceux-là. La Lune était mon astre et une indicible haine était cachée dans un recoin de mon cœur. Ces rejets, je les percevais comme une invitation discrète: les bras de la veuve noire ne me seraient pas fermés. De cela, j'en étais sûre depuis longtemps. Alors la voie qui se proposait à moi était devenue claire: il fallait me procurer, par l'intermédiaire de mon ami et de ses connaissances, une mandragore. À n'importe quel prix; quitte à offrir de mon sang.

Je propose à B. qu'il me présente son ami; comme j'écris beaucoup, il connaît ma curiosité envers personnes et événements hors de l'ordinaire. Il lui envoie un texto pour lui proposer un verre, et — signe du hasard? — une réponse arrive rapidement: "Je suis dans le coin! Ok j'arrive tu es où?". — C'est ainsi que quelques minutes plus tard, nous voyons un homme brun, en veste, plutôt mince, se diriger vers nous. Il est fraîchement rasé et plutôt bien habillé. Les présentations se font. Il s'appelle Xavier. Mon ami me présente avec le diminutif de mon vrai nom. Nous demandons au garçon de café revenant à l'affût quelques verres et commençons alors à parler de choses et d'autres; Xavier me paraît être quelqu'un d'agréable, même si rapidement je m'aperçois que la conversation est altérée du fait que je lui plais. - Qu'importe. Nous parlons de poésie, et petit à petit je lui présente quelques projets d'écritures, portant sur les états altérés de conscience: rêves plus ou moins lucides, expériences mystiques, lésions cérébrales, drogues psychotropes. Cela l'intéresse beaucoup, et il montre finalement qu'il a une certaine expérience avec quelques substances; il s'empresse de préciser qu'il n'a touché qu'à des choses qui n'étaient pas dangereuses, puis nous parle d'une connaissance qui, lui, a tout essayé, ou presque. Bingo. Il nous donne même son nom: A. — Celui-ci a lutté contre l'addiction et a frayé avec beaucoup de drogues risquées; ces expériences l'ont amené plusieurs fois à l'hôpital, et en psychiatrie. Pourtant, il s'en relevait toujours, et continuait sa vie de paradis artificiels. En manœuvrant la conversation vers cette direction, il nous dit avoir un mauvais souvenir d'épisodes où A. buvait des thés à base de plantes dangereuses, et avait besoin de son aide en tant que sitter. Puis nous changeons de sujet. Je parle un peu de mon ami le druide; nous discutons également un peu d'art et de l'influence des "visions" sur la peinture dans l'histoire.

Lorsque B. s'absente un instant, Xavier se rapproche et, en tournant un peu autour du pot, me demande si nous sortons ensemble: j'éclate de rire. L'idée me paraît incongrue; lui par contre interprète cela comme une disponibilité. Il me parle d'une exposition d'art qui aura lieu ce soir. Les places sont très limitées, mais il a une invitation pour y aller: lui, et une personne de son choix. Il me dit qu'il pensait y aller avec un ami, mais que celui-ci venait de se rendre compte qu'il était indisponible aujourd'hui, il se retrouvait donc seul - et qu'il pouvait m'inviter, moi, si cela m'intéressait. L'artiste principal créait des illusions d'optiques dans un style apparenté à celui d'Octavio Ocampo, avec des thèmes plus technologiques que religieux. Les explications étaient un peu pédantes — cela m'irritait, mais l'exposition elle-même pouvait se révéler intéressante. J'accepte. — Il m'indique qu'à son avis, je plais à B., et que donc ce serait peut-être mieux si nous ne lui parlions pas de ce soir. Peut-être craint-il que je ne change d'avis, ou que l'on me fasse changer d'avis?

Nous venons d'échanger nos numéros de téléphone lorsque B. revient, un grand sourire aux lèvres: il vient de recevoir une bonne nouvelle, quelque chose en rapport avec son travail. Généreux, il nous propose de nous offrir une tournée. Nous acceptons et passons une demi-heure agréable, après laquelle nous nous disons tous au revoir. — Sur le chemin du retour, quelques minutes plus tard, je reçois un message:

Xavier — "À ce soir alors, F."

J'espère que ça ne se retournera pas contre moi. Le hasard nous offre des opportunités, l'on fonce tête baissée dans une direction donnée, et en prenant une pause, parfois, l'on s'aperçoit que notre vision périphérique n'a pas beaucoup fonctionné chemin faisant. Ça nous est tous arrivé. L'on se réveille dans des situations cocasses. Ce n'est pas pour autant qu'il faille s'empêcher d'avancer! - Je repris la marche.

*

* *

La brise s'était levée vers la fin de l'après-midi, et la soirée était en conséquence plutôt fraîche pour cette période de l'année. Déjà çà et là des groupes d'étudiants se rejoignaient et discutaient vivement, un bruit de fond de voix s'entendait le long des rues que je parcourais. Il fallait traverser ce côté de la vieille ville, pour finalement arriver aux quartiers riches; ceux-là étaient alors beaucoup plus calmes, déjà presque endormis. La salle d'exposition se trouvait là, dans cet endroit proche de tout dans la ville: à la fois proche du centre festif et étudiant, proche de l'artère commerciale principale, proche des grandes demeures des élites bourgeoises, proche des vieilles bâtisses centenaires du centre historique... C'était une petite rue connexe, dans ce seuil ambivalent connectant différents mondes. Je m'approchais des grandes vitres du bâtiment moderne; Xavier m'attendait là. J'avais effectivement imaginé qu'il s'agirait d'une sorte de vernissage mondain, et j'en eus la confirmation en le voyant, très bien habillé, chemise et veste chères. On pouvait également apercevoir à l'intérieur des femmes en tenue de soirée, et la population-type des haut-lieux artistiques: couples, la cinquantaine, affectant à la fois un soin réfléchi à leur personne et à leur apparence, et à se parler pourtant très familièrement entre eux, comme s'ils se permettaient, esthètes, de jongler à la fois avec le bon et le mauvais goût. J'avais souvent rencontré ce genre de milieu, ayant frayé avec l'art et différentes classes de poètes. À chaque fois, l'hypocrisie me révulsait – c'était la sphère des fortunés, le cercle des élites artistiques. Je pouvais néanmoins m'infiltrer partout. — Comme j'avais prévu qu'il s'agirait de ce type d'événement, j'avais mis une robe de soirée noire sous mon duffel-coat. Nous entrâmes; gentleman, il m'aida à enlever le manteau pour le confier au préposé du vestiaire, puis me glissa, timidement, un compliment sur ma tenue. Je le sentais un peu confus, gauche; il s'apercevait que son plan, conscient ou pas — m'inviter dans un lieu de mondanité où l'on venait typiquement en couple — pouvait autant nous rapprocher, que se retourner contre lui, puisque nous n'aurions pas forcément de manifestations subtiles de familiarité et d'intimité. Tout se reposait d'une certaine façon sur moi, et la façon dont j'allais me déplacer avec lui dans les salles. Je voyais qu'il appréhendait ce qui allait se passer, et qu'il se rendait compte qu'il préférerait même renoncer à tout rapport de séduction et que l'on interagisse ensemble comme des amis proches, plutôt que de se retrouver seul. Mais comme il n'avait pas encore renoncé — il ne savait pas exactement ce qu'il devait faire: ni trop, ni pas assez; garder une position d'équilibriste, de funambule. Cela se lisait sur son visage, sur ses mouvements. Quant à moi, je n'avais pas encore décidé ce que je voulais, j'étais impulsive. Et puis je ne le connaissais pas assez pour l'instant. — Cette fois, j'avais amené un œil-de-tigre.

Nous nous avançâmes vers la première salle. Un groupe de personnes s'était assemblé, discutant bruyamment à côté d'un buffet. Il y avait du saumon, du hareng, une multitude de petites salades et d'amuse-bouches; c'était un type de smörgåsbord. Aussitôt, une femme d'un certain âge s'approcha de nous; elle semblait tout à fait dans son élément, très cordiale. Sa voix carillonnait: – "Xavier! ... Me présentes-tu ton amie?". J'appris qu'il s'agissait là de sa tante. Pendant qu'il nous présentait, je voyais qu'elle m'observait des pieds et à la tête et que j'étais en train de passer une sorte de test. À ma manière, à ma posture, à ma voix, elle devait subconsciemment effectuer beaucoup de petits calculs pour en déduire mon caractère et surtout ma position socio-culturelle. Lui semblait s'en rendre compte, mais ne pas y prêter beaucoup d'attention. Toujours est-il que j'avais dû recevoir une bonne note, et elle fut sympathique avec moi — le cas échéant, peut-être y aurait-il eu une pique subtile, un petit commentaire désagréable à mon égard ou à celui de son neveu. Le test passé, elle nous quitta rapidement, pour nous laisser tous les deux explorer les salles. Elle nous avait dit que c'était là l'exposition d'un artiste magnifique.

De fait, c'étaient réellement des œuvres attrayantes: peintures et sculptures en trompe-l'œil, invitations à la paréidolie, grilles striées de fils d'acier créant de nouvelles formes selon l'angle d'observation, et plusieurs variations intéressantes sur le thème de l'anamorphose. Le tout présentait effectivement une panoplie de motifs technologiques, comme pour nous susurrer: "Prenez garde aux illusions modernes". — Nous parcourions les quelques salles, celles du fond étaient moins peuplées et nous y restions plus longtemps pour en apprécier les sculptures. Je découvris sur un bout de métal un chiffre minuscule, gravé dans un coin de l'œuvre: 4. Je le montrai à Xavier et nous nous demandions alors s'il n'y avait pas un code stéganographique surimposé à l'exposition. Nous établissions par jeu des théories alambiquées sur le pourquoi et le comment — est-ce que parmi ce cercle de personnes se cachait un diplomate ou un agent opérationnel, est-ce que les œuvres formaient une sorte de boîte au lettres morte, est-ce que les chiffres mis bout à bout indiquaient un numéro qui, consulté dans un livre-code, formulait la réponse quant à l'état d'une "ressource"... ? Nous poursuivons un peu, mais nous convînmes que ce n'était qu'une fantaisie: un chiffre caché sur une pièce d'art peut aider à un simple inventaire, connu de l'artiste seul, et un message codé se transmet plus facilement par une station de nombres émise sur les ondes courtes. Néanmoins cette petite folie avait été plaisante. Xavier semblait heureux que je sois restée avec lui. — L'artiste, jouant l'atout du mystère, n'était pas apparu au vernissage, ou alors était passé en flèche. Nous goûtâmes au buffet, nous eûmes quelques conversations brèves et spirituelles avec d'autres invités; après quoi nous décidâmes de nous esquiver dehors. Il salua sa tante; je repris mon manteau, et nous sortîmes dans la nuit.

Il y avait un bar lounge assez proche, nous allions y prendre un verre. Ce jour-ci, il n'y avait presque personne; un jazz doux et très lent rythmait la nuit. L'ambiance était tamisée: de faibles sources de lumières, dans les tons chauds, étaient dispersées çà et là dans la salle, laissant une multitude de recoins d'ombres. Nous nous assîmes sur une banquette orientale aux teints rouges — de façon à pouvoir embrasser du regard tout l'endroit et profiter de son atmosphère. Il m'avait frôlé la taille lorsque nous nous étions assis. — Nous parlions de livres, de voyages, de hobbies, de ces choses qui gravitent autour d'une personne - d'une persona... ; il me posa quelques questions sur mes amis; c'était un sujet sur lequel je ne m'étendais pas, car j'ai toujours eu l'impression de ne pas avoir un véritable cercle d'amis, mais quelques connaissances, formant des cercles très distincts, évoluant et se déplaçant avec le temps; et j'avais du mal à garder contact avec les gens perdus de vue; de plus, je voyageais souvent. Lui me parla d'une pérégrination en Amérique du Sud, il y a quelques années. Nous avions commandé des cocktails parmi une liste aux noms improbables — New York's Midnight Rose? Noble Experiment? — toute la carte était en anglais. L'atmosphère était plaisante. Nous sirotions nos verres à l'occasion de quelques moments silencieux. Je n'avais pas encore décidé de si j'allais lui parler d'occultisme et de magie; d'un côté, il s'était intéressé au fait que j'écrivais sur les états d'entre-deux et il en avait vécu lui-même; de l'autre côté, il semblait plutôt cartésien. Apprécier les poètes du XIXe ne signifie pas toujours que l'on a le pressentiment de l'au-delà, bien que ceux-là l'avaient certainement. Alors nous parlions plutôt de lieux que nous voudrions voir ou visiter. — Il se faisait tard, nos verres étaient finis. Il me proposa de me ramener chez moi.

Nous marchions en silence. Une fois le quartier festif dépassé, nous n'entendions presque plus que nos pas, et le brouhaha faible de la ville se confondait avec le bruissement des feuilles sous la brise. Il se demandait ce qu'il devait faire pour me dire au revoir, maintenant que nous nous approchions de mon appartement; fallait-il faire un bise, fallait-il s'enhardir et m'embrasser? J'avais l'impression de pouvoir lire cette interrogation dans ses pensées. – Somme toute, il me plaisait bien aussi. Je n'étais toutefois pas sûre de toute la signification que ça allait revêtir pour lui; si certains n'interprètent rien, d'autres y voient presque une signature et une promesse... Or, les liens sont plus subtils. Il y a d'autres secrets. Il y a des choses apparentées au sang. — Veut-il que je sois sa mandragore?

— Voilà: nous arrivons. — "C'est l'heure de se souhaiter bonne nuit".

Xavier est en face de moi, je le sens hésitant, la voix inhabile.

Je reste là, sourire sibyllin; alors il s'approche, pose sa main sur ma taille, et me dépose un baiser sur les lèvres.

Un instant plus tard, chacun s'était éclipsé; – là-haut, la Lune était rousse.

Criterium

Le village. (5)

Partie 1 - 2 - 3 - 4

Nous arrivâmes à la maison de "la Marie", après avoir traversé le village et longé le lac. C'était là, à l'orée des bois, que se tenait la bâtisse de petite taille, au toit rouge comme les autres, dont toutefois les contours présentaient une apparence plus défraîchie; ainsi une partie de la voûte paraissait être sur le point de s'affaisser, et par ailleurs une grande partie des murs était recouverte de lierre et d'autre plantes grimpantes. L'on voyait parmi elles de très belles fleurs oranges, de la bignone. À côté de la maison était entretenu un vaste potager; il y avait également en face de l'entrée une variété de pots en terre cuite pour la culture de nombreuses plantes.

Dans l'encadrement de la porte la silhouette d'une vieille femme nous observait d'un air méfiant. Elle avait dû nous suivre du regard depuis que nous fûmes visibles aux abords du lac. Sa stature était voûtée, elle semblait néanmoins entière, faite d'un seul bloc, une impression que rehaussait sa vieille robe bleue. Sous de longs cheveux blancs frisés, son visage portait l'âge d'une manière qui m'impressionna, tant les traits étaient burinés. L'on sentait en elle une grande force intérieure — celle des paysannes et des sorcières.

— "Holà, Marie!", fit Jean.

Elle répondit d'un bref mouvement de tête, comme hésitant entre nous parler et simplement retourner à ses occupations en nous ignorant. Je me sentais tout d'un coup quelque peu gêné, et j'espérais que, ainsi placé en retrait, elle ne prenne pas trop ombrage de notre présence inopportune. Un instant passa avant qu'elle ne se réanime. – Finalement elle sembla disposée à nous répondre.

— "Ah çà, Jeannot", fit-elle, avant d'ajouter après une courte pause: "Qui s'y est là le mônsieur?"

Il me présenta rapidement, comme un collègue du "dehors" venu aider, lui et le maire, dans le cadre d'une recherche qui allait nécessiter d'analyser des documents historiques du village, et qu'il serait très appréciable de pouvoir s'entretenir par la même occasion avec les habitants connaissant bien celui-ci et ses alentours. En lui parlant Jean usait parfois d'un mot en patois qui m'échappait, je n'étais pas habitué encore à tous les accents de la campagne. La vieille femme me regarda de la tête aux pieds et semblait avoir décidé que j'étais une présence acceptable, puisqu'elle me salua; elle nous invita dans sa demeure. — Dès que nous entrâmes, une odeur de lavande nous enveloppa. À l'intérieur de la petite pièce qui servait de salon, et s'organisait autour d'une table en bois au milieu de la pièce, tous les murs étaient couverts de bibelots anciens, et autour de ceux-ci l'on voyait de nombreuses autres plantes dans des pots de terre. Elle nous fit signe de nous asseoir et se dirigea lentement vers une porte étroite dans un recoin de la pièce, qui menait vraisemblablement à une cuisine; un moment plus tard, elle était revenue avec quelques gâteaux secs et une théière ciselée, en métal. En définitive, elle s'avérait causeuse, car elle commença alors à nous conter sa vie.

Elle était née ici, ses parents avaient connu la guerre. Enrôlé dans l'armée, son père était mort au front; sa mère avait attrapé la tuberculose et l'on l'avait soignée comme à l'époque, en faisant un trou dans le poumon et y mettant de l'huile — ce qui l'avait tuée peu après. Elle se retrouva orpheline, et ce fut alors sa grand-mère qui l'avait accueillie. Celle-ci était une ancienne; une très vieille dame qui connaissait encore les remèdes à base de simples et les plantes médicinales; toutes les deux maudissaient le docteur qui n'avait pas prêté gare à ses conseils et se moquait des cataplasmes de la vieille sorcière. — Comme le village évitait celle-ci à l'époque, la petite fille en souffrit également, souvent exclue des jeux de ses camarades; les moqueries revenaient toujours. Elle était devenue intouchable. "Môdite", grogna-t-elle. Alors, en grandissant, elle avait passé la plupart de ses heures de temps libre à apprendre le savoir de son aïeule, à s'occuper de ses plantes, à identifier et ramasser dans la forêt les types de branches qui serviraient aux emplâtres, à reconnaître les fougères dont le suc possédait des propriétés médicinales et se préparait en liniment. — Elle n'était pas sortie de l'adolescence lorsque sa grand-mère mourut à son tour, la laissant seule au monde. Elle garda la maison et vécut depuis de petits travaux, passant la plupart de son temps à cultiver ses plantes, et ses propres fruits et légumes — elle était végétarienne depuis plus de cinquante ans, nous dit-elle. — Elle n'avait jamais ressenti l'envie ni le besoin de trouver un mari ni de fonder une famille: son caractère s'était forgé aux marges de la société. Elle savait bien qu'aujourd'hui encore l'on chuchotait des choses sur elle, et ça la faisait rire que ces mêmes commères viennent la voir le soir ou la nuit, bien à l'abri des regards, lorsqu'elles avaient besoin d'une médecine ou d'un conseil. Oh, elle ne jugeait pas; toutefois, elle aurait bien souhaité que vînt à elle une apprentie-herbaliste, une jeune femme pour transmettre ses secrets aux générations futures. Elle se faisait vieille, dit-elle en finissant son histoire.

Nous écoutions, prenant de temps en temps une gorgée de thé, hochant parfois la tête pour lui montrer que nous suivions la conversation. Au fur et à mesure de son récit, je commençais à me poser quelques questions et me demandais s'il y aurait une manière habile pour lui exposer sans paraître intrusif; c'était, en particulier, si elle pouvait nous éclairer sur la décoction végétale retrouvée, et si elle avait bien connu la fille du maire. — Jean avait dû comprendre, car il plaça, l'air de rien, un "Tu parlais bên un peu avec l'Églantine non?".

La vieille femme acquiesça: oui, elle avait pensé que Églantine aurait peut-être pu devenir la dépositaire de son savoir, car elles s'appréciaient à l'époque et elle était la seule qui s'intéressât en effet aux plantes et à leurs vertus; son père, M. Griboux, ne le voyait pas vraiment d'un bon œil, préférant plutôt que sa fille passe son temps à travailler sur des choses utiles, lui souhaitant de se préparer un bon avenir et une bonne situation. Hélas, ses ambitions avaient été anéanties par le crime horrible... Elle n'avait que quatorze ans. C'était une histoire tragique.

Après une pause, je lui posa alors l'autre question que je tentais de mettre en mots depuis:

— "Est-ce qu'il existe un remède à base de sauge, rhubarbe, basilic et jasmin?"

