Eden,eden,eden de Guyotat
Ecrit il y a une trentaine d'années dans un contexte politique précis, celui de la guerre d'Algérie, et interdit de 1970 à 1980, "Eden, Eden, Eden" de Pierre Guyotat est une oeuvre d'une troublante vérité, qui semble se faire entendre comme une parole douloureuse d'aujourd'hui. Le grand désert, ses zones vivrières, pastorales, frontalières. La guerre, le viol de vivants et de morts, un crime passionnel, des incestes, la faim. Un bordel de femmes pour les soldats, un bordel de garçons pour les ouvriers, contigus et communicants : quelques heures d'une exaltation sexuelle sans précédent... Un roman terrifiant, longtemps censuré. "Je n'ignore pas que ce texte peut troubler, écrit Guyotat dans son livre Littérature interdite, mais la mesure la plus salutaire dans cet ordre des choses serait de replacer dans ses limites historiques, dès le primaire, le concept de représentation, donc de rendre au texte ce qui appartient au texte et d'en produire l'analyse la plus rigoureuse. La censure, fatalité liée à la fatalité de la représentation, se trouverait alors déplacée. "
Texte fort d une rare violence très difficile à lire.
Extrait
''Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveaux-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ; le chauffeur repousse avec son poing libre une chèvre projetée dans la cabine ; / au col Ferkous, une section du RIMA traverse la piste ; les soldats sautent hors des camions ; ceux du RIMA se couchent sur la caillasse, la tête appuyée contre les pneus criblés de silex, d'épines, dénudent le haut de leur corps ombragé par le garde-boue ; les femmes bercent les bébés contre leurs seins : le mouvement de bercée remue renforcés par la sueur de l'incendie les parfums dont leurs haillons, leurs poils, leurs chairs sont imprégnés : huile, girofle, henné, beurre, indigo, soufre d'antimoine - au bas du Ferkous, sous l'éperon chargé de cèdres calcinés, orge, blé, ruchers, tombes, buvette, école, gaddous, figuiers, mechtas, murets tapissés d'écoulements de cervelle, vergers rubescents, palmiers, dilatés par le feu, éclatent : fleurs, pollen, épis, brins, papiers, étoffes maculées de lait, de merde, de sang, écorces, plumes, soulevés, ondulent, rejetés de brasier à brasier par le vent qui arrache le feu, de terre ; les soldats assoupis se redressent, hument les pans de la bâche, appuient leurs joues marquées de pleurs séchés contre les ridelles surchauffées, frottent leur sexe aux pneus empoussiérés ; creusant leurs joues, salivent sur le bois peint ; ceux des camions, descendus dans un gué sec, coupent des lauriers-roses, le lait des tiges se mêle sur les lames de leurs couteaux au sang des adolescents éventrés par eux contre la paroi centrale de la carrière d'onyx ; les soldats taillent, arrachent les plants, les déracinent avec leurs souliers cloutés ; d'autres shootent, déhanchés : excréments de chameaux, grenades, charognes d'aigles ....."