Elle prit un air sombre et j'eus l'impression d'avoir commis en écart. Je m'empressai de préciser que dans le cadre de mes recherches historiques j'avais eu vent d'un tel mélange, mais que ne m'y connaissant pas du tout en herboristerie, celui-ci me paraissait complètement hermétique, et que tout indice qu'elle pouvait me donner me serait bien utile; qu'au demeurant ça n'était pas nécessaire non plus, donc je comprendrais parfaitement si elle souhaitait ne pas divulguer de secret. — Un nouveau silence, insondable, s'était emparé de l'instant; pourtant, à nouveau, elle décida de me répondre, et je me répétais alors plusieurs fois ses mots: "Ça dépend de quelle sauge... Il faut utiliser de la sauge des devins; y joindre rhubarbe et sucre pour contrer l'amertume, et la macérer dans un thé épais de basilic et de jasmin pour obtenir un mélange qui donne le pouvoir de communiquer avec les animaux, la forêt, et l'au-delà". —

Nous étions songeurs en longeant le lac, sur le chemin du retour; j'avais l'impression que certains aspects de cet affaire étaient liés d'une manière plus subtile que ce que j'avais imaginé à première vue. Je comprenais également pourquoi Jean m'avait suggéré de rencontrer la Marie en premier lieu; il savait qu'il y existait une relation entre elle et la fille du maire, une relation plus signifiante que celle que l'on trouve entre chaque habitant — dans ces villages, tout le monde se connaît.

Une fois que nous fûmes hors de vue de la maison, Jean sortit quelque chose de sa poche pour me le montrer. C'était une feuille de basilic. Il l'avait cueillie dans un des pots, discrètement, ayant reconnu la plante; je pourrais l'analyser ce soir avec les autres indices que nous collecterions. Il nous restait encore du temps avant midi; nous pourrions aller rencontrer un autre ancien du village, le vieux maître d'école. Il habitait près de mon auberge — nous nous y dirigeâmes.

Criterium

L'épice.

— "Il faut doubler les tours, comme cela les Blancs prennent le contrôle de la colonne d."

— "Mais si le fou prend le cavalier en c3? On reprend et..."

— "Non, non. On ne reprend rien du tout: intermezzo, échec en d7, le cavalier fait échec, et ensuite seulement les Blancs reprennent en c3."

— "Oh."

Un groupe de quatre hommes âgés se pressait autour d'une table sur laquelle étaient disposées les pièces d'un jeu d'échecs en bois, formant une position de milieu de partie, qu'ils étudiaient en commentant à voix haute les possibilités de chaque camp. De temps en temps, l'un ou l'autre illustrait ses propositions par une succession rapide de coups, attrapant et bougeant avec agilité les grandes pièces; puis il les remettait de mémoire à leur position initiale; les autres hommes comprenaient les mouvements vifs, à moitié en regardant l'échiquier et à moitié juste par imagination — les explications auraient parues hermétiques à tout novice.

La pièce s'assombrissait au fur et à mesure, car le jour tombait et à l'intérieur seules quelques bougies étaient allumées; leur lueur vacillante formait des jeux d'ombres sur les murs, les tableaux et les meubles. Les hommes, réalisant que la nuit était tombée, laissèrent la position d'échecs et passèrent dans la pièce attenante, le salon. Quelques femmes y discutaient dans un canapé, surveillant de loin des enfants jouant sur le sol avec des morceaux de bois. Il flottait dans la pièce l'odeur d'un repas chaud.

Alors tout le monde se rassembla autour de la table, et l'un des hommes — celui avec une longue barbe blanche — s'avança et le silence se fit. Il avait disposé quelques objets devant lui; il y avait une coupe d'argent, finement ciselée, contenant du vin; elle était posée sur une assiette d'argent. Il y avait à côté un petit bol, également en argent travaillé; le couvercle ne laissait pas voir ce qu'il abritait. Finalement, une étrange bougie, qui était constituée de deux bougies fines entrelacées l'une avec l'autre, blanche et bleue. L'homme marmonna quelques mots et se saisit de la coupe en récitant une prière, que tous écoutèrent; puis chacun se mit à rire... C'était un rire franc, cordial, et l'on se demandait si le rituel avait été une blague... — mais alors tous se turent à nouveau et l'homme marmonna d'autres mots en se saisissant du petit bol. Celui-ci fut passé de main en main; chacun le gardait un instant, et l'approchait de son visage; alors, en ôtant le couvercle, il inspirait les effluves de ce qui y était abrité - quelques épices... Certains en gardaient une pincée, comme pour faire durer le plaisir.

L'on alluma alors la bougie; l'homme à barbe blanche approcha ses mains de la flamme, sembla les y contempler un instant; il but alors un peu de la coupe, marmonnait toujours et, y trempant un doigt, éteignit la flamme avec celui-ci, sans hésitation, comme s'il n'avait aucune peur de se brûler. Alors seulement l'atmosphère commença à revenir à la normale; il fit passer le vin dans les mains des autres hommes qui, chacun, y trempèrent leur lèvres. L'étrange magie de ce temps se dissipait petit à petit, comme si ç'avait été la fin d'une période à part, là où le sacré et le profane se rencontrent durant un instant. — Les hommes retournèrent alors dans l'autre pièce, l'étude.

Ce fut le plus jeune qui poussa un cri d'étonnement: la position d'échecs était modifiée. Les hommes y reconnurent la même partie, après quelques coups. La nature de la position était complètement changée, et leur première réaction avait été non pas d'imiter le cri de surprise, mais de s'absorber dans la contemplation de cette énigme, retraçant mentalement les coups joués en leur absence et en comprenant maintenant toute la portée. — De longues minutes de silence passèrent autour de la table, avant que l'un d'eux ne se risque à exprimer tout haut ce à quoi tous pensaient:

— "Donc c'est vrai... ha-Satan était là."

Après une courte pause, l'homme à barbe blanche sourit, cherchant à briser la tension qu'avait engendré le phénomène impossible; et son sourire leur donna un peu de baume au cœur. Puis il articula très clairement ces mots:

— "N'oublie jamais pourquoi nous rions... ce n'est pas seulement contre l'adversité, mais également contre l'Adversaire."

Moi, petite fille, je me cachais derrière les rideaux, un frisson délicieux me parcourait l'échine; parce qu'à la fois je savais que j'avais bougé les pièces, avec art; à la fois je savais maintenant que j'avais bel et bien été dans Sa Main, et senti Son souffle hideux contre ma nuque.

Criterium

Un secret.

Une chambre, grande, où partout dans l'air flotte une odeur de poussière. Le peu de lumière qui traverse les vitres sales des fenêtres donne à la pièce une allure spectrale. L'on devine les contours de quelques meubles sous de grands draps blancs; au sol, des tapis d'un teint gris. Et çà et là, quelques piles de livres et de vieux papiers. — Est-ce donc là la chambre secrète de la maison?

Il avait fallu sonder, un par un, tous les murs du rez-de-chaussée et de l'étage; donner de petits coups secs sur chaque brique de la cave; fouiller sous la poussière à la recherche d'ouvertures scellées ou de mécanismes improbables. Il avait fallu scruter, du haut d'une échelle, les éventuelles irrégularités de la couche de peinture du plafond - qui trahiraient une trappe.

Pourtant, cela n'avait rien donné. Pouvait-on au moins deviner la location probable d'une pièce cachée en ré-examinant les plans de la construction? - De longues heures penchées sur un plan, revérifié dans ses proportions avec divers mètres, n'avaient pas donné beaucoup d'indications: il n'y avait pas assez d'espace non accompté qui justifiât un soupçon. - À moins évidemment que la pièce ne se trouve en-dehors du périmètre de la maison, dans un souterrain attenant à la cave; mais les recherches avaient été infructueuses de ce côté-là.

Il n'avait pas été possible, non plus, en cherchant dans l'histoire de la bâtisse et des constructions voisines, de trouver des informations historiques intéressantes susceptibles de laisser transparaître un indice. — Comment donc encore croire en cette thèse folle, qu'il se cacherait une chambre secrète dans la maison?

— — C'était lors d'un après-midi ensoleillé; tombant de sommeil après quelques travaux d'aménagement, je m'allongeai sur le sofa et m'endormis aussitôt, mais peu profondément. De temps en temps je revenais à la veille et regardais les arbres au-dehors, sans bouger. Puis je réalisai que je ne pouvais pas bouger; impossible d'imprimer à mon corps le moindre mouvement - ma volonté était comme inopérante, coupée du corps. Ma conscience observait, appréhensive. Le bruit des feuilles des arbres me parvenait très distinctement - il n'y avait pas de vent. Et alors, une voix, qui venait de derrière mon épaule gauche, me parlai et me révélai l'existence de la chambre. — Un instant plus tard, je réalisai que la voix s'était tue depuis de longues minutes; et, esquissant un mouvement, que la paralysie s'était dissipée.

L'expérience avait été si réelle, si étrange, qu'il m'était dès lors impossible de renoncer à l'idée qu'effectivement il s'était agi d'une révélation plutôt que d'un rêve. Et pourtant, chaque jour de recherches vaines m'avait indiqué que sans doute, malgré tout, il n'avait dû s'agir que de cela. Était-ce cela, le début de la folie? Une psychose? Je n'osais pas demander l'avis de quelques amis proches - y compris ceux-là qui avaient des dispositions à préférer les explications irrationnelles aux phénomènes paradoxaux. C'était à la fois une certaine appréhension de leur jugement - mais aussi quelque sensation indéfinissable que le partage de ce secret le neutraliserait d'une certaine manière, et rendrait l'entrée introuvable. Quant à mon amie médecin, lui en parler était une perspective terrifiante. Alors je restais là, avec mon rêve, comme un objet précieux que l'on cache aux regards.

- C'était le rêve qui m'avait fourni la clef pour résoudre cette énigme.

En rentrant d'une nuit de fête, le sang alcoolisé plus que de coutume, j'avais titubé jusqu'au lit, envoyé tous mes habits en l'air dans la pièce pour immédiatement m'effondrer sur les draps dans une position improbable. Des rêves qui vinrent dans cet état, je ne me souvins surtout que de roues de couleurs qui tournaient, tournaient dans plusieurs directions à la fois; et d'épisodes de micro-sommeils qui perturbaient ma nuit. Je me réveillai au beau milieu de la nuit avec la nausée; il me fallait me traîner jusqu'à la salle de bain... je me levai et tentai d'effectuer le moins de mouvements possibles pour ne pas brusquer mon corps. En sortant de la chambre, l'esprit brumeux, et en arrivant en face de la porte de la salle de bain, je pris soudain conscience d'une étrangeté inexplicable. Le corridor n'était-il pas un peu plus grand que d'habitude? Et qu'était-ce que cette porte à côté de la porte de la salle de bain? Je savais bien qu'il ne devait s'y trouver ici qu'une seule! - Le choc de cette réalisation me brouillait l'esprit et — je me réveillai au beau milieu de la nuit avec la nausée; dans le lit avec les draps défaits.

Alors j'avais secrètement depuis ce jour entraîné mon corps et mon esprit à des exercices qui en permettait la dissociation; car désormais je savais. — Je savais que la chambre secrète n'était accessible que par une sortie du corps, belle et bien dans la maison, mais sur un autre plan... Et après de longs mois d'efforts qui à nouveau me frayèrent à la folie, je découvrais maintenant l'intérieur de la pièce...

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18 octobre 2017. Depuis quelques mois, un spectre hante la ville de T** – une sourde peur, qui s'accroche et ne repart pas; et cela depuis qu'une série de meurtres a eu lieu dans différents quartiers de la ville. Suspect: inconnu.

Les faits:

Le matin du 25 juin 2017, un homme d'affaires est retrouvé mort dans une chambre d'hôtel. Quelques grammes de produits stupéfiants se trouvent sur place. La victime étant menottée et vêtue d'une combinaison en latex, suggère qu'il s'agisse d'un jeu sexuel ayant mal tourné. On ignore si l'homme se trouvait en compagnie d'une ou de plusieurs personnes lorsque les faits se sont déroulés. L'enquête est menée de manière discrète, et seules ces informations filtrent dans les journaux. – Toutefois, ce sont d'autres détails gardés secrets qui donnent du fil à retordre aux enquêteurs: (1) Les bandes de surveillance de l'hôtel n'indiquent aucune visite entre le moment où la victime rentre dans sa chambre, vers 22:30, et le moment où le corps est découvert par le personnel d'entretien, un peu avant midi le lendemain. (2) La majorité des cas de décès lors d'un jeu SM se font par asphyxie, le plus souvent provoquée par un étranglement à caractère érotique; cela avec ou sans partenaire. Or nulle trace de strangulation sur le corps, même si l'on retrouve bien des pétéchies sur les cornées. Dans le cas présent, la mort a été provoquée par section de l'artère axillaire – et pourtant, aucune trace de sang dans la chambre. C'est comme si le cadavre avait été transporté jusqu'ici, ce qui est impossible. (3) Sur la table basse sur laquelle a été retrouvée la cocaïne, un petit bout de papier est griffonné étrangement d'une suite de chiffres, suivie du mot "AZJAZ".

24 juillet 2017: Outrage à la mosquée de Al-A**, dans le sud de la ville de T**. Des têtes de cochon ont été déposées à l'entrée de la maison, pourtant discrète. C'est l'imam qui a fait la choquante découverte. Les journaux s'emparent de l'affaire — et comme aucune caméra de surveillance ne se trouve à proximité de l'endroit, l'on soupçonne un groupe de jeunes nationalistes. Des débats éclatent dans la presse; et soudainement l'affaire prend une autre tournure, lorsque le 26 juillet, l'on découvre au sous-sol de la bâtisse, dans un local technique, un cadavre rapidement identifié comme étant celui d'un fidèle porté disparu depuis deux jours. La cause du décès apparaît comme étant une section à l'artère fémorale, mais là encore aucune trace de sang n'a été retrouvée. De simple dégradation à caractère islamophobe, l'on passe désormais à une affaire de meurtre. — Pour un pan de la presse conservatrice, il s'agirait d'un règlement de compte sans doute lié aux nombreuses affaires de stupéfiants agitant les quartiers sud de la ville depuis une dizaine d'années. — De leur côté, certains fidèles, ayant vu le corps, murmurent qu'il s'agit de l'œuvre maléfique d'un jnoun, et s'empressent alors d'accomplir de nombreuses roqya. — Les enquêteurs, eux, sont particulièrement confus. Leur seul indice: à côté du numéro de série de la chaudière du local, sont clairement dessinés au marqueur une suite de quelques chiffres, puis les lettres "AZJAZ". Ce détail n'est pas rendu public.

Lundi 24 août 2017, dans un beau quartier résidentiel de l'est de la ville, des riverains entendent tard dans la nuit des hurlements effrayants. Pensant qu'il s'agissait de quelques fêtards alcoolisés venant du centre-ville proche, excédés, les habitants appellent la police. Chacun regarde par la fenêtre, discrètement derrière les rideaux, ou grande ouverte, pour déterminer d'où viennent ces cris qui reprennent de temps en temps; mais personne ne voit de promeneurs. Une fois sur place, les agents de la force publique sont confus; chaque voisin interrogé leur indique une direction différente, d'autres n'ont rien entendu, et personne ne se trouve dans les rues à cette heure. Malgré l'insistance des riverains pour les faire rester plus longtemps, au cas où le vacarme reprenne, les policiers doivent rapidement se rendre à l'évidence: il n'y a aucun élément. Quelqu'un mentionne un phénomène s'étant produit de temps en temps dans d'autres villes, où des sons étranges se firent entendre en pleine nuit, parfois plusieurs jours d'affilée. – Ils repartent. Et alors que leur véhicule passe par une avenue fêtarde du centre-ville pour retourner au poste, ils aperçoivent quelque chose d'étrange: un attroupement de jeunes gens ayant l'air particulièrement nerveux — quelque chose d'électrique reste dans l'air. Ils s'arrêtent. Impossible d'entendre un témoignage cohérent; certains auraient vu une sorte de brouillard noir, d'autres des OVNIs; chacun est confus, et tout ce qui en ressort c'est que quelque chose est passé et semble les avoir surexcité. – Petit à petit, l'effet se disperse. Une fois au poste, ils découvrent un message étrange laissé sur un répondeur: une voix électronique épelle quelques lettres sans sens, une douzaine; ...et finit par cinq lettres bien connues.

Criterium

La nuit était venue, et avec elle le vent avait redoublé; il s'engouffrait par la fenêtre dans la chambre. Les murs ne portaient qu'un petit miroir et une main de Fatima; le lit était défait, l'épaisse couette en désordre. Sous le bureau, un capharnaüm d'objets en tout genre, autant des livres et du matériel scolaire qu'un ensemble de crayons, stylos, fusains, pinceaux; dans une petite boîte de carton, des classeurs abritaient mes vieux dessins: calligraphies, animaux... Le vent agitait les papiers, il ne fallait pas que ce bruissement continue longtemps: d'un coup sec d'épaule, je me hissai sur le rebord de la fenêtre, la refermai presque entièrement - la bloquant avec un petit caillou que je gardais précisément pour cette raison. Il s'agissait alors de se glisser légèrement sur le toit en diagonale, avant d'atteindre l'endroit où la gouttière et un arbuste permettaient de descendre de l'étage et d'arriver dans le jardin, sur le côté. En chaussette et avec la bonne technique, tout cela se faisait en un instant et en silence.

Un pan de la maison était bordé par les bois, dans lesquels je me faufilais aussitôt. La terre étouffait le bruit de mes pas, et je n'entendais que le bruissement des feuilles, de temps en temps, lorsqu'une rafale agitait les branches. Les troncs étaient espacés, mais les grandes racines des arbres fournissaient de bons supports pour parcourir le terrain tout en montée - il y avait un endroit où il fallait se hisser en s'aidant d'un arbre, puis la pente s'amenuisait et l'on arrivait alors à une clairière au sommet de la colline. Tout ce chemin était accompagné d'une odeur de terre mouillée et de champignon; dans l'obscurité, les autres sens prenaient vite plus de vie, une nouvelle présence. Depuis la clairière, j'aimais à regarder un instant les étoiles; derrière moi on ne voyait plus la maison, cachée par-delà la forêt. Il y avait encore un petit espace à parcourir et l'on arrivait devant mon amphithéâtre de la Nuit: un grand contre-bas, les vieilles carrières! — Une partie de la fosse était désormais remplie par un lac; ici, lors de ces nuits d'été, l'on entendait le coassement des grenouilles et les stridulations des insectes nocturnes. Il y avait un endroit avec quelques roches recouvertes de mousse; je m'y assis, comme les autres fois. La brise et la pénombre étaient mes seuls compagnons. Mes seuls amis.

— Je ne pouvais plus dormir chez moi; la demeure familiale m'étouffait; l'insomnie m'avait déjà dévorée - alors je passais ces longues nuits sans sommeil dans la pénombre de cette clairière là-haut dans les bois. Chaque heure passait et se confondait l'une avec l'autre, de longues heures à laisser le fil des pensées se dérouler indéfiniment; ma liberté nocturne... ; je les laissais venir et les laissais aller, une par une, comme les bruissements qui m'entouraient. Souvent elles revenaient à cette question constante — pourquoi possédais-je corps et conscience; pourquoi ce corps, pourquoi cette conscience? Pourquoi étais-je cette partie d'un Tout? – C'était illogique; alors je me confirmais de plus en plus dans cette constatation qu'il ne s'était jamais agi là d'un choix, que ça ne pouvait être qu'une allocation. J'étais cette goutte dans l'océan; j'avais un rôle, mash'allah.

Criterium

À la Brume.

La campagne est couverte d'une chape de brume; on ne discerne pas grand-chose aux alentours des bâtiments de l'ancienne ferme. Le soleil vient de se lever, mais le jour s'annonce nuageux. Là-bas, d'habitude on voit les collines; aujourd'hui le brouillard les cachera sans doute pour la majeure partie de la journée. L'air est humide. Partout sur l'herbe, d'innombrables gouttes de rosée. À côté de l'une des structures, la grande voiture noire est, elle aussi, recouverte de gouttes; le pare-brise tout embué. Peu de lumière traverse le ciel nuageux. Le silence. Seules, parfois, des bourrasques balaient les plaines — l'on peut les suivre du regard au fur et à mesure que s'inclinent les hautes herbes et arbustes, jusqu'au gris de la brume.

Un grincement. Une porte s'ouvre; un homme pousse le panneau extérieur qui, mal huilé, émet une sorte de couinement. Deux pas et, une fois dehors, il s'arrête, hume l'air frais et humide, l'odeur de la terre mouillée. Cet homme n'a pas l'apparence d'un fermier au premier abord, si ce n'est sa silhouette plutôt trapue. Son crâne est entièrement rasé; il porte une longue barbe brune. Une veste en jeans, couverte de logos difficiles à déchiffrer, cache le motif du tee-shirt noir en dessous. L'homme porte un treillis militaire, et de lourdes bottes pleines de rosée et de boue. Est-ce l'heure si matinale? Est-ce une nuit de beuverie? Ses yeux sont encore torves et confus. On sent qu'il a fallu une énergie, une volonté pour qu'il se force à se lever. — Petit à petit, l'air frais qui le fouette semble lui faire retrouver ses esprits, et alors il se dirige d'un pas plus ferme vers l'un des autres bâtiments.

Celui-là est une sorte de petit abri en tôle; en faisant coulisser un panneau de ferraille, l'on discerne ce qui fut la première porte, maintenant un morceau de bois vermoulu. Autant l'homme a déployé un effort pour déplacer le premier panneau, autant il pousse le bois pourri plus doucement, sans doute pour éviter qu'il ne se détache et tombe sur le sol. Celui-ci, couvert de foin, ressemble à une large dalle de béton. Ici l'air est plus sec. C'est un bric-à-brac indescriptible; de vieux outils de ferme côtoient des rangées de pelles, de râteaux, de faux. Des boîtes en plastiques sont remplies de gros écrous, de vis de toutes tailles, de morceaux de ferraille, de pièces détachées de véhicules; il y a également une large bobine de câbles de métal. Dans un coin, une grosse pile de bois. C'est cela que l'homme vient chercher: quelques morceaux et une grosse hache. Une petite surface est aménagée à proximité, avec un billot d'aspect rustique, à la surface abîmée. Il dispose une bûche, reprend son souffle, élève bien haut la hache... et la laisse retomber avec force, fendant le bois violemment. Quelques autres coups, et bientôt il dispose d'un petit tas prêt à brûler. C'était la corvée matinale — le matériau plein les bras, il ressort, claque le panneau de l'abri d'un violent coup de pied, et retourne vers la bâtisse centrale. Au-dehors, le brouillard est toujours aussi épais. L'homme râle, les quelques panneaux solaires du toit ne marcheront pas bien aujourd'hui. D'un autre coup, il ouvre la porte, retour au logis.

Au-delà d'un petit hall, une grande pièce basse de plafond; les poutres apparentes sont fort anciennes. Là, au fond, une grande cheminée. Il ne fait pas encore si froid dans la pièce; elle est pleine d'objets et de meubles, de vieux tapis sont pendus sur les murs... tout ce capharnaüm permet sans doute une bonne isolation. Dans un coin de la pièce, un bureau à commode; dans un autre, un grand buffet deux-corps. D'autres meubles ont, eux aussi, l'air d'avoir été abandonnés par un vieux propriétaire au XIXe ou au XVIIIe et laissés là à pourrir. L'homme jette le bois à côté de l'âtre, y dispose quelques morceaux et commence à préparer un feu.

— — L'air toujours bougon, l'homme est maintenant assis sur le vieux canapé, qui a été recouvert d'un tapis aux motifs orientaux - lui-même assorti au tapis affixé au mur juste derrière -, et épluche machinalement des patates avec un couteau de chasse. Lorsqu'il en finit une, il se sert quelques noix d'un petit bol bleu, et recommence à œuvrer sur une nouvelle patate. Il fredonne. Le feu crépite et remplit la pièce d'une belle odeur boisée. Un espace dans l'âtre a été aménagé pour y fixer une grille, sur laquelle il a posé une petite marmite pleine d'eau. Enfin, estimant la quantité suffisante, l'homme s'arrête. L'eau bout. — Avec une louche, il en transvase un peu dans une tasse, puis jette les patates dans la marmite. À côté de la table-basse, un autre tas de légumes attend le moment de les rejoindre. Il y a des carottes, des navets, une branche de fenouil... et puis quelques herbes aromatiques récoltées dans la plaine. Dans la pièce d'à côté, un jarret de porc, couvert de sel, est pendu au plafond, à l'ancienne manière. Celui-ci aussi rejoint la marmite. Quelques instants, l'homme surveille les bulles à la surface de l'eau.

Le pot-au-feu va cuire pendant plusieurs heures. Se levant d'un coup, l'homme fait quelques pas sans hésiter vers l'un des meubles anciens, ouvre l'un des tiroirs. Le vieux bois contraste avec la blancheur du papier qui s'y trouve. Il y a des feuilles, des enveloppes vierges; quelques timbres, quelques trombones; et quelques lettres reçues. Il se saisit de celle en haut de la pile. Son nom et son adresse y sont écrits avec les grandes lettres d'une calligraphie féminine. Se rasseyant, l'homme en sort la lettre soigneusement pliée, et la relit une nouvelle fois. Le thé est prêt; il pose les lèvres sur la tasse, les yeux ne quittant pas la lettre.

Elle n'est pas si longue; il n'y a qu'une seule page, recto comme verso couverte de la même écriture de femme. Les majuscules sont grandes, enjolivées comme en calligraphie; les lignes très régulières, penchent légèrement à droite. Çà et là, quelques runes sont dessinées. — Ce sont quelques nouvelles, quelques anecdotes enjouées, et des pistes de réflexion; et vers la fin, il est mention d'une visite proche, le 22 octobre.

Le feu dans la cheminée réchauffe désormais toute la pièce. Aux effluves du bois se sont mêlés d'appétissantes odeurs. Il n'y a pas d'horloge dans la pièce; c'est d'habitude simplement à la position du soleil que l'homme se repère dans le temps. En revanche, sur un mur, un calendrier — en fait une feuille de papier sur laquelle ont été dessinés les petits carrés représentants les jours et les semaines — indique la date:

Oct., 22. — — F. va bientôt passer.

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Le village. (3)

Partie 1

Partie 2

Je faisais les cent pas dans ma chambre, à l'étage de l'auberge dans laquelle j'allais rester durant cette aventure. C'était une petite pièce toute empreinte du vieux temps, comme le sont parfois les pièces de ces gîtes en rase campagne: le sol était un parquet de bois aux couleurs estompées — il n'y avait pas de poussière mais celle-ci semblait s'être imprimée dans le plancher, en affadissant les teintes. À de nombreux endroits le sol craquait si j'y marchais en chaussures, donc maintenant je faisais attention à mon trajet dans la pièce - il était déjà une heure avancée de la nuit. Dans une alcôve il y avait une commode, pleine de draps bien pliés; une armoire contenait de même draps blancs et serviettes. Le grand lit ressemblait à ceux des chambres d'hôtel partout dans le monde; seule sa base en vieux bois datait d'une autre époque. Et, juste en face de la fenêtre, il y avait une vaste table en bois que j'utilisais comme un bureau. Sur celle-ci, j'avais disposé d'un côté les indices, d'un autre côté mon équipement.

— Car autant la pièce était ancienne, autant mon instrumentation reflétait la pointe de la technologie de notre époque. Récapitulons: j'avais, après que l'on eut ramassé tous les objets, prélevé des échantillons sur ceux-ci, sur les pierres de l'autel, sur la substance végétale trouvée sur le sol, sur les vêtements retrouvés. L'idée était d'en purifier l'ADN et de le séquencer sur une mini-plateforme; cela me permettrait (1) d'établir une liste d'ADNs humains retrouvés sur la scène, parmi lesquels le mien et celui du maire serviraient de contrôle; (2) de déterminer la nature de la plante mâchée et recrachée. J'avais déjà extrait l'acide nucléique des échantillons avec un outil, créé pour les expéditions scientifiques portées sur l'étude sur le terrain d'écologie et de biodiversité; c'est un objet qui ressemble à la fois à un revolver et à une perceuse, sur lequel l'on fixe un tube contenant l'échantillon, un liquide de lyse, et des petites billes de verre. Il y a quelques opérations à faire, une gâchette pour démarrer la lyse — on avait vraiment l'impression de jouer avec une perceuse... et l'on obtenait au final une solution claire et légèrement visqueuse, que je diluais dans de l'eau contenant un peu de trishydroxyméthylaminométhane. Une fois chaque extraction réalisée, je transférais la solution avec un micropipeteur sur la plateforme de séquençage, qui ressemblait à une grosse clé USB. Celle-ci se branchait directement sur mon ordinateur portable pour l'alimentation électrique, et n'avait besoin que de quelques heures pour lire des millions de séquences d'ADN. — Quand l'on pense qu'il y a moins de quinze ans, il avait fallu plusieurs milliards de dollars et tant d'efforts pour découvrir le génome humain complet! Aujourd'hui, j'avais un résultat plus précis en quelques heures pour un coût plus faible que celui de mon portable...

Pendant que la petite machine lisait et lisait des millions de bases nucléiques, moi je faisais les cent pas dans la chambre, me posant beaucoup de questions sur toute cette affaire. Je comprenais beaucoup mieux pourquoi M. Griboux avait besoin de mes services; comme d'une part rien ne s'était passé susceptible d'intéresser les autorités, mais d'autre part planait sur l'histoire une sombre atmosphère de mystère et de menace.

— Je regardais l'heure: trois heures du matin. Au-dehors, la nuit était noire, complète; dans cet endroit, il n'y avait pas de lampadaires ou d'éclairages artificiels laissés allumés toute la nuit, comme à la ville ou dans tant d'autres villages. Ici, tout s'endormait, tout s'arrêtait jusqu'à l'aube, lorsque les premiers rayons matinaux éclaireraient enfin les vieilles rues. - L'on vivait au cycle solaire, comme à l'ancien temps.

En ouvrant la fenêtre, je parvenais à peine à discerner où dans les hauteurs parvenaient les montagnes entourant le village, et où commençait le ciel étoilé; je ne voyais au-dehors qu'un petit carré de lumière projeté depuis ma chambre et dans lequel se dessinait mon ombre. En revanche, je sentais une odeur me parvenir, légère; un mélange de terre, de bois et de fleurs. Et les sons de la nuit: insectes, grenouilles... — j'entendis même une chouette au loin.

Je réfléchissais. J'avais déjà une hypothèse: quelqu'un menaçait de faire chanter le maire Griboux. Il devait être un ancien du village, car il était au courant de l'affaire Églantine, sa fille tuée par un psychopathe — celui-là était enfermé dans une prison à N**, une ville proche de la région — et il était au courant de l'existence de la maîtresse. Pour savoir ces deux choses, qui avaient presque quinze ans d'intervalle, il fallait nécessairement habiter le village ou le visiter régulièrement. Je partais donc avec une large liste de suspects: tous les habitants, ainsi que les quelques personnes leur rendant visite. Cela devait faire une bonne centaine de personnes, ce qui était déjà jouable: en effet une méthode "directe" aurait été de collecter un échantillon d'ADN de chacun, un par un, et d'effectuer un premier tri de cette manière, en les comparant avec les traces des autels. Mais c'était assez invasif, et je ne voulais pas que ma première opération soit aussi peu subtile... toutefois je me disais que cette possibilité restait. Non, ce que je devrais plutôt faire, c'est effectuer un premier tri d'une autre manière, et ensuite me débrouiller pour récupérer ces échantillons d'une manière ou d'une autre. Cela ne garantirait de toute façon pas une élucidation, car il était possible que de nombreuses personnes aient été au contact de ces objets, sans qu'elles ne soient l'éventuel maître-chanteur — mais elles auraient été, sans doute, autant de liens possibles avec celui-ci.

Ce qu'il me fallait savoir, c'était qui s'était occupé de l'affaire Églantine à l'époque, d'une part — où travaillait la maîtresse et toutes ses relations, d'autre part — et voir s'il y avait déjà des recoupements à faire de ce côté-là.

*Bing*

La première fournée de séquençage était terminée. J'avais commencé par quelques indices ainsi que la pâte végétale. Pour retrouver les séquences humaines, il faudrait effectuer quelques opérations informatiques et cela prendrait un peu plus de temps, alors je commençai avec le végétal. — L'opération était plus aisée: il existe des gènes communs à chaque être vivant, chaque cellule dans le monde entier. L'un d'entre eux — le locus ribosomal — était suffisamment proche pour être systématiquement reconnu, et suffisamment différent pour varier entre chaque espèce; ainsi il pouvait être utilisé quasiment comme une "étiquette" portant, si ce n'est l'espèce précisément tenue entre les mains, tout au moins une très bonne indication de ce qu'elle devait être. D'autre part, chaque échantillon naturel contenant également des bactéries et autres contaminants microscopiques, il fallait classifier les résultats pour commencer. Cette première étape était assez facile pour moi; je m'assis au bureau et lançai quelques programmes qui détectaient parmi les données la région qui m'intéressait; puis qui l'éliminaient si elle n'indiquaient pas une espèce de plante. L'opération était rapide — et finalement j'obtins une liste hypothétique:

— Une espèce apparentée à de la sauge formait la majorité du mélange.

— De la rhubarbe.

— Du basilic.

— Du jasmin.

Voilà; j'étais perplexe.

— Je m'allongeai sur le lit. La journée de demain serait travailleuse, et je commençais à sentir à cette heure de la nuit que se répéter sans cesse les mêmes questions n'allait n'y m'apporter les réponses si tôt, ni me revigorer pour le lendemain, surtout si je ne prenais pas quelques heures de sommeil. Déjà les mots s'engourdissaient dans mon esprit, ne formaient que quelques bulles qui grossissaient et éclataient, mousse du bord de la conscience; bientôt ils ne formaient que des lettres dont j'avais oublié le sens. —

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Mandragore. (3)

Partie 1

Partie 2

J'étais assise à la fenêtre, grande ouverte pour que le vent circule dans mon appartement et que la chaleur ne s'y accumule pas trop, et je sentais mon cerveau encore affecté par la veille. Oui: le réveil avait été difficile – puis la marche, le retour au petit matin – et maintenant j'avais toujours la sensation que quelque chose me collait encore à la peau, une chape lourde et immatérielle; – alors je m'étais douchée deux fois, je frottais avec le savon jusqu'à m'écorcher la peau; et, surtout, je commençais à nettoyer tout l'appartement, je voulais que toutes les odeurs d'hier disparaissent. À genoux, j'avais frotté le sol, dépoussiéré les coins, rangé ce qui devait l'être. De l'encens brûlait dans la pièce, purifiait à nouveau mon espace. — Toute la matinée avait été consommée par cette remise en état. Et maintenant, je me tenais là, à la fenêtre, le regard un instant dans le vide, un instant à observer la rue et ses passants. À sa fenêtre d'en face, un étage en dessous, je voyais l'homme bodybuildé, torse nu, enchaîner d'ininterrompues séries de pompes, infatigable.

Je commençais à m'absorber à nouveau dans mes rêveries. L'effort physique aide à retrouver ses esprits; ça m'avait revigorée quelques instants auparavant; peut-être que le voisin aussi avait besoin de cela. Il avait l'air d'y être accro, ce n'était pour sa part plus une question d'aide mais une question de survie... — Je repensai au chemin accompli depuis la rencontre avec B. Je méditais sur la meilleure manière de procéder. Cela me dégoûtait, mais il me faudrait recontacter A. pour parvenir à la mandragore. — En fin de compte, il ne fallait pas tergiverser plus longtemps: il fallait le voir et le faire parler de ses pires expériences psychotropes. Je récupérai de mon manteau le petit morceau de papier sur lequel se trouvaient et son numéro de téléphone et son sang.

"Voyons-nous ce soir. F."

Peu de temps après, je reçus la réponse: "À votre service, maîtresse". — Ou il me faisait marcher, ou il se plaisait dans un rôle de soumis... ou il était sous l'effet de substances, depuis hier soir ou déjà tôt au matin. Je ne pouvais m'empêcher de ressentir le dégoût de l'imaginer, déférent et servile, se baisser et incliner l'échine devant moi. Il était plus grand que moi, mais dans mon imagination je le percevais encore comme petit, très petit. C'est étonnant comment l'image d'une personne peut se modifier entre l'instant où d'autres nous en parlent, chacun à sa manière personnelle - du fait qu'ils le fassent en fonction de la nature des interactions qu'ils ont pu avoir jusque là, ce qui est très subjectif - et l'instant où cette personne cesse d'être un inconnu, se matérialise finalement devant nous. À ce moment-là, c'est notre première impression qui entre en scène et nous affleure; parfois ce que l'on nous a dit semble ne plus revêtir aucun sens, et l'on en vient même à se demander si nos amis ont des yeux pour voir. Ou alors, l'on se demande si ce ne serait pas plutôt nous-mêmes qui n'arriveraient pas à véritablement saisir la personne en ce qu'elle est, et l'on se retrouve à ciller des yeux, ajuster son regard, dans nos tentatives de résoudre le contresens apparent... — C'était ce qui s'était passé avec A. À vrai-dire, je savais déjà depuis l'histoire que m'en avait raconté B. qu'il s'agirait vraisemblablement d'un drogué tout acquis par ses muses artificielles, un être qui s'était maudit; mais je m'en étais tout d'abord créé une représentation de psychonaute typique, le curieux explorateur des montagnes, perdu dans ses recherches de sensations fortes et inédites. Présenté comme cela, pourtant, l'on imaginerait une certaine noblesse à la quête, le regard tourné vers le ciel des poètes noirs; l'analogie présentait une certaine force, n'avez-vous pas imaginé l'homme avec un grand bâton de marche à la main? - C'était, plutôt que les faits, cette vignette mentale qui avait pâti de la rencontre effective. Immédiatement, la montagne était devenue une abysse, non pas celle, immense, absolue, qui nous fascine par sa beauté létale, mais celle qui menait vers une décharge à ciel ouvert. Le marcheur descendait la pente à quatre pattes, dans le trajet en zigzag d'un fou. Il se traînait, et son aide-marche était un sac-plastique. — Finalement, il ne devait pas être si étonnant qu'un tel être ait une propension à se jeter au sol et à ramper vers un mirage. Ça correspondait à mon image mentale de lui... S'il voulait me voir dominante, son vœu serait exaucé. Je lui donnais rendez-vous en début de nuit.

En revenant depuis le brouillard de ces pensées, je vis à nouveau le monde extérieur depuis mon poste à la fenêtre. Sur le rebord, j'avais déposé un cabochon sombre, une obsidienne. La brise me caressait le visage. L'homme avait maintenant arrêté ses exercices, et se tenait en face, sueur sur peau tatouée, reprenant souffle. Il me fixait et j'eus à nouveau la sensation d'être un spectre. Nos regards ne se détachaient pas. Encore une fois. Pourquoi me regardait-il ainsi?

*

La nuit est tombée: l'heure de la rencontre avec A... Il existe dans une partie de la vieille ville un escalier, étroit et long, qui commence au bout d'une ruelle; il mène dans les hauteurs, ses parois irrégulières suivent un tracé anarchique, en zigzag — parfois s'élargissant un peu, parfois rétrécissant, prenant tantôt une courbe pour finir par un espace aux murs plus réguliers. Peu de gens s'y aventurent. De là-haut, l'on voit la vieille ville, tout semble à la fois proche du regard, et pourtant lointain et silencieux. C'est l'un des nombreux secrets de cette ville, l'une de mes premières découvertes en arrivant ici. Au-delà, dans les hauteurs, l'escalier rejoint plus loin les chemins menant chez Erwain. Plus l'on monte dans les collines, plus l'on découvre certains de ces passages labyrinthiques... — Tout en bas, la ruelle débouchait sur le quartier festif et on y entendait les échos des soirées; il ne fallait gravir que quelques dizaines de marches pour que ceux-ci ne deviennent plus qu'un bruissement, puis disparaissent en un silence ouaté.

En bas, une ombre avait dû s'arracher des groupes de fêtards; elle avait dû gravir les marches, avec effort... Il était l'heure, j'imaginais l'ombre dans son périple petit à petit s'approcher du sommet — et enfin, elle passa de spectre à vision, se matérialisa en une silhouette qui grandissait au fur et à mesure :

C'est A. Il progresse lentement, vérifiant de brefs coups d'œil la sûreté de ses pas sur les marches suivantes; de temps à autre, il regarde plus haut, découragé d'y voir à chaque fois une montée ininterrompue. C'est ainsi qu'il s'approche petit à petit du niveau où je me tiens, droite, immobile. — Il s'arrête brusquement. Il vient juste de me voir, en arrivant quelques marches en contre-bas. Il a l'air terrifié.

Nous nous asseyons dans l'obscurité de l'étroit passage et commençons à parler. — Il parle beaucoup, et tout d'abord de peu de choses intéressantes. La conversation phatique n'a jamais été mon fort, je préfère alors hocher la tête et garder un relatif silence. Lui remue souvent les mains pendant qu'il me parle de choses et d'autres, d'autres fêtes, de son arrivée dans cette ville, d'amis. À l'occasion d'un geste, j'aperçois la zone de son cou que j'ai mordue hier: l'on distingue bien, rouge, la marque des dents...

Il me révèle alors l'histoire de la mandragore. — C'était une amie qui lui avait offert un grand livre dédié aux toxiques de Dame Nature. Ce livre était à la fois un manuel, un poème, et un herbier; tout était mélangé en une sorte d'œuvre d'art assez hermétique, alternant mots de science et de poésie. Chaque chapitre abordait une plante psychoactive différente, avec quelques chapitres spéciaux pour les substances extraites de champignons et de grenouilles. Je connaissais plusieurs de ces bibles sur les enthéogènes, celle-ci pouvait correspondre à l'œuvre de Dale Pendell; mais il ne se souvenait plus de l'auteur ni des motifs de la couverture. En revanche, il avait noté consciencieusement les noms latins de toutes les espèces et s'était donné pour mission de toutes les essayer. C'était ainsi qu'il était arrivé à Mandragora officinarum. Il me raconte qu'il avait tout simplement perdu trois jours de sa vie, sans garder souvenir de ses visions - ce qui était sans doute une chance étant donné ce que son sitter, Xavier, lui avait fait part de ses expressions terrifiées. Même par la suite, pendant quelques jours supplémentaires, sa bouche était restée affreusement sèche, et il avait eu des palpitations; ses pupilles étaient restées dilatées et il n'avait pu sortir que la nuit pour faire quelques courses, car la lumière du soleil lui faisait trop mal aux yeux: tout compte fait, c'était finalement une semaine entière qu'il avait perdu. Je lui dis en souriant qu'il avait eu de la chance que ça n'eût pas été Datura stramonium ou Brugmansia versicolor... Il me répond qu'il avait décidé après son expérience de ne plus tester les solanées.

Comment avait-il obtenu la plante? — Il avait un ami scientifique; celui-ci faisait de la recherche en physiologie végétale. Dans le cadre de son travail, celui-ci se concentrait surtout sur une espèce de la famille des moutardes, très utilisée en sciences, l'arabette. Mais comme il avait toujours voulu ne pas se retrouver hyper-spécialisé alors qu'il avait abordé ses études en pensant pouvoir s'occuper de beaucoup d'espèces différentes — et maintenant se retrouvait la plupart du temps dans un laboratoire plutôt que dans la nature — il avait décidé de pallier lui-même à ce manque en apprenant à toutes les reconnaître. De fil en aiguille, il s'était engagé dans plusieurs associations répertoriant la biodiversité de la région, organisant de nombreuses explorations en campagne, ou encore parmi les divers écosystèmes particuliers des montagnes; il était devenu un botaniste expert, et un spécialiste de la flore des environs. Un tel ami était donc un compagnon très intéressant pour identifier et obtenir des espèces rares! — C'était ainsi qu'il avait eu ouï-dire que dans un bois, proche de la ville, son ami avait trouvé quelques beaux plants de mandragore. Avec quelques questions à l'intonation choisie, j'obtiens une idée approximative de l'endroit - c'était derrière la colline au Nord.

Il me dit qu'il aimerait bien me montrer de nouvelles découvertes que son ami lui avait permis d'obtenir. Si je m'intéressais à la mandragore, celles-là devraient également me plaire; fit-il. Je n'avais pas confiance en lui mais malgré cela, je décide de le suivre. Autant la localisation approximative du bois pourrait me suffire, autant il avait pu mentir ou être volontairement imprécis; de telles cachotteries sont courantes dans le milieu des expérimentateurs de psychotropes. Idéalement je pourrais nouer contact avec l'ami chercheur. — Nous descendons l'escalier. De longues minutes de silence; seuls nos pas résonnent contre les murailles. Une fois presque en bas, un bruit de fond commence à se distinguer, jusqu'à ce que nous arrivons dans la ruelle menant au vieux quartier dans lequel les fêtards se promènent bruyamment. Nous nous frayons un chemin parmi eux, jusqu'à arriver, au bout de la vieille ville, pas très loin de chez Xavier, à son appartement.

Nous entrons. Il habite au rez-de-chaussée et garde ses rideaux toujours tirés; le réflexe de celui qui veut éviter les regards inopportuns sur ses petites collections... L'appartement est de taille moyenne, le salon est assez spacieux, il y a à gauche deux petites pièces: cuisine et salle de bains. À droite, la chambre. Il y a une légère odeur, assez particulière; c'est un mélange de renfermé et de hashish. — Il s'excuse du désordre et me demande si je veux boire quelque chose; il a des bières, du whisky, des jus, de l'eau pétillante... J'opte pour cette dernière. Je n'avais pas envie que ça devienne une fête, ni de tester des substances, juste de parler un peu; je le lui dis, voulant être claire. Pendant qu'il va chercher les verres en cuisine, je parcours du regard l'ameublement. Une bonne partie vient de l'enseigne suédoise; je m'attarde devant l'étagère de salon sur laquelle repose un poste de télévision. Là, dans chaque compartiment aux formes irrégulières, étaient disposés quelques livres et DVDs. Ça ne m'étonnait pas d'y voir un bouquin de Terence McKenna; un peu plus d'y voir quelques documentaires animaliers. Quoique, derrière, les toiles d'araignée... — Il revient et nous nous asseyons sur le canapé en poursuivant notre conversation, moi toujours assez silencieuse, lui me racontant d'anciennes cuites avec des amis que je connais pas... Il s'est servi un double-whisky, on the rocks. Little rocks... je pensais aux autres cubes qu'il avait dû consommer. — Je souris en pensant que j'avais sur moi le cabochon d'obsidienne et je sentais que cette pierre devait avoir son effet; j'étais silencieuse et lui me révélant sa vie, me donnait quelques informations supplémentaires qui me seraient utiles en temps voulu. Ce ne sont que quelques indices, semés çà et là, sans doute loin d'être nécessaires; à vrai-dire, je m'ennuie de plus en plus. C'est comme si ma tête tourne.

Il parle, il parle.

Ma tête tourne. — Je regarde A...

— Il sourit comme un gnome hideux. — Je réalise... - - - Salaud, tu essaies de me droguer.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que des rituels secrets m'ont endurci l'esprit, et ont augmenté la résistance de mon corps contre de telles substances; si la dose aurait sans doute affecté une autre fille jusqu'à la rendre inoffensive, soumise et prête à tout, elle ne m'affectait que marginalement. - Ma tête tournait cependant... J'avais préparé à l'avance un message, en m'apercevant qu'il habitait à proximité de plusieurs connaissances; sans doute avais-je senti la possibilité d'une telle embrouille — il me suffisait de l'envoyer.

"Viens chez A. S'il te plaît."

Il s'agissait maintenant d'attendre en ne lui laissant pas voir que sa drogue commençait à agir. Il continuait à parler, cherchant sans doute à me noyer sous un déluge de conversation, d'anecdotes inintéressantes sur de précédents épisodes de sa vie peu reluisante. Il s'était rapproché de moi quelque peu, sans oser encore un quelconque geste. Manifestement il devait se dire qu'il n'avait pas préparé la bonne dose, ou alors qu'elle n'avait pas beaucoup d'effet sur moi; je le regardais avec des grands yeux sombres, et je savais qu'aussi, au fond de son être, il gardait une peur, la peur que se réveille à nouveau la vampire, celle qui hier l'avait dominé. C'était ça: il ne savait pas s'il était réellement maître de la situation. Tant que je le regardais d'un air impassible, il hésitait; si je le mordais du regard, il serait terrifié, dominé; si au contraire je relâchais ma garde, il avancerait ses mains hideuses... —

De grands coups résonnent à la porte; A. s'immobilise, son expression de visage a changé et il paraît maintenant soucieux. Une visite inopportune... Il devait répondre toutefois. Cette vermine espérait sans doute juste que cela ne serait qu'un voisin égaré, un client en manque, ou telle autre visite aisément terminée. Lorsqu'il entrebâille la porte, je vois Xavier. Nos regards se croisent et c'est aussitôt comme si chacun de nous trois devient conscient de la situation immédiatement. A. tente de fermer la porte, en marmonnant qu'il n'avait rien ce soir, mais Xavier la bloque de son pied, la pousse grande ouverte, et lui crie dessus. — Je me dirige aussitôt vers lui, afin qu'il se tienne entre l'autre et moi. Le bruit me résonne dans la tête comme dans un tunnel, et le fait de m'être mise debout aussi vite contribue au grand tintamarre qui me déchire le cerveau.

— "Ça va? F., dis-moi, ça va?", insiste-t-il.

— "Oui. On part, s'il te plaît".

Avant de partir, Xavier lui lance une dernière menace: "Si tu touches encore à un cheveu de ma copine..." — cela me fait bizarre. Se mêle maintenant au mal de tête cette sensation aigre-douce: à la fois je ne comprends pas qu'il se permette de me nommer ainsi, après un simple baiser; à la fois j'apprécie dans la circonstance qu'il se mette dans cette position du mâle protecteur, que je ne lui connaissais pas, et qui à cet instant me convient plutôt, d'autant plus qu'elle pourrait éloigner A. par la suite. Je n'avais plus besoin de A. - Nous sortons.

Pendant le trajet, chacun reste silencieux; il me soutient avec son bras, poursuivant son rôle comme un acteur consciencieux. Je me laisse faire, c'est agréable; l'air frais de la nuit réduit mes douleurs de crâne. Assez vite, nous arrivons chez lui. Comme moi ce matin, il avait dû passer la matinée à tout nettoyer, car son appartement était à nouveau immaculé, l'air était frais, et n'y restaient aucune des odeurs de la veille. Nous nous asseyons sur le canapé et il sert de grands verres d'eau que je bois l'un après l'autre.

— "Tu veux un aspirine?"

— "Non, je ne sais pas si ça va interagir."

Il tient encore son bras autour de mes épaules et me caresse le bras d'un air soucieux, en silence, attendant que je dise quelque chose. Après un moment, il me demande à voix basse ce que je faisais chez A.; je décide de lui répondre franchement, que celui-là possédait une information que je voulais, et que je l'avais extraite. Que je ne veux plus jamais le voir, et que je ne pensais pas que ça allait terminer comme cela... Je lui dis que je sais bien, au fond de moi, que si je l'ai mordu hier, c'est parce que j'avais tout de suite compris que je le haïssais. Il me répond qu'il ne lui faisait lui-même pas confiance, et qu'après ce soir il ne veut plus le voir non plus. — Pour changer le sujet je lui demande de me parler de sa journée. Il est heureux de me raconter et j'entends plutôt sa voix que ses mots; je veux juste penser à autre chose, quelque chose qui bercerait ce mal de tête qui persistait. Il me parle doucement; je sens sa main me caresser l'épaule, les cheveux; la joue...; s'enhardissant sans doute en voyant que je ne le rejette pas, il s'approche et pose son autre main sur ma hanche... serre doucement... — Je repousse son bras et lui dis que ça n'est pas vraiment le moment, et que j'aimerais qu'un ami à moi vienne me chercher pour me raccompagner.

— "Viens chez Xavier. S'il te plaît."

Le message envoyé, je me tourne vers Xavier. Son visage s'est un peu refermé; il a l'air triste. C'est comme s'il avait imaginé jouer son rôle jusque au bout, et que l'audition si importante avait été interrompue avant la fin... C'est l'air d'un petit garçon, le regard plein de tristesse. Aussitôt je ressens une forme de pitié, une tendresse presque maternelle. Je n'ai pas envie qu'il termine la soirée en déprimant à cause d'un geste mal interprété... alors je lui demande en chuchotant si tout va bien. Que j'apprécie énormément ce qu'il a fait pour moi ce soir. Qu'un prince ne cueille pas une demoiselle en détresse encore sous le coup de la pomme empoisonnée! - À chaque plante son heure de cueillette. Les saisons! Que j'étais telle une mandragore... Je le réconforte et le remet petit à petit dans le rôle maintenant plus simple; le rôle si convoité, désormais innocent... Nous nous embrassons, lentement... —

La sonnerie lointaine nous fait revenir à nos esprits. Xavier se lève et va ouvrir; à la porte se tient B. qui le salue, très courtois. Je suis contente de voir que le premier, encore frissonnant du moment passé, lui manifeste de la sympathie et l'invite à entrer. B., toujours prenant des précautions de langage, entre en disant qu'il ne voudrait certainement pas abuser de son temps et occasionner de gêne. Il me salue simplement, comme si ç'avait été tout naturel de venir me chercher.

— "Est-ce que tu peux m'amener chez Erwain?"

Je sors. B. et Xavier échangaient quelques mots au seuil de la porte; je crois que Xavier demandait qui était la personne chez laquelle il allait m'amener, à moitié par curiosité et par envie de mieux me connaître. B. lui répondit concisément que c'était "de la famille".

*

— Micro-sommeils... Des visions vaporeuses me guettent sur le seuil de la conscience, puis se dissipent comme des volutes de fumée lorsqu'un courant d'air leur parvient. En rouvrant les yeux, je vois la lumière tamisée de la pièce, dans les tons oranges. Je vois la lumière de l'écran d'ordinateur sur lequel Erwain travaille tard dans la nuit. Un instant, j'imagine qu'il s'agit encore d'un rêve, comment autrement expliquer que ce druide à la longue barbe se penche vers un tel appareil, scrutant sans doute des colonnes de chiffres? Comment imaginer l'immense celte occupé par la nouvelle technologie, plutôt qu'à couper le gui?

Sans doute m'a-t-il entendu me redresser légèrement sous la couverture, et appuyer mon dos contre le coussin du mur; il se tourne vers moi et regarde mes yeux refléter les lueurs de la pièce. Je souris; nous nous comprenons. Je crois qu'il avait dû deviner ma journée et sa quête, les errements de la nuit; fallait-il alors utiliser des mots? Il y avait ce lien occulte. — Après un certain silence qui ne nous avait aucunement paru long, nous commençons à parler; ou plutôt, nous chuchotons, comme s'il fallait s'adapter avec respect à l'atmosphère nocturne. — Je lui raconte le récit des événements, mes avancées. Je lui dis que la mandragore se trouve dans un bois derrière les collines du Nord, et que par ailleurs il y a un scientifique, un chercheur, qui est devenu expert dans la flore de la région et qu'il le connaissait peut-être? Il me répond que plusieurs bois pourraient correspondre à cet emplacement; comme ils étaient situés par-delà l'autre côté de la ville, il n'était pas si familier avec ceux-là, et donc il était tout à fait possible qu'ils abritent la plante. Nous pourrons les explorer très bientôt. Puis il réfléchit un instant, et me dit qu'il a par le passé rencontré quelqu'un qui pouvait être ce chercheur; ça n'était pas sûr du tout, étant donné que ç'avait été à une occasion étrange: une rencontre, décidée sur Internet, entre plusieurs personnes intéressées par l'occulte. Personne ne se connaissait, les discussions avaient été assez superficielles; la plupart semblaient plutôt préoccupés par l'aspect social. Ç'avait néanmoins été une après-midi plaisante. Son voisin de table s'était avéré être un biologiste, qui lui avait dit travailler sur les plantes et s'intéresser à la botanique. Ils avaient eu une discussion intéressante sur le fait que les avancées de la recherche n'étaient pas, comme l'imagine le grand public, des grands raz-de-marées ne laissant rien passer entre les mailles formidables du filet de la Science; mais plutôt des coups de burin dans une roche immense, où l'on progressait par à-coups, par pointes, dans les directions indiquées par l'agencement de la mine... — Il n'a pas ses coordonnées, mais il se souvenait à peu-près de son pseudonyme, et pourrait le recontacter par ce biais. Comme cela, l'on aura essayé les deux approches.

— Micro-sommeils... Je ne me souviens plus de quand notre conversation a commencé et de quand elle a terminé; à nouveau en ouvrant les yeux, je vois les lumières oranges baigner faiblement la pièce sombre, je vois à nouveau l'écran sur lequel le druide travaille toute la nuit. Parfois je garde les yeux entre-ouverts, sans bouger, et je l'observe un peu, tout occupé à sa tâche; et alors, le corps immobile croyant s'être endormi, ma vue se trouble et s'y invitent des lueurs hypnagogiques, dansantes aux bords de mon champ de vision; cet état me paralyse et me plonge à nouveau dans les bras de la Nuit.

Criterium

Mandragore. (4)

Partie 1 - 2 - 3

Je lisais, accroupie dans un coin de mon salon. Les fenêtres étaient ouvertes, on entendait le pépiement des oiseaux du matin; je me sentais déjà beaucoup mieux après ces dernières journées qui semblaient toujours vouloir se terminer de façon nébuleuse. Il est plaisant de s'asseoir là, sur un tapis à même le sol, un livre ancien sur les genoux, frôlée par la brise. Le temps se diluait quelque peu, et je ne savais plus quand exactement j'étais revenue de chez Erwain - à l'aube, sans doute. Les lignes écrites captivent mon attention pendant un moment, puis tout glisse vers une rêverie méditative, imperceptiblement... un effet secondaire. Parfois je détaille un mot et l'épelle intérieurement jusqu'à ce que chaque lettre semble isolée, et le mot une coque vide dont j'ai oublié le sens; il disparaît, se transforme. Lorsqu'il revient, il porte une force différente, vidée de ses connotations — de ce double-tranchant qui à la fois affine et estompe le langage. Parfois je fais de même avec une phrase, la déconstruit et la reconstruit. Solve et coagula... Cette façon de lire, très rêveuse, ne convient ni à tout le monde ni à tous les textes; elle est très lente; mais elle devient un processus créatif — une lente capture. — Puis c'est le bruit d'un message qui arrive.

"Bonjour F., tu vas mieux? Je peux venir te voir?"

C'était Xavier. J'acceptai. Il avait été très sympathique, hier, et dès notre première rencontre; et en fin de compte, j'étais déjà venue chez lui deux fois, il serait normal de lui rendre la pareille. De plus, l'appartement était bien rangé. — Quelques minutes plus tard, il était là. Il s'était sans doute levé tôt, avait dû boire un café dans les environs; il avait dû se trouver juste à côté. En passant le seuil, il me fit la bise — à nouveau je l'avais deviné hésitant entre joue et lèvre — et embrassait du regard le salon. C'était une petite pièce, assez claire dans ses tons; il y avait un canapé, une table basse entourée de coussins, sur le tapis — j'aimais à lire comme à l'instant, assise à même le sol, ou allongée. Deux étagères basses, couleur crème, étaient remplies de livres. Je l'invitais à entrer, il comprit un geste et retira ses chaussures.

— "Tiens, j'ai pris cela"; il me tendit un sac avec deux croissants.

— "Chouette, je vais préparer du thé... Merci."

L'eau chauffait. Il s'était accroupi et parcourait du regard les titres d'une rangée de bouquins. Il avait l'air étonné, il ne reconnaissait pas les auteurs. Lévi, Khunrath, Wirth, Bois, Agrippa, Guaita... Il devinait qu'il s'agissait d'ésotérisme, il n'avait pas dû s'attendre à découvrir chez moi autant de livres consacrés à ce genre de sujet. Je devinais qu'il remarquait également les gemmes que je disposais à des coins choisis de l'appartement, parsemées. Le cabochon de malachite sur l'une des étagères; une améthyste sur un tabouret dans un recoin; l'œil-de-tigre sur le rebord de la fenêtre... Il jouait intérieurement à en déceler d'autres, je le sentais. Il avait également posé les yeux un instant sur une reproduction miniature accrochée au mur, du beau tableau de Leighton, Tristan et Iseult. - Il observait tout, curieux de découvrir mon domaine. Rompant le silence, un sifflement indiqua que l'eau était prête. Je revins avec des tasses et des petites assiettes pour les croissants. La cuillère à thé diffusait un parfum subtil; un mélange de plantes séchées, des fleurs de trèfle et de la verveine. Je lui souris; nous fîmes "tchin" en touchant nos croissants l'un à l'autre, et commençâmes à grignoter. Il continuait son observation de la pièce, comme un enfant curieux. Je le sentais timidement poser parfois les yeux sur mes jambes. Il faisait chaud, j'étais en short. — Ce n'est qu'après quelques instants qu'il parla à nouveau. – Il me dit que j'étais mystérieuse. Je souriais en silence, n'évitant pas le regard. Ces moments de quiétude ne me gênaient pas; j'appréciais l'instant – tout en attendant qu'il joue une carte.

— "J'ai très envie de te connaître plus", me dit-il. — Et, après une pause: "J'attendrai le temps que tu voudras..." - Cette retenue me plaisait plutôt. En même temps, je sentais qu'il avait envie d'une sorte de clarification. Il ne voulait pas que son geste enhardi d'hier fût mal interprété; pour autant, il ne voulait pas nier les sentiments qui en étaient à la source. – Je sentais que l'on pourrait débuter ainsi une conversation qui pourrait définir le reste de notre relation; c'était le moment où l'on pouvait arrêter, commencer, ou même couper les cheveux en quatre avec des mots plutôt qu'avec des expériences. Or je ne savais pas vraiment ce que je voulais à cet instant... Réfléchis. L'impulsivité cohabite avec le plan - à quelle intuition se fier le plus? J'avais besoin de méditer un instant. D'un côté, je le voyais encore comme ce maillon ne sachant pas qui il est ni où il va - ce vaisseau tâché de la transmission d'une génération à l'autre, pourtant lancé à l'aveugle; c'était donc notre essence-même qui différait. D'un autre côté, il était agréable et plutôt attachant. Des navires différents peuvent faire un peu de chemin ensemble sur ce vaste océan — mais je n'allais pas le forcer à dévier de sa route, même s'il ignorait celle-ci... tout au plus peut-être avais-je pour rôle de lui donner une graine qu'il utiliserait plus tard. Lui n'infléchirait pas ma destination. — Qu'en conclure? Que veux-tu? Ç'aurait été trop facile de remettre un choix à plus tard; ça n'aurait eu que l'apparence de la tempérance, quand ça n'était qu'un délai. Le plus honnête et à la fois le plus difficile serait de lui faire comprendre, même bien imparfaitement, mon point de vue, ma perspective si différente de la sienne. Ça n'aurait été que de la lâcheté que de se soumettre à un rôle qu'il s'imaginait exister pour moi; pour lui; ç'aurait été efforts inutiles que de prendre le contrôle, l'emprise. Que veux-tu? - Voilà; s'il me posait la question, il n'y aurait qu'une seule voie qui fût satisfaisante, comme souvent: la vérité. — Il me toucha un instant la main, qui s'était arrêtée en l'air avec la tasse pendant que je me perdais dans ces pensées; cela me fit revenir dans la pièce. Il avait dû sentir, comme plusieurs fois auparavant, que mon esprit pouvait s'évader comme cela quelques secondes.

— "Tu veux me demander quelque chose, n'est-ce pas?", fis-je d'un ton doux pour l'inviter à parler. Cela l'aida; il me demanda effectivement, d'un ton qu'il souhaitait à la fois affectueux et sérieux, la question: Qu'est-ce que nous étions? - Nous commençâmes à discuter de tout ça. Les mots me venaient plus facilement, une fois le sujet médité; je lui exposai ma vision des relations humaines. À la fois nécessaires, à la fois illusoires: nous partageons toujours des moments — et les illusions de nos constructions mentales. Celles-ci reconnues comme telles, seuls les moment restent. Je ne pouvais pas être celle qui s'était construite dans son esprit petit à petit. Toutefois... nous pourrions partager quelque chose. J'utilisais l'expression "faire un peu de chemin ensemble" en hésitant, celle-ci ne signifiant pas toujours la même chose pour tout le monde; pourtant c'était celle qui correspondait le mieux à ma façon d'imaginer ces relations. Il fallait utiliser des mots simples et clairs, ce que je fis; lui de même. À la fin de la conversation, je me demandais s'il avait tout à fait compris la portée de nos paroles. Il devait surtout être heureux, s'il se focalisait sur l'instant: d'accord; nous étions ensemble.

Notre discussion devint alors plus légère, il me demanda si j'avais progressé sur mes projets d'écriture, et il me dit qu'il aimait bien l'aménagement de mon petit appartement. Il trouva sur la partie inférieure de la table un cabochon de grenat rouge et, me le montrant en souriant, me confia qu'il avait été étonné de voir que je m'intéressais tant à l'occultisme et aux pierres. Je lui exposai la version courte: qu'on trouvait parmi la fange de véritables perles, à la frontière où tant de courants se brouillaient ensemble: philosophie, science, mysticisme. Inutile de lui révéler que j'avais déjà depuis longtemps franchi le fleuve séparant l'intérêt académique et la pratique: que j'étais donc magicienne. Il s'en apercevrait en temps voulu... Je lui demandais également s'il aimait les randonnées. J'avais prévu de commencer à explorer les bois avec Erwain cet après-midi; nous pouvions en faire une activité ludique en compagnie de nos "+1" bourgeonnants. Moi, Xavier; Erwain, Gwenaëlle.

*

Il faut traverser le pont pour arriver aux collines du Nord de la ville. C'est un ouvrage ancien, en pierres claires; les constantes rénovations font presque briller le grès blanc, lorsqu'il fait beau comme aujourd'hui. En revanche, les maçonneries de l'entre-deux ne laissent plus voir distinctement ce qu'elles avait dû représenter il y a 150 ans. Gargouilles? Symboles maçonniques? Au-delà, une fois les travées franchies, un vaste escalier commence immédiatement à amener en haut de la colline, un peu vers la gauche; il n'y a là que quelques résidences. L'on pouvait, plus aisément, contourner le massif en pénétrant dans ce qui avait été un ancien village, maintenant annexé à la ville. Les rues chaotiques mènent à une sorte de grand-place, où l'on trouve maintenant les hauts-lieux de chaque centre urbain: commerces, supermarché, bars... C'est le chemin le plus court. Je traverse toutes les zones de cette ville-dans-la-ville, jusqu'à arriver à un curieux mélange de campagne et de résidences modernes parsemées çà et là; chacune avait une voiture garée à proximité, l'endroit n'est desservi que par un seul arrêt de bus. Par-delà, derrière le quartier, les bois. J'arrive à la place en face de l'orée — quelques bancs, un petit muret de pierre; le sol désherbé se transforme immédiatement en petit sentier étroit, encombré de racines noueuses et bordé de mousses.

Je vis alors mes compagnons de voyage. — Erwain avait l'air imposant du druide ; un grand bâton de marche à la main, sac médiéval affixé à la ceinture en cuir. Gwenaëlle avait manifestement voulu s'assortir à lui, en blouse médiévale rouge, petite ceinture, longue jupe noire. Si ce n'étaient les maisons modernes que l'on voyait encore d'ici, l'on se serait senti à une autre époque avec ces deux-là... Nous n'eûmes pas à attendre beaucoup de temps avant de voir une voiture noire, au loin, s'approcher, ralentir, laisser descendre un homme, et repartir; je remarquai rapidement à sa démarche qu'il s'agissait de Xavier. Il était bien habillé, encore plutôt en tenue de ville qu'équipé pour une longue randonnée. Nous ne savions pas encore à quel point il faudrait sortir des sentiers pour trouver la plante, il fallait espérer que ce ne soit pas trop le cas! - Il s'approcha, me déposa un rapide baiser, et je le présentai au druide. C'est toujours un peu étrange de voir se rencontrer des personnes appartenant à des cercles assez différents de sa vie - ça peut très bien ou très mal se passer. Tout avait l'air, en l'occurrence, de très bien commencer. Erwain avait compensé son aspect impressionnant par une humeur enjouée, pour mettre Xavier à l'aise. — Un panneau de bois, à moitié effacé et vermoulu, présentait un tracé approximatif des sentiers traversant le bois. Nous l'étudiâmes quelques instants, décidant à peu près de l'itinéraire que nous pourrions suivre; il s'agissait d'explorer le plus de recoins possibles en commençant par ces points de repère. J'avais amené un minuscule spray, avec des huiles essentielles contre les moustiques: citronnelle, eucalyptus citronné... Gwenaëlle et moi nous en aspergions généreusement les bras, les jambes — et nous nous mîmes en route.

Certaines parties du sentier sont si étroites et encombrées de racines qu'il faut progresser lentement et en file indienne, les yeux fixés au sol — le sol surélevé de chaque côté laisse voir ses couleurs brunes et ocres sous l'épaisse couche d'humus. L'odeur de la terre nous enchante. L'air est frais. À d'autres endroits, le sentier s'élargit et se recouvre d'herbe, les rayons du soleil revenant illuminer le sol; à ces moments, nous marchons côte-à-côte. Nous observons la nature à chaque endroit; régulièrement moi ou le druide pointons une fleur du doigt et la nommons à nos amis. Cette petite plante à fleurs jaunes et aux feuilles taillées en cœur, c'est une oxalide, sans doute Oxalis corniculata. Cet arbuste aux fleurs violettes ressemble à de la sauge candélabre. Il y en a beaucoup d'autres, des plantes et des fougères; mais lorsque seules les feuilles sont visibles, il est très difficile d'identifier l'espèce, à part pour certaines molènes, au soleil. — Un tournant débouche soudain sur une grande clairière; il y a là des grands rocs entassés les uns sur les autres, un peu plus loin, et les restes d'une barrière en bois, maintenant moisie. En nous approchant, nous nous apercevons que c'étaient sans doute les ruines d'un muret, peut-être d'un bâtiment ancien dont on aurait retiré la plupart des pierres, comme cela a souvent eu lieu par le passé lorsque l'on voulait reconstruire... Impossible maintenant d'imaginer exactement ce dont la structure avait eu l'air; son temps était révolu. Sur le bois, je trouve de jolis lichens formant de petites colonnes grises coiffées de chapeaux d'un rouge particulièrement vif; c'est un Cladonia, celui que l'on appelle le "soldat britannique". Lorsque je le montre aux autres, c'est sans doute moi que l'on trouve maintenant ingénue, captivée par la flore et ses secrets.

— Nous nous aventurions à travers tous ces sentiers et chemins; personne ne voyait le temps passer. Nous avions traversé tout le bois; de l'autre côté, on voyait au loin à l'horizon: des champs et une autoroute. Nous revînmes sur nos pas, préférant les bruits de la nature; là, plus loin, il y avait des souches sur lesquelles s'asseoir ensemble. Nous fîmes une pause.

Nous discutions alors. Gwenaëlle était enjouée, aux anges d'avoir passé un moment dans la nature. C'était à la fois plaisant et un bon exercice. Nous lui dîmes qu'il y avait beaucoup d'autres endroits intéressants aux alentours de la maison du druide, dans les dédales des hauteurs. Certainement nous aurons de nouvelles occasions. Nous parlions du temps, de cet appel de la forêt que ressentent certaines personnes; l'importance de fuir le béton et l'asphalte, de sentir l'humus et la terre.

À un moment, Xavier demanda quels étaient nos liens de parenté; Erwain répondit que nous faisions effectivement partie d'une grande famille, dispersée çà et là; mais que c'était compliqué d'en expliquer les détails. Je remarquais que Gwenaëlle prêtait elle aussi bien attention à ces mots; il avait dû lui présenter notre lien occulte d'une manière similaire - cela devait contribuer au fait qu'elle me perçût comme une amie plutôt qu'une rivale. Cette posture me convenait bien mieux. — Plus tard, en aparté, Xavier me fit la remarque que je n'avais jamais mentionné ma famille, et me demanda si j'avais frère et sœur, père et mère. Je lui dis que je préférerais ne pas en parler. Il n'insista pas — il eut même l'air gêné; je devinais qu'il se disait maintenant qu'il devait s'agir d'un sujet épineux pour moi, peut-être une souffrance encore proche, peut-être une rupture d'avec les miens... - peut-être même étais-je orpheline? Il acceptait de ne pas savoir pour le moment. Sans doute par pudeur, il ne me parla pas de sa famille, et changea le sujet vers quelque chose de plus gai. Des histoires de campement en forêt, des situations amusantes.

— Nous nous apprêtions à rentrer; l'exploration avait été captivante, un très bon moment passé - et il était plaisant de voir que notre groupe s'entendait bien. Malgré cela, je ne pouvais pas m'empêcher de me sentir déçue de ne pas avoir trouvé la mandragore. Peut-être se trouvait-elle dans un autre bois de la région? Et si A. avait menti? Cela ne m'aurait pas étonnée. Petit à petit, nous retracions nos pas.

Erwain me fit un signe. Je le rejoignit.

— "J'ai une surprise pour notre beansídhe."

— "Oh?", fis-je avec de grands yeux.

Il me dit à voix basse qu'il avait reçu des nouvelles du botaniste. Il lui avait expliqué qu'une amie cherchait des solanées dans la région et souhaitait trouver les espèces les plus diverses, dans le cadre d'une recherche personnelle. Celui-ci — D. — l'avait sans doute compris dans un contexte biologique, et révéla donc quelques-unes de ses localisations précieuses; parmi elles - la plante circéenne: la mandragore. Il s'en trouvait quelques exemplaires au fond de la grande clairière, derrière la vieille structure croulante. Nous n'avions pas eu le loisir de tout explorer de ce côté-là... mon espoir renaquit.

Nous arrivâmes à nouveau dans le grand espace. Nos compagnons ne s'attendaient pas à s'arrêter là à nouveau; la longue randonnée semblait être arrivée à sa fin, et voilà que nous changions de direction, tous deux en tête, pour revenir au muret ancien. Ils nous suivirent, déconcertés. Nous passâmes la structure et nous approchâmes du fond de la clairière, devant des buissons de balsamines. C'est là, dans ce coin à l'écart, que nous l'aperçûmes: une touffe de grandes feuilles d'un vert profond. — Moi et Erwain nous accroupîmes. Les feuilles et les petits fruits verts et jaunes de la plante étaient caractéristiques. Je m'approchai du sol pour la sentir; l'odeur était doucereuse, distinctive, correspondant aux descriptions que j'avais longuement étudiées. C'était clair – Mandragora officinalis.

— "Vous avez trouvé quelque chose?", fit Gwenaëlle.

Je lui expliquai. Nous avions trouvé une mandragore, et c'était une plante que précisément je cherchais. Elle eut l'air étonné, regarda de plus près la plante; elle avait l'air contente de voir pour la première fois celle-ci dont tant de légendes parlent. Elle nous demanda si nous allions la cueillir. Erwain et moi avions alors pris un air plus sérieux, nous nous regardions et nous comprenions sans un mot. Il fallait établir le plan. On ne cueille pas la mandragore sans rituel magique. — Il s'agissait maintenant de s'occuper de celui-ci. — Xavier s'était lui aussi approché, mais n'avait pas fait de remarque. Un moment en silence, nous nous tenions en cercle. Puis ce fut le druide qui expliqua: cette plante doit être récoltée la nuit, à la clarté de la Lune - il y a également une sorte de cérémonie. Si vous le voulez, vous pouvez y participer, proposa-t-il en alternant son regard entre nos deux compagnons. Cette nuit. Gwenaëlle sautilla presque sur place, l'excitation de pratiquer un rituel à nos côtés avait directement parlé à son côté romantique; aux rêves d'une jeune fille intéressée par le paganisme. Xavier, lui, avait hoché de la tête sans vraiment répondre. Il semblait soudain comprendre quelque chose. Il prit un air légèrement distant, presque mélancolique, lorsque nous réempruntâmes le chemin du retour.

Ce ne fut qu'arrivés à l'orée des bois qu'il cessa d'être temporairement taciturne. Nous nous arrêtâmes et chaque paire se souhaita une bonne soirée. Le druide et sa compagne allaient rentrer, préparer quelque chose à manger, se reposer. Xavier me réaccompagnerait. En prenant congé, Erwain me chuchota: — "Tu sais que nous devons être quatre, Flavia."

*

Le soir.

Xavier m'avait invitée au restaurant. Il me tint la porte, gentleman; j'entrai. À nouveau, il avait voulu m'amener dans un endroit où se retrouvaient les gens de bonne société; les lumières tamisées, les serveurs très bien habillés, toujours souriants et qui allaient manifestement guetter les moments auxquels remplir nos verres d'eau, avec cette retenue presque servile; le jeune artiste qui, au fond du restaurant, interprétait un air lent et nostalgique sur un piano de qualité; les banquettes de cuir où de nombreux couples discutaient tranquillement; c'était classieux. S'il ne m'avait pas amené à un vernissage dès le premier soir, j'aurais pensé qu'il me sortait le grand jeu. En fait, c'était un milieu qu'il devait connaître et régulièrement croiser, sans doute de par sa tante et ses relations artistiques. Il devait penser que c'était l'endroit naturel où emmener son amie. À nouveau, j'en avais eu l'intuition, et j'étais passée chez moi en coup de vent mettre une jolie tenue.

Nous nous installâmes à l'une des banquettes. — La carte aussi était en cuir; les noms des plats s'allongeaient, riches en épithètes, calligraphiés avec des lettres ornées. Je n'avais pas très faim, la boulimie de mots n'aidait pas; je me contentais d'une salade. Lui avait hésité entre différentes idées, et finalement opta pour la description la plus étrange - l'humeur exploratrice. Il insista pour me faire découvrir un vin italien qu'il appréciait particulièrement, un prosecco. — Les notes du piano coloraient l'atmosphère; je ne connaissais pas l'air qu'il jouait, cela tenait à la fois du jazz lent, du blues... J'aimais le tempo de ces notes, avec de riches pauses: l'on se prend au jeu d'imaginer des mélodies entre les rares accords.

Le serveur obséquieux fit goûter Xavier au vin; celui-ci s'amusa à en observer la couleur et les bulles, y trempa les lèvres; puis il hocha la tête afin que l'autre s'éloigne. Il ria et me dit que c'était une cérémonie bien étrange que ces ouvertures de bouteille. Enfin seuls, nous pouvions commencer à discuter. C'étaient d'abord quelques échanges d'impressions sur cet endroit, quelques remarques sur le pianiste...

À un moment, il me regarda d'un air plus sérieux.

— "Pourquoi est-ce que tu cherches une mandragore?".

— "J'en ai besoin pour quelque chose."

— "Tu ne veux quand même pas faire comme A.? Il a déliré pendant trois jours, c'était affreux. F., je ne dis même pas ça par rapport à moi, je veux bien te servir de sitter si tu veux tester quelque chose – mais pour toi... De son point de vue, ça n'était pas agréable, c'est clair. Franchement, ne fais pas ça. Ça n'en vaut pas la peine. Et tu ne te souviendras même pas du trip."

— "Écoute... A. est un idiot. Il m'a raconté, il a juste trouvé un livre avec des noms de plantes et ça lui a suffit pour avaler n'importe quoi. – Je ne fais pas la même chose."

— "Justement, qu'est-ce que tu veux faire?"

— "Tu me fais confiance?"

— "Oui... Je pense... Ai-je vraiment le choix?"

Je lui répondis par un sourire difficile à lire. Puis je continuai:

— "Xavier, tu as vu chez moi beaucoup de livres d'occultisme."

— "Oui."

— "Ce sont des outils. - J'ai... quelque chose, appelle cela un lien, une inclination, des capacités; bref, ce quelque chose qui fait que je peux m'en servir. Est-ce que tu comprends?"

— "Pas vraiment... Tu veux dire que tu fais de la magie, ou un truc du genre?"

— "Tu trouves cela bizarre."

— "Je... non... oui...; sans doute."

— "Écoute. Je ne peux pas tout expliquer maintenant. Oui, je pratique la magie. Ça ne veut pas non plus dire que j'agite une baguette en écorchant des mots latins. - Disons que... Nous ne connaissons pas la nature de la réalité. La science fait l'hypothèse qu'elle est objective: toi et moi, on voit la même chose. Pour moi, elle est subjective - et donc modelable, multiple, vaporeuse. Il y a des façons de l'influer. Il y a également d'autres plans - d'autres facettes de celle-ci, si tu préfères.

Pour aider à exercer ces... 'effets', l'on peut utiliser des intermédiaires, des outils.

Il y a un mot tibétain: le terma. Un terma, ça peut être un objet, une pensée, une graine, un point minuscule dans l'espace; bref une chose immanente, qui est contenue soit dans le monde physique, soit dans le monde des pensées. Le mot est impossible à traduire; souvent l'on dit un 'trésor', parce que cela en traduit le fait que ce soit rare et précieux... Certains sont des rouleaux dissimulés, couverts de lettres secrètes, qu'un moine-découvreur doit décrypter pendant des années avant de révéler au monde... le plus connu, c'est le Bardo Thodol. D'autres sont des pensées ou des lieux."

Je traçai avec un doigt mouillé des lettres tibétaines sur une serviette de papier:

གཏེར་མ་

"Ce sont des trésors, mais ce sont aussi des indices et des outils. – Diverses Traditions en ont découvert. Ils se sont transmis depuis trois mille ans, quatre mille ans, tu imagines? - Avec des rites vivants, et des lettres mortes, qui survivent aux destinées individuelles. — Les légendes ont souvent une histoire occulte. Parfois ce ne sont que des paraboles. Parfois un vieux mot donne un indice. Il y a beaucoup de légendes qui entourent certaines plantes, souvent à cause de leur dangerosité ou de leurs effets médicaux. Mais ça n'est pas la seule origine. Enfin...

Bref: j'ai besoin de la mandragore pour effectuer quelque chose.

Voilà. Je ne vais pas en avaler un morceau comme si c'était un trip."

— "Je ne te comprends pas bien, F.", me dit-il, certainement surpris par ces histoires. Je me contentai de lui répondre par un sourire, désormais silencieuse. Les mots sont un faible vecteur pour ce qui nécessite une expérience intérieure pour acquérir une compréhension réelle: le concept-même de l'ésotérisme. Je devais surtout lui paraître bizarre, parlant de choses folles. Toutefois il m'avait écouté. D'une certaine façon, aimait mes mystères.

— "Je ne comprends pas. Mais... si ce n'est pas pour faire comme A., si tu sais ce que tu fais...", reprit-il; "J'imagine que tu as tes raisons. Je ne voudrais juste pas qu'il t'arrive quelque chose."

— "Ne t'en fais pas, Xavier."

Après une pause, il me demanda:

— "Je crois qu'il y a une légende: il faudrait attacher la plante à un chien pour la déterrer, car elle crie une fois sortie du sol et le hurlement tue la première personne qui l'entend. Vous... y croyez?"

— "C'est un folklore tardif, les premiers textes n'ont pas de chien. D'ailleurs chez certains il s'agit d'un autre animal. Si tu lis Dioscoride et Théophraste, il n'y a pas ça. Tu trouveras notre rite beaucoup plus anodin. On la cueille nous-mêmes, évidemment." - puis je ris en ajoutant: "Par contre tu entendras le cri." - Il pensait que j'avais fait une blague et rit de bon cœur. Notre repas presque terminé, l'atmosphère s'était détendue et nous nous amusions à échanger quelques plaisanteries, à parler de choses plus superficielles.

Finalement, il me regarda dans les yeux et me dit: — "D'accord."

J'envoyai un message à Erwain: nous étions au complet. Tout pourrait se dérouler cette nuit-même. — — Le dîner se termina. Nous sortîmes. Au-dehors, il faisait déjà nuit; un vent s'était levé et l'atmosphère était fraîche. Nous fîmes quelques pas pour s'éloigner des terrasses peuplées, nous ralentissions notre marche au fur et à mesure. Puis, en silence, je m'arrêtai et me tournai vers Xavier. Un instant, nous nous regardâmes en silence. Je lui dis qu'il y avait des objets que je devais chercher chez moi, et que j'allais me changer; nous nous retrouverions plus tard. - Cette fois, ce fut moi qui m'approcha de lui, et l'entoura de mes bras. Nous nous embrassâmes... et nous restions de longs instants simplement blottis l'un contre l'autre.

*

* *

* * *

Le clair de lune baignait les sous-bois d'une lueur spectrale; nos yeux s'y étaient progressivement habitués, nous voyions tout en nuances de gris. Une odeur de champignon et de terre. Des bruits d'animaux; le plus souvent lointains, parfois le bruit soudain des feuilles sur le sol trahissait leur présence toute proche. Nous progressions lentement dans l'obscurité, à pas de loup. C'est ainsi que, silhouettes nocturnes, nous nous avancions jusqu'à la clairière... Dans celle-ci, de brefs petites lumières apparaissaient et disparaissaient — des lucioles.

L'odorat, affiné par la mise en veille de notre sens de la vision, nous indiqua alors la présence de la plante: une odeur doucereuse et très particulière. La clarté lunaire illuminait le milieu de la clairière dans des tons gris et foncés. Les ruines du muret se devinaient à une silhouette sombre, presque menaçante. Les insectes phosphorescents scintillaient sur les feuilles comme pour attirer notre attention.

Nos rôles avaient été décidés à l'avance. — Avec un athamé, je traçai un cercle autour de la plante. Puis nous nous affairâmes avec de petites bêches, à creuser le sol l'entourant, afin de lentement libérer la racine; nos efforts demandèrent de longues minutes, chacun s'occupant d'un angle: nous avions réparti le cercle en quatre quarts. La lumière sépulcrale laisse à peine deviner les traits de mes compagnons: Erwain en face de moi, Gwenaëlle à ma droite, Xavier à ma gauche.

Puis j'entourai la racine avec une corde fine que Gwenaëlle avait offerte au druide, et qu'il avait ornée d'ogham; le nœud fut fait; nous nous tenions prêt pour le moment... Il faut se placer à un angle spécifique par rapport à la direction du vent. Nos regards se croisèrent et se comprirent sans un mot. Le druide s'était saisi du shofar, et l'amena à sa bouche... — Un léger hochement de tête... — — Un son perça l'obscurité – l'appel puissamment soufflé, exactement à l'instant auquel je tirai d'un coup sec sur la corde afin d'arracher la plante du sol. Mes oreilles battaient encore, le cri strident enfin tu, à cause du volume sonore... Mon cœur battait la chamade. Autour de moi, je sentais que les autres aussi avaient ressenti la puissance de cet instant; assourdis; les traits immobiles dans la pénombre, le silence total – même les sons de la forêt la nuit s'étaient tus...

— J'avais la mandragore!

Je vais pouvoir désormais presser la racine et en extraire les essences; en doser la teneur à l'aide d'un procédé artisanal, une tradition encore gardée secrète; et en former un cataplasme puissant... Toutes ces opérations pour un liniment. Celui-ci — cet outil — utilisé d'une certaine manière (appliqué aux jambes, aux tempes) à des temps nocturnes spécifiques, choisis en fonction de l'aspect de la Lune, donnait des pouvoirs relatifs au "voyage"... Beajiñ war-zug ar hentoù dianavez. — Mon bâton de sorcière. — — —

* * *

* *

*

Criterium

Des pas résonnent.

Il marche dans la nuit, l'air égaré, le pied hésitant; passant parfois d'un trottoir à l'autre. La journée, le soir, ces avenues seraient bruyantes et peuplées — à cette heure-ci cependant, personne; et le silence. Seuls ses pas résonnaient contre les façades, comme ils le font dans un grand appartement encore vide.

Hébété, un voile médicamenteux sur les yeux, il va et vient, s'arrêtant parfois, repartant de sa démarche triste après un instant. Ce n'était pas le pas mal assuré d'un homme ivre; c'était celui d'un trouble plus profond, de la sorte dont la vue met mal à l'aise - sans que l'on puisse définir précisément ce qui cause cette étrange intensité.

Je ne sais pas de qui il s'agit.

— Je le suis en silence, à pas de chatte. Seules ses foulées donnent un écho, la mélopée de cette solitude. Il ne sait pas que je suis là, le regardant descendre la longue avenue. Les lumières blafardes et diffuses de la ville donnent à toute la scène une aura vaporeuse, irréelle; est-ce finalement l'un de ces rêves lucides qui se poursuit, est-il un personnage onirique?

Mais non: c'est juste une longue nuit brumeuse de printemps. Et un bout de papier est tombé de sa poche, et quelques minutes plus tard je tiens l'objet bien réel entre mes mains. Pendant ce temps-là, l'étrange désespéré s'éloigne à pas irréguliers.

Ce n'est qu'une note, peut-être un poème; ou une habile stéganographie?

"À l'aube liliale le dictame remainait sa pénance adonques nos mots perdus et abyssaux se sont dérobés où donc pénétrer sapience et courage brutal?? Où iceux réflètent la charrue vermoulue de l'alkahest perdu jadis où donc messied la séance d'alors?? Celée la direction sibylline, close la vision alésée et contrite la chambre infixée. Où DONC?"

Incompréhensible; si c'étaient donc là les mots obscurs qui reflétaient ses pensées autant que ses déplacements erratiques, sans doute était-il fou. — Pourtant ce "où" si présent çà et là, et le fait que petit à petit il suivait une direction bien déterminée, témoignait qu'il y avait un sens à cette folie. - Vers quel lieu celle-là le mènerait-il, je ne le saurais jamais: le temps s'était comme écoulé d'une autre manière dès lors que je m'étais penchée vers l'objet; et sa lecture si étrange, sans soupir, m'avait embrouillé l'esprit. Était-ce vers la petite rue adjacente, était-ce au bout de l'avenue, était-ce dans l'une des portes cochères ou était-ce dans les labyrinthiques traboules?

Vers où allait le fou?

Criterium

La Base.

Le réveil sonne. L'homme se jette hors de son lit, happé par l'alarme: l'habitude d'une discipline de fer. Cette chambre ressemble plutôt à une cellule; dans la station, toutes ne possèdent qu'un petit lit - un banc avec couvertures serait plus juste - et un bureau rudimentaire. Les murs sont en acier, et les rivets sont apparents. Il sort.

Le long des corridors, la tuyauterie suit le plan de la base. À intervalles réguliers des régulateurs électriques marmonnent, formant un bruit de fond monotone; sans cela, le silence serait profond, total. L'homme s'est déjà habitué à entendre distinctement les battements de son cœur et le flux de son sang dans les vaisseaux derrière ses oreilles; régulièrement il se parle à lui-même, s'encourageant quant aux actions à mener. — L'hiver est long! En tant que seul personnel de garde, chaque jour il doit vérifier le bon fonctionnement des systèmes de la station. Cela permet d'éviter le moindre problème, les conditions climatiques menaçant constamment de geler et d'endommager irréversiblement plomberie et électronique. Ainsi, une routine diligente et une quantité de check-list structurent le quotidien.

Chaque jour il faut également faire le tour de la base; pour cela, plus d'une demi-heure est requise pour enfiler combinaison, mitaines, lunettes de protection... dans le sas, la température chute et fait déjà frissonner — dès le premier pas dehors, le froid brûle et semble pénétrer par tous les minuscules interstices des vêtements; chaque expir forme un épais petit nuage, une fumée tangible. C'est comme un second réveil d'abord, puis, dès la moitié du chemin, déjà un étourdissement dangereux. Alors il presse le pas et espère que les structures extérieures sont R.A.S. — Une demi-heure plus tard, il sera à nouveau à l'intérieur, les mains violettes, les sourcils dégivrant lentement, devant une immense coupe de café très chaud.

Malgré cela - l'hiver est long, et il reste de longues heures à occuper; l'homme alors reste penché sur d'épais livres d'échecs, analysant des positions complexes et étudiant les jeux de grand-maîtres sur un bel échiquier en bois. Ou alors, il se parle à lui-même, et imagine comme un acteur de fortune exprimer ainsi telle ou telle partie de sa personnalité dans des scénarios imaginaires. De temps en temps, il lui semble presque que l'un de ces personnages prenne corps, et se trouve bien en face de lui lorsqu'il lui donne la réplique.

Récemment quelque chose d'autre est venu; est-ce l'une de ces illusions qui a germé, ou est-ce une Présence ayant voyagé jusqu'ici par-delà les plaines glacées? — C'est souvent tard le soir — la Nuit est déjà tombée depuis des mois — comme une forme sombre, une fumée noire entre-aperçue du coin de l'œil, là où aucune image ne se fixe. Sans doute n'est-ce que l'effet du gel sur son cerveau provoquant quelques hallucinations, mais il s'est habitué à cette étrange invitée, cette Entité noire l'observant dans le silence le plus total lorsqu'il s'endort...

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Crique.

Le sel marin pique la peau. Il y a beaucoup de vent. — En fermant les yeux et en se concentrant sur les sons de la nuit, l'on distingue le bruit de la marée au-devant, les stridulations d'insectes nocturnes et le bruissement des feuilles derrière, dans la direction opposée. Parfois les sons disparaissent un instant, lorsqu'une bourrasque plus violente arrive... Il faut alors attendre. Le vent se calme et les sons reviennent. En prêtant plus d'attention, petit à petit, l'on entend au loin comme d'irréguliers sons de cloche. Ce sont sans doute des bateaux amarrés; y a-t-il donc quelque port au-delà, dans cette direction? — L'odeur de varech est forte; à cette heure, au clair de lune, l'on ne voit plus guère que des nuances de gris et de bleu sombre le long de la crique. Lorsque la marée est basse, de vastes étendues de vase sombre se révèlent; l'on a alors, sur quelques centaines de mètres, un dénivelé d'un paysage se métamorphosant : – la forêt d'abord; puis les dunes de sable, parsemées de lagures; puis la plage étroite, et la ligne des algues plus ou moins séchées et portées là au gré des vagues; au-delà, le sable devient gris et se mue en vase épaisse. Et il n'y a personne; l'endroit est désert.

Là-haut, au loin, un bout de lune éclaire mes pas. Pieds nus, l'on se déplace sans un bruit. Je reconnais le vieil arbre, en face du grand rocher posé de biais. Il faudra des siècles pour que ces immenses rocs changent légèrement de position – or, cela ne faisait que trente ans. Je reconnaissais chaque interstice, chaque structure; je devinais la couleur qu'ils devaient refléter le jour. — En s'approchant, il faut passer une bande de la plage où des petits cailloux et de vieux coquillages piquent les pieds, avant d'arriver à la pierre. Deuxième pointe à gauche, passer celui en forme de fantôme, monter sur le plateau, s'arrêter et tendre l'oreille... longer le roc jusqu'à une sorte de battue, un point qui n'est accessible que rarement, lorsque la marée est aussi basse.

Là, il y a une proéminence dans la roche, une sorte de parallélépipède rectangle, qui ressemble à un petit coffre. Aussitôt un vieux souvenir me revient - et je m'agenouille devant, y pose l'oreille. Il y a de vieilles légendes qui parlent de pierres magiques, enfermant cloches et trésors, qui sonnent aujourd'hui encore, certaines nuits... Je me bouche l'autre oreille avec le pouce et j'écoute.

Il n'y a qu'un bruit de brossage, distant: le reflux de la mer. — Cette nuit ce trésor sera sauf. — Pourtant, parfois, l'écho de certains sons de bateaux semble résonner dans quelque interstice, et me parvient, lointain et faible... Je me relève et reprend ma recherche. Un peu plus bas, il y a une petite ouverture dans la roche; quelqu'un y avait fixé, il y a très longtemps, un pivot et une chaîne, tous les deux usés par la rouille et couverts d'algues. C'était à cette chaîne que l'on pouvait affixer une boîte secrète, ou tout autre objet que l'on arriverait à y lier. Lorsque j'avais découvert cette cachette, j'imaginais qu'elle avait dû être utilisée pour dissimuler de la contrebande au XIXe — en fait je ne le savais pas vraiment. Ç'aurait aussi pu être un point pour déposer des messages secrets dans les années de guerre... Mais depuis, plus personne n'en connaît l'existence.

Au bout de la chaînette, une solide petite boîte en ferraille, maintenant couverte de bigorneaux. Il m'est impossible de délier le paquet, il a trop vieilli et la lumière est trop faible; alors, avec une pince acérée, je libère l'objet. — La marée ne va pas tarder à submerger l'endroit et à isoler ces roches du rivage; il me faut me hâter. Quelques pas rapides, je sautille de pierre en pierre; la plage est toujours aussi déserte. Devrais-je retourner à l'hôtel avec l'objet? Il sent la mer et me couvre les mains d'algues et de saleté... Devrais-je l'ouvrir ici? Vu son état, il faudra le fracasser contre une pierre... – Ainsi, j'hésite de longs instants quant à l'étape suivante - celle à laquelle je n'ai pas encore pensé... Je crois déjà à peine tenir à nouveau dans les mains la petite boîte abandonnée à dessein trente ans plus tôt... Pourquoi revenir ici? — C'est qu'il y avait des textes à l'intérieur. C'était en fait une sorte de time-capsule avant l'heure, avant que ça ne devienne une mode passagère; et je ne me souviens pas du tout des choses que j'y ai glissées. L'un des poèmes, en revanche, m'était revenu en rêve et refusait d'en repartir: des lignes écrites avec du sang, des vers qu'il me fallait détruire. — Or, seul le feu panse cette plaie.

Et j'allais faire un feu – un grand feu, beau et létal.

Il brûlera, il brûlera.

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Stay-behind.

L'horloge cliquète. — Elle accueille, imposante, les deux hommes venant d'entrer dans la vieille maison. Le sol en parquet est recouvert de poussière; on en voit des particules qui virevoltent dans l'air, au gré des faisceaux de lumière. L'on dirait que tout a été laissé à l'abandon. La haute horloge murale, une comtoise, peut-être en merisier, continue pourtant de marquer le temps — le balancier poursuit un monotone va-et-vient. Seul semblant de vie dans cette demeure morte. Placée devant la grande porte, dans ce hall desservant toutes les pièces de la maison — cuisine à droite, salle à manger à gauche, large salon au devant, ainsi qu'un escalier menant aux chambres, à l'étage — elle occupe le point focal, trône entre les deux entrées du salon. Elle semble encore vouloir régler et diriger la vie de la bâtisse, qui n'en a pourtant plus.

Après un instant de contemplation devant ce contraste, les deux hommes reprennent leurs esprits. Ils portent des masques sur le visage, pour ne pas respirer la poussière; tous deux sont en treillis militaires et se meuvent d'une manière à la fois rapide et leste. Sans hésitations. L'un se dirige vers la salle à manger et parcourt du regard chaque meuble, comme pour jauger du terrain qu'il aura à fouiller, surface par surface. L'autre homme observe chaque étagère du salon, et les longues rangées de livres de l'imposante bibliothèque... Celle-ci occupe un mur entier de la pièce. Les tranches et les reliures sont parfois lisibles; toutefois la majeure partie a été salie par la poussière et l'abandon. Certains livres semblent déjà avoir été abîmés du temps où ces pièces étaient habitées; beaucoup de vieux bouquins brochés s'étalent le long des rayons. Puis le premier homme sonde, une par une, les marches de l'escalier du hall. Systématiquement, il ré-inspecte chacune également par en-bas, à la recherche d'une cavité quelconque. Pendant ce temps-ci, l'autre homme a repoussé les tapis du salon sur le côté et observe chaque latte.

Plus tard, les deux hommes se rejoignent à nouveau, au bas de l'escalier.

— "Ça devrait être quelque part dans la maison".

— "Est-ce que la maison était déjà en 1950?", demande l'autre. "Je pensais que les consignes étaient de faire attention à choisir des éléments de décor qui ne risquaient pas de changer sur le long-terme, comme des montagnes, plutôt que des habitations ou que des arbres".

— "Nous avons des informations selon lesquelles le groupe A2 a relocalisé la ressource dans cette maison en 1977".

L'autre homme se tait; il sait que de nouvelles questions seraient sans réponse, de par le fait de la compartimentation de l'accès à l'information: l'on n'est dit que ce que l'on a besoin de savoir.

Si cela ne se trouve pas au rez-de-chaussée, il s'agit maintenant d'explorer les chambres à l'étage. En haut de l'escalier dont les marches grincent, le palier en bois est tout aussi poussiéreux et pas très engageant; certaines planches pourraient céder. Tout l'étage se trouve au niveau des combles. Un corridor central amène à deux chambres et à une salle de bains. Celle-là est baignée de lumière; le rideau de douche a été enlevé — ou a-t-il été mangé par le temps? — et les surfaces en céramique ne reflètent plus le soleil tant elles sont recouvertes de poussière. L'un des hommes se dirige directement vers la chasse d'eau, une cache classique. Cela fait longtemps que l'eau a été coupée, tout est sec; et il n'y a rien. L'homme vérifie derrière chaque installation — lavabo, baignoire, petite commode — à la recherche de quelque indice. Rien. — Dans les chambres, les lits sont encore parfaitement faits. Les deux pièces sont très similaires: grande armoire en bois; matelas et draps blancs posés sur des bases en lit en bois massif; petit bureau. Dans celui-ci, un bric-à-brac d'objets et de papiers ayant appartenu au dernier propriétaire. Il y a là des notes sur l'histoire de la région, des cartes postales de monuments proches; une carte topographique et un compas... L'on devine à quelques dates écrites çà et là que la maison doit être abandonnée depuis le début des années 80.

Époussetant les bords du grand lit, le premier homme hésite soudain, comme saisi d'une intuition que quelque chose n'y était pas tout à fait normal. Il contemple le bois de longs instants. — Quelques aspérités dissimulées dans des recoins de la structure, et qui seraient difficiles à apercevoir même sans la poussière, trahissent la présence d'un compartiment; en fait, le lit lui-même est une caisse secrète. L'endroit est inhabité, il n'y a pas besoin de prendre de précautions et de trouver la clef adéquate: les hommes décident donc de forcer l'objet. De son sac à dos, l'un d'eux sort divers outils: pied-de-biche, cric... Le vieux bois devrait pouvoir se détruire, dans le pire des cas.

Le matelas et la literie sont repoussés sur le côté de la pièce; les outils placés - ou plutôt, forcés - dans les minuscules interstices, et de plusieurs coups secs et violents, le bois craque assez rapidement. Soudain, le panneau latéral cède; l'air est épais et étouffant. Finir l'ouverture de la cache en faisant sauter les tenons de la face du dessus prend quelques minutes supplémentaires, éreintantes, au pied-de-biche. — Le travail est fait en force: le meuble est détruit; mais le seul but a été d'ouvrir le coffre caché. Lorsque ce panneau est lui aussi repoussé sur le côté, le contenu se révèle.

Un dossier contenant des documents jaunis par le temps, tapés à la machine à écrire. Toutes les feuilles sont codées, par séries de cinq lettres et chiffres: RG78C EZIK2 AZJAZ TY8UC GEICX... En en-tête, cette formule cryptique: "Eyes Only - Group A.˙."

À côté, une douzaine de fusils-mitrailleurs. Il y a des FG42 et des Sten. Étrangement, ceux-ci semblent en parfait état de marche; pas de poussière, un bel éclat le long des canons... Ces armes avaient l'air neuves. Un grand nombre de boîtes de munitions tapissaient le fond de la cache; 7.92mm et 9mm. Il doit y avoir des milliers de balles.

— "Il va falloir faire quelques voyages jusqu'à la voiture", constate l'un des hommes après un instant de silence.

Criterium

Partie 1

18 octobre 2017. C'est au cours du dernier mois que cette peur a progressivement paralysé la ville; car deux choses se sont produites depuis fin août. La première, c'est que certains détails secrets, qui liaient les précédentes affaires — meurtres et profanation — ont été révélés par inadvertance au public. Et c'est pourtant à cause de l'affaire mineure — tapage nocturne — que cela s'est passé: très impressionné par cette nuit d'hallucinations collectives, un policier s'est confié le soir-même à sa femme. "Nous avons des nuits vraiment étranges..." - y compris le mystère des lettres qui revenaient, comme une signature diabolique. Celle-ci faisant partie de ces personnes aux vies calmes et routinières dont le péché mignon est de se donner des frissons en se racontant les histoires des autres, rapidement le bruit se répéta, jusqu'à arriver au moment où la presse en eut fait et le mit par écrit — en l'occurrence un petit journal d'investigation d'ex-anars, dont les enquêtes étaient parfois des gribouillis, et parfois d'excellentes pièces bien renseignées.

La seconde, c'est que le matin du 21 septembre, un nouveau meurtre s'était produit. La veille, une jeune adolescente n'était pas rentrée chez elle; comme elle venait de se disputer avec sa famille - qui n'approuvait ni son choix de petit ami ni celui de garder l'enfant qu'elle se rendit compte porter de lui - l'hypothèse de la fugue paraissait privilégiée. Sa meilleure amie témoigna par la suite l'avoir rencontrée en début de soirée, et, après une vaine tentative de la dissuader de partir, lui avait confié un peu d'argent pour son billet de train. Cependant elle n'avait jamais pu embarquer - on découvrit le corps sans vie en périphérie de la ville, là où la zone résidentielle longeait de petits bois. La morte était allongée sur le dos, sur un tapis de mousses; ses vêtements abîmés avaient été partiellement relevés comme pour les enlever - pantalon au niveau des genoux, débardeur au niveau du buste. La scène suggérait à première vue un viol - cependant les sous-vêtements étaient intacts, et une ultérieure vérification du médecin légiste réfuta cette thèse. La cause de la mort était attribuable à une profonde perforation de l'artère sous-clavière, derrière la clavicule; la peau était livide, le corps exsangue. Aucune trace de sang aux alentours; les faits se seraient donc produits ailleurs. Néanmoins, le tronc d'arbre situé immédiatement par-delà portait une inscription, apparemment à la craie blanche: une suite incohérente de nombres et de lettres, majuscules et minuscules, comme un long mot de passe. Coïncidence ou pas, en commençant par la quatrième lettre et en sautant un caractère à chaque fois, l'on lisait AZJAZ, ce que fit remarquer l'un des gendarmes.

Celui-ci avait appris les liens entre les différentes affaires pour la première fois en lisant le journal d'investigation précédemment mentionné. Après avoir été maintenant directement impliqué dans le dernier volet de ce qui ressemblait à des meurtres en série, il avait pu interroger policiers et collègues et acquérir une bonne vue d'ensemble des faits.

— Ce mystère le fascinait. Il y avait plusieurs raisons à cela; d'une part, il aimait à s'imaginer comme un homme complet, à la fois homme d'action et investigateur naturellement doué; d'autre part, en notant la régularité des dates - à peu près tous les mois - il ressentait une responsabilité envers la société, celle de devoir élucider les événements avant qu'il ne soit à nouveau trop tard.

Il avait rassemblé les messages laissés par le tueur - s'il s'agissait d'une seule et même personne, ce qui n'était que l'une des possibilités -, ces lettres et ces chiffres formant autant de codes cryptographiques. Malgré de longues nuits à se pencher dessus, essayant divers angles d'attaque, il n'arrivait pas à en trouver la clef. Parfois il invertissait quelques symboles et semblait y apercevoir l'étoffe d'un mot, mais il s'agissait d'autant de fausses pistes. Était-ce même réellement un code? Peut-être que c'était vraiment une suite aléatoire, et que l'on devait bien se moquer de lui quelque part... Ou alors était-ce autre chose, quelque chose de moins linéaire? — Il réfléchit: tout encryptage/décryptage n'est pas forcément symétrique. C'était le cas avec beaucoup d'algorithmes bien connus (par exemple le code de César, remplaçant les lettres par d'autres; ou encore le code de Vigénère, changeant l'alphabet codé en suivant un mot "clef", et encore aujourd'hui dans des formes beaucoup plus élaborées avec le codage AES), mais il existait également des codes asymétriques comme le PGP. - Mais dans ce cas, il devait y avoir une clef quelque part, car sinon pourquoi laisser ces inscriptions et ce mystérieux message téléphonique? ...ou alors il s'agissait d'encore autre chose. Petit à petit il se convainquit qu'il se tenait là en face du résultat alphanumérique d'une fonction de hachage: un mot est encodé tout en perdant de l'information, et le résultat ne peut pas être décodé. C'est comme cela que l'on stocke les mots de passe: l'on compare non pas le mot, mais le résultat du mot - et comme il est impossible de remonter au mot lui-même à partir du résultat, celui-ci peut être communiqué. Il faut des techniques avancées de cryptanalyse, et une bonne idée de la structure de l'algorithme de hachage utilisé, pour pouvoir espérer remonter le fil du problème: c'était au-dessus de ses moyens; peut-être même se trompait-il de toute façon. Il fallait agir autrement.

18 octobre 2017: la date d'aujourd'hui. — Après tant de fausses pistes, il avait presque abandonné. Il avait pensé que le cycle s'avançait, et qu'il serait trop tard pour prévenir un prochain drame. Se promenant en renonçant à réfléchir, au hasard, il errait dans T** et ses secrets. La matinée touchait à sa fin. Le cycle s'avançait. Cycle? Ce mot lui foudroya alors l'esprit. Qu'est-ce qui durait à peu près un mois et revenait ainsi?

Peut-être... la Lune.

Il se rua chez lui — il n'avait pas emporté de portable — pour vérifier sur l'ordinateur si les dates concordaient. L'expectative lui faisait ressentir quelques frissons au thorax; cela ressemblait désormais moins à une fausse piste. En revanche, s'il avait raison, il ne lui restait plus beaucoup de temps... la nouvelle lune revenait demain. Il serait pourtant difficile de protéger la ville d'une quelconque manière supplémentaire; la population était déjà paralysée, terrifiée; des patrouilles importantes circulaient déjà chaque nuit, à la fois pour rassurer et pour dissuader. Lui-même y passait de longues heures avec les collègues. Il décida d'être encore plus particulièrement vigilant demain soir. D'ici-là, il pourrait se préparer, peut-être se munir de quelque chose d'autre – mais quoi? Il avait un revolver; un taser; des menottes; lampe-torche, spray au poivre, couteau-suisse... il y ajouta un passe-partout (une masterkey qu'il avait reçu d'un artisan serrurier, ces clefs non taillées utilisées pour ouvrir, aidées d'un petit coup sec, les serrures à goupilles), un petit carnet de notes sur lequel il avait écrit les codes; un briquet...

19 octobre.

Un sentiment étrange s'était emparé de lui au fur et à mesure qu'il voyait les derniers reflets du soleil disparaître du ciel, colorant l'horizon de teintes rouges puis violacées. C'était ce qu'il imaginait devaient ressentir les soldats se préparant à aller à la bataille, doutant, se demandant si le jour se lèverait pour eux le lendemain. Alors le crépuscule était à la fois lui-même, et un autre, une sorte d'adieu pour toujours; entrait la Nuit, dans toute sa splendeur et son appétit d'âmes... Invitante. Envoûtante. Y a-t-il encore des heures qui sonnent si elle ne finira jamais? — — En patrouille nocturne, ils partirent.

Au début, il n'y avait qu'une brise; petit à petit, c'était un vent puissant et soutenu qui balayait les rues, parfois bruyant, et parfois plus calme. À certains angles morts, le silence était total — puis ils tournaient dans une avenue principale et alors le bruit irrégulier des bourrasques les empêchait de s'entendre parler, ils devaient crier - ou se taire. Difficiles conditions pour arpenter les quartiers ouest...

— "Tu as entendu?...!", fit son collègue.

Les autres se regardèrent, firent non de la tête. Celui-là reprit: "Là, maintenant... (pause) ... ça s'est arrêté; c'était comme un cri ou un crissement, dans le vent. Vous n'avez vraiment rien entendu?". Mais personne n'avait remarqué.

On pressentit pourtant que c'était peut-être là le début de l'épisode. Le conducteur demanda la direction probable du son — directement contre le vent, il fallait aller un peu plus haut, vers l'avenue Georges B*. La rue montait et il y avait une place au sommet; comme les bâtiments environnants était un peu plus éloignés, le vent était violent là-haut. Le feuillage des arbres était agité.

— "Il y a quelqu'un sur le banc de la place", remarqua l'un des hommes.

Ce parc était minuscule, tout au plus quelques arbres autour d'une statue; sur l'un des deux bancs, on apercevait effectivement une forme noire, comme assise, immobile. C'était étrange. Ils se garèrent, et s'approchèrent de l'endroit. Certains d'entre eux ne l'avaient pas quitté des yeux, comme s'ils étaient vaguement inquiets que la figure disparaisse s'ils devaient détourner le regard. Une fois dans le parc, ils purent distinguer les traits de l'homme. Il était brun, assez fin de traits, et portait une barbe grisonnante. Il portait un trench noir et avait gardé ses mains dans les poches; et, malgré son immobilité, il ne dormait pas et ses yeux étaient ouverts, le regard perdu devant lui. Il ne semblait pas porter attention aux gendarmes. Ceux-ci s'approchèrent et le saluèrent — aucune réaction. L'un agita sa main en face du regard fixe — aucune réaction. C'était comme s'il était en transe. "Vous pensez qu'il nous entend?", fit l'un avant de se pencher plus près et de réitérer ses demandes. Ce n'était pas le vent, car au milieu de la place, protégés par les arbres et la statue, l'on ne ressentait pas les violentes rafales; l'on les devinait plutôt, en voyant les feuilles des arbres bruisser continuellement. Ça ne ressemblait pas non plus à un état de choc. L'un d'eux mit sa main sur l'épaule de l'homme et le secoua légèrement, pour voir s'il pourrait le ramener à la conscience. Sur les traits de celui-ci, cela sembla provoquer quelque chose, à peine une contraction d'un muscle du visage; mais il resta immobile, le regard lointain. L'atmosphère était irréelle. — Ils décidèrent de l'amener au poste. Comme un pantin, le corps n'opposait aucune résistance lorsqu'ils le relevèrent: une fois mis debout, celui-ci gardait l'équilibre et ne bougeait pas. Un homme de chaque côté, ils firent quelques pas vers la direction du véhicule.

— "Hey! Regardez ça, les gars".

À l'arrière du col du trench, on apercevait une petite étiquette brodée, comme certains ajoutent à leur garde-robe pour y indiquer leur nom. Sauf que si c'était le cas, celui-ci s'appellerait AZJAZ.

Par précaution, on lui passa les menottes avant de le mettre à l'arrière du véhicule, coincé entre deux hommes. Personne ne savait s'il s'agissait là du mystérieux tueur ou de l'une de ses victimes — quel satané silence!, mais il s'agissait de prendre toutes les précautions possibles.

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Ceux qui passent.

Un doute étrange m'assaillit alors. — Il était tard dans la nuit; j'étais à mon bureau, et d'humeur méditative. Par la fenêtre ouverte, l'on n'entendait que les sons des insectes et des grenouilles — à cette heure, tout le monde dormait. Je n'avais pas réussi à me coucher. L'humeur avait germé depuis le matin pour lentement me posséder entièrement; ainsi, j'avais passé la soirée à relire des vieux carnets — les "Carnets Rouges", dans lesquels je consignais ma vie depuis sept ans. Ils étaient, comme le sont d'habitude les journaux intimes, mal écrits et difficiles à relire; çà et là pointaient pourtant des mots qui faisaient encore écho. Mais, pour leur majorité, j'avais l'impression depuis de m'être débarrassé de quelque chose. Comme un oignon que l'on pèle petit à petit, pour s'approcher du cœur. Un verre de bourbon — Antiquarian, 20 ans d'âge — complétait le tableau nocturne. Pourtant, la nostalgie avait petit à petit cédé le pas au mystère: et c'était pourquoi il planait maintenant une atmosphère incrédule.

Voilà ce qui était étrange: j'avais retrouvé des notes, parsemées çà et là, remontant à plus de trois ans, à une personne qui n'était identifiée que par son initiale — E. — Et cette personne, je n'avais plus aucune idée de qui elle était. Parfois, l'on conserve un souvenir vaporeux de quelqu'un, et quelques indices ramènent alors aussitôt toute une suite de vagues impressions petit à petit à la surface; il ne suffit parfois que d'un mot. Mais là, il n'y avait rien; comment cela pouvait-il être possible? Avais-je vraiment perdu la mémoire?

Ainsi, au lieu de me perdre dans une stérile contemplation d'anciennes années, avec leur lot de choix bons et mauvais, de joies et de peines, je m'attelais désormais à comprendre cette énigme. Recherchant partout d'autres références à cette initiale, je reparcourais dans la nuit tous les carnets un par un. — Il n'y avait que quelques notes, avec à peu près un an entre la plus ancienne et la plus récente. J'avais manifestement rencontré cette personne au moins deux fois et communiqué avec elle pendant cette période de temps : et pourtant, aucune note ne m'évoquait un quelconque souvenir! C'était le noir complet. – Incroyable!

Je devinais qu'un ami proche, Jawad, avait été présent. — Malgré l'heure, je lui envoyai un message. "Est-ce que l'initiale E. te dit quelque chose? Il y a trois-quatre ans. Ami(e) commun(e)?".

Un vent soudain fit bruire les feuillages au-dehors. Je me mis à songer qu'il y avait un parallèle entre ce courant d'air et celui qu'avait fait cette initiale dans ma vie; E. avait fait bruire un instant les feuilles de mes carnets, avant de s'éclipser. Aucun trait de visage, aucun caractère de personnalité ne me revenait. Je me dis que c'était une qualité que devaient développer certains espions; peut-être est-ce quelque chose qui se travaille? Certaines personnes semblent dotées de cette capacité étonnante de ne laisser aucune impression, ni positive, ni négative, parmi les groupes qu'ils croisent. De vrais "transparents". – Pourtant, comme j'avais eu ce rôle pendant longtemps lors de mes études, je pensais ne pas y être autant susceptible; et, de fait, beaucoup de mes amis avaient été de ceux-ci. Des années après, je me souvenais d'eux, alors que d'autres membres du groupe n'avaient jamais dû connaître leur prénom. Non, il s'agissait là d'un tout autre niveau d'invisibilité. C'était plutôt... comme si mes souvenirs avaient été effacés.

Est-ce seulement possible? — Il paraît qu'il est très naturel de réprimer un souvenir pénible; on l'enferme dans une petite boîte noire, cachée dans un coin de cerveau. Ça concerne surtout des expériences négatives, traumatiques. Là, aucune note ne laisser songer que ce quelque chose de ce type se soit passé. — Je savais que c'était impossible, et pourtant... je ne pouvais réprimer, surtout à cette heure perdue de la nuit, la sensation irrationnelle que ce n'était pas moi qui avait effacé ces souvenirs, mais quelqu'un. — (E.?)

Je savais qu'il existait certaines drogues qui provoquent des amnésies sélectives — rohypnol, acide gamma-hydroxybutyrique, certaines benzodiazépines... — mais elles n'auraient sans doute pas pu être aussi spécifiques. Dans certains livres et films, on utilise des petits appareils, souvent lumineux, et essentiels à l'intrigue. Ceux-là n'existent pourtant pas... ou alors? J'en étais à ce point de mes réflexions, me disant qu'il faudrait que je m'informe plus en profondeur à ce sujet, lorsque mon téléphone fit un bruit. Message. C'est Jawad. Il devait être en train de faire la fête.

"Aucune idée! Eric? Estelle?" — Deux connaissances communes, avec la bonne initiale, mais dont je me souvenais très bien: ce n'était pas eux. J'avais d'ailleurs retrouvé leurs noms à quelques endroits des carnets; il n'était jamais abrégé. Était-ce possible que mon ami eût lui aussi perdu sélectivement la mémoire de ce E. mystérieux?

— Un peu de méthode.

Rationnellement, je pouvais rassembler toutes les informations qui transparaissaient des notes retrouvées. Irrationnellement, je pouvais tenter d'apprendre des techniques d'auto-hypnose, ayant lu dans le passé qu'elles permettent à des souvenirs réprimés de refaire surface. — Je relus tous les carnets, en diagonale, recopiant sur une grande feuille blanche les passages concernés. Cela ne prit pas beaucoup de temps. Je rangeai le journal intime, remis un peu de bourbon dans le verre, et m'absorbai dans la contemplation de la feuille.

— —

Au milieu, E.

À gauche, les personnes avec qui elle a dû être en contact: moi, Jawad, peut-être A.

En haut, les lieux mentionnés: Vincennes et München.

En bas, des sujets de conversation: l'ésotérisme et la musique nationaliste.

À droite, le temps — un an — et la mention rapide d'une terrasse de café la nuit.

— —

Plus je regardais la feuille, plus je sentais la présence d'un trou noir dans mon esprit; d'une abysse là où il n'y aurait pas dû en avoir; d'une sensation dévorante que quelque chose ne tournait pas rond. Comme trahi par moi-même, j'avais découvert une erreur système, un phénomène étrange — je comprenais maintenant toute la portée de l'expression anglaise: "a glitch in the matrix". — Comme quelqu'un s'apercevant qu'il a été hypnotisé, ou drogué, à son insu. Réalisant lentement la puissance de la dose. Au-dessus de tout cela planait une constante atmosphère d'étrangeté. — L'énergie me revint. Avait-on voulu me cacher quelque chose? Ôter E. de ma mémoire? Cela n'avait pas entièrement marché! - J'avais encore ces notes. Et elles étaient certes peu nombreuses, mais chaque information comptait. J'irai à Vincennes avec Jawad demain.

J'allais enquêter.

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Tu(eries).

Tu griffonnais dans ton coin pendant des heures. La soirée passait comme ça; le soleil avait déjà disparu, on voyait les lueurs orangées des lampadaires au-dehors. Les minutes s'étendaient, je les entendais qui craquent, comme le vieux bois de la maison. Tu ne me regardais pas... Tes yeux étaient rivés sur les lignes pressées les unes contre les autres, illisibles, des mots barrés; cryptiques, codés, dont l'on ne devinait que quelques lettres. Tu y mettais des expériences dans des petites cases, des jeux solitaires...

Tu écrivais avec mon sang. Chaque vers, une déchirure — chaque veine, une éraflure.

De longues journées de printemps à regarder la pluie par la fenêtre, au loin, repensant à la petite fille qui avait voulu se suicider dans les champs... Le vieux château en ruine avait encore de profondes douves. Tu avais toi aussi entendu parler des grandes pierres, cachées dans les sous-bois, sur lesquelles il fallait poser l'oreille à des heures choisies – pour y entendre chanter des cloches infernales... Tu riais et c'était le rire du diable. Pour un sourire je te donnais un bouquet de fleurs, pour un rire un bouquet de larmes.

Tes mots étaient étonnants, imprévus. Tes gestes prévenants à des heures malvenues.

Et puis dans la Nuit nous épions les hiboux. Complices un instant, et c'étaient les délices...; jusqu'à ce que les minutes ne s'étendent à nouveau sous les néons fatigués. Tu gribouillais. Même l'odeur du feu de bois ne parvenait plus à te troubler, lorsque tu aspirais les réelles volutes. Moi je partais au Brocken, toi tu ne rêvais déjà plus.

Où es-tu?

Je te vois assis dans un large fauteuil de cuir, trois objets sur le bureau: un coupe-papier très long, très tranchant; un tas de feuilles volantes, à l'écriture très serrée, maladive; et un large flacon rempli du breuvage. Te croyant des Esseintes, comme lui seul et ancien — écho acéré, Monsieur le Rémouleur; - Tu étais le Vampire.

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Le miroir.

20 juin 2002.

— Je regarde le miroir. Ça m'a pris des heures pour finalement rassembler suffisamment de courage pour sortir cet objet longiligne du recoin de l'armoire, et le placer dans un coin de la petite chambre. Au début, il était tourné vers le mur. Puis, je l'ai retourné vers moi, les yeux encore détournés vers le capharnaüm d'objets en tout genre qui encombraient l'espace. J'avais d'abord détaillé chacun d'eux, fait parcourir mon regard sur mon domaine, comme pour gagner du temps: là il y avait le lit aux draps rouges. Là tous mes coussins, rangés sur le fond. Là le bureau, et en-dessous, des caisses en carton remplies de dessins, au crayon, au fusain, quelques calligraphies. Par-delà, la fenêtre par laquelle je m'enfuyais régulièrement la nuit tombée. Il faisait si noir, je ne voyais pas au-delà; la brise s'invitait depuis l'interstice entre-ouvert; un reflet sur la vitre renvoyait la lumière tamisée de la pièce — seule une petite lampe était allumée, avec un abat-jour rouge. Et puis sur le sol, des habits en désordre, quelques affaires scolaires, des livres... et des couteaux. Ils étaient d'habitude cachés sous une latte du parquet, au fond de l'armoire, difficile d'accès, bancale. J'y cachais les quelques objets qui m'étaient le plus cher et que je voulais absolument dissimuler aux yeux des Autres. Il n'y avait pas grand-chose: quelques poèmes écrits en toutes petites lettres avec mon sang, et une bague qu'un garçon m'avait offert lors de ma première année de collège. J'avais sorti les couteaux.

— Je regarde le miroir. Je vois un visage qui me semble à chaque fois étranger, comme si un masque de chair m'avait été soudé sur la peau. Je vois les traces séchées sur les joues. J'avais les cheveux très longs. Je baisse le regard vers les bras. J'y vois, en haut, ce que je prenais soin de cacher de jour sous mes manches: des plaies, des croûtes gravées avec couteaux et compas. Quelques symboles ésotériques. C'était laid lorsque le sang avait séché et la peau se reformait; c'était le prix à payer toutefois. J'avais besoin d'apprivoiser la douleur, je voulais la maîtriser. Je venais de m'inscrire un ø - le sigillum que j'avais projeté dans mon esprit cette semaine. Sans entraînement mental, comment devenir magicienne? - Là-haut, au-dessus du miroir, la main de Fatima me regarde de son œil qui voit tout. Parfois je crois qu'Il me juge, parfois qu'Il me pardonne, parfois qu'Il m'annihile, parfois qu'Il compatit. - Tout ce sang, c'était le dernier stigmate de ma quête. Mon corps n'était qu'une carapace, un vaisseau; un récipient en short et en tee-shirt avec sur celui-là les mots: "Arts celtiques" au-dessus d'un entrelacs breton. Le personnage de l'Ankoù me fascinait. Marv ma c'horf, buhez ma ene.

— Je regarde le miroir. Le contre-jour lorsque je déplace la lampe et que la lumière découpe ma silhouette en la forme noire que je voulais emprunter pour voler au loin: l'Ombre. Et c'est alors que je vois le point de lumière. Cela faisait des mois que je ne mangeais plus. Ou presque. Que je vomissais en silence. Les Autres ne savaient pas mais se doutaient de quelque chose. Mais le point de lumière est là. C'est ma fierté, ma victoire. Enfin, j'ai dompté la Matière, le hideux tissu qui enveloppait les êtres vivants et cachait leurs chairs et leurs plaies. J'esquisse un sourire et je reconnais enfin mon visage comme quelque chose qui finalement m'appartient. Étrange sourire avec les larmes séchées. Finalement je suis belle. — Le point de lumière où l'on voyait un espace entre mes cuisses. 44 kilos.

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Le village. (6)

Partie 1 - 2 - 3 - 4 - 5

La porte de la maison était en bois massif, un bloc vieillissant qui avait dû être fixé là depuis des décennies. Nous étions dans une courte ruelle, approximativement parallèle à la rue de l'auberge, juste à côté; c'était là qu'habitait l'ancien maître d'école du village. Le sol était pavé irrégulièrement, de roches qui s'étaient arrondies avec le temps, au fil des pas. Pourtant, on aurait dit que personne ne devait jamais passer par ici.

Nous tapotâmes à la porte; un bruit se distingua derrière la paroi et lentement s'approcha. Jusqu'ici la ruelle avait été tout à fait silencieuse, et j'avais l'impression qu'aucune de ces portes étriquées ne menait réellement quelque part tant le quartier paraissait pittoresque - les pas qui se rapprochaient indiquaient pourtant qu'il ne s'agissait pas de trompe-l'œil et de faux passages. La serrure cliqueta, et les gonds grincèrent légèrement. Dans l'encadrement se tenait un homme âgé, voûté, aux larges épaules. Sa stature restait impressionnante, malgré les années, d'autant plus qu'elle contrastait avec le fait que la porte fût relativement étroite. Le plus surprenant était surtout de voir ses mains massives; des mains de boucher. Il nous salua cordialement, serra la main de Jean, qui me présenta brièvement. Avec sourire, il me tendit alors la main: Michel, le maître d'école. Ce fut plaisant de voir qu'il n'avait pas hésité, et que cette fois je n'avais pas été dévisagé comme un étranger duquel l'on n'est jamais trop sûr... — L'homme était sociable. Il nous invita amicalement à l'intérieur.

Nous entrâmes dans un petit salon encombré de vieux souvenirs. Sur une commode en bois, quelques bibelots, et quelques photos dans divers cadres. La pièce n'était pas très bien éclairée, les fenêtres étant petites et hautes. Les meubles étaient serrés entre eux: canapé, table, armoire à commode, fauteuils... — Je m'intéressai aux photos de la commode. J'y vis un portrait à l'ancienne de notre hôte, en buste, dans ses habits militaires; une photo de mariage, où l'on le voyait encore jeune, à côté d'une belle femme brune, se tenant devant le trumeau d'une église, tous deux entourés d'une douzaine de personnes en habits de dimanche; et une photo de famille, où l'on voyait trois petites filles qui devaient maintenant elles-mêmes être mères.

Michel me vit observer les photographies et commença à m'expliquer chacune d'elles, avec cette joie de raconter les épisodes de sa vie que manifestent souvent les personnes âgées. C'est à la fois la solitude, et l'envie de lutter contre l'oubli, une sensation d'avoir quelque chose à transmettre, ou encore une envie de créer le lien; toutes ces raisons se confondent souvent avec l'âge — et entraînent ce sourire lent et sincère, typique, - ces envies de longues narrations autobiographiques. Il me dit que ses filles étaient grandes maintenant, qu'elles étaient toutes parties en ville — à dire vrai : à différents coins du pays; il ne les voyait plus très souvent, elles et leurs enfants. Il ajouta avec un grand sourire qu'il avait maintenant neuf petits-enfants. Son regret fut que sa femme ne soit plus là pour partager ce bonheur simple. Cela fait plus de dix ans, déjà...

J'entendais comme des voix étouffées pendant tout ce temps; elles semblaient provenir de la pièce attenante. Au début j'avais pensé qu'il s'agissait de deux voisins discutant, mais le ton était monotone et continu, comme celui d'une radio laissée allumée. Remarquant que nous entendions, il nous invite à le suivre à côté, se proposant de lui-même de satisfaire notre curiosité.

C'était une petite pièce, une sorte d'étude; là, sur un ancien bureau à caisson, en bois, surmonté de nombreuses étagères remplies de documents, un ordinateur était allumé, connecté par plusieurs câbles à quelques autres appareils. L'un des câbles menait jusqu'à un meuble disposé à côté du bureau — un scriban — comme pour le prolonger, et lui aussi enfoui sous de vieux dossiers, une rangée de disques vinyles... Je suivis du regard le câble; l'ordinateur était connecté à un appareil à cassettes audio. Celui-ci était allumé, et je pouvais voir la bande magnétique tourner à l'intérieur. Le signal audio allait directement à l'entrée-ligne de l'ordinateur, qui était en train d'enregistrer le son dans des fichiers audio; à côté des deux machines, une pile d'autres cassettes attendait leur tour. Je lis sur certaines "Chrome, 60minutes"; cela faisait longtemps que je n'avais plus vu de ces objets. Il y avait là des heures et des heures de conversations enregistrées.

C'était difficile de suivre la conversation; on avait l'impression de deux personnes parlant de choses et d'autres, faisant référence à des endroits et des gens que je ne connaissais pas. Les voix parlaient lentement, ne se souciaient pas du temps. Il semblait qu'il s'agissait d'un échange sur l'histoire ancienne de la région et des quelques villages dans les montagnes.

Le maître d'école nous expliqua qu'il avait enregistré beaucoup de vieilles conversations, des gens qui sont morts depuis; qu'il voulait les conserver, mais qu'il n'avait pas su pendant longtemps sur quel support les transférer, et gardait en attendant toutes ces cassettes audio. Récemment, son petit-fils était passé en visite au village, et lui avait installé un programme adéquat sur l'ordinateur, ainsi qu'il s'était occupé de toute la connectique. Depuis, Michel transférait petit à petit toutes ses archives sur des fichiers informatiques.

Nous revînmes dans le salon. Je lui demandai combien de temps il avait été maître d'école. Il nous dit qu'il avait commencé jeune, à peine arrivé au village après ses études — il n'avait pas vingt ans... À l'époque, le programme était assez différent, il nous dit avec un sourire qu'il avait dû passer un oral de couture! L'on passait le brevet élémentaire, puis l'on étudiait pendant trois ans, à l'école normale primaire, les matières que devait maîtriser un instituteur: orthographe, histoire, arithmétique, mais aussi morale et pédagogie... Il nous montra dans un petit tableau le diplôme jaunissant: "Brevet de Capacité pour l'Enseignement Primaire", complété dans une cursive élégante, typique des anciens temps. — Malgré son jeune âge en arrivant ici, l'on était mûr à l'époque, fit-il. Il s'était donc rapidement fait sa place et attaché à cette région aux paysages si imposants. C'était également ici, à un bal, qu'il avait rencontré sa femme; ça avait été un mariage heureux, des années de vie simple à partager. — Ah çà, il se sentait bien seul depuis qu'elle était partie. La plupart de ses amis étaient eux aussi morts depuis.

Connaissait-il Églantine, la fille du maire? — Il nous répondit que oui, c'était il y a vingt ans; il s'en souvenait très bien puisqu'elle faisait partie de ces derniers enfants auxquels il avait enseigné. C'était une enfant joueuse, agréable, une perle; un peu plus timide que les autres pour parler, mais toujours dynamique lorsqu'il s'agissait de gambader dans les champs ou de jouer à la marelle. Se penchant lentement vers une étagère d'un recoin de la pièce, il en prit de grands livres. C'étaient des albums photos avec de larges couvertures en cuir, un peu poussiéreuses. Il chercha, à l'intérieur, parmi les nombreuses photos de classe qui commençaient en noir et blanc... Et finalement il trouva, et nous en montra une en particulier. Une douzaine d'élèves étaient disposés en deux rangées, et Michel souriait au côté de la photo. Parmi la rangée de derrière, vers la droite, une petite fille se tenait debout et esquissait un demi-sourire. Elle avait de longs cheveux blonds, un gilet bleu sur une robe couleur crème. Je me surpris à penser que ses traits ne me rappelaient pas ceux de son père, M. Griboux; à vrai-dire, elle me faisait même plutôt penser à ce à quoi avait dû ressembler, petite fille... sa maîtresse. C'étaient sans doute les cheveux blonds. — Nous remerciâmes le maître d'école, et, remarquant sur l'horloge murale qu'il était temps pour nous d'y aller, prîmes congé de lui peu de temps après.

Lorsque nous sortîmes de chez Michel, l'intense lumière du soleil me parut un grand réconfort... J'étais sorti de la petite maison avec cette émotion que l'on ressent après avoir regardé trop de photos anciennes: la nostalgie. Je sentais que Jean l'avait éprouvée aussi. — Au soleil... Je voulais vivre! Nos pas nous amenèrent hors de la ruelle, et alors seulement nous nous mîmes à parler à voix haute — — allons manger un repas chaud!

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Le village. (7)

Partie 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

Nos coups de fourchettes résonnaient dans la salle oblongue, et se mêlaient à ceux des tables voisines. De l'extérieur, il n'en avait rien paru, mais dans ce petit restaurant se donnaient manifestement rendez-vous un bon nombre des villageois. Ce lieu était lui aussi pittoresque. Ici, pas de carte; sur un tableau noir était écrit, à la craie en lettres d'écolier, les deux plats du jour, les deux entrées et l'unique dessert. Derrière le zinc, un autre tableau, celui-ci inchangé depuis longtemps - sans doute jamais effacé - recensait la carte des vins et spiritueux. L'on entendait les bruits de verres que le propriétaire était en train de laver, derrière le comptoir.

Une femme brune, d'allure agréable, trentenaire, nous avait servi. Elle avait des mouvements dynamiques, cette vie contrastait avec le repos que l'on voyait autrement au village... Je remarquais bien, d'ailleurs, les regards des anciens s'éclairer lorsqu'elle s'approchait, comme si cette vie s'était en quelque sorte communiquée à eux et avait ravivée leur flamme. Je me dis que c'était sans doute tout à fait le cas, étant donné que les interactions sociales sont nécessaires à la vie, physiquement. Certainement, ce dynamisme leur redonnait de l'énergie. Et, d'une certaine façon, comme ces émotions sont transmissibles, nous nous sentions bien, nous aussi. — J'avais opté pour une salade de poulet grillé, au parmesan et aux noix. Nous dégustions un verre de vin rouge de la région, robe sombre, capiteux et long en bouche. C'était délicieux.

Plusieurs fois j'avais senti les regards des autres se poser sur moi; je n'avais pas la sensation qu'ils étaient hostiles, mais surtout curieux de ma visite. Que faisais-je attablé avec le gendarme Jean? À une table, je vis l'artisan ferronnier que j'avais rencontré la veille, et nous nous saluâmes. Certainement ses comparses allaient lui poser un torrent de questions dès que nous finirions notre repas. —

Une fois rassasiés et dehors, nous nous mîmes d'accord sur le reste de la journée. Jean était resté un instant à l'intérieur pour passer le mot à l'artisan-ferronnier quant au fait de se redonner rendez-vous ce soir à la mairie. Nous avions maintenant toute l'après-midi pour rencontrer quelques autres anciens. Quelques-uns étaient encore dans le restaurant, mais nous préférions leur parler un par un; c'est également plus aisé, de cette manière, de guider quelqu'un dans sa conversation avec quelques allusions, et il se confie plus volontiers. — Nous nous dirigeâmes vers une maison proche, au bout de la rue où nous étions. De la façade ne se dégageait pas la même impression d'un autre temps, comme ç'avait été le cas pour les bâtisses de la ruelle où habitait le maître d'école; là, les volets avaient été récemment repeints, la porte vernie... Le gendarme me dit qu'habitait là un ancien du village assez original. Il avait été chercheur — chimie, physique ou biologie, Jean n'était pas certain — et avait travaillé en ville, revenant les fins de semaine. Maintenant retraité, il restait au village et s'était découvert une nouvelle passion pour les papillons. On le voyait souvent çà et là, avec un appareil photo et un carnet de notes, à l'affût de nouvelles observations. — Nous avions tapoté à la porte mais aucune réponse ne se fit entendre. Nous attendîmes encore un moment; finalement, alors que nous nous apprêtions à partir, la porte s'ouvrit lentement et nous vîmes une femme sur le seuil. Elle nous regardait avec des yeux fatigués; de larges cernes y étaient creusées. Elle devait avoir 45 ans à peu près, l'on lui aurait donné moins si elle n'avait pas eu ce visage épuisé. Je ne savais pas s'il s'agissait là de son aspect normal ou si nous venions de la réveiller d'une sieste — j'hésitais: devais-je m'excuser? En reconnaissant Jean, elle esquissa un sourire. Même celui-ci était fin, n'avait mobilisé que peu de muscles; l'on sentait sa fatigue posée comme un masque sur son visage. Elle nous demanda si nous cherchions François. — Celui-ci était sorti avec ses appareils, sans doute avait-il profité du beau temps pour courir champs et collines à la recherche de nouveaux spécimens à observer. Nous la remerciâmes.

— Nous nous étions alors dirigés à l'orée du village, peut-être pourrions-nous l'apercevoir. La forteresse montagneuse tout autour du village fonctionnait presque comme un amphithéâtre, il était possible d'observer dans toutes les directions à une belle distance, à part là où les bois et la forêt recouvraient les pentes. Et, effectivement, nous aperçûmes plus loin, à l'adret, la silhouette d'un homme en tee-shirt jaune - il était en train de prendre des photos, s'immobilisant, faisant deux pas de côtés, puis se penchant à nouveau sur son appareil. Nous nous approchâmes un peu, sans venir à sa rencontre - de peur qu'il fût occupé par un papillon que nous ne voulions pas faire fuir - mais suffisamment proche pour qu'il pût se rendre compte de notre présence. Un instant plus tard, il se releva et nous aperçut. Il nous salua et nous rejoignit.

Il arrive.

— "Bonjour messieurs!", fait-il d'une voix étonnamment grave, et un peu rauque.

Criterium

Il est arrivé.

Il se réveille lentement, sans sentir son corps. Seules les paupières s'étaient animées. Devant lui, l'entrée du petit chalet, tout en bois; les étagères à un côté, la porte en face, une ouverture vers la pièce attenante à l'autre côté, à sa droite. En haut de la porte, un petit rectangle de verre triple-vitré laisse apercevoir le jour naissant — encore sombre — en pleine tempête de neige. Quelques flocons s'accrochent à la vitre. Est-il donc encore vivant? Il tente de mouvoir ses membres: c'est difficile, il sent l'inertie fantastique qui enveloppe encore son corps. Le froid; les courbatures. Une partie de ses vêtements s'est gelée durant sa marche désespérée de la veille. Lorsqu'il se relève, il entend cette glace craquer; et là où il se tenait, les planches du sol sont encore humides à cause de la neige fondue qu'il a amenée sur lui. — Le froid à l'intérieur reste supportable; l'isolation thermique du chalet est très bonne - il lui doit certainement la vie. Il ressent cependant un nouveau vide — tout au fond de son être, une sorte de griffe qui lui enserrait les entrailles: la faim.

Alors il fait quelques pas pour réveiller petit à petit tous ses muscles endoloris; et seulement maintenant débute l'exploration du refuge. L'entrée n'est qu'une petite pièce, pensée presque comme un sas. À côté, il entre dans une pièce oblongue; il y a des banquettes de bois affixées à deux murs, formant un L; sur celles-ci, des couvertures à carrés rouge, blanc, orange. En face, quelques coffres. Sur le mur le plus proche, une autre fenêtre triple-vitrée laisse voir au-dehors l'étendue blanche et désolée du désert de neige — jusqu'à l'horizon, que l'on ne peut maintenant que deviner: la tempête glaciale redouble... Il grelotte devant le spectacle. La table affixée devant la fenêtre devait être utilisée comme un bureau, ou un poste d'observation. Au milieu de la pièce, à côté des banquettes, une table basse. — L'homme avance jusqu'à une nouvelle ouverture, menant à une autre pièce, faisant office de bureau et de chambre. Celle-ci est plus petite, étroite; le mur du fond est pourvu de quelques poignées: il s'agit d'un lit mural, que l'on peut mettre en position simplement en le tirant fermement vers soi. Ouvert, il occupe presque toute la pièce; fermé, l'on obtient un bel espace. Dans le mur d'en face, une alcôve dans laquelle des étagères ont été installées; celles-ci contiennent draps et literie. Il y a également un bureau en bois, et c'est seulement sur celui-ci que l'on décèle enfin des objets moins impersonnels: une rangée de livres; des romans d'exploration. À côté, dépliée, une carte topographique de la région au 1/25 000. Sur celle-ci, un calque est disposé, sur lequel ont été tracées - par une main clairement expérimentée - les lignes de relief: crêtes et thalwegs, ainsi que quelques points correspondant à des sommets montagneux. Un dernier objet a été laissé là sur le bureau: une longue chaînette en argent, supportant une gemme — un œil-de-tigre taillé en pointe: un pendule... Tous les tiroirs du bureau sont fermés à clef.

La dernière pièce s'ouvre dans un coin de la chambre: une salle de bains très étroite. Le sol est surélevé, toute la pièce du plancher au plafond a été doublée par du plastique, pour retenir l'eau. Il n'y a qu'une douche, un lavabo et une étagère; sur celle-ci, de petites corbeilles pour l'organisation. — Il fouille celles-ci, peut-être peut-on en deviner quelque chose à propos de l'occupant du chalet. Peigne. Gel douche. Shampooing. Conditionneur. Coupe-ongle. Ibuprofène. Aspirine. Lexomil. Mélatonine. Une quantité impressionnante de somnifères. Coton-tiges. Brosses à dent. Dentifrice. Vernis à ongles. Brume corporelle. Rasoir (féminin). — L'occupante, donc.

Sa faim redouble... il revient dans les autres pièces et se met à fouiller partout, dans les coins, et au sol, à la recherche de n'importe quoi... Après quelques longues minutes, il aperçoit quelque chose sous le bureau. Qu'est-ce que cette pochette oubliée sous le meuble? Il glisse la main et l'attrape laborieusement. C'est un petit paquet de viande séchée communément appréciée par certains randonneurs. Il l'ouvre aussitôt, malgré la date de péremption expirée depuis quelques mois. Les morceaux ont un goût poussiéreux, qui lui semble pourtant fantastique — une telle faim rendrait même le caoutchouc délicieux. Il dévore ainsi tout le paquet en un instant.

— C'est seulement alors qu'il sent ses pensées s'éclaircir quelque peu, son cerveau se réveiller. Avait-il rêvé?

Il ne se souvenait que d'une abysse noire et froide.